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le nieaning, référence pratique, suggestion accompagnée de croyance, que nous venons de décrire à la suite de M. Dewe}-; 2° un conflit entre différentes expériences réalisatrices, un état de perplexité relatif à quelque meaning, une suspension du jugement (i). A la suite de ce conflit se déroule la recherche et naît Vidée proprement dite. L'idée n'est pas autre chose qu'un meaning mis en doute et adopté comme hypothèse pour diriger notre investigation active (2). De ce point de vue seulement on pourra donner une solution satisfaisante au vieux problème, toujours pendant, des rapports entre l'idée et le fait, et, par suite, de la vérité.
Tout le monde accordera que la pensée implique une certaine distinction entre l'idée et le fait, et la vérité un certain accord entre ces deux termes. Mais l'accord en question demeure inintelligible tant que l'on donne à la distinction correspondante un sens métaphysique. Si l'on oppose pensée et réalité comme deux i.:ondes indépendants, on ne pourra jamais trouver une expérience nous permettant de saisir l'accord de ces deux mondes. Ou bien nous ne possédons que des idées : comment parler alors de leur rapport avec la réalité? Ou bien nous possédons également la réalité : alors, à quoi bon l'idée? De ce point de vue, toute épistémologie, dualiste ou moniste, apparaît vouée à l'échec. La vérité est que la distinction de l'idée et du fait est une distinction « logique », instrumentale, relative, instituée par l'intelligence au service des fonctions vitales. Un des critiques les plus avisés du pragmatisme, M. J. E. Russell, avait cherché à montrer que la vérité se distingue des conséquences
(i) Cf. l'art, cité The Knowledge expérience and Us relationships et How we think, p. 7-9.
(2) Cf. How we think, p. 108-109, et article The Jogical character of ideas, in Journal of Ph., t. V, p. 375 sq.
avaiiLagcase^ de l'idée, à supposer même que toute idée vraie conduise à de telles conséquences. Soit, dit-il, un voyageur égaré dans une forêt, qui cherche asile et nourriture. Une idée vraie de son chemin lui sera sans doute utile; mais en quoi consistera la vérité de son idée? Non pas en ceci qu'elle l'aura conduit aux conséquences tirées d'elle, comme le soutient le pragmatisme, mais en l'accord de cette idée avec la réalité environnante ; loin de se réduire au succès, cet accord le précède et le détermine. M. Dewey prétend écarter cette conclusion en poussant plus loin l'analyse. Sur quelle réalité porte au juste l'idée? Sur une réalité non perçue. Elle interprète le milieu présent en se référant à un milieu absent. C'est une sorte de carte construite par le voyageur, allant du point où il est égaré à la demeure où il veut se retrouver. C'est un guide pour rentrer chez lui, un plan d'action, et nulle autre chose. Le « milieu » se trouve défini entièrement par rapport aux faits pratiques de l'égarement et du désir de retrouver sa route. De même, en quoi consiste au juste l'accord? Ce n'est pas avec la réalité perçue que l'idée doit s'a:corder. Or, avec un milieu absent, la comparaison ne peut se faire que d'une manière : on se dirige d'après l'idée, et si de cette façon l'on retrouve son chemin, on dit que l'idée était vraie. Elle s'accorde avec la réalité : cela veut dire qu'elle a conduit au résultat projeté. C'est entre un dessein et son accomplissement que l'accord a lieu : il ne se distingue pas du succès (i).
Des analyses précédentes la conclusion essentielle qui se dégage, c'est que la connaissance a un caractère
(i) Nous résumons ici la pensée développée dans la suite d'articles intitulés The control of ideas by facts, in Journal of Ph.,. 1907, t. IV, en particulier dans celui du 11 avril et du 6 juin.
foncièrement pratique. Avec une énergie plus obstinée ciu'aucun de ses frères d'armes, M. Dewey maintient cette affirmation au premier plan de son pragmatisme et il la prend en un sens particulièrement strict (i). L' anti-intellectualisme tel qu'il le défend ne se réduit pas à mettre en relief la nature concrète des conséquences vérificatrices. L'école de Chicago soutient dans toute sa rigueur l'idée que la fonction intellectuelle ne peut s'isoler des autres fonctions (2). La pensée n'est point une activité indépendante : comment pourrait-elle l'être, recevant tout son matériel des autres instincts? Mais elle est un mode spécial de l'activité en général : elle est la forme que prend l'activité pratique à la suite d'un conflit qu'elle cherche à surmonter par une méthode indirecte (3). Elle coïncide avec l'effort pour transformer une situation incomplète et discordante en une situation harmonieuse (4).
