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CHAPITRE XV

Le critère pragmatique de la vérification

Tous les pragmatistes semblent bien être d'accord pour soutenir que la vérité d'une assertion est établie par la valeur de ses conséquences pratiques. C'est la thèse que nous allons avoir à examiner. Mais elle peut être prise, on l'a déjà vu, en des sens assez différents, qu'il nous faut à présent classer.

L'on peut d'abord interpréter d'une façon étroite le caractère pratique des conséquences et ramener la vérité à l'utilité strictement biologique : seraient seules tenues pour vraies les idées qui entraînent des changements favorables aux besoins de notre organisme. Conception parfaitement nette, mais barbare ; de ce point de vue, combien de connaissances faudra-t-il condamner? Les spéculations d'ordre métaphysique ne seront pas seules; excommuniées par cette log^'que rudimentaire. Quelle place, par exemple, pourrait-on faire à l'histoire ? Il faudra enfin refuser aux propositions mathématiques elles-mêmes toute vérité, tant qu'elles n'auront pas conduit à quelque application d'ordre industriel. Rien de

plus contraire aux croyances éprouvées de l'humanité pensante; rien de plus manifestement arbitraire.

S'il fallait l'entendre ainsi, le pragmatisme ne serait vraiment que la protestation de l'animal humain contre les inquiétudes de l'esprit. Mais peut-on attribuer à ses défenseurs une conception aussi grossière? Ce qui est incontestable, c'est qu'ils ont tous expressément soutenu une théorie biologique de la connaissance (i). Certains d'entre eux n'ont même pas hésité à affirmer la dépendance de notre pensée à l'égard de notre organisme (2). Mais ils n'en ont pas moins tous répudié l'interprétation étroitement matérialiste du critérium utilitaire. Nous avons vu James reconnaître l'existence même d'une « curiosité théorique ». Ses disciples maintiennent sans doute plus strictement la thèse du lien de la pensée à la pratique. Mais l'on se rappelle combien large est l'acception que M. Schiller donne à ce dernier terme. Ne s'est-il pas fait railler du reste par l'un des néo-réalistes américains pour avoir posé le problème de la valeur de la vie et méconnu 1' « invincible indifférence de l'homme normal » qui ne permet pas à la métaphysique de venir « aigrir notre soupe du matin et para-

(i) Ainsi Schiller écrit : « Pragmatism... is quite specifically the philosophie corollary of Darwinism » {Mind, 1913, p. 281) Cf le titre même du recueil de Dewey : The Influence of "Darwinism upon phîlosophy. Ce point de vue biologique est encore plus fortement marqué dans l'article de Simmel Ueber eine Beziehung der Selectîonslehre zur Erkenntnistheorie [Arch. fur syst. Ph., 1895).

(2) Ainsi Schiller est allé jusqu'à écrire : « There is not the shghtest antécédent reason for supposing that it [se. the mind] functions satisfactorily except with référence to the practical needs of the organism « (C. r. de Will to Believe, Mind, 1897) Cf. encore Personal Idealism, p. 85 : « The brain which has become an instrument of intellectual contemplation must be regarded as the subtlest, latest and most poteut organ for effecting adaptations to the needs of life ». Et Dewev : « The a priori élément in human expérience is activities made possible bv means of estabhshed connections of neurones ». {Creative Intelligence, p. 19).

lyssr les nerfs qui nous donnent du bon temps? (i) » Quant à M. Dewey, il faut avouer qu'il tend davantage r restreindre le champ de la spéculation, mais sa confiance exaltée dans le pouvoir de l'intelligence s'expliquerait mal s'il n'attendait de cette force que des bénéfices d'ordre matériel. Ainsi, nul pragmatiste n'a voulu ramener la valeur vérificatrice à des satisfactions d'ordre inférieur. Le caractère biologique de la théorie aurait-il dû entraîner la conséquence ainsi repoussée? Nullement, car lorsqu'ils parlent de la vie — et bien qu'ils n'aient pas suffisamment éclairci cette notion, — nos auteurs n'ont manifestement en vue ni une force purement individuelle ni une simple puissance de conservation. M. Schiller voit la cause du processus évolutif dans la recherche d'une forme supérieure d'existence (2). M. Dewey adopte sans doute un langage plus proche du naturalisme et se plaît à considérer la pensée comme un instrument d'adaptation. Mais le milieu auquel l'homme doit s'adapter d'après lui, c'est un milieu social, en voie de changement, laissant place à la nouveauté et à l'action d'un idéal (3). Ainsi, nulle raison ne subsiste d'interpréter dans un sens étroit la valeur pratique des conséquences.

On peut interpréter avec beaucoup plus de vraisemblance le critérium pragmatiste en un sens très large.

(i) Compte rendu des Riddlcs of the Sphinx, par W. B. Pitkin, Journal of Philosopliy. vol. VIII, n" 11 (25 mai ign)-

(2) Humanîsm, ch. VIII, p. i43- Cf. encore la façon dont J.E. Miller caractérise le « point de vue biologique » : « Lile is net thought of as reduced to its lowest physix:al ternis but ^^ inclusive of everything that makes life worth livmg ». (The Psychology of Thinking, p. VII).

(3) V. son article Evolution and Ethîcs (Monist, vol. VIII, n" 3, avril 1898).

La thèse consisterait à soutenir que toute satisfaction issue d'une idée constitue une marque de sa vérité. C'est bien la pensée que l'on attribue le plus communément au pragmatisme, surtout en France. Or, l'on a vu que cette interprétation paraît justifiée par l'attitude ordinaire de M. Schiller, et par certains passages de James (i). Elle vaut la peine d'être examinée sérieusement.

Il n'est pas niable qu'il ne soit généralement utile de posséder des idées vraies. Mais cette remarque ne saurait conduire loin, tant que l'on n'a pas montré dans cette utilité un caractère universel et distinctif de ces idées-là ; tout au moins il faudrait avoir établi que, parmi les idées relatives à un même objet, la vraie l'emporte toujours sur toutes les autres quant à la somme des effets avantageux. Comment peut-on essayer de prouver une pareille proposition? Simplement, nous semble-t-il, en invoquant le témoignage des opinions les plus communément reçues : en gros, l'on peut dire qu'une Mée a chance d'être admise et conservée par la majorité des hommes dans la mesure même où elle leur promet ou leur apporte une satisfaction de leurs désirs fondamentaux. L'utilité d'une croyance est sans doute son meilleur gage de durée et d'expansion. Estelle, ipso facto, marque de sa vérité? Nombre d'arguments pragmatistes paraissent impliquer cette conclusion. Mais elle ne serait légitime que si la recherche du vrai ne se distinguait par aucun caractère de l'ensemble des mobiles qui conduisent les hommes à affirmer. Or, en apparence, une pareille distinction existe, et peut aller jusqu'au contraste. Ne parle-t-on pas d'illusions

(i) Voir supra, p. 203-204, 229, 238.

bienfaisantes et de « mensonges vitaux (i) », ainsi que de vérités malencontreuses? Il ne s'agit pas seulement de l'intérêt qu'un individu ou un groupe peut trouver à maintenir cliez d'autres une croyance dont lui-même connaît la fausseté. C'est à l'intérieur d'une même conscience que le vrai et l'utile peuvent entrer en conflit. En révélant leur état à certains malades, on risque de l'aggraver; en découvrant à tel individu l'indignité d'un être qu'il chérissait, il se peut qu'on lui rende l'existence odieuse. Faut-il rappeler ces cas tragiques où le désir de la vérité ne triomphe en nous qu'au prix de cruels sacrifices? Il est arrivé plus d'une fois qu'un homme ait d'abord dirigé sa vie suivant une certaine croyance, puis que l'étude ou la réflexion lui ait découvert la fragilité des affirmations sur quoi sa conduite s'appuyait, et qu'enfin l'amour de la vérité ait douloureusement arraché de son âme cette foi où elle tenait par tant de liens. Il se peut même qu'après une de ces crises intérieures le désillusionné ne retrouve plus l'équilibre moral d'antan ou la flamme qui animait sa vie. La perception d'une vérité aurait pu occasionner en lui non seulement une souffrance, mais une diminution même. Niera-t-on de pareilles crises? Ou les interprétera-t-on de manière à jeter un discrédit sur les chercheurs sincères, au profit des ouailles serviles? C'est la manœuvre que certains esprits soupçonnent le pragmatisme de favoriser. En affirmant que l'utilité est le critère du vrai, ne cherche-t-on pas à maintenir des croyances qui ne résisteraient pas à l'examen logique ou historique, mais dont on ne veut pas perdre le bénéfice moral, affectif ou social?

