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CHAPITRE XII

Le Développement du Pragmatisme chez James

Les penseurs que nous venons d'étudier n'ont fait, en somme, dans la période que nous considérons, que donner un développement plus complet aux thèses qu'ils avaient énoncées dès 1903. Leur inspirateur se trouvait dans une situation plus embarrassante. Il considérait avec une vive sympathie cette prolifération inattendue de ses propres idées, et ces conclusions révolutionnaires devaient attirer son imagination éprise de nouveauté, en même temps qu'elles apportaient une confirmation nouvelle à sa chère croyance en l'efficacité de l'action humaine. Mais, d'un autre côté, notre ancien biologiste n'a jamais perdu le goût du travail net et défini. La pensée de James excelle naturellement aux analyses substantielles plus qu'aux hâtives généralisations ou qu'aux antithèses systématiques. Toujours éprise de justesse^ elle se soucie de comprendre ses adversaires plus que de les écraser. Enfin elle se peint trop vivement les choses pour croire aisément que celles-ci se métamorphosent au gré de nos pensées. Ainsi, par les divers aspects de son tempérament, le maître pouvait être tenté tantôt de suivre jusqu'au bout ses disciples, tantôt

de leur fausser compagnie pour demeurer en terrain solide. De fait, à considérer de près la suite des écrits qu'il a consacrés au pragmatisme durant cette dernière période, nous verrons que l'on y découvre de curieuses fluctuations.

Notons tout d'abord que, d'après James, le terme de pragmatisme peut être pris en deux sens nettement différents : il désigne tantôt une méthode, tantôt une théorie de la vérité (i). Sur la méthode pragmatique James n'est revenu un peu longuement que dans ses conférences sur Le Pragmatisme (2). Nous y retrouvons exactement les mêmes thèmes que dans l'allocution de 1898, dont maints passages sont reproduits textuellement dans ce volume. L'application de la méthode aux problèmes métaphysiques, principalement à celui de l'unité du monde, y est simplement plus développée. Loin d'attribuer à la méthode pragmatique une originalité profonde, James montre en elle l'expression d'une attitude d'esprit bien connue, l'attitude empiriste (3), et déclare qu'il n'y a « absolument rien de nouveau » dans cette méthode (4). Nous n'avons donc pas besoin d'insister plus longuement sur ce sujet, et nous devons passer à la théorie, vraiment nouvelle celle-là, qui résulte d'après James d'une application de la méthode pragmatique au problème de la vérité (5) .

(i) Pragmatîsm, lect. II, spécialement p. 55. Meaning of TnUh, p. 51-52.

(2) Prag., 1. II, III, IV; cf. aussi Some Problems of Philosophy, p. 60.

(3) Prag., p. 51.

(5) Ib., p. 197, 200-201. M. of T., p. 118, XXII; cf. déjà, ib., p. 1-3,

C'est dans l'article Huvianism and Truth (i) que James a pour la première fois exprimé son opinion sur la controverse relative à ce problème. Remarquons bien d'ailleurs le caractère de cet article : James s'y attache, non pas à définir sa propre position, mais à faire comprendre et à justifier en quelque mesure la conception nouvelle de la vérité simultanément mise au jour par M. Schiller et par M. Dewey, conception qu'il désigne encore à ce moment du nom d'humanisme (2). Bien que la marche générale de l'exposé soit un peu confuse, l'idée maîtresse s'en dégage sans peine : c'est que la vérité ne consiste pas pour nos pensées à reproduire telle quelle une certaine réalité, mais à déterminer en nous, à l'égard de cette réalité, la façon d'agir la plus avantageuse (3)- A l'appui de cette conception James invoque en particulier la récente transformation des théories scientifiques, qui a fait peu à peu tomber en désuétude la notion de la vérité-copie (4) ; la nécessité de soumettre la vieille formule de Vadaeqnatio à une analyse pragmatique (5), enfin, l'irrationalité même d'une tâche qui consisterait à redoubler en son esprit une réalité préexistante (6). Ce sont là des arguments assez proches de ceux que nous avons vu employer par M. Schiller et par M. Dewey. James en tire un autre, plus précis et plus original, d'une analyse des principaux

fi) Reproduit dans M. of T., ch. III.

(2) Ib., p. 52-53-

(3) 7b., p. 64,80, etc.

(4) Ib., p. 57-60.

(5) Ib., p. 66.

(6) Ib., p. 79-80, 96.

types de vérités. Nos pensées concernant les phénomènes sensibles sont vraies alors même qu'elles ne copient point ces phénomènes, si simplement elles nous y adaptent en déterminant correctement nos attentes (i), Les connaissances rationnelles, logiques et mathématiques, loin de reproduire des archétypes mystérieux, se fondent sur la perception directe de certaines relations qui existent entre des réalités édifiées par notre esprit (2). Enfin, la connaissance du passé et de l'avenir lointain a pour base la cohérence que nous cherchons à établir entre toutes nos pensées (3). Voilà des services bien variés. Le seul élément commun à toutes les idées vraies, c'est précisément qu'elles nous rendent service, qu'elles nous apportent le maximum de satisfaction. On peut distinguer entre une satisfaction immédiate et une satisfaction durable, mais, à prendre ces deux termes au mêm.e niveau de généralité, le vrai et le satisfaisant sont parfaitement synonymes (4)-

James paraît bien opter ici pour cette conception large de la vérification qu'il avait rattachée jadis à une analyse du sentiment de la rationalité, et même pour la définition de la vérité que M. Schiller avait ajoutée à cette analyse : toute espèce de satisfaction, de profit, d'avantage, semble érigée non seulement en signe, mais en élément de vérité (5). Sur certains points, toutefois, et probablement sans en avoir conscience, il s'écarte déjà de ses disciples intempérants. Ainsi, il admet nettement l'existence d'une « curiosité théorique » et voit dans

(2) Ib., p. 82-S5.

(3) /;)., p. S5-SS.

(4) Ib., p. SS-Sg.