Notons tout de suite une conséquence remarquable de cette thèse radicale : elle exclut toute conception équivoque ou trop lâche de la vérification. Jamais l'école de Chicago n'a admis qu'une satisfaction quelconque issue de l'idée constituât un élément ou un signe de vérité. M. Dewej/ a critiqué vigoureusement James pour avoir en son pragmatisme laissé place, par endroits, à une pareille conception (5). Pour qu'une conséquence de
(i) V. en particulier l'étude Docs rcality posscss a practical charactcr ? in Essays pliilosophical and psychological in honor of W. James, looS.
(2) V. l'article Somc inipUaztions of antl-intellccUialism in Journal of Pli., vol. VII, i" septembre 1910.
{3) \'., inter alia, The infl. of Danu., css. V, en partie, p. 127, 132-134, 148; et A. W. Moorc, Pragmatism and ils critics, ch. VI.
(4) Cf. les art. The contrai of Idcas by facts, en partie, celui du 9 mai.
(5) Article W'aat docs praginalistn n:ca;i hy practical, in Journal of Pii., t. V, 13 février 190S.
l'idée en établisse la vérité, il ne suffit pas qu'elle soit bonne, au sens le plus vague de ce mot ; il faut encore que cette bonté consiste à réaliser Vinicntion primitive de l'idée. Seule, cette sorte de bonté-là compte ; à elle seule, elle suffit quand il s'agit de vérité : si je veux contrôler l'idée qu'un certain liquide est du poison, et que je trouve la mort en le buvant, cette conséquence n'en vérifie pas moins mon idée, pour mauvaise qu'elle soit à certains égards (i). Ainsi l'identification que James et M. Schiller paraissent souvent établir entre vérité et utilité en général, est écartée très logiquement par un pragmatisme rigoureux. Entre les conséquences de l'idée et le sens même de celle-ci un rapport étroit doit exister : car si l'on peut définir en termes de conséquences pratiques la vérité de l'idée, c'est que celle-ci était pratique aussi par ses origines et par sa signification même. L'idée n'est pas autre chose qu'une hypothèse sur la possibilité d'un certain changement, un programme de conduite, un plan de modification déterminée (2). Elle est vraie si cette modification se réalise par la mise en pratique de l'idée même. Sa vérité ne réside donc pas dans son utilité en général, mais, comme nous l'avons déjà vu, dans son succès. Cela est tout différent, car il s'agit du succès de l'idée dans l'œuvre spéciale dont le besoin l'a dès l'abord suscitée (3).
L'on voit en quel autre sens la connaissance offre un caractère pratique : non seulement elle est étroitement liée à notre activité totale, mais elle est elle-même une espèce d'action (4). L'école de Chicago entend très expressément par là que toute connaissance consiste dans une certaine transformation du réel opérée par un agent qui
(1) Cf. aussi A. W. Moore, Pr. and its Cr., ch. V, p. S5.
(2) V. Tl;c infl. of Darw. p. 135 et l'article cité sur James.
(3) Cf. T'nc infl. of Dariv., p. 139, 143, 150.
(4) Cf. Ps. Bulletin, I, n° 10, p. 339, et Essay in Exp. Logic, p. 413; cf. encore Mcore, Pr. and its Cr., p. 4.
cherche à en accroître la valeur. Ce n'est pas là pour cette école un simple corollaire, encore moins une conséquence obtenue grâce à l'appui de quelque hypothèse métaphysique. C'est une autre expression de la thèse centrale qui se dégage de l'analyse nouvelle (i).
En effet, d'après cette analyse même, tout acte de connaissance a pour fonction d'opérer dans notre expérience un changement déterminé. L'idée qu'une douleur éprouvée par moi provient d'une certaine dent établit une connexion nouvelle entre le mal et la dent, et se vérifie si en opérant sur la dent on supprime le mal ; avant l'idée, la dent était, si l'on veut, la cause du mal ; avec l'idée, elle commence à cesser de l'être, elle commence à devenir cause de la cessation du mal (2). Il y a bien là un acte établissant une connexion nouvelle. Il en est de même dans tous les cas de connaissance : notre expérience immédiate n'est pas après le processus logique ce qu'elle était auparavant ; une modification s'y est introduite, qui ne serait pas survenue sans l'intervention de la pensée.