A vrai dire, il n'existe point de raison sérieuse d'at-

fi) Miss Vernon Lee a consacré à ce sujet un intéressant livre, qui vient d'être traduit en français.

tribuer à qui que ce soit des pragmatistes un pareil machiavélisme. Ils ont tous le goût des faits, et nul d'entre eux ne fait bon marché de la cohérence : M. Bradley n'a-t-il pas reproché à James de pousser trop loin la répugnance à se contredire (i)? et n'est-ce pas, en effet, une telle répugnance qui a conduit M. Schiller et son maître à éliminer de leur philosophie religieuse les notions traditionnelles d'infini et d'absolu? Mais une conséquence peut dériver logiquement d'une doctrine sans avoir été recherchée par ses promoteurs. Si la vérité se reconnaît à l'utilité en général, comment condamner l'individu, indifférent aux scrupules d'ordre intellectuel, qui choisirait simplement les opinions les plus conformes à ses habitudes de pensée ou à ses passions ? N'aurait-il pas le droit, invoquant le critère pragmatiste, de proclamer vraies ces idées qui le satisfont? — Soit, répondraient sans doute James et M. Schiller; mais ce serait une vérité d'ordre inférieur, parce qu'elle dériverait d'une satisfaction très limitée. Une vérité pleinement digne de ce nom se reconnaît à une utilité durable et collective. Or, une utilité de ce genre ne saurait appartenir aux opinions qui se moquent de l'expérience et de la logique. Comment une idée pourrait-elle longtemps nous satisfaire si elle se heurte soit aux faits, soit au système des vérités acquises? i\insi le critérium utilitaire, pleinement com pris, enveloppe ces exigences d'ordre proprement intellectuel, qu'on l'accuse à tort de négliger.

Il les enveloppe, soit ! mais il les déborde. L'on se rappelle l'apologie que James avait présentée de bonne heure en faveur des satisfactions d'ordre sentimental ou d'ordre éthique. De pareilles satisfactions semblent bien garder rang de conséquences vérificatrices, au

(i) V. Mind, 1907, p. 178; 1908, p. 230.

moins dans la conception de M. Schiller. N'est-ce pas dire qu'en l'absence d'incohérence et d'inexactitude formelle, mais en l'absence aussi de toute preuve positive, une affirmation recevra, par exemple, de sa seule bienfaisance morale une estampille de vérité? Aussi entendrons-nous un adepte du pragmatisme le célébrer en ces termes : « L'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité s'y démontrent par leurs heureux effets sur la vie terrestre, et la démonstration a l'avantage d'être facile, compréhensible à quiconque possède les rudiments de l'histoire ». Et l'auteur de nous expliquer naïvement comment l'affirmation d'un châtiment réservé aux méchants dans une autre vie, déterminant une conduite meilleure que l'affirmation opposée, est, par là même, prouvée vraie (i). Etrange démonstration, mais, il faut l'avouer, bien conforme au critérium utilitaire !

Ne voit-on pas aisément l'insuffisance de ce critérium, et l'équivoque dont il tire parti? Sans doute, non seulement les avantages moraux d'une cro^^ance peuvent contribuer, en fait, à la maintenir, mais encore, en droit, l'on est libre d'adopter une croyance parce que l'on en espère de pareils avantages. Cela est légitime, tant qu'il s'agit d'une foi non contraire aux exigences de la raison, et, d'autre part, d'une adhésion purement pratique. En pareil cas, je choisis de me conduire comme si cette croyance était vraie, mais cela ne me donne point le droit d'en affirmer catégoriquement la

(i) rlicle de Dessoulavj', dans la Revue de Philosophie, i<"" juillet 1905. Il es*- à noter que ce critère vague prête aux applications les plus variées. Ainsi H. Sturt s'en servira pour établir que Dieu change {The Idea of a free Church, ch. IV, § 6), que sa bienveillance pour l'homme est limitée {ib., § 10. « It is not salutary to believe that God is infinitely benevolent to man », p. 117). Et il trace tout un programme de religion nouvelle, suivant lui mieux adaptée aux besoins de notre temps que le christianisme.

vérité. Supposons maintenant que la croyance, à l'épreuve, se soit révélée en effet bienfaisante. Elle aura manifesté, à coup sûr, sa valeur comme règle de vie. A-t-on le droit d'en conclure qu'elle soit vraie? Si l'on entend par là qu'elle répond certainement à une réalité en dehors de notre propre vie présente, cette conclusion paraît insuffisamment justifiée. L'efficacité morale d'une foi religieuse peut s'expliquer autrement que par l'existence d'un objet correspondant. La chose est bien claire pour les sanctions de la vie future : le fait de croire à leur existence peut nous incliner vers un certain type de conduite; mais, pour que cet effet se produise, il n'est nullement nécessaire que cette croyance doive être un jour vérifiée. De même, il est tout naturel que la foi en un Dieu conçu comme une Puissance d'ordre éthique stimule notre volonté du bien ; mais l'existence de cette réalité ne semble pas être la seule hypothèse qui permette d'expliquer les effets toniques de cette croyance. Ainsi, le critérium utilitaire nous apparaît beaucoup trop large. Si l'on peut dire que la vérité d'une idée se reconnaît à son utilité ou à la valeur de ses conséquences, il ne s'agit pas d'une utilité quelconque et de n'importe quelle sorte de valeur; l'utilité vérificatrice est une certaine espèce d'utilité, distincte de toute autre. Le pragmatisme se ramène à un paradoxe insoutenable s'il méconnaît, au lieu de le définir, le caractère spécifique de la « satisfaction » probante.

A vrai dire, il n'est aucun pragmatiste qui n'ait reconnu par moments cette spécificité. Nous avons entendu M. Schiller lui-même parler de valeur « logique » et d'utilité « cognitive ». Seulement, tant que ces épithètes ne sont point définies, le pragmatisme paraît se dérober à sa tâche, et pécher en imprécision plus gravement peut-être que les théories traditionnelles auxquelles il entend se substituer. Mais nous

avons trouvé chez James et chez M. Dewey un effort pour caractériser en termes pragmatiques la connaissance elle-même. Examinons donc les critères de vérification que l'on peut extraire de leurs œuvres.

L'on se rappelle que James a fréquemment mis en relief, dans son analyse de la connaissance conceptuelle, un caractère beaucoup plus précis que celui d'une utilité quelconque. Pour que nous accordions à une idée un caractère de vérité, il faut, d'après lui, qu'elle nous ait conduits à une expérience que nous tenions pour l'expression immédiate ou toute proche de quelque réalité. Sans doute, cette conduite doit être elle-même accompagnée de satisfactions ; mais le sens de cette dernière notion semble heureusement restreint grâce à l'introduction de la première.

Toutefois, que faut-il entendre au juste par ce leading? James nous décrit sous ce terme une suite de pensées et d'actions que l'idée considérée suscite naturellement et qui aboutissent à l'expérience d'un objet. Mais quel lien unit cette chaîne d'effets au terme initial ? C'est ce qu'il n'explique pas très nettement. A vrai dire, ce lien paraît souvent imaginé sous la forme la plus lâche. Nous avons vu James insister sur le caractère extrinsèque de la relation cognitive (i) : certains phénomènes subséquents viennent conférer, après coup, à l'idée une fonction de connaissance qu'elle ne possédait absolument pas à l'origine, n'étant alors qu'un morceau d'expérience quelconque et sans épaisseur (2). Cependant, quand James s'exprime de la sorte,

(i) V., en particulier, Meaning of Truth, p. 104, 46. (2) Ib., 107 : « a flat pièce of substantive expérience like any other ».

il paraît oublier lui-même tout un aspect de sa pensée, et des exigences du sujet. Car enfin, pour que l'on soit en droit d'attribuer à l'idée le pouvoir de conduire, il faut bien qu'elle exerce elle-même une certaine influence sur ces suites d'effets qui la rendent vraie rétroactivement. De fait, pour remplir ce rôle, celles-ci doivent répondre, d'après James, à ce qu'il nomme la direction propre a l'idée; et l'on se rappelle qu'il entend par là une certaine tendance à se compléter dont nous avons, dans la frange du concept, le sentiment obscur (i). Mais pourquoi donc s'en tenir à cette caractéristique encore assez vague? Pourquoi invoquer ici seulement des impulsions à peine conscientes? Ne sommesnous pas capables de conférer à nos idées une signification réfléchie? Et n'est-ce pas seulement par rapport à un pareil sens que les conséquences d'un concept peuvent avoir une pleine valeur vérificatrice? James aurait pu sans contradiction développer sa thèse dans ce sens-là (2). Il ne l'a pas fait, et c'est peut-être parce qu'il a trop complètement réduit le problème de la connaissance à celui de la vérité (3). Il s'est appliqué à décrire le processus de la vérification achevée ; il a singulièrement négligé, dans ses dernières œuvres, de caractériser la nature de l'activité cognitive à l'état naissant. En d'autres termes, il a presque complètement laissé dans l'ombre ce daim to truth que M. Schiller, sans l'analyser assez, avait désigné du moins d'une

(i) Voir supra, p. 49 et 51.

