‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 28 sur 70 · CHIEN CRIE ES T · texte numérisé non relu

CHIEN CRIE ES T

ALÉIONE-

Ces conceptions se rattachent-elles à quelque autre influence ? J. S. Mill, dans ses Essais sur la Religion, avait déjà exprimé cette pensée que l’on ne pouvait concilier avec la réalité du mal l’affirmation d’un Dieu qu’à la condition d'attribuer à cet être bon une puissance limitée, et M. Schiller ne manque pas de citer ce précurseur (1). Seulement chez Mill cette vue reste à l’état d'indication isolée et comme un peu craintive : 1l semble qu’il s'agisse pour lui d'accorder le moins possible à la spéculation, et surtout à la spéculation con-. fiante. M. Schiller n'hésite pas, au contraire, à placer cette idée d’un Dieu fini à la clef de voûte de tout un système. Par là il se rapprocherait plutôt de Renouvier. Mais il ignorait les écrits du penseur français au moment où ses propres idées prenaient forme (2). Il s’agit donc ici d’une coïncidence remarquable, due sans doute à l’action de certaines tendances communes : goût des conceptions nettes, sentiment de ce que toute individualité offre d’irréductiblement positif, désir de dégager de toute théorie à tendance panthéiste le meilleur des croyances religieuses (3). Aucune ressemblance, d’ailleurs, entre nos deux philosophes quant à l’allure extérieure de leur pensée : tandis que Renouvier cherche laborieusement la rigueur du raisonnement abstrait, M. Schiller s’abandonne volontiers à l’élan d’une imagination que l’on pourrait bien appeler, elle aussi, « métaphysique concrète » : il se

(1) 1b., p. 317. Il est curieux de noter que cette idée se rencontre déjà chez Voltaire. V., p. ex., son Dictionnaire philosophique, art. Puissance. |

(2) Nous nous uppuyons ici sur son propre témoignage. (3) Ce dernier motif paraît d’ailleurs plus fort chez M. Schiller, qui a fait effort pour interpréter philosonhiquement l’idée d’une

action divine, si capitale pour toute religion. Cf. sa Préface, p. RENE :

plaît à se représenter comme la réalité suprême une expérience humaine à certains égards idéalisée. Ainsi en arrive-t-il assez arbitrairement à maintenir la pluralité dans le plan métaphysique tout en excluant la durée.

Si nous passons enfin à la théorie de la connaissance, d’ailleurs assez rudimentaire, qui prélude à cette métavhysique, nous constaterons que l’infiuence de l’antiquité ne s’y fait guère sentir. Rien de moins hellénique que de suspendre notre conception de l’univers à un acte de foi personnel ; rien de plus manifestement dérivé d’origines chrétiennes. James avait insisté récemment sur le rôle de la croyance, mais M. Schiller ne connaissait, à cette époque, aucun de ses écrits (1). Ici encore, on ne peut parler que d’une rencontre. D’ailleurs, chez l’auteur des Enigmes, on trouve une autre thèse assez particulière : c’est l’apologie résolue, presque brutale, et si brève en même temps, de l’anthropomorphisme. Là se trouvait le germe de son humanisme futur. Mais ce germe avait besoin de müûürir ; car la conception de la connaissance manque ici vraiment de précision. En exposant les arguments du scepticisme, et non sans invoquer l’autorité de M. Bradley, M. Schiller insistait longuement sur la discordance des deux aspects caractéristiques de toute connaissance, l'expérience et la pensée (2). Or, il avouait qu’en vertu de cet argument le scepticisme ne comportait point de réfutation directe (3). Dans la suite, il tire sans doute de la réalité du moi une ra‘son d'espérer que cette discordance n’est point définitive, et d'accorder confiance surtout à nos, idées. On pourra penser que cette réponse demandait

(x) Nous avons reçu de lui cette déclaration bien nette : « Quant à James, je n'avais rien lu de lui avant 18or. »

(CRC AIS 4e (3) Ch: V, & 3 (passage supprimé dans la 3° éd.).

