‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 14 sur 70 · AI · texte numérisé non relu

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bat, prêt À prendre parti, avide de risquer. En plus d’une circonstance, il a effectivement payé de sa personne pour défendre une liberté en péril (1). Il saisit en lui-même l'existence comme un drame, et retrouve par imagination cé drame autour de lui. Les êtres qu’il considère lui apparaissent avant tout comme des êtres qui luttent, et dont la vie acquiert un sens plein dans la mesure où elle se dépense au service d’un idéal propre (2). Chaque individu possède, à ses yeux, une sorte de mission spéciale qu’il doit avant tout remplir. Seulement, fasciné par cette révélation personnelle, chacun de nous risque aussi-de méconnaître les valeurs propres aux autres existences. James a pris à cœur de lutter contre cette « cécité » naturelle à nos esprits (3), Il a su joindre À l’énergie combative une merveilleuse largeur de sympathie (4) ; et c’est dans le sens de cette sympathie même que cette énerg'e s’est surtout orientée. La tâche la plus personnelle de Jamés a sans doute consisté dans son effort pour pénétrer les formes les plus variées de la vie humaine, pour en favoriser les

(1) Ainsi il ne cessa pas de mener «the war against war » (I. and St., p. 267), protesta contre l'impérialisme de ses compatriotes, défendit les droits des Iles Philippines. Il lui arriva aussi de lutter contre ses collègues médecins pour maintenir le droit de consulter les Christian Scientists et d'autres praticiens dépourvus de titres. Il écrivait, à cette occasion : « It costs me more effort than anything [I have done in my life. But if Zola and Colonel Picquart can face the whole French army, cannot I face their disapproval ? [az, of hüs colleagues]. Far more easily than the reproach of my own conscience » (d’après J.-J. Putnam, 7ke Atlantic Monthly, décembre 1910).

(2) Ce sentiment se trouve exprimé fortement dans le troicième des Talks to Students : What makes a life significant ? . (3) CF. le deuxième de la même série : On a certain blindness in human beings.

(4) CF. R. B. Perry, Present Phil, Tend, p. 378; Santayana, Winds of doctrine, p. 205.

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plus hautes et les plus menacées, pour les défendre enfin contre les préjugés qui risquaient d’en arrêter le libre épanouissement (1).

Comment une pareille personnalité aurait-elle pu s'attacher durablement à l’un ou à l’autre des systèmes qui régnaient dans les milieux philosophiques ? Si les négations du naturalisme heurtaient son sentiment de la vie morale, les arguments dont usait l’idéalisme absolu ne pouvaient satisfaire son esprit positif. Mais ce qui devait surtout lui répugner, c’étaient certains caractères communs à ces deux philosophies si opposées. L'une et l’autre constituaient des systèmes monistes, par suite déterministes et statiques ; l’une et l’autre plaçaient la réalité véritable dans une Unité dont les traits fondamentaux s’opposaient plus ou moins à ceux de l’expérience humaine. James a de cette expérience individualisée, diverse et changeante, une perception trop vive et trop vibrante pour accepter d’y voir une illusion, où même une demi-réalité. Surtout, il ne saurait considérer comme une duperie cette activité morale dont il sent la profondeur tragique ; et que serait-elle d'autre, si nos actes en apparence libres étaient en réalité les expressions nécessaires soit d’une nature aveugle, soit d’un Absolu mystérieux ?

Cependant, James ne prit pas conscience tout de suite ni peut-être tout seul de cette opposition. Ayant lu les Premiers Principes au moment où ils paraissaient « en numéros », et dans l’épanouissement de sa propre jeu-

(1) Toute l'œuvre de James parle en ce sens. Mais cf. aussi le témoignage de son ami Royce, W. /ames and the philoso- Phy of life, p. 35 dans W. James and other Essays : « In orde: to win James most enthusiastistic support, ideas and men neaded to express an intense inner expérience along with a na impopularity which showed that they deserved sympatnv », è