(2) Noter la tentative intéressante de Evander Bradley Me Gilvary, pour tirer de la psychologie jamesienne une conception différente de la vérité : The fringe of W. James's psychology the basis of logic {Philosophical Review, mars 191 1).

(3) Nous sommes d'accord sur ce point avec Ethel Eniestine Sabin (William James and Pragmatism, p. 9), dont la thèse contient par ailleurs certaines sévérités injustes.

expression heureuse. Il a établi une séparation artificielle entre le sens originel de l'idée et les conséquences vérificatrices, au point d'admettre qu'il n'existe aucun rapport nécessaire entre ces dernières et l'objet de la croyance corespondante (i). Dès lors, il ne lui restait nul principe défini pour discerner, parmi les avantages multiples qu'une idée peut procurer à son possesseur, ceux qui méritent réellement le titre de critère. La notion du Icading, qui semble quelquefois seulement juxtaposée à celle des effets satisfaisants, demeure trop vague chez James pour remédier vraiment à la fâcheuse indétermination du critérium utilitaire.

Le remède semblait pourtant facile à trouver, et la thèse si fortement énoncée naguère par James lui-même sur le caractère téléologique de la pensée pouvait en fournir les éléments. Ne suffisait-il pas de se rappeler que ce caractère devait qualifier la pensée à son origine non moins qu'à son terme, et de marquer, par suite, l'existence d'un certain rapport entre la nature des conséquences vérificatrices et celle du dessein qui avait engendré l'idée mise à l'épreuve? James lui-même n'a pas complètement ignoré ce rapport; quelques passages de ses derniers articles en font foi (2) ; mais, d'ordinaire, il paraît l'oublier. Il n'en va pas de même de ses disciples. M. Schiller a insisté plus que personne sur la finalité immanente à toute pensée, et souvent il met au premier plan des satisfactions probantes celle

(i) Meaninc; of Tr., ch. XIV, p. 273, 279-2S0.

(2) Ainsi, il lui arrive de parler de « fulfilkd intention » (ib., p. 105; il est vrai qu'il la ramène encore à la tendance : v. p. 172). Il signale même une fois la relation de la satisfaction au purpose (îb., p. 240. Cf. encore, p. m).

qui se rapporte au dessein initiateur de la recherche. Mais il n'écarte pas les autres sortes de satisfactions, et nous avons vainement cherché dans son oeuvre des explications sur la nature du dessein cognitif (i). Seule, l'école de Chicago a franchement adopté le thème d'une connexion étroite entre l'origine et les conséquences de toute pensée, et mis en plein relief le caractère à la fois actif et réfléchi de la fonction cognitive. Elle n'a cessé de caractériser l'idée comme un plan ou un programme d'action déterminé. Dès lors, seules pourront avoir valeur de critère les effets de l'idée qui répondront à ce programme : l'idée est vraie si elle réussit à accomplir la transformation demandée ; tous les autres avantages que nous pourrions tirer d'elle ne comptent ici pour rien. Grâce à l'effort qu'ont fait ces logiciens pour rattacher le problème de la valeur au problème de l'origine, ils semblent avoir exclu de leur critère la considération des utilités extrinsèques.

Mais cette description est-elle suffisamment spécifique? Son trait le plus saillant, c'est de présenter le processus intellectuel comme la forme prise par notre activité en présence d'un conflit, comme un effort pour passer d'une « situation » troublée à une « situation » harmonieuse. Par là, sans doute, là pensée se trouve nettement distinguée des formes automatiques de l'expérience. Mais l'est-elle des autres variétés de l'effort mental, ou, pour employer le terme cher aux instrumentalistes, de l'attention? Les caractères mis en relief s'appliquent-ils seulement à l'effort du savant qui découvre une vérité, ou ne conviendraient-ils pas tout

(i) Il a d'ailleurs expressément déclaré : « The origin proper of truth is not strictly a scicntific question : It is conceivable as an « accidentai variation ». (Mind, 1908, p. 38 n.). Comme exemple de flottement entre l'appel à une satisfaction déterminée et l'appel à une satisfaction quelconque, voir St. in H., p. 5.

aussi bien à celui de l'artiste qui parvient à donner forme à son rêve, ou surtout à celui de l'homme qui, après une lutte intérieure, atteint par une victoire de sa volonté un état de paix morale ? Lui aussi, cet effort implique crise, trouble momentané de l'activité, choix d'un certain programme de conduite, transformations inspirées de ce plan, établissement d'un nouvel équilibre. Cependant, la pensée commune distingue l'effort moral de l'effort intellectuel. Y aurait-il donc lieu de repousser cette distinction?

Le problème se pose d'autant plus impérieusement que M. Dewey s'est attaché lui-même par ailleurs a caractériser « la situation morale ». Or, quand il en veut dégager le trait spécifique, il nous dépeint un conflit senti entre des fins incompatibles, aboutissant à un jugement sur la valeur prépondérante de l'une d'entre elles, et à une option en sa faveur (i). L'expérience cognitive se distingue-t-elle essentiellement de celle-là? Elle s'en distinguerait, si, par exemple, M. Dewey la caractérisait comme portant exclusivement sur les moyens ou sur les conditions de notre action. Mais c'est ce qu'il paraît le plus souvent répugner à faire : son pragmatisme ramène tout jugement au type du jugement pratique (2) ; et ce dernier porte à la fois, d'après lui, sur les fins et sur les moyens (3). N'est-ce pas dire qu'il se refuse à établir parmi les modes de l'activité réfléchie les distinctions qui permettraient de caractériser vraiment la variété cognitive? Cependant M. Dewey donne aussi parfois des indications qui pourraient conduire à cette détermination spécifique. Les matériaux propres sur lesquels opère

(i) Ethics, p. 207-210; cf. p. 307.

(2) Essays in Expérimental Logic, p. 347; cf. p. 387, 389.

(3) Ib., p. 340.

la pensés, c'est ce qu'il appelle tantôt meanings et tantôt inferences. Reste à savoir comment il caractérise ces éléments eux-mêmes. Or, le plus souvent, son analyse demeure ici encore trop vague : le meaning est « un contenu idéal » qui tend à se réaliser (i), Vinférence, une sorte de réaction à l'égard d'une chose absente (2). Coinment M. Dewey ne sent-il pas l'ambiguïté de pareilles expressions? L'effort pour réaliser un idéal ne s'identifia pas à celi-j par lequel on vérifie une idée : les deux cas impliquent, sans doute, une transformation active du réel; mais cette transformation est recherchée, dans le premier cas, comme désirable pour elle-même; dans le second, elle n'est prise que comme un moyen pour apprécier la valeur de l'idée. De même, il est certain que c'est une prérogative de l'homme de réagir à l'égard des objets absents. Mais, dans l'attitude complexe qu'il prend en pareil cas, il est nécessaire de démêler deux éléments fort différents : les sentiments ou les tendances qui le portent à désirer un certain résultat, et ses opinions relatives aux conditions dans lesquelles ce résultat pourra être obtenu. Seul, ce second élément porte en lui les caractères propres à l'activité cognitive. Or, il arrive à M. Dewey d'indiquer au passage ces caractères, de signaler, par exemple, la part d'anticipation incluse dans tout concept (3) j ou d'observer que l'idée porte sur la possibilité d'un certain changement (4) > Mais ce sont là des

fi) The Influence of Darwin, p. Sg.

(2) Essays in Ex p. Logic, p. 422-3.

(3) Ib., p. 299. How we think, p. 128 (cf. p. 15). Reconstruction in Philosophy, p. 143.