(5) Cf., ib., p. 65, 73. 74-

cette tendance la marque spécifique de l'iiumanité (i), quitte d'ailleurs à la définir par un besoin de cohérence empirique et à expliquer ce besoin même par une avantageuse disposition à contracter des habitudes mentales (2). Surtout il est très loin d'éliminer cette idée de réalité indépendante contre laquelle s'étaient escrimés également M. Schiller et M. Dewey : il admet expressément l'existence d'une réalité extérieure à ma pensée présente, possédant certaines déterminations propres qui s'imposent à moi (3). Sa seule réserve, fort importante, il est vrai, consiste à soutenir que cette réalité elle-même est constituée par d'autres « expériences » (4). Notre pensée transforme-t-elle du moins cette réalité distincte d'elle ? James n'admet encore que d'une façon très partielle cette thèse défendue si résolument par ses deux disciples. Sans doute il soutient que notre connaissance ajoute quelque chose à la réalité, qu'elle crée des relations nouvelles et qu'elle s'accompagne aussi parfois d'actes transformateurs ; mais en même temps il admet que notre connaissance découvre des objets et même des vérités qui préexistaient au moins virtuellement (5). Il reconnaît d'ailleurs qu'il existe là une sorte d'antinomie embarrassante : à mesure que l'on aperçoit mieux le développement historique de la connaissance humaine, on éprouve plus de difficulté à démêler quelles déterminations de l'objet peuvent être considérées comme indépendantes de notre ^pensée. Mais c'est là une difficulté inhérente au sujet,

(i) Ib., p. 86.

(2) Ib., p. 97-98 (passage tiré de l'article Humanism and Truth once more).

(3) 7b., p. 68-69; cf. p. 63-64.

(4) 7b., p. 100; cf. p. 68.

(5) 7b., p. 92-95, et p. 192-193 (2^ article).

que l'humanisme signale sans l'avoir créée et que l'on pourrait écarter en éliminant tout dualisme essentiel (i).

Une solution de cette dernière sorte se trouve justement présentée dans une série d'articles contemporains de ceux que nous venons d'analyser, oii James, sous le nom à' empirisme radical, expose pour la première fois sa propre Weltanschauung avec la précision technique d'un système (2). En même temps, chose singulière, nous y voyons reparaître une conception beaucoup plus stricte de la vérification. Dégageons de ces curieux articles ce qui intéresse plus spécialement la théorie de la connaissance.

James dénonce d'abord un postulat commun à toutes les épistémologies courantes, et que lui-même avait jadis accepté provisoirement : savoir, que l'opposition du sujet et de l'objet est fondamentale et primitive. En réalité, dans le donné immédiat, ces deux termes coïncident absolument. Une « expérience pure » , prise dans son apparence première, ne peut être nommée ni objective ni subjective, ni physique ni psj/chologique, ni double : c'est un événement simple, neutre, indifférencié. Après coup seulement, quand nous réfléchirons sur cette expérience, nous constaterons que nous pouvons l'envisager dans ses relations, soit avec cette suite d'expériences qui constituent la biographie d'un individu, soit avec cette série qui compose l'histoire de l'univers physique. A ce moment-là, rétrospectivement, nous concevrons cette expérience, soit comme physique, soit comme psychique : nous pourrons y voir, soit la connaissance d'un

(i) 7b., p. 194-5; Essays in Radical Empiricism , p. 255-257. (2) Ess. in Rad. Emp., p. 41.

objet, soit un objet connu, selon le contexte auquel nous la rapporterons (i).

La description précédente reproduit, en somme, celle que James avait donnée dès 1895 de la perception sensible. Mais à présent, par une innovation aussi naturelle que hardie, il étend cette notion de la connaissance immédiate bien au-delà de ce domaine. Souvenirs, images, complexes conceptuels se présentent eux aussi, de prime jet, comme des fragments d'expérience pure. Elles aussi, ces a expériences non perceptuelles » peuvent être envisagées après coup, soit comme des objets, soit comme des états mentaux, suivant le contexte auquel on les associera. En dépit des préjugés courants, en effet, elles peuvent non seulement s'organiser avec l'histoire de chacun, mais encore se grouper entre elles de manière à constituer un monde objectif, soit le monde des choses rangées dans l'espace et le temps, soit le monde « idéal » de la logique et des mathématiques. Ici encore, un donné simple se dédouble rétrospectivement en un sujet et un objet, un représentant et un représenté. Mais objet connu et sujet connaissant ne sont qu'un seul et même morceau d'expérience, après coup envisagé tour à tour dans son rapport avec deux contextes différents (2).

Il n'en va plus précisément de même quand on passe â la connaissance représentative, — celle à propos de laquelle se pose proprement le problème de la vérité. Ici une certaine dualité existe entre la connaissance et son objet, mais c'est la dualité de deux fragments d'expérience unis entre eux par une relation, elle aussi, toute empirique. A l'origine, le concept n'est rien qu'une

(1) Article Does Conscioiisncss Exist ? reproduit ib., v. en particulier, p. 9-1.5.

{2) Ib., p. 15-24.

portion de l'expérience, semblable à toutes les autres portions : un nom, une image claire ou confuse, peu importe. Il ne possède point par lui-même le caractère de connaissance, il reçoit cette fonction de certains phénomènes extrinsèques. En nous laissant aller à la série de pensées et d'actions que la conception suscite, sommesnous graduellement conduits à une autre expérience — perceptuelle, celle-là — avec le sentiment d'une certaine direction suivie, d'un progrès continu et d'une intention finalement réalisée ? Nous attribuons alors à l'expérience initiale la qualité de connaissance ou plus exactement de « connaisseur » {knoivcr), à l'expérience terminale, la qualité d'objet connu. La connaissance est faite par ce passage même : elle se ramène à une certaine « relation conjonctive » donnée entre deux expériences dont aucune, prise à part, n'offrirait un caractère cognitif (i).

Il faut avouer, cependant, ciue nous attribuons une valeur de connaissance à un grand nombre de concepts qui, en fait, ne nous ont jamais conduits de la sorte à une perception. James s'arrête sur ce point, qu'il avait négligé dans ses premiers essais, et l'explique en le rattachant à une particularité importante de notre expérience : le concept tend à devenir substitut de la perception. N'entendons point par là, comme a fait Taine, que l'idée remplace pour nous la perception impossible de qualités générales qui auraient cependant une existence réelle. La méthode pragmatique laisserait malaisément place à une hypothèse aussi fantastique (2). Le concept est le substitut de cette autre expérience qu'est la perception elle-même. En effet, nos idées s'or-

(i) Ib., p. 52-61 (ou M. of T., p. 102-109).