Or, cette modification apparente est ipso facto une modification réelle. Car toute expérience immédiate nous livre une réalité. Ce postulat impliqué dès longtemps dans ses théories, M. Dewey n'a pas hésité à l'accentuer. « Things are ivhat thcy are experienced as (3) », telle en est la formule impossible à traduire dans toute sa force : « Les choses sont telles qu'elles se présentent dans l'expérience » . Toute expérience immédiate est réa-
(i) Cf. l'étude Does reality possess a practical character ? et la défin. de « conduct. » par Moore, ib.
(2) Moore, ib., ch. V, p. 92. Cf. aussi ch. IV, p. 80.
(3) The infl. of Darw., p. 227.
lité, dût-elle être après coup taxée d'illusion; des lignes que je vois convergentes sont réellement convergentes dans cette expérience-là, même si j'aperçois dans une expérience ultérieure qu'elles sont « vraiment » parallèles. Cette dernière expérience n'est pas plus réelle que la première ; elle a simplement pour moi plus de valeur (i). Je m'effraie d'un bruit, puis, constatant qu'il provient d'un rideau agité par le vent, je le juge inoffensif et j'ai honte de ma peur. Ne disons pas qu'une irréalité a cédé la place à une réalité, mais que le bruit, d'abord a TJcllcnZCVit » effrayant, a cessé de l'être, que la chose même a changé (2). Un objet, par cela même qu'il est connu, apparaît transformé. Il est donc réellement transformé et la logique instrumentale aboutit légitimement à cette conclusion que « la connaissance enveloppe une transformation réelle d'une réalité réelle » (3).
N'est-ce pas là adopter l'attitude de l'idéalisme? M. Dewey et M. Moore le contestent avec énergie. L^e postulat que tout idéalisme implique à sa racine selon M. Dewe}^, c'est que « les choses sont exclusivement et exactement telles qu'elles se présentent dans la connaissance » (4). Or, la précédente formule ne pourrait se traduire par celle-ci que si la connaissance était le seul mode de l'expérience. Mais c'est là justement une hypothèse que l'immédiatiste repousse : la connaissance n'est qu'un des modes de l'expérience, distinct de l'expérience esthétique, morale, économique ou technologique. Par
(2) Ih., p. 230 et 233.
(3) Article Pure expérience and reality, in Philosophical Review, vol. XVI (1907), p. 421.
(4) The infl. of Dann., p. 228.
suite, l'école de Chicago ne soutient nullement que la pensée crée de toutes pièces ou constitue en bloc la réalité (i). Loin de là, elle se plaît à montrer que la connaissance elle-même se réfère essentiellement à des expériences extra-cognitives. Comme les Studies in Logical Theory l'avaient déjà indiqué (2), la réflexion se développe entre deux termes qui se distinguent d'elle : le conflit qui suscite la pensée est lui-même de nature pratique, et non intellectuelle (3) ; et, d'autre part, l'expérience qui l'achève est une situation pratico-esthétique, une attitude de possession et de satisfaction immédiate, une paix qui dépasse l'entendement (4). Avant et après le travail de la pensée nous trouvons donc des expériences extra-intellectuelles, autrement dit des choses. Ces expériences présentent sans doute ellesmêmes un certain caractère d'organisation, mais l'idéalisme kantien ou néo-kantien a tort d'en conclure qu'elles sont elles-mêmes de la pensée, ou le produit exclusif de la pensée : il y a un a priori constitutif qui appartient non à la connaissance, mais à la vie en général (5). Dans le travail cognitif lui-même, enfin, l'intelligence ne fonctionne pas à vide ; les idées ne se définissent qu'en corrélation avec des faits, de ces deux sortes d'éléments le « contrôle » est réciproque, et les conséquences vérificatrices ne tiennent pas moins aux faits qu'aux idées (6). Ainsi, c'est la logique instru-
(i) Art. cité et A. Moore, ch. IX.
(2) Studies in Logical Theory, p. 3S-40, 85.
(3) V. en partie, l'article Objccts, data and existences, in Joiirnal of Ph., 7 janvier 1906.
(4) V. en partie, l'article The Knowledge-expérience again, in Journal of Ph., 21 déc, 1905, t. II, p. 708-709.
(5) V. The infl. of Dariv., ess. VIII, en partie, p. 20S-213.