(4) The Infl., p. 135. Cf. E. in E. L., p. 401. De même, on trouverait un effort pour distinguer (tout en les rapprochant) le « jugement intellectuel » et le « jugement moral » dans Logical conditions of a scientific treatmcnt of morality {Decennial Publications

indications fugitives, et qui demeurent à l'arrièreplan (i). Il semble que M. Dewev tienne si fort à marquer le caractère efficace de l'intelligence qu'il veuille attribuer à cette seule force tous les progrès réels de l'homme. Cependant l'on se condamne à une inextricable confusion tant que l'on répugne à reconnaître ouvertement que l'effort humain a plusieurs formes et à marquer les caractères propres qui distinguent l'effort vers la connaissance ainsi que le succès de cet effort.

Il n'était pourtant pas difficile d'aiguiller l'analyse pragmatiste vers une énonciation formelle de ces caractères. La maxime même de Peirce suggère tout naturellement un critérium très simple de la vérité. Si toute idée doit se définir par la prédiction de certains changements déterminés, il semble naturel de conclure qu'une idée est vérifiée dans la mesure exacte où la prédiction qu'elle implique se trouve réalisée. Le critérium de la vérité, ce doit donc être la confirmation expérimentale d'une prévision. Il y a là le principe d'une thèse fort nette, qu'aucun des pragmatistes anglais ou américains n'a formulée résolument, bien que certains d'entre eux paraissent souvent tout près de l'adopter. Peirce lui-même a négligé de la dégager faute d'avoir envisagé directement la question du critérium. James ne semble pas avoir aperçu cette consé-

of the University of Chicago, 1^'^ série, vol. III), en partie, p. 13, 16, 23.

(i) Denton L. Geyer nous paraît donc ajouter aux vues de Dewev un éclaircissement qui leur manque quand il résume sa théorie en disant : « Truth, then, is simpl}- a matter of confirmation of prédiction or of fulfilment of expectation ;>. (The Prag-

maîic Thcory oj Truth, p. 3S).

quence logique d'une méthode qu'il prône si fort et qui lui aurait permis d'y rattacher beaucoup plus étroitement une théorie de la vérité pure de toute équivoque. M. Schiller signale bien par moments l'élément anticipateur de la connaissance (i), mais il ne le place pas résolument au premier plan. M. Dewey l'y place, si l'on veut, mais sous une forme encore trop confuse. M. Boodin se rapproche peut-être plus que tout autre du critère de la prévision confirmée (2), mais il ne le dégage pas encore d'une façon pleinement nette et systématique. L'on dirait que le langage angla-'s favorise sur ce point une certaine ambiguïté, grâce à l'existence de termes comme meaning, qui exprime également l'intention de faire et celle de signifier (3). Les langues latines sont privées de ces ressources séduisantes et périlleuses. Cette particularité explique peut-être le fait que seuls d'entre les pragmatistes deux Italiens aient défendu avec une parfaite netteté le critérium de la prévision confirmée. Leur thèse apporte au pragmatisme une contribution assez importante pour mériter d'être rappelée ici.

Vailati et Calderoni semblent avoir été acheminés à leurs conceptions logiques par un travail de pensée assez analogue à celui que nous avons signalé chez Peirce : réflexion portant d'une part sur la connaissance scientifique, en particulier sur les conceptions mathématiques de Peano (4), d'autre part sur les théories de cer-

(i) P. ex., Formai Logic, p. 295 (« Postulâtes alwa^'s refer to the future; they ail anticipate further confirmation »), p. 326 {« The « law » is meant as a device for predicting the behaviour of « cases »).

(2) Il dira, p. ex., : « The idea is true only as it terminâtes consistently in its intended resuit » (Truth and 'Reality,-p. 1S7).

(3) Même remarque, à propos du verbe intend.

(4) V. l'article de Vailati Pragmatismo e logica niatematica (reproduit dans ses Scrittl, p .689-694).

tains philosophes, surtout de Platon et de Berkeley (i)^ désir enfin d'introduire dans l'étude des problèmes philosophiques la méthode même de la Science. Mais du jour où ils ont connu le pragmatisme, ils se sont rangés sous sa bannière et se sont donnés modestement pour les disciples du logicien d'outre-mer. Le principe de Peirce a sans doute apporté à leurs pensées encore un peu vagues une formule d'une netteté saisissante. Les deux Italiens ont adopté du premier coup ce principe, et ils en ont fait le point de départ d'une théorie beaucoup plus précise et plus compréhensive que celle de leur initiateur.

Ils respectent le sens originel de la maxime, mais la dépouillent aussitôt de toute équivoque en sacrifiant franchement le terme d'action à celui d'expérience. S'ils adoptent la formule qu'une théorie se définit par les conséquences pratiques, c'est à condition .d'ajouter aussitôt qu'il s'agit là de conséquences logiques, et non psychologiques, bref de conclusions déduites de la théorie en question, et qu'en les appelant pratiques, on veut dire qu'elles doivent « se rapporter à quelque fait particulier (Trpàyy-a) et à notre attente que ce fait aura lieu, ou aurait lieu, dans des circonstances particulières données (2) ». Ils donneront une expression plus claire encore à la règle de Peirce en disant : « Le seul moyen de déterminer et d'éclaircir le sens d'une assertion consiste à indiquer de quelles expériences particulières on entend par elle affirmer qu'elles se produiront ou qu'elles produiraient dans certaines circonstances

(i) V., inter alia, l'art, de Calderoni, sur La prévision dans la théorie de la conn. {Revue de Métaphysique, septembre 1907, tirage à part, p. 4-8).

(2) Vailati : De quelques caractères du mouvement philosophique contemporain en Italie {Revue du- Mois, février 1907, p. 166) .

données (i) ». En d'autres termes, tout jugement véritable se ramène à une prévision, et par suite aussi tout jugement trouve le critère de sa vérité dans la conformité de l'expérience aux prévisions qu'il implique (2). Telle est la thèse que Vailati et Calderoni ont appuyée sur des analyses vraiment lumineuses. Ils ne soutiennent pas sans doute que tous nos actes de pensée soient des prévisions. Une sensation pure ne prévoit rien. D'une façon générale, notre conscience peut toujours se borner à saisir ce qui se passe présentement en elle. Mais, dans la mesure où elle s'en tient là, elle demeure en deçà de la connaissance; dans ce domaine, l'apparence se confond avec la réalité. La possibilité de la science, comme l'avait déjà vu Platon discutant Protagoras, ne commence qu'à partir du moment où nous dépassons le présent pour énoncer un jugement sur quelque expérience à venir. En effet, c'est avec la prévision seulement que la question de la vérité ou de l'erreur peut se poser : l'accord de l'expérience avec mon attente est un fait qui ne dépend pas de mon jugement présent et qui nous fournit par suite un critère objectif de ce jugement même. Le domaine de la connaissance coïncide exactement avec celui de la prévision contrôlable.

Pour justifier leur thèse, nos logiciens s'ingénient à démasquer les éléments prévisifs qui échappent à une observation superficielle (3). Il ne faut pas se laisser égarer ici par la forme extérieure de nos jugements. A coup sûr, nous formulons au présent et au passé nom-

(i) Vailati et Calderoni : Le origini e l'idea fondamentale del Pragmatismo (reproduit dans les Scritti, p. 920). Cf. aussi La prévision... p. 3.

(2) La prévision, p. S; et Le origini...

(3} La prévision..., p. 9.

bre d'affirmations qui nous paraissent cependant susceptibles d'être contrôlées. Mais le théoricien de la connaissance doit analj^ser ces faits complexes de manière à y démêler l'élément qui permet ce contrôle. Ainsi, nous portons bien des jugements sur l'existence et sur les propriétés des objets extérieurs ; mais Berkeley a clairement montré que ces jugements, loin de refléter une réalité immédiatement présente, enferment des anticipations d'expérience (i). Il convient seulement de distinguer, à côté des prévisions simples, les prévisions conditionnelles : nous affirmons tantôt qu'un fait se produira de toute façon, tantôt qu'il se produira si tel autre est donné. La condition ainsi impliquée dans nos jugements consiste d'ailleurs le plus souvent dans l'accomplissement d'une opération volontaire : affirmer qu'un objet existe, par exemple, c'est dire que nous pouvons, par un certain acte, nous procurer certaines expériences. L'élément pratique indiqué par Peirce reparaît ici, à un rang subordonné. Il faut encore signaler une complication remarquable : l'acte qui produirait l'expérience visée par mon affirmation peut dépendre à son tour d'une condition qu'il n'est pas en mon pouvoir de réaliser. Ainsi, je puis affirmer l'existence de Constantinople sans être en état d'aller contrôler mon idée de cette ville. Dans ce cas, il ne s'agit encore que d'une impossibilité en quelque sorte momentanée et accidentelle ; d'autres jugements portent sur des expériences que je ne pourrai jamais, en aucun cas, me procurer. C'est ce qui arrive si je forme une hypothèse portant sur une structure de la matière inaccessible à nos procédés d'observation. Le cas extrême est fourni par les jugements qui portent, soit sur des

(i) Ib., p. II.