(2) Cette différence n'a pas été indiquée par James lui-même.

ganisent en systèmes parallèles à ceux de la réalité. Par suite, un concept provoque des associations analogues à celles de la perception correspondante : il nous conduit par une autre voie aux mêmes termes. Or, la voie conceptuelle a l'avantage d'être beaucoup plus courte et de nous mettre en relation avec un plus grand nombre d'expériences « représentées » dans d'autres concepts. Dès lors, nous aurons tout intérêt à remplacer, partout oii nous le pourrons, la perception par le concept correspondant. Par suite, dans bien des cas, nous n'exigerons pas la vérification complète. Nous ferons crédit à un concept si nous croyons simplement qu'il pourrait nous conduire à une perception ; et cette capacité, nous l'attribuons d'ailleurs à tout concept qui s'harmonise avec l'ensemble des vérités admises par nous. L'immense majorité de nos idées ne dépasse pas ce stade. Nous possédons bien une connaissance en pareil cas, mais une connaissance virtuelle. La connaissance actuelle et pleine, celle à laquelle le philosophe doit se référer comme au seul type complet, n'en reste pas moins la relation empirique que nous avons décrite d'abord (i).

La description de la connaissance que nous venons de présenter impliquait l'hypothèse que nos perceptions sensibles coïncidaient avec la réalité elle-même. Elle s'en tenait au point de vue du sens commun. Mais l'essentiel n'en subsiste pas moins si l'on croit que la réalité est chose différente de ces perceptions, comme l'analyse de celles-ci conduit à le penser. L'on suppose en pareil cas, par delà les perceptions sensibles des hommes, un autre terme qui, s'il n'est pas perçu actuellement, est tout au moins conçu comme une expérience

(i) Ess. in Rad. Emp., p. 61-69 (ou M. of T., p. 110-117).

possible. Le même rapport existe alors entre ce terme et la perception sensible qui existait pour le sens commun entre cette perception et le concept : la perception est le substitut pratique de cet objet et nous conduit dans sa direction. De toute façon, il nous faut admettre certaines expériences, soit possibles, soit actuelles, dans lesquelles sujet et objet se confondent. Et une idée n'a un caractère de connaissance que dans la mesure où elle nous conduit soit à une telle expérience, soit dans son voisinage (i).

Sur la portée qu'il attache aux analyses précédentes, James s'est expliqué sans ambages : leur intérêt capital, à ses yeux, consiste à établir que la nature de la connaissance peut se définir sans que nous ayons à quitter le monde de l'expérience. Le caractère propre de son empirisme radical est de soutenir que les relations conjonctives sont données elles-mêmes dans l'expérience immédiate (2). Il importait surtout d'établir cette thèse à propos de la « relation cognitive », invoquée par les absolutistes à l'appui d'un système tout différent. La thèse en question est d'ailleurs celle que James avait déjà soutenue en 1895 sous une forme très nette. Sans, doute il l'associait alors à ce qu'il nommait la « philosophie idéaliste » (3) ; et maintenant, au contraire, il se prononce en faveur du « réalisme naturel » (4). Mais le contraste est entre les mots beaucoup plus qu'entre les pensées. Ce que James retenait, dès son premier article, de la tradition berkeleyenne, c'était l'idée que toute chose se ramène à l'expérience actuelle ou possi-

(i) E. in R. E., p. 73, 199-202 (on M. cf T., p. 119, 129-133).

(2) E. in Rad. E., p. 42.

(3) Psychological Review, vol. II, p. 106.

(4) E. in R. E., p. 76.

ble de quelque esprit (i) ; or, cette même idée subsiste au cœur de son empirisme radical. Ce qu'il rejette maintenant de l'idéalisme anglais, c'est simplement cette conception suivant laquelle un même objet ne peut être perçu en commun par différents esprits (2) ; or, dès 1895 il admettait implicitement la thèse contraire (3). Sur ce point relativement secondaire, il s'écarte peut-être de Berkeley ; dans l'ensemble, et consciemment, il continue la tradition du maître qui a le premier nié l'existence d'une dualité dans notre perception des choses (4).

Sur ce caractère empirique des relations envisagées par l'épistémologie, il y a d'ailleurs complet accord entre les articles consacrés à l'empirisme radical et le premier article relatif à l'humanisme (5). Sur un autre point, l'harmonie reste défectueuse. En 1904, James a exprimé côte à côte une définition de la vérité en termes de satisfaction et une définition de la connaissance représentative en termes de transition vers une expérience immédiate. Or, ces deux conceptions ne pouvaient rester longtemps isolées l'une de l'autre, d'autant que, sous le nom de « connaissance », James décrit exclusivement une connaissance vraie, et même vérifiée. Hn fait, dès 1905, les analyses faites du point de vue empiriste radical sont présentées comme caractéristiques de l'humanisme (6), que James, à ce moment-là, accepte résolument, et la définition de V

(i) P.T. Rcv., p. 106-107.

(2) E. in R. E., p. 76-77.

(3) Citons cette phrase dans le passage indiqué de l'article, où James définit le sens de thing : « It may be shared by ail of us ».

(5) V., p. ex., M. of T., p. 70, S2.

(6) Eo., p. 126.

connaissance représentative est expressément donnée comme une définition de la vérité elle-même (i). Elle répond cependant à une idée de la vérification beaucoup plus stricte que la notion impliquée dans le premier exposé de l'humanisme : l'on ne voit guère, par exemple, comment elle accorderait une valeur probante à ces satisfactions d'ordre sentimental auxquelles on ouvre la porte toute grande lorsqu'on identifie la vérité d'une idée avec la somme de ses avantages. L'une de ces deux conceptions va-t-elle être définitivement éliminée au profit de l'autre ? C'est un problème que l'on s'attendrait à trouver résolu dans le livre consacré par James au Praçrinatisme.

En fait, rien n'est plus déconcertant que ce célèbre et brillant ouvrage pour qui cherche une définition un peu ferme de la vérité. A première vue, la conception la plus lâche paraît bien l'emporter. Ce qui surnage dans la mémoire de la plupart des lecteurs, ce sont sans doute les formules utilitaires que James multiplie et qu'il rend plus frappantes que jamais : la vérité, c'est ce qui nous apporte la plus grande somme de satisfactions (2) ; c'est le nom de l'idée à laquelle il est bon, profitable de croire (3) ; ce n'est rien d'autre que l'avantageux dans l'ordre de la pensée (4). Loin d'être isolées, de pareilles formules semblent d'ailleurs résumer toute une argumentation, fondée principalement sur la considération des différents types de vérités. James montre, en s'inspirant peut-être à sa façon

(i) Ib., p. 133.

(2) PragmatisîVc, p. 217.

03) Ib.. p. 76, 77, 75.