(6) Cf. les art. The control of idcas by facts, en partie, celui du 6 juin 1907; et cf. The Infl. of Dariv., p. 158.
mentale elle-même qui ruine la conception idéaliste, en montrant que la pensée n'épuise pas le domaine de l'expérience, et par conséquent de la réalité, mais qu'elle contribue simplement à réorganiser celle-ci (i).
Mais si cette transformation caractéristique de la connaissance est une œuvre limitée et conditionnée, l'on ne saurait, d'autre part, la réduire à une modification purement subjective. Un objet, par là même qu'il est connu, subit un réel changement. Il acquiert, d'abord, une signification nouvelle, plus riche et plus précise ; et c'est déjà là une transformation réelle (2). Mais une recherche complète ne s'en tient pas à cette reconstruction spéculative. Elle aboutit à une expérimentation, autrement dit, à une opération d'ordre physique. C'est donc même en qualité à'cxistencc que l'objet se trouve altéré par la connaissance et celle-ci implique une action de l'organisme (3). Au reste, le réaliste lui-même est bien obligé d'accorder que la pensée conduit à des actes qui modifient la réalité connue. En vain, dès lors, essaiera-t-il de maintenir que cette modification n'est pas l'œuvre de la pensée elle-même. C'est établir une coupure arbitraire dans un processus essentiellement continu (4).
Mais serrons de plus près la thèse de ceux qui contestent l'efficacité réelle de la connaissance. La connaissance opère bien un changement dans nos états de conscience, diront-ils, mais non pas dans les choses ; dans
(i) Inter alia, v. art. cité in Philosophical Review (1907), vol. XVI, p. .121.
(2) V. /. of. Ph., 1905, art. Rcalism of pragmatism et The Knowledge cxper. and Us relationships. Cf. aussi, Moore, ch. IX et E. in cxp. logic, ch. V, p. 334 sq.
(3) Docs rcality possess a practical character ? et surtout l'article Tlie short-cut to realism çxamined, in /. of Ph., 29 septembre 1910. Cf., enfin, E. in Exp, Logic, p. 332.
(4) Moore, op. cit, ch. V, p. 106; ch. IX, p. 218.
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notre expérience subjective, mais non dans la réalité même. Arguments sans valeur aux yeux de l'instrumentalisms, car ils se fondent sur des oppositions factices. Entre les « choses » et les « états de conscience» il n'y a point de séparation absolue, c'est une des thèses favorites de l'école de Chicago. L'on se rappelle le sens purement instiTimental que M. Dewey donne à la distinction du fait et de l'idée. D'autres remarques peuvent compléter cette analyse. D'un côté, il est impossible d'isoler, antérieurement à une certaine recherche, une partie de l'objet connu qui serait tenue pour une réalité objective et soustraite à toute modification ; car c'est cette recherche même qui décidera des changements à opérer et des identités à maintenir. Point de réalité connue qui ne doive quelque chose de sa nature à la connaissance même (i). D'autre part, 1' « état de conscience » ou r « idée » n'est rien que l'aspect spécial et d'ailleurs temporaire que revêt une réalité frappée d'incertitude (2). Ainsi toutes les analyses concourent à justifier r « antidualisme » foncier de la logique instrumentale (3).
De même, c'est en vertu d'un pur préjugé que l'on tient l'expérience pour radicalement subjective. M. Dewey ne cesse de s'opposer à cette interprétation repoussée par lui dès ses débuts (4), et M. Moore donne à une pensée semblable une forme plus nette. L'expérience, ce n'est pas « mon expérience », ce n'est pas une chose appartenant à un certain individu; c'est, pris dans son
(i) Cf. Moore, ch. IX, et Does rcality.. ?
(2) V. en partie, l'art. The logical character of ideas, in /. of Ph., t. V, p. 375 sq.