évèuements passés, soit sur les expériences vécues par d'autres consciences : ici, la nature même des faits envisagés rend impossible une vérification directe. La même conception de la connaissance s'étend-elle encore à ces cas? Nos logiciens s'ingénient à le montrer, et parviennent à résoudre ce délicat problème esquissé par Peirce. Sans doute une affirmation historique, pour prendre cet exemple, n'est pas une prévision au sens strict de ce mot. Cependant, elle a ceci de commun avec les jugements relatifs au futur, qu'elle porte sur des expériences différentes de notre simple état présent : ce caractère essentiel permet de ranger ces deux sortes d'opérations dans la même catégorie, à laquelle on pourrait donner le nom de prévision en élargissant le sens de ce mot. En outre et surtout, une affirmation historique ne saurait prétendre à la vérité que dans la mesure où l'on peut en déduire des prévisions directement vérifiables : si j'affirme, par exemple, que tel fait passé a été la cause de tel autre, c'est en vertu de ma croyance à l'existence d'une certaine loi causale dont seule l'expérience à venir peut contrôler la valeur. Ainsi l'élément prévisif peut être caché, il peut être lointain, mais c'est toujours lui, et lui seul, qui nous permet de préciser le sens de nos affirmations et de discerner la vérité de l'erreur (i).

Jusqu'à ce point de leurs théories, Vailati et Calderoni n'ont encore fait, si l'on veut, que donner un harmonieux développement à la pensée dont ils avaient rencontré le germe chez Peirce. On peut même dire, en un sens, qu'ils se bornent à justifier logiquement le vieux critérium empiriste. Bain n'avait-il pas déjà

(6) Ib., p. 15. Articles de Vailati et Calderoni sur L' <t Arbitrario » nel fiinzionanicnto délia vita psichica, en partie, le i»"" et le 3^ (p. 17-1S du tirage à part).

écrit : « Une affirmation est vraie quand, mise à l'épreuve, elle correspond aux faits (i) » ? Nos logiciens ont d'ailleurs conscience de cette filiation, et, à l'occasion, se font gloire de perpétuer la saine tradition de l'école anglaise (2). Ces pragmatistes de la stricte observance opposent, à la façon d'un Hume ou d'un Mill, l'exigence du contrôle expérimental à ces débauches de spéculation subjective que semblait favoriser l'exégèse de leurs homonymes anglais, et plus encore italiens (3). Ainsi que leurs prédécesseurs, c'est la méthode même de la science qu'ils entendent introduire dans la philosophie, égarée par le verbalisme ou par les préjugés sentimentaux (4). Seulement le culte de l'expérience se détache chez eux de cette psychologie mécaniste qui sans doute ne s'y était trouvée si longtemps jointe que par un accident de l'histoire. Pareille dissociation avait d'ailleurs commencé de s'opérer chez Peirce. Mais la réforme de ce logicien était demeurée fort incomplète. Nous n'avons pu trouver dans son pragmaticisme une solution un peu précise du problème relatif à la nature de la connaissance rationnelle. Or, l'étendue et l'importance croissantes des sciences mathématiques dans les temps modernes imposent au logicien l'obligation impérieuse d'élucider ce problème, insuffisamment résolu par l'empirisme classique. Les protagonistes du pragmatisme l'ont traité à leur tour un peu hâtivement.

(i) « An affirmation is true when, on actual trial, it corresponds to the fact » {Logic, I, 22).

(2) V. l'article de Calderoni : Le varietà del pragtnatismo (Leonardo, novembre 1904).

{3) Nous voulons parler de Prezzolini et de Papini. Nous ne trouvons aucune pensée vraiment originale à tirer des articles que ce dernier a réunis dans son livre Sul Pragmatisnio : ce sont des^ manifestes aussi vagues que naïvement ambitieux.

(4) Cf. l'article de Vailati : Dal Monismo al Pragmatismo (Scritti, p. 787-790.)

Iv'on peut discerner dans leurs écrits deux interprétations assez différentes de la vérité mathématique. Nous avons vu James la présenter comme une vérité indépendante de l'expérience sensible, fondée sur la nature des termes mis en relation et saisie par une sorte de perception intellectuelle (i). M. Schiller soutient au contraire que dans ce cas même la vérité dépend des conséquences pratiques et que la valeur propre aux propositions mathématiques tient au caractère particulièrement satisfaisant et à la grande variété des applications issues du système dont elles font partie (2). Aucune de ces deux interprétations ne nous paraît être pleinement acceptable. La dernière méconnaît, pour les besoins de la thèse, un caractère fondamental de la vérité mathématique : cette indépendance à l'égard de l'expérience que W. James a si franchement proclamée. M. Schiller invoque les conclusions récemment tirées de la métagéométrie quant à la valeur des axiomes euclidiens (3). Mais il paraît oublier que Poincaré, en ramenant cette valeur à la commodité des conventions adoptées, oppose la valeur ainsi définie à la vérité proprement dite (4). De son côté, la thèse de James attribue à l'évidence intuitive une importance qui ne s'accorde aisément ni avec l'orientation contemporaine des mathématiques ni même avec la notion pragmatiste de la vérification par les conséquences. Une mise au point du problème demeurait donc nécessaire, tenant compte à la fois de la

(i) V. supra, p. 229, 239 et 249.

(2) Studies in Humanîsm, p. 9 et 353 n. 2. Mind, 1906, p. 386. Formai Logic, p. 58-59, 249 n.

(3) St. in Hii., p. 9. Humanîsm, p. 91. Personal Idealism, p. 112-

(4) V. La Science et l'Hypothèse, p. 66, 91. Cf. La Valeur de la Science, p. 44, 57, 225.

rigueur propre aux vérités mathématiques et de la part de convention qu'elles comportent ; et la tâche semblait particulièrement urgente pour une logique qui plaçait le critère de la vérité dans la confirmation expérimentale.

Même dans le domaine des sciences positives, d'ailleurs, cette confirmation ne pouvait être conçue comme une opération aussi simple que l'imaginait le vieil empirisme. Car, d'un côté, ces sciences tendent ellesmêmes à se rapprocher de la forme rationnelle et accordent à la déduction une place qu'il s'agirait d'expliquer. D'autre part, la critique contemporaine a mis fortement en relief tout ce que le travail scientifique impliquait de libre initiative. La belle peinture qu'un James avait tracée de la spontanéité intellectuelle trouvait une confirmation remarquable dans les analyses de la science opérées par un Mach, un Poincaré, un Duhem, un Milhaud. M. Le Roy, rapprochant ces travaux des vues psychologiques comparables à celles de James qu'il avait rencontrées chez M. Bergson, développait avec une richesse d'argum.entation et une fougue entraînante une conception de la connaissance humaine singulièrement proche, à certains égards, de celle de M. Schiller. L'un et l'autre ont insisté à outrance sur tout ce que cette connaissance comportait d'artifi ciel, d'arbitraire, de subjectif. L'un et l'autre, en minimisant l'élément objectif du savoir, aboutissent à une théorie de la vérification presque contraire à celle de Peirce. Contre cet idéalisme de l'action, nous avons vu ce dernier maintenir énergiquement sa posit'on première. Réaction salutaire sans doute, mais insuffisante ! Il est facile de repousser les paradoxes de ces enfants terribles du pragmatisme. Mais ce qui importe davantage, quand on défend contre eux le critérium de l'expérience, c'est de montrer comment on peut accorder' place en

même temps à tout l'ensemble d'analyses solides que ces paradoxes recouvrent. La nécessité du contrôle expérimental est un fait, l'importance de l'initiative « arbitraire » de l'esprit en est un autre. C'est un problème fondamental que de savoir comment ils se concilient; et ce problème, seul, peut-être de tous les pragmatistes Vailati et Calderoni l'ont abordé d'une façon précise. Indiquons ici les grandes lignes de l'anal^^se approfondie grâce à laquelle ils l'ont résolu.

Tout d'abord, l'on ne peut d'ordinaire déterminer le sens et évaluer la vérité d'une assertion quelconque que par rapport au système dont elle fait partie. Pour une phrase comme pour un mot, il importe de tenir toujours compte du contexte. Et il s'agit ici d'un contexte mental, qui reste souvent en grande partie implicite. Une proposition peut changer complètement de sens suivant qu'en l'énonçant on l'associe à tel ou à tel ensemble d'autres propositions : l'immohilitc d'un objet n'a pas la même signification pour un ingénieur et pour un astronome. Vailati et Calderoni insistent avec raison sur l'intérêt qu'il y a à dégager ces conditions fréquemment sous-entendues qui limitent et déterminent la portée de chaque assertion. Ainsi sera-t-on fixé sur ce que celle-ci offre de vérifiable (i).