(4) /L\, 222; cf. p. 204.

des récents articles de M. Le Roy (i), que le sens commun, la science et la philosophie constituent trois types de pensée irréductibles, et même logiquement incompatibles, dont aucun ne peut être dit plus vrai que les deux autres, chacun répondant à des besoins difEérents (2). Puis, partant de la formule qui définit l'idée par un accord avec la réalité, il s'efforce d'en analyser le sens concret, en insistant sur les diverses sortes d'accords et de réalités : nous demandons à nos idées tantôt de copier une réalité sensible, tantôt de s'harmoniser avec notre structure mentale, tantôt de s'adapter à l'ensemble de nos croyances, et souvent de remplir toutes ces fonctions à la fois. Qu'j^ a-t-il de commun à tous ces emplois variés, sinon que chacun répond à quelque besoin ? Quel caractère appartient en propre à toutes les idées vraies, sinon celui de répondre à nos désirs, de réussir, de rapporter? (3). Enfin, de cette conception si large, une application bien significative est faite dans le domaine religieux. James nous déclare que les idées théologiques ont quelque degré de vérité dans la mesure même où elles ont une valeur pour la vie concrète, et, par exemple, dans la mesure oii elles nous apportent un réconfort (4) ; que l'hypothèse de Dieu est vraie si elle produit des effets satisfaisants au sens le plus large de ce mot (5) ; que la conception de l'Absolu a un sens même si l'on n'en peut déduire aucun fait particulier, pourvu qu'elle ait une valeur « émotionnelle et spirituelle » (6). Dans ce dernier cas, la

(i) Il le cite, p. VIII, et E. in R. E., p. 256. {2) Prag., lect. V, spécialement p. 1S8, 190.

(3) Ib., lect. VI, spécialement p. 21S.

(4) Ih., p. 73.

(5) Ib., p. 299-

(6) Ib., p. 274-

conception utilitaire de la vérité ne s'élargit-elle pas au point de contredire nettement la maxime de Peirce ?

Cependant, si l'on y regarde de près, l'on voit aussi reparaître dans Pragmaiism la conception plus stricte de la vérité, et l'on peut même y discerner par moments un effort pour montrer qu'elle s'applique à toutes nos connaissances. La transition d'une « image mentale » à une perception sensible nous est expressément donnée pour le prototype de toute vérification (i). James n'a pas grand mal à ramener à ce sclième les autres espèces de vérités. A parler strictement, la condition essentielle pour qu'une idée soit vraie est que celle-ci nous conduise à une autre expérience immédiate, James dit maintenant de préférence ; à une certaine réalité, ou dans son voisinage. Or, nous avons vu que les concepts eux-mêmes n'appartiennent pas moins que les perceptions sensibles à une telle expérience et qu'ils peuvent constituer à leur manière un monde objectif (2) . En particulier, les relations idéales sur lesquelles portent les « vérités éternelles » des mathématiques et de la logique 5ont saisies par une intuition directe comparable à la perception sensible (3). C'est dire qu'elles sont données, elles aussi, dans une expérience immédiate, ou, en un autre langage, qu'elles constituent une réalité non moins contraignante que la réalité matérielle (4). D'autre part, l'existence de la connaissance virtuelle, où un certain sentiment d'harmonie tient lieu de la pleine vérification, suffit à rendre compte des vérités

(i) Ih., p. 206, 215.

(2) V. supra, p. 232.

(3) Ih., p. 209, 245 (cf. M. of T., p. 84, 237. Phiralistic Universe, p. 340).

(4) Prag., p. 211, 244 (cf. M. of T., p. 42, 95 n. Some Probl. of Phil., p. 101-106.

de fait qui ne portent pas sur des objets de notre expérience future, telles que les vérités historiques. C'est simplement dans le monde des vérités déjà reçues par nous que l'idée, en pareil cas, doit nous conduire pour être vraie (i). Mais ces autres vérités ont dû être établies par une vérification directe, de sorte qu'en fin de compte tout l'édifice de nos connaissances repose sur celle-ci.

Ainsi, une analyse, peut-être un peu trop minutieuse, du texte nous permet de discerner dans Pragmatism deux conceptions de la vérité qui alternent de la façon la plus singulière. Comment s'expliquer un pareil mélange ? Il faut tenir compte sans doute du caractère un peu composite et lâche d'un ouvrage où James a voulu brosser un tableau d'ensemble du mouvement pragmatiste (2). Cependant la théorie de la vérité a tant d'importance ici, et les deux interprétations signalées paraissent au premier abord si différentes, que l'on doit se demander s'il n'y aurait pas quelque moyen de justifier logiquement le passage de l'une à l'autre. Il n'en saurait exister, ce me semble, si la réalité sur laquelle porte l'idée devait toujours tomber dans l'expérience future du sujet. Seuls de pareils cas étaient encore considérés dans l'article de 1895. Mais, dès 1904, James a nettem^ent admis que la réalité connue pouvait échapper à <:ette expérience, bien que non pas à toute expérience (3). Dès lors, la définition de la vérité devient un peu plus lâche : l'idée vraie ne conduit pas nécessairement à l'objet ; il 'suffit qu'elle conduise vers lui, dans son entourage (4) ; de là on passe aisément à la formule : il suffit qu'elle détermine à son égard des réactions meilleu-

(i) Prai^., p. 212-215.

(2) Ib., 1. VII.

(3) M. of. T., p. 119.

(4) Prag., p. 201-202, 207.

res (i). D'autre part, en 1904 aussi, James a insisté sur l'importance de la connaissance virtuelle ou indirecte. Or ce type de connaissance se prête aisément à des descriptions moins strictes : il s'agit pour une idée de s'accorder avec l'ensemble de nos croyances, on dira aussi bien : de se développer dans notre esprit de façon satisfaisante (2). Cependant ces deux considérations par elles seules ne nous permettraient pas encore de donner accès à des satisfactions qui ne se ramèneraient pas, de près ou de loin à celles de la prévision confirmée ou de la cohérence obtenue. L'élargissement final nous paraît plutôt justifié à l'aide d'une autre considération : c'est que, dans certains cas, les deux conditions précédentes ne suffisent point à déterminer notre choix entre plusieurs conceptions. Dès lors, des « raisons subjectives » interviennent. Entre deux théories scientifiques qui s'accordent également bien avec toutes les vérités connues, nous opterons pour des raisons d'élégance ou d'économie (3). Cette nouvelle sorte de satisfaction doit compter elle-même selon James pour un élément de vérité. Au même titre pourront intervenir sans doute à l'égard des théories métaphysiques les satisfactions sentimentales.