te © OPA ; nesse, il s’éprit d’abord de la vaste synthèse spencérienne, au point de souffrir des critiques dirigées contre elle comme un croyant qui voit dégrader une image sainte (1). Comment se délivra-t-1l donc de cette « superstition moniste » ? (2). On pourrait en chercher les causes dans l’atmosphère où sa pensée se forma. Le peuple américain, dans la période de transformations rapides qui suivit la guerre de Sécession, n’était pas un milieu où l’importance de l’initiative personnelle püût se laisser oublier d’un observateur perspicace (3), N’attribuons pourtant pas trop de poids à cette influence vague, puisque aussi bien la jeunesse de William James ne se passa pas toute aux Etats-Unis. On serait tenté d’attacher plus d'importance à l’action de deux grands écrivains qui étaient liés avec son propre père (4) : Carlyle, Emerson. L'un et l’autre en effet, bien que précurseurs du mouvement idéaliste, incorporaient au centre même de leur pensée ardente et vague des affirmations qui devaient s’effacer singulièrement dans la plupart des systèmes anglo-hégéliens : Emerson célèbre. la valeur incomparable de l'individu, Carlyle proclame que notre destinée véritable n’est point de spéculer, mais d'agir. Voilà des professions de foi dont James dut se nourrir, longtemps avant d'en marquer ja portée précise, et parce qu’elles répondaient à son sentiment intime (5). Mais la formule vraiment libératrice,

(1) Memories and Studies, p. 127-128.

(2) Some Problems of Philosophy, p. 165 n.

(3) Cf. Royce, W. James and the philosophy of life, dans W. James and other Essays, :o11, ei partic. p. 17, 27, 28.

(4) D’après Flournoy, La Philosophie de William James, p. 24.

(5) Cf. l’allocution de James lui-même au centenaire d’Emer-

son, dans Memories and Studies: et, au sujet de Carlyle; Wüll to Beleve, p. 174.

c'est, de son propre aveu, dans les Essais de Critique générale qu’il la trouva (1),

Renouvier offrait véritablement à James le genre de système auquel sa nature aspirait. Le maître français s’opposait résolument aux monismes de toute espèce, attaquant le panthéisme aïnsi que le matérialisme. Il prenait une attitude nettement « phénoméniste », mais se faisait en même temps le champion de certaines croyances morales. Il admettait dans son univers une pluralité irréductible d’êtres, une côntingence réelle de leurs actions, un libre arbitre au sens le plus strict

de cette éxpression. James paraît bien avoir adopté pu-

rement et simplement, dès son premier contact avec la pensée néo-criticiste, ce pluralisme et cet indéterminisme dont Renouvier avait si fortement montré la connexion mutuelle et la commune valeur (2).

Ainsi, nulle prétention à l'originalité chez James, au moment où son intelligence commence à se concentrer sur les choses de l’esprit. En métaphysique, il se présente simplement comme un disciple de Renouvier. C’est dans le domaine psychologique qu’il va faire œuvre personnelle. Seulement, dans cet ordre là, il va présenter une conception propre de l'intelligence qui battra en brèche les théories de la connaissance appuyant l’une et l’autre des deux philosophies en vogue, ouvrira les voies d’une autre théorie conforme à la philosophie pluraliste.

(1) :S. Pr. of Phi, loc. cit.

(2) Les aveux de James sont formels : il dit tenir de Renouvier son pluralisme (Some Problems of Philosophy, p. 165 n.) et sa conception de la volonté libre (A pluralistic Universe, p. 307 n.). I considère d’ailleurs pluralisme et indéterminisme comme inséparables (Will to Believe, p. 150, 151, 178, 170).

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Le conflit ne se fit pas attendre. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le premier article que James ait publié (1). Il apparaît alors dans l’arène philosophique pour combattre avec vigueur la conception spencérienne de la pensée, mais par des arguments qui ne rappellent point ceux des néo-kantiens. Il conteste que l’esprit soit caractérisé par une correspondance des relations internes aux relations externes, si l’on entend par cette formule que la pensée a pour unique idéal de reproduire fidèlement la réalité extérieure. C’est là, tout au plus, l’idéal de la pensée scientifique. Or, cet idéal n’est pas le seul : c’est une fin choisie en vertu d’un certain « intérêt » particulier de l’esprit, auquel on ne voit aucune raison de sacrifier tous les autres intérêts. Spencer a beau faire pour définir l’esprit en termes de pur mé- .: canisme, la nature même de la réalité qu’il caractérise fait éclater une telle définition. On ne peut décrire l’esprit sans introduire, explicitement ou implicitement, des notions téléologiques. À vrai dire, il n'existe pas d’idéal impersonnel qui s'impose à nous sans restric- ‘icn de par son origine, quelle qu’en soit l’ancienneté biologique ou d’ailleurs la sublimité transcendantale. Chaque individu arrive sur la scène du monde avec son « impératif catégorique personnel », et il a le droit de le mettre en avant. Les affirmations humaines s'offrent d’abord à nous comme un ensemble de postulats variés, parfois discordants, issus de nos intérêts multiples. Ces postulats entrent en conflit. Celui qui a pu résister au contrôle général de l’expérience, qui s’est fortifié au cours du temps, et a fini par exercer sur la pensée une sorte de contrainte, celui-là est promu au rang d’affirmation vraie. Ainsi, la science elle-même présuppose