Mais le système de nos connaissances com^prend-il exclusivement des propositions vérifiables ? Nos logiciens ne le soutiennent nullement. Ils reconnaissent que notre activité mentale se manifeste par bien d'autres produits que des prévisions, savoir par des jugements de valeur qui expriment simplement

(4) Cf. l'article cité de la Revue du Mois, février 1907, et celui de Vailati et Calderoni, Il Pragmatismo e i varl modi di non dîr nientc (Rivista di Psicologia Applicata, juillet-août 1909).

des désirs humains. Or, ces deux éléments hétérogènes se mêlent étroitement dans le travail de la connaissance : celui-ci comporte donc une part d'activité subjective dont Vailati et Calderoni sont fort éloignés de méconnaître l'étendue. Ils nous la montrent à l'origine de tous les concepts, de toutes les définitions, bien plus ! de tous les principes rationnels et de tous les axiomes scientifiques. Seulement si c'est là le domaine du choix arbitraire, ce n'est pas d'après eux celui de la vérité proprement dite. Aucune de ces créations de l'esprit ne mérite l'épithète de vraie. On le sait depuis longtemps pour les concepts. Une définition exprime simplement notre volonté d'appliquer un nom à une classe d'objets qu'il nous paraît important de distinguer ; cette importance se mesure à nos fins, et il n'existe pas plus de « définitions réelles » que de « caractères essentiels ». Les principes rationnels ne sont pas des assertions, mais des « impératifs catégoriques », des préceptes relatifs à l'usage le plus opportun des symboles, ou, s'il s'agit du principe de causalité, un programme répondant à l'une de nos aspirations les plus profondes et valable seulement par sa fécondité. Les axiomes ne possèdent aucun « droit divin », aucune évidence intrinsèque, ce sont des propositions choisies par le savant comme les bases les plus commodes de certaines déductions qui l'intéressent. A la différence des autres produits signalés, ce sont pourtant déjà des assertions, mais il faut remarquer que la vérité des assertions n'est pas la seule de leurs propriétés qui nous conduit à les adopter. Nous avons un avantage théorique et pratique à nous attacher parfois à des hypothèses dont nous ne pouvons mesurer actuellement la vérité. Nous nous plaisons souvent à étudier soit les conséquences qu'entraînerait soit les conditions qu'impliquerai i la vérité de telle ou telle proposition, sans

nous soucier de son accord effectif avec la réalité. Ainsi se constituent ces « systèmes hypothético-déductifs » dont les mathématiques nous offrent le plus bel exemple : l'esprit ne poursuit pas encore ici la vérité, mais seulement la cohérence (i). La question de la vérité se pose dans la mesure exacte oi^i nous entendons énoncer des prévisions contrôlables. C'est là encore un acte de choix sans doute, mais par cet acte nous acceptons justement de limiter notre arbitraire : car nous faisons ici dépendre la valeur de notre assertion d'un fait dont la nature échappe à l'action de nos préférences (2). Ainsi, ce n'est pas du même côté que se trouvent l'élément subjectif de la connaissance et son élément vérificateur. Contre cette conception, cependant, l'on pourrait en core tirer de la critique contemporaine des sciences une objection grave en soutenant qu'il n'existe pas de vérification expérimentale au sens strict de ce mot. C'est une thèse qui semblait se dégager du remarquable article de Milhaud sur la science rationnelle : frappé de l'inaptitude de l'expérience à établir rigoureusement la fausseté ou la vérité d'une hj^pothèse (3), ce penseur concluait de là qu'il fallait chercher simplement le signe de la vérité dans 1' « accord harmonieux d'un ensemble de conceptions » (4). M. Le Roy, utilisant cette analyse et renchérissant sur elle, n'a pas hésité à proclamer que toute loi scientifique est invérifiable, les faits qui devraient servir à la juger étant en majeure partie « fabriqués » par le savant ; par suite, le crité-

(1) V. le 2® article L' « Arbitrarîo » nel Junziamento délia vita psîchîca (Rivlsta dî Psicologia Applîcata, sept.-oct. 1910).

(2) V. le 3« article du même titre, même revue, mars-avril ign (tirage à part, p. 14).

(3) V. Le Rationnel, p. 66-70.

{4) 7b., p. 73. Cf. p. 13.

rium de la vérité ne devrait pas être cherché suivant lui dans l'accord de l'idée avec une réalité extérieure mais dans son caractère de fécondité spirituelle (i).

Sommes-nous vraiment obligés de substituer un critère aussi vague à celui de la prévision confirmée ? Nous ne le pensons pas. Nous ne serons pas les premiers à défendre contre M. Le Roy l'objectivité des faits scientifiques : ces faits ont beau comporter une large part d'interprétation, ils n'en demeurent pas moins à certains égards des « données » dont la nature n'est pas fabriquée par la fantaisie du sujet connaissant (2). La difficulté tirée de la nature même de la vérification expérimentale nous paraît plus sérieuse. Vailati et Calderoni l'ont franchement envisagée, et nettetement résolue. Ils reconnaissent la complexité de la vérification expérimentale, admettant avec Milhaud qu'une hypothèse n'est jamais rigoureusement ni démontrée par son accord avec les faits, ni même éliminée par un démenti de l'expérience, et concluent que l'induction même laisse une certaine marge à notre choix arbitraire. Mais qu'est-ce qui dirige ce choix ? Nos logiciens utilisent ici le principe si largement établi par Mach de l'économie de pensée : nous cherchons avant tout à interpréter les faits à l'aide des hypothèses les moins compliquées. Mais ils montrent en outre que, si l'on va au fond des choses, ce souci d'économie ne se distingue pas réellement de notre souci d'exactitude. Si nous demandons à nos théories d'être des instruments commodes, c'est que ces instruments-là nous

(i) Voir, en particulier, son article Un Positivisme Nouveau {Revue de Métaphysique, mars 1901I et sa conférence sur la Notion de Vérité (Correspondance de l'Union pour la Vérité, n° i, 1906) .

(2) V., p. ex., la discussion de Poincaré dans la Valeur de la Science, III^ partie

aident mieux à prévoir : nous les appelons vrais ou probables dans la mesure même oii ils se prêtent bien à cet unique office. Remarquons d'ailleurs que plus une théorie devient compliquée, plus elle est entachée d'incertitude, puisqu'elle englobe un plus grand nombre d'hypothèses non vérifiées. En définitive, l'inévitable présence d'actes arbitraires dans le travail de la connaissance ne vicie nullement celle-ci : non seulement elle ne l'empêche pas de se rapporter en dernière analyse à une réalité indépendante de nous, mais elle nous conduit vers cette réalité. C'est que les désirs inspirateurs de ces actes ne sont pas « pratiques » en un sens étroit ou péjoratif de ce mot, et que ce ne sont pas non plus des désirs quelconques. Ils se ramènent à une volonté de puissance qui aspire à dominer la nature et, pour y parvenir, cherche tout d'abord à se mettre en possession des moyens de réaliser ses fins, quelles qu'elles soient. Ce que cette volonté vise à l'aide de maints artifices, c'est bien le but positif de la science : construire un système de représentations qui nous permette d'obtenir des prévisions plus sûres, plus précises et de plus longue portée (i).

Voilà une thèse à la fois souple et ferme : elle permet de maintenir le critérium de la prévision confirmée, tout en justifiant l'importance du travail déductif et l'intervention d'une activité sélectrice. Peut-on demander une conception plus fidèle de la réalité ? Il n'y a pas à alléguer contre celle-ci que le savant fait entrer en ligne de compte d'autres considérations que celles de la conformité du réel, comme celle de la commodité. Car ou bien il entend par ce terme la commodité d'une hypothèse prise pour l'instrument de prévision, et nous retombons sur le premier critérium ; ou bien, s'il s'agit

(i) V. 36 article sur l'Arbitrario.

d'une autre commodité que celle-là, on peut répondre qu'elle n'a rien à voir avec la valeur cognitive de l'idée. Cette interprétation devrait s'étendre selon nous-même au domaine moral et religieux : la « fécondité » d'une croyance n'est pas signe de sa vérité, sauf dans la mesure où par cette fécondité l'on entend l'accomplissement des transformations que cette croyance faisait prévoir. Peu importe qu'il s'agisse en pareil cas de faits d'ordre intérieur : car ces faits mêmes ne se métamorphosent pas au coup de baguette de notre fantaisie ; ils ont leur nature propre en dépit de notre liberté, et par conséquent aucune raison de principe n'empêche qu'ils ne servent à contrôler des prévisions, quelque délicat que puisse être en fait ce contrôle.