Ces remarques permettraient d'expliquer comment James a pu passer insensiblement de la conception stricte à la conception large de la vérité. Mais il ne faut pas oublier que lui-même n'a jamais distingué dans ses écrits ces deux conceptions. N'aurait-il pas cependant soupçonné qu'on pût établir une pareille distinction ? Dans l'article qui a suivi immédiatement Pragniatism, tout un passage semble destiné à établir qu'il n'y a pas

(i) Ih., p. 202, 205, 213. Cf. M. of T., p. 140.

(2) Cf. Pragm., p. 212-216.

lieu de le faire, et que les deux conceptions, en réalité, coïncident (i). James a rattaché, dans les pages précédentes, la théorie pragmatiste de la vérité à sa vieille définition de la connaissance en termes de conduite. Il en arrive aux critiques adressées au critère de la satisfaction. Or, il défend cette formule en soutenant que les satisfactions issues d'une idée correspondent rigoureusement à son degré d'approximation à l'égard de la réalité. La satisfaction complète est atteinte quand l'esprit se fond avec la réalité même, comme il arrive aux yeux du sens commun dans le cas de la perception sensible ; les satisfactions partielles sont d'autant plus grandes qu'il se rapproche davantage de ce conflux. Entre les deux caractères signalés il y aurait donc le plus complet parallélisme ; autrement dit, les deux définitions de la vérité coïncideraient parfaitement.

Affirmation d'une simplicité quelque peu surprenante ! Comment a-t-on pu obtenir la coïncidence désirée, sinon en considérant exclusivement les satisfactions d'un certain ordre ? Pour justifier en apparence le sens large ne maintient-on pas secrètement le sens étroit ? Cette difficulté n'était même pas effleurée dans l'article précédent. Mais, dans un article légèrement postérieur, nous voyons James déclarer que les satisfactions sont indispensables mais non pas suffisantes pour constituer la vérité : il faut supposer, en outre, une réalité vers laquelle l'idée puisse nous conduire (2). N'est-ce pas avouer que parmi les satisfactions celles-là seules ont rang de vérificatrices qui accompagnent ou plutôt qualifient notre marche dans la direction d'un objet réel ? Pourtant, au cours de ce même article, James paraît bien approuver que nous attachions un degré de vérité supé-

(i) M. of T., p. 155-160.

(2) ib., p. 195.

rieur à cdle d'entre deux hypothèses métaphysiques qui satisfait le mieux notre besoin de rencontrer dans l'univers un être qui sympathise avec nous (i). En pareil cas, quelle raison d'affirmer une réalité s'offre à nous en dehors de notre satisfaction subjective ? Il n'y a pas là une simple inadvertance. Au fond, James n'a jamais renoncé à sa vieille conception de la rationalité. Nous la vo3'ons encore reparaître dans le dernier ouvrage qu'il publia : rationalité ne se réduit pas, nous y est-il dit, à intelligibilité ; elle comporte trois autres « dimensions », l'esthétique, la morale et la pratique ; la conception la plus rationnelle est celle qui apporte à ces différents besoins réunis le maximum de satisfactions (2). Est-elle pour autant la plus vraie ? James se contente prudemment d'affirmer qu'elle sera toujours « acceptée comme plus probablement vraie » que les conceptions conférant au monde un moindre degré de rationalité. C'est que, si James reste attaché à cette conception, il ne la considère nullement comme une partie intégrante de sa définition de la vérité. Sans doute elle s'exprime plus d'un fois dans Pragmatism ; mais l'auteur lui-même a confessé que, dans ce volume de conférences populaires, la thèse pragmatiste se trouve mêlée

(i)Ib., p. 1S9 n. Citons au moins la fin de cette curieuse note : « Eveu if matter could do every outward thing that God does, the idea of it v^'ould not work as satisfactorily, because the chief call for a God on modem men's part is for a being who will inwardly recognize them and judge them sympathetically. Matter disappoints this craving of our ego, so God remains for most men the truer hypothesis, and indeed remains so for definite pragmatic reasons ».

(2) A Pluralistic Universe, p. 112-113, 320. Cf. encore : M. of T., p. IX. Il convient de remarquer que, dans le premier ouvrage, James n'exploite guère au profit de sa propre thèse cette conception large de la rationalité : malgré les satisfactions esthétiques et à certains égards morales qu'il procure, c'est surtout en raison de difficultés intellectuelles que le monisme se trouve définitivement écarté, du moins dans l'argumentation.

à maintes thèses qu'elle n'implique point nécessairement (i). Il y a tout lieu de croire que l'apologie des satisfactions sentimentales figure elle-même au nombre de ces opinions étrangères au pragmatisme proprement dit (2). En effet, si l'on excepte le passage que nous avons signalé, elle ne reparaît dans aucun des écrits que James a consacrés à l'exposé de cette théorie à partir de 1907.

En réalité, James caractérise dès lors son pragmatisme en termes qui le rattachent manifestement à sa définition de la connaissance, légèrement modifiée. L'originalité propre de cette théorie, il ne cesse de le répéter, consiste à caractériser la vérité comme une relation concrète, « ambulatoire », donnée tout entière dans l'expérience (3). Cette relation, c'est celle-là même à laquelle il ramenait, en 1904, la connaissance représentative (4) . Seulement il ne se plaît plus à dire que cette relation joint simplement deux expériences. Il insiste sur ce point qu'elle relie une idée à une réaUté, réalité distincte de l'idée et extérieure à elle (5). C'est dire qu'il ne se place plus au point de vue de l'expérience pure. Il déclare maintenant adopter l'attitude réaliste, et même dualiste, du sens commun (6). Il justifie, d'ailleurs, cette procédure par la façon même dont il pose le problème épistémologique. La connaissance ne se prend pas elle-même pour objet au moment où elle se produit ; c'est

(i) M. of T., p. iSi.

{2). Cf. d'ailleurs M. of T., p. 155.

(3) M. of T., p. XIV, 139-142, 234, 201. •U) Ib., p. 137.