(3) Cf. l'art. The realism of pragmatism, in /. of Ph., t. II, P- 324-7-
(4) V. supra, p. 144 et 150.
ensemble, ce processus cosmique ou cet univers de l'activité où les différents individus sont plongés (i). Au reste, de quel droit déclarerait-on l'expérience purement subjective? L'objet que l'on y opposerait ne pourrait être défini que par les caractères de la connaissance valide, qui, elle-même, est une certaine espèce d'expérience (2). Pas plus d'ailleurs que l'expérience en général, la conscience et la connaissance, à leur tour, ne sont purement subjectives. M. Moore a beaucoup insisté sur ce fait, que la conscience, loin d'être exclusivement a privée », reste toujours fonction du milieu social, dans son développement non moins que dans son origine. Quand je confie ma cause à un avocat, elle devient en même temps la sienne. Il fait effort pour m'adapter. « Sa pensée », comme Moore va jusqu'à le dire, « est aussi littéralement une fonction de mon organisme que du sien. Son effort est yna façon d'opérer la réadaptation, qui appartient également à nous deux » (3). Ainsi, quand le pragmatiste parle non seulement d'expérience, mais d'adaptation, de besoin, d'habitude, d'attention, aucun de ces termes ne doit être pris dans un sens strictement individuel. Il faut considérer la « situation sociale » dans son ensemble. M. Dewey va plus loin encore : selon lui la crise initiale qui suscite la pensée n'est pas strictement personnelle, mais aussi biologique et même cosmique. L'attention est un certain moment du développement des choses. Ainsi peut-il formuler la thèse pragmatiste comme « la doctrine que la connaissance est la réalité opérant en elle-même une espèce particulière et spécifiée de changement » (4).
(i) Moore, ch. X et XI, et The Infl. oj Darw., p. 157.
(2) Article Valid Knowledge and the subjectivity of expérience, in 7. of Ph., vol VII, p. 169-174.
(3) Moore, op. cit., p. 232.
(4) Essay Doc s reality... ? Citons le texte même de ces formules
On peut maintenant saisir à plein, nous l'espérons, l'originalité de l'instrumentalisme. Il est certain qu'il a posé le problème de la connaissance en termes nouveaux. S'il admet une réalité antérieure à la pensée, cette réalité n'est que le point de départ ou le matériel premier de la connaissance; elle n'en est jamais, à proprement parler, l'objet (i). L'idée représente bien un objet distinct d'elle, mais cet objet ne la précède ni ne l'accompagne, il lui succède (2) : ce n'est pas une réalité déjà existante, c'est une réalité à venir en voie présente de construction (3). A la notion du rapport entre un état subjectif et une réalité objective, le pragmatisme véritable substitue l'idée d'une relation entre différents états de choses successifs (4). Selon l'heureuse expression d'un critique, la référence cognitive, de traits subjective, devient intertemporellc (5). Mais n'oublions pas en même temps que de contemplative elle devient active. Point d'objet préexistant à reproduire, mais un objet
tvpiqne-^. (h propos du conflit d'habitudes dont résulte l'attention) : « Tke habitr. are as biologie as they are « personal », and as ccsniic as they ore biolo,q:ic. They are the total order of things expressed iii one ■\vay, just as a physical or chemical phenomenon is the sanie order expressed in another way » (p. 74). Ty'acte fondamentnl de la connaissance, Vawarcncss signifie « things entering, via the pnrticulnr thing known as organism, into a pecular condition of differential — or additive — charge » (ib.). Dewey caractérif-e sa thèse propre comn:e « the d'^ctrine that knowledge 15 realitv ninking a particular and specified sort of change in itself .'. (p. .cg).
(i) V. nrt. Pure expérience ar.d rcality, in Philosophical Review, t. XVI, en partie, p. 420-421.
(2) y. Ti:c control of idcas by facts, article du 6 juin 1Q07. Il y a un l'e:- de mots manifeste sur les deux sens du verbe r.uccced : succéder et rctissir.
(3) V., en partie, The îogical character of ideas, in /. of Ph., t. V, p. 375 sq.
{4) V. Does reality... ? p. 74.
(.s) Expression de Arthur O. I.^ovejoy, Pragtnatism and Realism, in/. ;?/ Pii., t. YI, p. 575-
futur à constituer : telle semble être pour l'instrumentalisme la devise de la connaissance.
Reste à indiquer les conséquences générales qui découlent de cette logique nouvelle. Elles sont analogues à celles qu'a développées l'humanisme de M. Schiller, non point identiques cependant. La plus manifeste est la condamnation de toute métaphysique absolutiste et surtout statique. L'instrumentalisme se donne pour l'expression directe de l'évolutionnisme dans l'ordre de la logique. En un sens, il dérive de cette conception dynamique de la réalité, issue de Hegel et surtout de Darwin, inspiratrice de la science moderne (i). En un autre sens, il la confirme, en la faisant triompher dans la région même où elle avait rencontré jusqu'ici les plus grandes forces de résistance (2). C'est une forme tout à fait radicale d'évolutionnisme que défend l'école de Chicago, sans d'ailleurs avoir jamais tenté une justification explicite de ce S3"stème (3). Non seulement elle laisse Spencer loin en arrière, mais elle ne concède aucune place à l'idéal schillérien d'une activité immuable. Elle conçoit l'univers comme un processus ne comportant nulle fixité d'aspect, d'origine ni de fin (4).