Une difficulté subsiste cependant à propos des sciences idéales, telles que les mathématiques. Peut-on admettre avec Vailati et Calderoni que ces sciences ne cherchent pas proprement la vérité ? L'on pourrait dire que c'est là un simple problème de vocabulaire : et en effet, l'on est toujours libre de restreindre conventionnellement l'emploi de ce terme au domaine de la vérité expérimentale. Cependant il reste à se demander si cette convention est heureuse : autrement dit, c'est un problème de savoir s'il n'existe pas des caractères communs à cette vérité-lâ et à ce que l'on nomme d'ordinaire la vérité rationnelle, caractères assez importants pour justifier l'emploi d'un seul et même terme. Pour résoudre ce problèine, il importe de distinguer deux cas différents : celui des principes et celui des propositions qu'on établit à l'aide des premiers. Or, nous ne voyons aucune raison sérieuse, en dépit d'une tradition vénérable, pour attribuer aux principes mathématiques un

caractère de vérité. Les pragmatistes italiens ont invoqué ici à bon droit à l'appui de leurs thèses les résultats, de la logistique contemporaine. La notion cartésienne d'une évidence rationnelle des vérités premières ne peut plus se soutenir après le travail critique qui a tant modifié la physionomie des principes ; et la conception kantienne des jugements synthétiques à priori met en relief la difficulté plutôt qu'elle ne la résout vraiment (i). En réalité, les principes mathématiques nous semblent avoir pour unique objet de caractériser certainer. notions dont nous voulons faire la base d'une étude déductive : ce sont comme les définitions indirectes des indéfinissables. Pourquoi nous attachonsnous à ces notions ? On peut le chercher dans des motifs d'utilité pratique, comme l'a fait M. Pradines à propos du nombre d'une façon fort ingénieuse (2). L'on peut de même expliquer la valeur que nous attribuons à nos principes par des raisons de commodité, en étendant à tous les axiomes la thèse que Poincaré voulait restreindre à ceux de la géométrie. Mais, pour éviter toute confusion, il faudra d'autant plus fermement maintenir que cette valeur n'est pas une valeur de vérité.

Seulement sur cette base arbitraire s'élève une construction solide. Nous sommes libres de choisir nos principes ; mais, une fois que nous les avons adoptés, nous ne pouvons pas, à notre gré, en tirer des propositions quelconques, si nous voulons faire œuvre scientifique. Nous portons ici des affirmations sur le lien qui existe entre telles prémisses et telles conclusions. Or,

(i) Elle a été reprise cependant par Poincaré {La Science et l'Hypothèse, p. 23, 64).

(2) Principes de toute philosophie de l'action, livre II ch I

sect. 4. » • »

ces affirmations-là, nous déclarons communément qu'elles peuvent se trouver vraies ou fausses. Cette dénomination se justifie pleinement puisque ce nouveau domaine échappe autant et plus peut-être que celui de l'expérience à l'action de notre libre choix. Le lien du principe à la conséquence constitue en effet une sorte de réalité indépendante à laquelle notre esprit entend se soumettre. Ce qui le montre bien, c'est qu'il nous arrive de dénoncer ici des erreurs soit dans les affirmations d'un autre soit dans les nôtres mêmes. Or, ces erreurs sont toujours des erreurs de raisonnement : nous en reconnaissons la présence, dès que nous apercevons que la proposition affirmée par nous ne dérivait pas nécessairement des prémisses posées. La spontanéité de la pensée se soumet ici au contrôle de la logique comme elle se soumet ailleurs à celui de l'expérience. Cette analogie nous paraît justifier l'application commune à ces deux cas du terme vérité.

Il faut avouer seulement que nous demeurons en présence de deux critères assez différents, et que l'esprit cherche naturellement à remonter au-delà d'une telle dualité. Ne cédons pas trop vite à ce penchant naturel : mieux vaudrait encore juxtaposer deux genres de preuves hétérogènes mais bien définis que de les fondre tant bien que mal en un concept trop vague, dont l'ambiguïté ouvrirait de nouveau la porte à des « conséquences » de valeur suspecte.

Cependant, il y aurait une conception qui nous permettrait de rétablir l'unité : c'est la thèse d'après laquelle il n'y aurait jamais de vérité purement déductive, même en mathématiques. Thèse soutenue en particulier- par M. Le Roy avec une vigueur persuasive. Suivant ce mathématicien philosophe « les géomètres eux-mêmes utilisent bien d'autres critères que ceux de

la logique formelle » (i). La valeur d'un concept ne se révèle, ici comme ailleurs, que par sa « mise en service » (2). Il s'agit de savoir si ce concept « réussira à prendre racine dans la science », s'il « se montrera assimilable et vivifiant par rapport au système des concepts antérieurs ». Bref, il existe une « expérience proprement mathématique » (3) et seule cette expérience est susceptible d'établir la vérité du concept en manifestant sa fécondité. C'est là une thèse séduisante, et que paraissent confirmer les déclarations de certains penseurs fort éloignés de M. Le Roy par leur tempérament intellectuel. Un Weber, un Brunschvicg reconnaissent, eux aussi, l'existence d'une « expérience mathématique » (4). Celui-ci précise qu'il entend par là un progrès qui ne s'opère point par déduction ; et celui-là n'hésite même pas à soutenir que la valeur d'une conception mathématique s'établit par ses « conséquences » et se juge à sa « fécondité » (5). Ces intellectualistes ne nous fournissent-ils pas ainsi un argument de première importance à l'appui du pragmatisme le plus radical ? Mais, plutôt que d'en chercher une utilisation trop hâtive, essayons de dégager les observations précises que recoilvrent ces formules.

Ce qui paraît certain, c'est tout d'abord que la découverte mathématique ne s'opère point grâce à la seule déduction ; mais celle-ci pourrait n'en pas demeurer moins nécessaire pour établir la vérité de l'idée nouvelle. C'est ensuite que la valeur de certaines notions

(i) Correspondance de l'Union pour la Vérité, 1906, p. 94.

(2) Bulletin de la Société Française de Philosophie, 1904, p. 174.

(3) Ib., 1913, p. 29.

(4) Ib., 1904, p. 151; 1913, p. 35.

(5) Ib., p. 18-19.

matliématiques est établie grâce à cette constatation, que leurs conséquences s'accordent avec des ensembles de vérités déjà établies : il y a là un procédé que M. Weber compare justement à la « vérification expérimentale » mais qui n'est sans doute ni le seul ni le plus rigoureux. Enfin, il paraît incontestable que les différents concepts matliématiques, à égale validité logique, n'ont pas la même valeur scientifique parce qu'ils n'ont pas le même degré de fécondité. Mais ce dernier terme désigne, comme l'a bien marqué M. Brunschvicg, leur aptitude à étendre et à unifier le domaine mathématique (i). N'est-ce pas là simplement le caractère de concepts permettant des déductions applicables à une plus grande diversité de cas ? La fécondité demeure donc toute relative ici au désir de multiplier les enchaînements rigoureux, de même que la commodité d'un principe expérimental se définit comme une aptitude à faciliter nos prévisions.