(5) /(')., p. IÔ5, 163, -z;. Cf. déjà p. 139. i6) Ib., p. 217.

après coup que la réflexion s'applique à une pareille étude. L'épistémologiste considère un cas déterminé de connaissance en évoquant son propre passé ou en imaginant l'état mental d'une autre personne (i). Il se donne donc à la fois une idée et une réalité, et se demande à quelle condition la première peut être considérée comme une connaissance vraie de la seconde. « L'univers du discours » ici envisagé implique nécessairement ces deux termes (2). C'est l'épistémologiste lui-même qui, par définition, se porte garant de l'existence de l'objet (3). Rien de mystérieux, au surplus, dans cette notion empruntée à l'expérience commune (4), et largement justifiée par les satisfactions qu'elle nous apporte (5). Enfin cette réalité, si elle peut échapper à l'expérience du sujet dont on étudie l'idée, tombe toujours dans la région de l'expérience humaine en général (6).

Au problèm.e ainsi posé, voici la réponse que James donne à présent : la vérité est constituée par les effets {workings) de l'idée, lorsque ces effets d'une part nous conduisent dans la direction de l'objet, et de l'autre sont accompagnés de satisfaction. Ces deux éléments doivent être réunis pour qu'il y ait à la fois référence et adaptation de l'idée à l'objet (7). Il arrive sans doute à James, dans certaines formules rapides, de laisser l'un des deux dans l'ombre, de retenir simplement l'idée de passage

(2) 7b., p. igj-i, iS-, 244.

(3) 7b., p. 244, 2:3 n, 236; cf. déjà p.

(5) 7b., p. 239-240, 244, i3S, IQ2.

(6) 7b., p. 17S; cf. p. 152 n, et 269.

(7) 7b., 21S; cf. p. 172-173, =3r-S.

ou de rapprochement (i),ou simplement l'idée de satisfaction (2). Mais il serait puéril de lui chercher chicane à propos d'expressions elliptiques. Conduire vers une certaine réalité en apportant des satisfactions, tel est le propre de l'idée vraie (3). Et c'est la même pensée que l'on exprime d'une façon plus brève en disant, par exemple, que la vérité de l'idée se ramène à ses effets satisfaisants (4). L'on voit que la conception de la vérité issue de la définition de la connaissance se rapproche de la conception utilitaire, grâce à un certain élargissement : au lieu de conduire à une expérience immédiate de l'objet, il suffit que l'idée nous aiguille dans sa direction ; dès lors, l'attente réalisée peut se fondre dans le genre plus vaste de l'orientation satisfaisante.

Au reste, ce que James a de plus en plus mis en relief dans la thèse pragmatiste, ce n'est pas une notion élargie de la vérification, c'est l'idée que la vérité elle-même se réduit à la vérification empirique, autrement dit aux workings de l'idée (5). La nature de ces workings n'est pas directement en question. James a fait de plus en plus converger les analyses précédentes vers cette simple conclusion, qu'à eux seuls, les effets de l'idée constituent la vérité même. Sur maint autre point il a exprimé des opinions variées, s'est laissé entraîner soit à des témérités, soit à des concessions graves ; mais il n'a jamais cessé de soutenir et il a fini par soutenir exclusivement, que le terme de vérité ne désigne rien autre chose qu'une relation tout entière saisissable dans l'expérience.

(i) Ib., p. 201.

(2) Ib., p. 1S8, 199, 240.

(3) Ib., p. 165, 191, 202.

(4) Ib., p. 240, 242; cf. déjà p. 160.

(5) Ib., p. XIV, 224, 21S.

Reste à déterminer quelle portée James attache à cette thèse d'apparence si modeste. Ici encore nous pouvons examiner tour à tour les conséquences d'ordre méthodologique et les conséquences d'ordre métaphysique.

Nous avons vu que la conséquence la plus communément attribuée au pragmatisme, le motif oii l'on soupçonne souvent l' arrière-pensée inspiratrice de son fondateur, l'apologie des influences sentimentales, avait été finalement dissociée par James de sa théorie de la vérité. Ce qui nous semble par contre étroitement lié à cette théorie, bien que l'auteur lui-même n'ait pas fait ressortir ce rapport, c'est le jugement porté par James sur la valeur de la connaissance conceptuelle. Son pragmatisme se fonde en somme sur sa psychologie de la perception et du concept : comment ne s'en dégagerait-il pas une conclusion sur la portée respective de ces deux modes de connaissance? Cette conclusion était d'ailleurs impliquée par avance dans l'énoncé même de la méthode pragmatique, qui se trouve ainsi confirmée par l'une de ses applications (i).

Ce jugement sur la valeur du concept inspire et domine la polémique que James a menée, dans ses derniers ouvrages, contre l'attitude qu'il nomme intellectualiste ou rationaliste. Il désigne par ces termes la tendance à exalter la connaissance conceptuelle considérée comme un ordre de savoir indépendant, supérieur, nous donnant accès à l'essence des choses (2). Pour James, au contraire, le concept a tout d'abord son ori-

(i) Some Problcms of Philosophy, p. 59-60. (2) Ib., p. 53-57, 75.

gine même dans l'expérience immédiate, dans le percept : il se ramène, directement ou indirectement, à quelque aspect de cette expérience, isolé par notre pensée. Or, si nous isolons tel ou tel aspect, c'est, du moins à l'origine, parce qu'il nous intéresse pratiquement et pour nous préparer à des réactions plus avantageuses. L'animal ne réagit que par des mouvements immédiatement déclenchés par l'objet présent. L'homme a le privilège de fixer sa pensée sur des caractères communs à plusieurs choses : il groupe ainsi ses percepts en classes dont il dégage les lois ; il substitue à son expérience immédiate un système de plus en plus étendu de relations abstraites. Par là, il vise avant tout une adaptation à un milieu plus large : car nos lois générales ont pour office de nous permettre, à propos des cas particuliers, des prévisions d'ampleur croissante (i). Ainsi la fonction primitive du concept est essentiellement pratique. Faut-il conclure de là que le concept n'a pas de valeur théorique? James repousse nettement cette interprétation et se déclare prêt à fausser compagnie à Bergson sur ce point (2). Les concepts, d'après lui, nous fournissent un accroissement réel de connaissance (3). Ils nous le fournissent par cela même que, grâce à eux, nos percepts s'engrènent dans un vaste système de relations : notre panorama mental reçoit de la sorte un énorme élargissement. C'est là, il est vrai, un mouvement qui prolonge simplement l'extension de nos perspectives pratiques, et comme une adaptation à un milieu immense (4). En tout cas, le concept ne s'affranchit pas encore ici complètement du percept ; il a pour fonction

(i) Ib., p. 63-67, 101-106. Plur. Univ., p. 217.

(2) Plur. Uni., p. 249.