Mais, comme on pouvait s'y attendre, un Dewey s'est
(i) V. ?,Ioore, ch. IV; Tlic Infl, of Daru\, essay I; et l'étude Doc: rcality... ? p. 5,9.
{-::) Cf. :J"cre, ch. I.
(3) Iv'on pourrait cependant sic:naler le livre de Heath Eawden, Tlw Principles of Pra,v;mal:sm (igio), exposé systématique d'une philosophie manifestement apparentée à celle de Dewey, livre curieu:: sinon satisfaisant.
(4) V. Dewey, TJic philosophical work of Spencer in Phîlosophîcal Rcvic'iU, vol. XIII, p. 159 sq.; Moore, op. cit., ch. XII et aussi compte rendu de Hmnanism in The Monïst, vol. XIV, p. 747 sq.
surtout intéressé aux répercussions pratiques que devrait avoir sa théorie sur l'emploi fructueux de l'intelligence. Qu'elle détourne la pensée des spéculations formelles, qu'elle mette en relief tout à la fois la légitimité de la cro3^ance personnelle et la nécessité de la vérification expérimentale ( î ) , voilà qui lui est commun avec l'humanisme de M. Schiller. Mais ce ne sont pas du tout les mêmes aspects particuliers de ces conséquences générales qui se trouvent accentués de préférence chez l'un et chez l'autre penseur. L'on se rappelle le penchant de M. Schiller pour la notion la plus large des conséquences vérificatrices, et, parallèlement, sa complaisance à l'égard des formes religieuses de pensée, son goût pour les spéculations métaph3^siques. A l'analyse plus stricte de M. Dewey répond une attitude d'esprit plus sévère. Nul mysticisme chez lui, nulle tendance à discréditer la science au profit de quelque croyance ou de quelque autre mode de connaissance !:").Bien au contraire, c'est la philosophie qu'il engage à prendre modèle sur la procédure du savant (3). Elle doit renoncer à la contemplation stérile d'une imaginaire éternité. Elle doit laisser de côté les pseudo-problèmes relatifs aux origines premières. Elle doit même abandonner toutes les spéculations globales sur la nature de l'être, puisque toute connaissance est essentiellement relative à quelque conflit spécial et vérifiée par quelque expérimentation (4) - Pour une raison analogue, M. Dewey incline à exclure de l'ordre des pensées fécondes la croyance à
(i) V. en partie, The Infl. of Darw., essay VII (Beliefs and Existences) .
(2) Ib., p. 109, 194.
(3) Ib., p. 239.
(4) V. en partie. Sonie implications of anti-intellectualism in /. of Ph., vol VIT, et The subject matter of mctaphysical inquiry, ib., vol XII.
l'immortalité et la notion d'un Dieu conçu comme l'éternel soutien des valeurs morales (i) : quelle expérience, en effet, nous fournirait ici le contrôle nécessaire? En tout domaine, il garde le souci de rappeler l'intelligence à son véritable rôle : la solution de problèmes spécifiques, l'accomplissement d'adaptations difficiles (2).
Est-ce à dire qu'il ne laisse pas à la philosophie une fonction spéciale? Loin de là ! Un programme assez net peut se dégager des remarques un peu brèves qu'il a énoncées çà et là sur ce point (3). D'après lui, la philosophie ne se distingue pas de la science par sa méthode, mais par le problème auquel elle répond (4). M. Dewey pourrait la déiinir avec M. Bawden une « théorie générale de l'expérience (5). En effet, les sciences laissent subsister une tâche féconde pour la réflexion ; c'est celle qui consiste à dégager soit les traits communs à tout objet d'expérience — telle est la matière propre à la métaphysique, laquelle décèle ainsi partout la pluralité, le changement, l'interaction (6) — soit les types fonda^ mentaux de l'expérience, autrement dit, les principales fonctions c[ui s'y manifestent et les rapports qui lient entre elles ces fonctions : c'est là l'objet d'une « logique générale de l'expérience (7) » dont l'étude de la connaissance forme une partie, et qui doit comprendre égale-
(i) The Infl. of Dariv., p. 194 n.