(x) Remarks on Spencer's definition of mind (Journal of Speculative Philosophy, janvier 1878, V. XII, p. 1-18).

la spontanéité foncière des esprits individuels. Chacun d'eux contribue à faire la vérité (x).

On saisit ici sur le vif la réaction personnelle de James, comme on la saisirait dans la lettre adressée, à la même époque, aux rédacteurs de la Critique philosophique (2) pour défendre cette « méthode subjective » qui consiste à affirmer une réalité conforme à nos préférences intimes, dans le cas où l'existence de cette réalité même peut dépendre de nos affirmations. On voit déjà comment son sentiment intense de la spontanéité intérieure le conduit à une conception nouvelle de l’intelligence et même de la vérité, que l’on pourrait résumer en disant : « La pensée est l'expression d’une xcuivité originale, mais qui doit se soumettre au contre de l'expérience ». Nous avons bien là, à n’en pas douter, le germe du pragmatisme, et déjà même quelques-unes de ses formules les plus frappantes. Mais rette conception allait être complétée, contrôlée, précisée pen nt les années de travail où se préparent les Princibes de Psychologie et la Volonté de Croire. I] va nous falloir exposer les résultats essentiels de cette élabora- : tion. Toutefois, avant d’aborder dans son ensemble cette psychologie de l'intelligence, nous devons en considérer une certaine partie que James lui-même a relativement détachée du reste, et qu’il a présentée plus tard comme la seule origine authentique de son propre pragmatisme : c’est la définition qu'il a donnée de la connaissance.

(x) Citons au moins cette formule : « The Knower is at actor and co-efficient of the truth on one side, whilst on the other he registers the truth which he helps to create. Mental interests… help to make the truth which they declare ». (p. 17).

(2) Critique Philosophique, 1877, t. XII, p. 407 (janvier 1878).

CHAPFFRE-TII

Définition de la connaissance par James

Le plus grand nombre des articles que James publia de 1878 à 1890 étaient des pierres d’attente destinées à entrer, sous une forme légèrement modifiée parfois, dans ses Principes de Psychologie. Nous trouvons là un travail homogène, que nous pouvons considérer d’ensemble. Or, ce psychologue, bien averti cependant des problèmes philosophiques, se donne à nous comme un pur savant. Il tient la psychologie pour une simple « science naturelle ». C’est d're qu’elle accepte en principe certains postulats, laissant à la métaphysique le soin de les discuter. Le psychologue a seulement le devoir de les formuler avec clarté. Il s’en acquittera en déclarant admettre qu’il existe : un monde extérieur, — des états de conscience, — une connaissance de ce monde par ces états (x).

En quoi consiste cette conna‘ssance ? Le psychologue n’a pas à nous munir d’une épistémologie proprement . dite ; il est dispensé de répondre au redoutable problème : comment la connaissance est-elle possible ? Mais il faut bien qu’il définisse le sens des mots qu’il emploie (2). Et cette obligation revêt, dans le cas pré-

{1)- Pr. of Ps., t, I, p. 183-4.

(2) T0. €. I; pi 216-217.

sent, une importance toute particulière : car James tient le caractère cognitif pour essentiel à nos états de conscience. Selon lui, toute pensée semble avoir affaire à des objets indépendants d’elle (1). 11 faut donc que le psychologue explique ce qu’il entend par connaissance, ce qu’il a dans l'esprit lorsqu'il fait usage de ce mot.

La réponse fut donnée par James dans un article de

1886 (2) qui n’est, dit-il, qu’ « un chapitre de psychologie descriptive », ou peu s’en faut, et dont les Principes nous donnent en effet un résumé (3). Voici, dans ses grands traits, cette solution.