(4) Sonic Probl., p. 65-67.

de nous y ramener. Il peut cependant s'en détacher, James n'hésite pas à le reconnaître. Il reprend la thèse exposée dans les Principes au sujet des vérités rationnelles, et en accentue plutôt l'énergie : nos concepts, une fois construits, peuvent être étudiés en eux-mêmes; notre esprit, les comparant entre eux, perçoit des relations nouvelles, qui valent indépendamment de toute expérience et les unissent à tout jamais. Ainsi se créent les systèmes de vérités immuables qui font l'objet des sciences a priori : les concepts et leurs relations constituent donc aussi une réalité d'un nouvel ordre, irréductible à celle de l'expérience, une réalité éternelle. Tel est le « réalisme logique » dont James n'hésite pas à compléter son empirisme radical (i). Enfin il attribue encore aux concepts le pouvoir d'introduire dans notre vie des valeurs nouvelles (2).

L'on voit que James reconnaît largement l'importance de notre faculté conceptuelle. Mais la contre-partie ne se fait pas attendre. James s'est livré, dans ses derniers ouvrages, à une critique approfondie de la connaissance conceptuelle dans laquelle il nous paraît utile de distinguer plusieurs plans.

Tout d'abord, la connaissance conceptuelle est incomplète. En vertu de sa nature même, un concept ne retient jamais qu'un aspect partiel de la réalité. Cependant cette vérité élémentaire a été méconnue par nombre de philosophes ; beaucoup ont procédé comme si l'on pouvait tenir le concept d'une chose pour équivalent à la chose même, ce qui les a conduits à nier de l'une tout ce qui n'est pas inclus dans la définition de l'autre. James dénonce avec autant de netteté que d'énergie ce postulat

(i) Ib., p. 67-71, 101-106. PI. Un., p. 340. (2) PI. Un., p. 340-1. Sonie ProbL, p. 71-73.

de a l'intellectualisme vicieux (i) » dont il dénonce des exemples typiques dans certains arguments de Hegel, de Lotze, de Royce, de Bradley. Ces dialecticiens en arrivent à nier les faits les plus palpables, simplement parce que ces faits ne dérivent pas des concepts qu'ils ont adoptés.

Ce qui aggrave le cas, c'est que la connaissance conceptuelle, d'après James, laisse précisément échapper les caractères les plus profonds du réel. Elle n'est pas seulement incomplète, mais superficielle. James insiste longuement, à la suite de M. Bergson, sur le caractère discontinu et davantage encore sur le caractère statique des concepts. Ceux-ci constituent des systèmes de relations immuables entre des termes bien séparés. Ils nous renseignent ainsi sur les positions respectives des objets, mais non sur leur nature intime. Ils nous permettent de prévoir ce qui se passera si nous supposons que la réalité demeure identique à elle-même ; ils nous laissent ignorer l'existence, la nature et les causes des changements réels. L'aspect le plus profond de la réalité, ce qui est en elle nouveauté, croissance, activité, échappe fatalement aux concepts et ne peut nous être fournie que par l'expérience immédiate (2).

Mais quelle conséquence tirer de ces remarques ? L'on peut en conclure simplement que le procédé conceptuel a toujours besoin d'être complété par le recours à l'expérience. C'est, effectivement, la thèse à laquelle James se borne assez souvent : il faut unir le percept au concept ; l'un de ces procédés accroît notre connaissance en étendue, l'autre en profondeur; joignons-les si nous voulons obtenir la connaissance la plus complète ; nous

(i) PI. Un., p. 60, 106, 118-120, 21S-219.

(2) Some Prohl., p. 78-97, loi. Plur. Un., lect. VI. Et l'art. The expérience of activity, reproduit dans ce dernier ouvrage.

ne pouvons pas plus nous en tenir à l'un d'eux qu'une paire de ciseaux ne peut couper avec un seul tranchant (i) D'ailleurs ces deux procédés complémentaires et pareillement indispensables s'entrelacent étroitement dans notre vie, et chacun fait le jeu de l'autre : la perception stimule la pensée, et la pensée enrichit la perception (2). Voilà une thèse précise et nuancée, bien conforme au souci que James a toujours montré de rendre justice aux différents aspects du réel, dérivant tout naturellement de ses anal^^ses qui ont fait ressortir à la fois l'originalité et l'insuffisance du concept.

Mais parfois aussi James semble soutenir une thèse assez différente, et beaucoup plus radicale. Le concept, nous a-t-il dit, fausse la réalité, la rend inintelligible (3). Par suite, le philosophe doit abandonner franchement la méthode conceptuelle, — James dit même parfois : la logique (4) , — pour s'en tenir à l'expérience immédiate. A propos de chaque problème métaphysique, il établit une alternative entre une « vue conceptuelle » et une « vue perceptuelle », celle-ci résolvant les difficultés artificielles que l'autre fait surgir (5). Ainsi semble se creuser un fossé entre les deux procédés dont James avait pourtant proclamé l'union nécessaire. Ce n'est plus l'abus, mais l'usage même des concepts qui semble condamné dans le domaine métaphysique.

Cette dernière thèse ne nous paraît pas être vraiment celle de James. Notre auteur se trouve entraîné dans une telle direction à la fois par l'influence de M. Bergson, qui venait de dénoncer avec tant d'éclat l'inaptitude

(i) S. Probl .,p. 53, 57-5S, 74. h., en., p. 251.

(2) 5. Probl., p. 47, 107-109.

(3) Ib., p. 78, 81.

(4) V. le fameux passage : PI. Un., p. 212. {5) 5. Probl., ch. X, XI, XII, XIII.

de rintelligence à résoudre les problèmes portant sur la vie, et par cet entraînement de la polémique qui incline tout écrivain à outrer dramatiquement les contrastes. Mais si l'on examine de près les arguments sur lesquels James appuie sa condamnation de la méthode conceptuelle, l'on constatera qu'ils portent toujours très exactement sur les procédés de « l'intellectualisme vicieux ». C'est l'usage exclusif du concept pris pour équivalent de la chose qui suscite ces difficultés sans cesse renaissantes, dont la solution nous est fournie par le recours à l'expérience immédiate. Peu importe que nos concepts mutilent la réalité ; on ne peut conclure de là qu'ils la faussent que si on leur attribue pour fonction de la reproduire tout entière. Or, ce dernier postulat a été justement éliminé par James, grâce à son anal3'se de la connaissance conceptuelle. Il faudrait faire abstraction de cette analyse pour condamner radicalement cette connaissance.