(2) What doc s pragmatism mean hy practical, in /. of Ph., t. V.
(3) The Infl .of Darw., p. 68.
(4) 75., p. 239. Ce thème a été traité plus largement par M. Dewey dans Creative Intelligence (1917) et surtout dans Reconstruction in PhiJosophy (1921). Nous regrettons de n'avoir pas connu ce dernier ouvrage à temps pour l'utiliser ici.
(5) Principles of Pragmatism, p. 30.
(6) Cf. l'article déjà cité The subject-matter of metaphysical in quiry.
(7) Essays in Expérimental Logic, p. 9S-100.
ment une éthique. Nous savons que depuis longtemps M. Dewey s'est attaché à faire pénétrer dans ce dernier domaine une méthode nouvelle. La logique instrumentale permet à la fois de justifier et de préciser cette tentative. Pas plus dans l'ordre moral que partout ailleurs, l'intelligence n'a pour office d'énoncer des vérités éternelles (i). Il n'y a pas lieu de s'interroger sur le Souverain Bien, de chercher à découvrir un idéal unique, universel, absolu (2). De telles spéculations ne sont pas seulement stériles comme connaissance ; elles risquent aussi de perpétuer les idées valables seulement pour une certaine épocjue, ou même les préjugés et routines établis au profit d'une certaine caste, en leur conférant le prestige d'une fausse éternité (3). Reconnaissons, au contraire, que l'intelligence a pour office unique de diriger l'inévitable changement des choses dans le sens de leur plus grande valeur (4). Nous apercevrons que les théories éthiques sont, elles aussi, en rapport étroit avec la pratique. Ce sont des instruments qui doivent nous aider à résoudre des problèmes moraux réels, contemporains (5) . Ici, comme ailleurs, l'intelligence doit essentiellement nous fournir des méthodes pour améliorer le sort commun (6), Ici, comme ailleurs, elle ne vaut que pour nous permettre d'agir sur un univers mouvant. Tout autant que la notion d'une réalité fixe, l'école de Chicago exclut celle d'un idéal universel et déterminé.
(i) Cf. J. H. Tufts, The piment task of cthical theory, International Journal of Ethics, janvier 1910, p. 141.
(2) The Infl. of Darw., p. 67. Moore, Pragm. and its critics, ch.
(3) Dewey, Gcrman Philosophy and Politics (1915), p. 7. The Infl., p. 75.
(4) Infl, p. 223.
(5) Ethics, préface, et Tufts, article cité, p. 141.
(6) Infl., p. 69, et cf. p. 15.
Elle n'accepte de concevoir qu'un idéal construit par nous pièce à pièce, en corrélation étroite avec les exigences de chaque moment (i).
Ces indications permettront sans doute de comprendre comment M. Dewey a pu présenter sa logique même comme la justification rationnelle de la démocratie. La démocratie serait folie pure si l'intelligence était un principe cosmique exigeant notre obéissance; elle se comprend, au contraire, si l'on tient l'intelligence pour un pouvoir de transformation efficace aux mains mêmes de l'individu présent (2). Ne nous étonnons pas de voir M. Dewey célébrer « les grandes idées du xviii^ siècle, cette époque expansive de perception morale, qui pour l'illumination et la ferveur se range à côté de la pensée grecque classique (3) » . De même que les Encyclopédistes, il considère l'intelligence, incarnée dans la connaissance expérimentale, cpmme la grande force libératrice, l'instrument même de tout progrès (4).
L'on comprend enfin que M. Dewey ait pu louer Emerson, Walt Whitman et Maeterlinck d'avoir senti qu'en son fond la démocratie était une « métaphysique (5) » . L'école instrumentaliste peut se dire pleinement démocrate parce que, dans l'ordre réel comme dans l'ordre idéal, elle oppose à la notion d'un Absolu celle d'une évolution incessante qu'il appartient à l'effort intelligent de chaque homme d'orienter, à tout instant, dans le sens d'un progrès (6).
(i) Cf. Moore, Pragm. and Us critics, ch. XII.
(2) Infl. p. 59-60; cf. p. 267.
(3) Ib., p. 57.
(4) Ib., p. 153.
{5) V. l'article Mœterlinck's philosophy of life, dans The Hibbert Journal, t. g, n° 36.
(6) V., inter alia, Moore, dernier chapitre.