RE LU
par Kant : c’est la réalité du moi. Appuyons-nous sur cette base solide. Nous ne nous inquiéterons plus trop des exigences contradictoires de la pensée et de la sensation, puisque l’une et l’autre trouvent leur union concrète dans le moi ; et nous n’aurons plus à regarder comme un signe de fausseté ou d’incertitude l’anthro- . pomorphisme inhérent à notre connaissance : en nous, toute pensée et toute sensation sont nécessairement anthropomorphiques (1). Condamner l’anthropomorphisme, ce serait donc sacrifier toute connaissance réelle à un fantôme inconcevable. Notre seul souci légitime doit être de distinguer le bon anthropomorphisme du mauvais. Il ne faut pas attribuer à des êtres des qualités humaines que leur nature propre exclurait, ni appauvrir un principe d'explication emprunté à notre nature jusqu’à le rendre vide ou incohérent. Ces réserves faites, on peut poser en principe que l'Univers doit être interprété par analogie avec notre propre existence (2).
À partir de là, quelle méthode employer ? M. Schiller écarte également la méthode « physique » ou « pseudométaphysique » (il dira plus tard « naturaliste »), qui ramène arbitrairement les formes supérieures de l’existence aux formes inférieures, et la méthode « métaphysique abstraite » (il l’appellera plus tard « abstractionniste ») qui, creusant un abîme entre les formes extrêmes, méconnaît la continuité profonde du réel et conduit soit au « dualisme » exaspéré d’un Platon, soit à l’acosmisme des Eléates ou de Hegel lui-même. La saine méthode sera une méthode « métaphysique concrète », telle qu’Aristote déjà l’a pratiquée, méthode qui
(1) Ch. V, p. 145, « Al out thought and aîl our feeling must be anthropomorphic ».
(2)aCh Ve
var 113 rs
expliquera l’inférieur par le supérieur, mais soulignera la connexion de ces deux aspects et s’appuiera résolument sur les données de la science (1).
De cette méthode la suite de l’ouvrage nous donne en effet un bel échantillon ; les théories scientifiques les plus récentes, telles que les vues de Crookes sur le protyle, servent de tremplin à la spéculation métaphysique la plus audacieuse. Indiquons les traits caractéristiques de cette cosmologie, qui se présente comme un complément nécessaire de la loi d'évolution.
Si le devenir du monde est réel, ce devenir s’explique, non par la matière indéterminée que les savants mettent à son origine historique, mais par une finalité qui réside dans un monde transcendant aux phénomènes, accessible d’ailleurs à notre connaissance (2). La cause première du monde phénoménal se trouve dans un Dieu, supérieur au devenir, et présent à toute chose, mais personnel et même fini. M. Schiller réfute longuement le panthéisme et lui oppose le pluralisme (3).:11 faut admettre, comme une donnée primitive irréductible, la diversité des esprits. Il ne s’agit pas, à coup sûr, de nos conscience (selves) phénoménales simplement, mais d’individualités (Egos) transcendentales, renfermant en elles toutes les virtualités qui se développent au cours de notre expérience. Ne croyons pas que cette pluralité exclue toute espèce d'unité. Bien au contraire, ces esprits ont, parmi leurs facultés essentielles, celle de s’influencer réciproquement ; et la matière n’est précisément, en son fond, que l’expression de l’influence exercée par Dieu sur les autres esprits (4). D'autre part, ces esprits
(1) Riddles of the Sphinx, ch. VI.
(2): Ch. VIT.