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CHAPITRE XIV

Le sens général du Pragmatisme

Nous venons d'insister assez longuement sur les formes particulières que le pragmatisme a revêtues chez ses protagonistes anglo-saxons. Mais, à travers des différences assez manifestes de tempérament et d'expression, le lecteur aura pu discerner une seule et même thèse fondamentale. Dégageons-en le sens général, afin d'en pouvoir examiner la valeur.

Nous avons déjà montré que tous les pragmatistes s'en prennent au même adversaire : ils rejettent la notion d'une connaissance préformée dans les choses, traditionnel auxiliaire de toute philosophie statique. Tous, également, avec des degrés fort inégaux de modestie, ils ont prétendu apporter une solution nouvelle aux problèmes les plus anciennement débattus de la logique,

grâce à l'emploi d'une méthode franchement empirique. Enfin l'analyse sur laquelle se concentre le gros de leur effort s'achève en une définition nouvelle de la vérité. Nous donnerons de cette thèse centrale une formule qui nous paraît convenir également à tous les pragmatistes (i) en disant : « la vérité est à la fois connue et constituée par les conséquences pratiques de l'idée ou, pour être plus exact, du jugement » . Expliquons sommairement le double aspect de cette thèse.

D'abord, la matière à laquelle s'est appliquée l'analyse de tous les pragmatistes. c'est le processus de la connaissance qui aboutit à la confirmation d'un jugement : ils ont examiné tous, sous des formes d'ailleurs assez diverses et inégalement complètes, de quelle façon le savoir humain s'accroît et se confirme. Voici maintenant sur quels points essentiels les résultats de leurs enquêtes concordent. Tous, ils présentent ce processus comme se déroulant au cours du temps et impliquant, pour ainsi dire, un certain rythme dont la phase initiale ne permet pas de prédire à coup sûr la terminaison. Tous, également, ils présentent ce processus comme actif, quittes d'ailleurs à donner de ce caractère des interprétations inégalement strictes : aux yeux d'un pragmatiste, une assertion ne nous dévoile sa propre valeur qu'à la condition d'être mise en œuvre par nous ; ainsi seulement nous en ferons sortir les conséquences vérificatrices. L'on voit par là que l'extension de notre connaissance est toujours liée aux mobiles généraux de notre activité : pour mettre en pratique une idée, il faut y être poussé par quelque désir ; un malaise à calmer, oïl une ambition à assouvir, voilà ce que l'on trouve à l'origine de toute recherche. Enfin, l'assertion ainsi liée à

(i) Il est bien entendu qu'ici nous ne rangeons pas Peirce parmi eux.

nos fins personnelles nous paraîtra vraie dans la mesure même où elle entraînera à sa suite des conséquences satisfaisantes : l'on a vu que les pragmatistes n'ont pas tous pareillement spécifié la nature de ces satisfactions ; mais, tous, ils ont placé le critère de la vérité dans un certain genre, — plus ou moins déterminé — d'utilité ou de succès.

D'autre part, ce critère de la vérité en est, ipso facto, la définition même. Rien ne caractérise peut-être plus spécifiquement la thèse pragmatiste, sous ses expressions les plus diverses, que l'identification résolue de la vérité avec la vérification. Sans doute nos différents auteurs n'ont pas tous accepté avec une égale intrépidité les conséquences extrêmes de cette conception ; certains d'entre eux accordent une place importante à la notion des vérifications virtuelles. Ils ne s'en trouvent pas moins tous entraînés dans la même direction. Tous, ils proclament, non seulement de notre connaissance, mais de la vérité même, qu'elle s'accroît, qu'elle devient, qu'elle change, qu'elle se fait.

Maintenant la thèse centrale que nous venons d'exposer entraîne logiquement des conséquences de deux sortes, méthodologiques et métaphysiques, suivant que l'on en considère de préférence l'un ou l'autre aspect. Puisque toute vérification implique un processus temporel, il n'existe pas de vérité a priori : une assertion, quand elle se présente tout d'abord à l'esprit, n'est jamais qu'une hypothèse; il lui faut toujours subir l'épreuve d'une certaine expérience. Par là doivent se trouver exclues les conceptions proprement invérifiables : élimination opérée d'ailleurs, nous l'avons vu, avec deg exigences fort inégales de rigueur par un James et par un Dewey. Mais, en tout état de cause, un bon pragmatiste est nécessairement hostile à toute méthode purement dialectique : il peut concevoir des modalités pluj^

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