‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 13 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La réaction de William James

L’initiateur de la philosophie nouvelle n’avait point commencé par professer ni même par étudier la philosophie (1). Après une éducation première assez dispersée, -— elle se fit tour à tour à Londres, à Paris, à Boulogne-sur-Mer, à Genève, — puis une année consacrée à l’apprentissage de la peinture, c’est aux sciences naturelles que William James appliqua surtout, une dizaine d’années durant, l’activité de son esprit : il pratiqua la chimie et l'anatomie, accompagna Agassiz (2) dans son expédition scientifique au Brésil, et fut, ainsi que Locke, médecin. En 1872, c’est comme professeur de physiologie qu’il fit ses débuts à l’Université Harvard ; et, pendant huit années encore, il continua cet enseignement. Mais, d'autre part, ce savant était le fils du Révérend Henry James, pasteur swedenborgien, qui consacra toute sa vie à élaborer des expressions de plus en plus complètes d'un système théologique original, ar-

(1) Nous empruntons les détails biographiques à la notice de K. B. Perry (7 he Harvard graduates Magazine, décembre 1910, vol. 19, n° 74). Voir aussi Boutroux, William. James, p. 5-13.

(2) L'on trouvera un témoignage de là fo:te impression laïssée par ce savant sur l'esprit de James dans une allocution qu'il lui consacra en 1896 (reproduite dans Wesmories and Studies, p. 3-16). :

rêté dans ses grandes lignes de très bonne heure (x). Son idée centrale semble avoir été celle d’une création en deux temps, due à l’action d’un Dieu d’amour sur une sorte de néant graduellement vivihé, et devant aboutir, dans sa phase rédemptrice, à une Humanité régénérée dont les membres n’offriront plus trace d’égoisme ni de partialité (2). Sans doute William James n’a pas dû rester longtemps attaché à ces spéculations hasardeuses, moins proches dans leurs traits essentiels de sa métaphysique future que des systèmes qu’il combattra (3) ; mais l’enseignement paternel contribua manifestement à éveiller en lui ce souci du problème religieux qui paraît l’avoir toujours hanté. Par ses origines, il se trouvait donc participer très étroitement à la fois de cet esprit scientifique dont le naturalisme contemporain se réclamait et de ces préoccupations spirituelles que l’idéalisme anglo-hégélien à son origine avait voulu satisfaire. Mais si cette dualité d’influences le préparait admirablement à sentir le fort et le faible de chaque école, si elle devait même l’incliner à cher-

{1) Cf. l’/ntroduction publiée par W. James en tête des Literary Remains de son père (1885), p. 9-10. Cette longue int:aduction constitue sans doute la meilleure étude d'ensemble sur le théologien. On peut consulter aussi H. Bargy, La relig'on dans la Société aux Etats-Unis, ch. XI et XV, mais avec précaution.

(2) Cf. l’/réroduction mentionnée, surtout p. 16-27.

(3) William James caractérise lui-même la théologie de son père comme un #onisme, car elle fait de Dieu le seul principe actif et dénie à notre moi toute existence positive (p. 115). Henry lames abomine littéralement l'idée de personnalité indépendante (v. textes cités par Bargy, p. 153, 154, 156): il considère la croyance au libre arbitre comme menant logiquement à Penfer (20., p. 101); il a le culte de l'universel, de l’impersonnel, de l'objectif. Mais, d'autre part, son idée d’une création actuellement incomplète est bien demeurée chez William, de même que sa conception d'un Dieu « serviteur de l'humanité » (2b., p. 158), « un Dieu travailleur, imprégné de la poussière et de la sueur de nos appétits et passions » (2b., p. 160).

cher une doctrine qui satisfit à la fois aux exigences du savoir et à celles de la vie intérieure, elle n’aurait jamais suffi à Jui faire découvrir la solution désirée. Le véritable élément décisif, ce fut le tour naturel de son génie.

Ce qui frappe tout lecteur de James, et ce qui donnait aussi tant de saveur à sa parole, c’est son sens et son goût de la réalité concrète (r). Il ne s'était trompé qu’à demi en prenant d’abord la palette :’ dans le domaine de la vie intérieure, il possédait à un degré extraordinaire cette faculté de perception virginale dont M. Bergson fait la marque du véritable artiste (2). Grâce à ce don, James a pu révéler certains aspects fondamentaux de la réalité psychologique, longtemps voilés par des préjugés d’école, tel son caractère de changement incessant et continu. Grâce à lui, il saisissait également avec une extrême finesse — trait peu commun chez un philosophe ! -— l'originalité irréductible de chaque individu (3). Psychologue à la façon d’un Berkeley, il pouvait l’être aussi à la façon d’un Sainte-Beuve. Maïs cet observateur infatigable de la nature humaine n’a rien d’un dilettante indifférent. C’est plutôt un acteur passionné, qui entre en sympathie avec d’autres acteurs. Les puissances du cœur et du caractère n’ont jamais dû être atrophiées chez James par l’exercice de la pensée. On le sent prompt à l’enthousiasme, ardent au com-

(1) Voir la vivante peinture que Boutroux a tracée de sa personnalité, William James, p. 14-22.

(2) Cf. R. B. Perry, Present Philosophical Tendencies, p. 377 : « His originality lay, not in his invention, but in the extraordinary freshness of his perception... »

(3) On trouvera un témoignage de cette faculté dans les portraits, tracés par James en différentes occasions, qui ont été réunis dans le volume Memories and Studies, et surtout dans celui qui concerne Spencer. 4

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