Ce qui reste vrai, c'est que James a mis de plus en plus l'accent sur la supériorité de l'expérience immédiate en matière métaph3'5iqu2. Non qu'il établisse, à la façon de M. Bergson et de M. Le Roy, une opposition tranchée entre la méthode de la philosophie et celle de la science : il se plaît au contraire à affirmer l'identité foncière des deux méthodes (i). Mais c'est peut-être qu'il avait à mener la lutte contre des dialecticiens plutôt que contre des positivistes. Il n'en demeure pas moins dominé par la conviction que la solution des problèmes fondamentaux doit être cherchée surtout dans la consultation de plus en p^.ls fidèle d'une expérience directe de plus en plus élargie.

(i) Ib., p. 15, loi.

Le pragmatisme de James a-t-il une portée métaphysique? Le problème est assez délicat et demande à être examiné de près. James a insisté sur le caractère purement « épistémologique » ou « logique » de son pragmatisme (i). Et ce n'est pas là une tardive mesure de prudence : dès 1905, nous l'entendons affirmer que l'humanisme est compatible avec différentes interprétations philosophiques, y compris celle du monisme (2). Cependant il déclare dans le même temps qu'il interprète pour son compte l'humanisme dans un sens pluraliste (3) ; il va jusqu'à nommer « pragmatisme ou pluralisme » la doctrine qu'il défend (4). Comment concilier ces différentes affirmations? Et ne peut-on dégager des écrits de James une conception un peu précise des rapports qui relient son épistémologie et sa métaphysique?

C'est dans Pragmatisni que les deux doctrines apparaissent le plus étroitement unies. La méthode pragmatique elle-même, appliquée au problème de l'unité du monde, nous conduit à discerner dans notre expérience un ensemble complexe de liaisons et de disjonctions (5), et nous incline ainsi, au moins provisoirement, du côté du pluralisme (6) . Quant à l'épistémologie nouvelle, la conclusion centrale que James en tire ici, c'est que toute vérité est faite (made) peu à peu au cours de l'expérience (7), et en majeure partie faite par l'homme (S) : à la suite de M. Schiller, James insiste avec complaisance

(i) :./. of T., p. 215, 221.

(2) E. in R. E., p. 257; cf M. of T., p. 65 (à propos de Bradley).

(3) M. of T., p. 125 (ou E. in R. E., 194).

(4) M. of T., p. 229.

(5) Pragmatism, 1. IV.

(6) /()., p. 161; cf. p. 166.

(7) Ib., p. 218.

(S) Iv. VII, spécialement p. 242.

sur l'aspect créateur de notre connaissance (i). Le pragmatisme nous amène donc à concevoir l'univers comme une réalité incomplète, mobile, capable de s'accroître par les efforts des êtres pensants : d'une simple théorie de la connaissance l'on passe insensiblement à une métaphysique pluraliste (2). Après avoir indiqué cette transition, au point d'identifier l'alternative du pragmatisme et du rationalisme avec celle du pluralisme et du monisme (3), James revient cependant à plaisir sur cette dernière comme s'il ne la tenait pas encore pour résolue, et présente même parfois chacune des deux alternatives comme compatible avec le pragmatisme (4) ■ Il se manifeste là quelque flottement, dû sans doute à ce que James cède alternativement au désir de suivre ses disciples et à celui de sympathiser avec ses adversaires. Toujours est-il que, dans Pragniatisni, James a indiqué clairement le moyen de tirer de son épistémologie une métaphysique en étendant à la réalité les remarques faites sur le caractère progressif et transformateur de la connaissance.

Mais il semble bien que cet argument, plus propre à M. Schiller et à M. Dewey qu'à leur maître, n'ait pas été repris par celui-ci dans les écrits oii il expose exclusivement ses conceptions personnelles. Ce n'est pas que le pragmatisme ait perdu toute portée métaphysique aux yeux de James. Ce dernier a très nettement indiqué l'intérêt philosophique qu'il attachait à cette thèse dans sa préface au dernier livre qu'il ait publié : son pragmatisme demeure essentiellement en 1909, comme il était en 1904, un argument à l'appui de son empirisme radî-

(i) V. en partie, p. 256.

(2) Ib., p. 257-259-

(3) Ib., p. 259-

(4) Ib., p. 266; cf. p. 295-6.

cal (i). Par cette expression, il désigne cette thèse suivant laquelle il n'y a pas lieu de superposer à l'expérience une réalité transcendante, parce que l'expci-ji; je nous livre à la fois les choses et leurs relations. Pour défendre une pareille conception contre les rationalistes, rien n'importait davantage que de montrer dans la relation de vérité elle-même, si largement exploitée par eux, une relation purement empirique. A coup sûr, aucune nécessité logique n'oblige à passer du pragmatisme à cette thèse beaucoup plus large (2). Mais, si le pragmatisme est admis, avec le plus puissant argument du transcendantalisme s'effondre le principal obstacle à l'acceptation de l'empirisme radical.

L'empirisme radical conduit d'ailleurs, à son tour, au pluralisme, car la notion d'unité absolue ne nous est manifestement pas fournie par l'expérience. La relation de ces deux thèses est si intime que James a présenté parfois ces deux expressions comme synonymes (3). Le pragmatisme demeure donc un argument en faveur du pluralisme, mais un argument indirect. Sa portée immédiate, et d'ailleurs beaucoup plus large, consiste à nous donner le droit d'affirmer que rien, dans la nature de la connaissance, ni dans celle de la vérité, ne nous autorise à opposer on ne sait quelle réalité mystérieuse aux don-

(i) M. of T., p. XII sq.

(2) C'est sans doute la pensée que recouvre la déclaration, au premier abord assez surprenante, que l'on trouve dans la préface de Pragmatism (p. ix) : « Il n'y a pas de connexion logique entre le pragmatisme et l'empirisme radical », en ce sens seulement que l'on peut adopter la première doctrine sans la deuxième. Mais l'inverse n'est pas vrai; et, de plus, on ne voit guère comment un pragmatiste pourrait adopter une attitude hostile à l'empirisme radical. Il est seulement libre de ne pas poser le problème.

(3) PL Un., p. 35, 43. Cf., avec plus de modération, E. in Rad.

Enip:, p. 90.

nées vivantes de l'expérience. Bn fin de compte, la conséquence métaphysique du pragmatisme vient surtout en confirmer chez James la conséquence méthodologique.

La valeur du Pragoiatisme

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