On attribue le caractère de connaissance aux états de conscience qui se trouvent dans un certain rapport avec une réalité indépendante de ces états. Par réalité, entendons simplement ce qui est tenu pour réel par le psychologue qui observe l’état de conscience en question. Maintenant, de quelle nature est ce rapport ? Il diffère selon les cas. James, à la suite de J. Grote, distingue deux types de connaissance : la connaissancè qui porte sur les choses mêmes prises dans leur physionomie individuelle; knowledoe of acquaintance, et la connaissance qui porte sur les relations abstraites entre les choses knowledge about (4). La sensation ré-

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de The function of cognition, in Mind 1885, vol. X, Lo tal dans The Meaning of truth, ch. I.

(3) Pr of Rs rt Lip or7e2r8

(4) Nous ne voyons pas le moyet de rendre ces expressions anglaises par des équivalents stricts. Les termes employés dans ja traduction de Madame Veil, « connaissance directe » et « représentation indirecte » (p. 5), : -1e nous paraissent pas littéralement fidèles, bien ‘qu ils odeur eti gros à l’esprit de la distinction et même à la terminologie ultérieure de James.

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pond au premmer de ces types, le concept au second. Or ce sont là deux genres de connaissance également réels, bien que différents. Quand disons-nous qu’une sensation nous fait connaître un objet ? Lorsque cette sensation ressemble à cet objet, et qu’en outre elle le vise. Nous jugeons de ces caractères d’après la façon dont se comporte le possesseur de la sensation considérée. S’il agit sur une partie du monde que nous tenons pour réelle, nous dirons que la sensation présente en lui, vise cette partie réelle ; et s’il agit sur cette réalité comme nous aurions agi à sa place, nous penserons que cette sensation -ressemblait à cette réalité. En fait, la conduite des autres hommes nous porte à croire qu’ils ont les mêmes sensations que nous, ou, en d’autres termes, qu'ils connaissent le même monde. Mais, dès qu’il s’agit de concept, on ne peut plus parler de ressemblance : un concept ne reproduit aucune réalité. Quelle particularité lui vaudra donc le titre de connaissance ? — Un concept porte en lui des tendances déterminées. Il nous pousse à aller dans une certaine direction de préférence à toute autre. En obéissant à cette impulsion intérieure, nous trouvons-nous amenés à une sensation ou à une , image ‘qui nous donne la connaissance d’une certaine réalité ? Nous dirons que le concept lui-même nous fournit de cette même réalité une certaine connaissance. On voit par là que la connaissance des relations se fonde toujours, en dernière analyse, sur la connaissance sensible des choses mêmes.

Dès cette première esquisse, l’attitude de James nous apparaît originale. I1 brise l’alternative traditionnelle du nominalisme et de l’intellectualisme (1) qui s’offrait

(1) Nous prenons ici ce mot dans un sens un peu spécial, qui ressort clairement du contexte.

encore à ses contemporains. Négation de la connaissance abstraite, d’un côté ; de l’autre, négation de la connaissance sensible. Entre ces deux négations étaiton vraiment obligé d’opter ? C’est ce que James refusa de faire. La simple considération des faits lui permit d'affirmer, contre les prétentions adverses des systèmes, la réalité de deux types de connaissance irréductibles. Examinons de plus près ses raisons, et la solution nouvellé qu’il donne au conflit, en nous aidant des Principes de Psychologie et des articles antérieurs à ce grand ouvrage. $

La doctrine nominaliste a toujours heurté l’esprit de James par ce que sa tentative de réduction avait d’arbitraire. Dès 1870, nous le voyons maintenir contre les écrivains de cette école une vérité manifeste aux esprits non prévenus : c’est que notre esprit a le pouvoir de saisir un élément identique à travers une multiplicité d’états qu'il se remémore (1). Cet acte qui nous permet de rapporter à un objet unique des états de conscience distincts, c’est ce qui constitue la formation même du concept {2). Comment donc un Berkeley, un John Stuart Mill en ont-ils méconnu l’existence ? C’est qu'ils sont demeurés attachés à ce préjugé commun à bien des philosophes, que la pensée connaissante doit toujours ressembler à l’objet connu (3). En fin de compte, les nominalistes ont contesté l’existence des idées abstraites en s'appuyant sur cet argument, que toute réalité est particulière. C’est admettre implicitement que l’idée doit être identique à son objet. Affrmation fragile ! Pour qu’il y ait connaissance, il suffit que le concept conduise à son objet. Comment cette

(1) The sentiment of rationality, Mind 1870, vol. 4, p. 333-335 (passage non reproduit dans The Will to Believe).

(2) Pr. of Ps., t. 1, p: 459-467:

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