Ainsi, nous croyons qu'il faut renoncer à identifier les deux critères de la confirmation expérimentale et de la démonstration rationnelle. Néanmoins l'on peut établir qu'il n'y a point là deux usages de la pensée humaine complètement dissemblables ni complètement indépendants. D'abord, la connaissance mathématique comporte un rythme analogue à celui de la connaissance positive, en ce sens que dans les deux domaines le progrès du savoir se fait par une invention individuelle qui se soumet à l'épreuve d'un contrôle objectif. A cet égard, les descriptions de M. Ive Roy gardent un grande valeur, et l'on a raison de parler d'expérience mathématique si l'on veut marquer, par là l'effort nécessaire pour ajuster l'idée nouvelle à un système de relations fort complexes sans nier pour

(i) Ib., p. 119.

autant le caractère logique de ce système. En outre, les deux procédés que nous avons distingués se rejoignent dans le travail concret de l'esprit humain. D'un côté, la vérification expérimentale tend à développer un certain usage de la déduction : car nous avons intérêt à atteindre des lois de plus en plus vastes, et le passage de celles-ci à des conséquences directement vérifiables exige tout un travail logique. La théorie physique, en particulier, témoigne de cette alliance étroite de l'expérience et du raisonnement. D'autre part, les propositions établies par les sciences hypothético-déductives sont destinées dans leur ensemble à recevoir une application empirique, et peuvent très souvent en recevoir une. Il suffit que les hypothèses initiales soient réalisées pour que toutes leurs conséquences soient applicables. Or, ces hypothèses ont été choisies de façon à pouvoir être approximativement réalisées dans un grand nombre de cas. Les vérités logiques et mathématiques nous permettent donc de véritables prévisions concrètes et même les plus certaines de toutes : si tel corps est sphérique, je puis être assuré qu'il possédera toutes les propriétés de la sphère. Ainsi, l'interprétation de l'expérience nous amène à déduire, et la déduction doit finalement nous permettre de mieux analyser l'expérience (i). Considérons d'ailleurs la formule même qui place le signe de l'idée vraie dans la valeur de ses conséquences. Si l'on reconnaît qu'il doit s'agir de conséquences dérivant légitivrement de l'idée, l'obligation s'impose à nous de discerner ces conséquences légitimes : par suite, la vérité déductive se soude naturellement à la vérité expérimentale. Tout ce que le pragmatiste a le

(i) Tv'on trouverait de? considérations intéressantes sur les rapports de l'induction et de la déduction dans J. E. Miller, The Psychology of Thînking, ch. XX.

droit d'ajouter, sans nier l'existence de cette vérité déductive ni la fondre arbitrairement avec l'autre, c'est qu'elle demeurerait bien vaine si nous n'avions pas l'espoir de l'appliquer tôt ou tard à la réalité concrète.

Cette discussion relative aux critères de la vérité nous conduit au dilemne suivant. Ou bien le pragmatisme prétend apporter un critérium nouveau et unique, mais ce critérium demeure trop vague et ne perm.et pas de distinguer suffisamment la vérité des autres valeurs. Ou bien il adopte franchement les deux critères classiques de la vérification expérimentale et de la démonstration rationnelle, en les réinterprétant à la lumière d'une psychologie plus pénétrante. C'est ce dernier parti qui nous paraît le plus recommandable. Sans doute le pragmatisme ainsi compris semblera bien peu révolutionnaire. Mais c'est que sa meilleure originalité ne s'est pas manifestée surtout à propos de ce problème du critérium, du moins quand on l'isole un peu artificiellement du problèmie général de la connaissance. Ce qui demeure neuf et solide, c'est la description générale du progrès cognitif comme un mouvement toujours inauguré par une initiative personnelle et toujours poursuivi grâce à l'effort de l'individu pour se soumettre à une certaine épreuve (i).

Si l'on est tenté de juger cette description insignifiante ou sans portée, l'on doit se rappeler tout d'abord qu'elle conduit à condamner l'emploi de la méthode a priori comme mo3'en d'atteindre la réalité. Par là le

(i) Voir, sur cette originalité du pragmatisme, une déclaration très nette de M. Lalande dans la Revue Philosophique , 1911, p. 20-21.

pragmatisme s'oppose à une ambition ds la pensée philosophique dor.t subsistent des traces récentes, comme en témoigne, à côté de l'anglo-hégélianisme, la tentative d'un Hamelin (i). Mais cette ambition n'est encore qu'une des formes de l'illusion suivant laquelle la connaissance pourrait se constituer sans l'intervention personnelle du sujet, ou plutôt même grâce à l'effacement le plus complet de son activité. Or cette illusion, que le pragmatisme combat si directement, est une illusion invétérée et tenace. L'on se rappelle la confiance naïvement exprimée tant par Descartes que par Bacon dans l'emploi d'une méthode qui pourrait faire parvenir infailliblement et presque automatiquement à la vérité les intelligences les plus inégalement douées (2). Une pareille conception de la connaissance positive subsiste chez nombre de penseurs modernes. L'on en rencontre une expression particulièrement saisissante dans V Examen de conscience philosophique de Renan (3). Cette même cro3'ance, que « nous devons rester passifs » (4) dans la vie intellectuelle, se retrouve exprimée plus récemment avec moins de grâce mais non moins d'énergie par un Le Dantec (5). Dira-t-on que nous n'avons pas affaire ici à de vrais logiciens, et qu'un Claude Bernard a depuis longtemps montré et la nécessité et l'origine individuelle de l'hypothèse dans les sciences expé-

(i) Essai sur les Eléments Principaux de la Représentation.

(2) V. le Discours de la Méthode, premier paragraphe, et, pour Bacon, Novuni Organuni, 1. I, aphor. 61.

(3) Feuilles détachées, p. 401-402. L-e passage se termine ainsi : « Iva production de la vérité est un phénomène objectif, étrani^er au moi, qui se passe en nous sans nous, une sorte de précipité cliimique que nous devons nous contenter de regarder avec curiosité. »

(5) Article Pragmatisme et Scientisme, Grande Revue, 25 décembre 191 1 : « Pour un homme de science, quelle attitude est possible devant la vérité, sinon l'attitude purement passive? » (p. 747).

rimentales ? Liais sa conception demeure limitée à un certain domaine, et de plus il est intéressant de noter qu'en 1S65 il doive encore tant insister pour l'établir (i). Quinze ans plus tard, Ernest Naville soutient cette thèse plus générale qu'à l'origine de toute découverte, et par conséquent de toute vérité scientifique, on trouve une hypothèse due à la spontanéité d'une pensée individuelle ; et il est remarquable que cet auteur modeste et probe mette en relief l'originalité d'une pareille théorie (2). Il cite bien quelques précurseurs, et parmi eux Renouvier ; mais nous avons justement montré dans ce philosophe l'ancêtre le plus incontestable du pragmatisme. Nous avons vu ses indications importantes, mais incomplètes sur la nature de la certitude fructifier merveilleusement dans l'esprit vivant de James. La psychologie téléologique de l'intelligence a devancé les travaux de logique des sciences qui ont mis hors de doute la part jouée par l'hypothèse et par la convention dans les disciplines les plus rigoureuses. Si le pragmatisme inspiré surtout de cette psychologie est confirmé par ces travaux, il n'en acquiert que plus de valeur et n'en reste pas moins original à titre de description d'ensemble du travail intellectuel.

A peine est-il besoin d'ajouter ici que, pour reconnaître l'action des facteurs personnels à l'origine de toute recherche, le pragmatisme n'est nullement tenu d'accorder à ces influences le droit de nous dicter nos conclusions : dénoncer les postulats affectifs de la connaissance lorsqu'on reconnaît en même temps la néces-

(i) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1^ partie, ch. II.

(2) La Logique de l'Hypothèse, i'^^ éd., 1S80. Citons au moins cette formule intéressante : « Toute vérité est, sous sa forme première, une hypothèse qui n'a de valeur que lorqsu'elle est vérifiée ». (p. 13).

site d'un certain contrôle, c'est une œuvre qui semble favoriser plutôt que contrarier nos exigences de probité intellectuelle. Ce qu'il convient peut-être de signaler plus fortement, c'est que l'analyse pragmatiste tend bien à montrer la connexion de l'intelligence avec l'ensemble de notre activité vitale, mais nullement à déprécier le rôle de cette fonction. Une telle analyse nous conduit même logiquement à exclure l'idée d'une forme de la connaissance qui s'opposerait à la forme intellectuelle par son caractère désintéressé ; à cet égard, il semble exister un véritable contraste entre le bergsonisme et le pur pragmatisme (i), et nous avons vu que James ne se rapprochait de la première position que dans la mesure où il abandonnait certaines thèses caractéristiques de la seconde. Sans doute le pragmatisme fait place à la distinction de l'expérience immédiate et du concept, mais il est conforme à l'esprit de la doctrine d'insister sur l'union de ces deux procédés beaucoup plus que sur leur opposition. Loin de voir dans le travail conceptuel un pur artifice ou une déviation, elle y saisit une manifestation essentielle et féconde de la vie. C'est dans le travail même de la réflexion qu'elle découvre les caractères que M. Bergson semble réserver à une forme supérieure de réalité. L'école de Dewey ne s'est donc pas méprise quand elle a placé son dernier manifeste sous l'étendard de V Intelligence Créatrice.

(i) Ce contraste a d'ailleurs été signalé par J. Dewey, dans son article Perception and organic action (/. of Ph., t. IX, n° 24) et par A. W. Moore, dans l'article Bergson and Pragmatism (Ph. Revieiv, juillet 1912).

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