FALL aO

être éclaircie de façon plus complète, et qu’il restait définir les relations de l’expérience sensible et du concept. Notons l'incertitude qui flotte sur le livre À ce dernier égard : d’un côté, les méthodes abstraites sont critiquées avec vigueur, et l’auteur prétend s’appuyer avant tout sur les réalités concrètes de la science ; d’autre part, il n'hésite pas à quitter rapidement le plan des phénomènes pour s'élever à une sphère de réalités transcendantes, et souvent en s’appuyant précisément sur les contradictions de. notre connaissance sensible (1). 11 subsiste là une sorte de platonisme assez étrange sur laquelle on souhaiterait des explications plus décisives, et dont on n’aperçoit pas tout de suite le rapport avec l’anthropomorphisme si tranquillement posé en principe.

C’est à partir de 1902 seulement que M. Schiller consacrera son activité littéraire à formuler et à défendre sa conception pragmatiste de la connaissance. Nous ne croyons pas utile de nous arrêter spécialement sur les articles qui remplissent cet intervalle. En effet, ou bien ils développent à leur façon des théories déjà énoncées dans les Enigmes : réalité du temps (2), de l’individu (3), de la finalité (4), nécessité de choisir entre le scepticisme et l’optimisme (5), raisons de croire à l’immortalité de l’âme (6), valeur de la notion aristotélicienne d’une activité immuable (7). Ou bien, ils ébau-

H)IMGir-piex,mprraso (an éd 6p: 262).

2) Humanism, essay 6.

Ib., essay 4.

1b., essay 8.

CNT

chent sur certains points cette théorie de la connaissance que nous allons avoir à considérer, et mieux vaut rattacher à cet exposé général les indications diverses que nous pourrons glaner dans ces articles. Demandons-nous seulement quelles influences ont pu s’exercer à cette époque sur l’esprit de M. Schiller.

D'abord le développement de plus en plus marqué de l’école absolutiste a dû le pousser à chercher en faveur des théories toutes contraires qu’il avait avancées les arguments les plus efficaces. Des philosophes qui, comme Ritchie, ramènent toute réalité à la pensée, ou, comme M. Mac Taggart, nient l’existence du temps en vertu d’exigences logiques, doivent se fonder sur une conception inexacte de la connaissance. De même, et à plus forte raison, cette métaphysique récente de M. Bradley, qui opposait aux apparences où se meut la pensée humaine l'affirmation d’une réalité presque inaccessible à notre esprit, et d’ailleurs étrangère à toute qualification morale. Par ses conclusions comme par sa méthode, un tel système devait répugner au génie imaginatif et optimiste de M. Schiller.

Des influences négatives de cet ordre ne sont point négligeables lorsqu'on a affaire à une personnalité indépendante et volontiers railleuse, prompte à saisir Îles défauts de ses confrères et vivement attirée par le jeu de la lutte. Quelle tentation, pour un polémiste de race enseignant à Oxford (1), de croiser le fer avec le vigoureux penseur qui exerçait alors sur cette Université un prestige souverain !

(1) M. Schiller est devenu « tutor » à Corpus Christi College en -0G7 et n’a cessé depuis cette date d'enseigner là. Sur la forme de cet enseignement l’on tréivera des détails piquants dans Six Major Prophets, p. 195-197. M. Slosson nous dépeint le professeur d'OUxfori dirtant lentement son cours de logique, ponctuation comprise, à une quinzaine d'étudiants qui prennent des notes en vue de leur examen. ;

Mais le pragmatisme de M. Schiller a été favorisé également par certaines influences positives. De bonne heure il paraît s'être intéressé à ce mouvement scientifique que ses maîtres lui laissaient ignorer (1). Il a pu constater combien les épistémologies régnantes étaient loin de s’accorder avec lui. De fait, il a trouvé dans la conception des métagéométries, telle que l’ont exposée Delbœuf, Calinon et surtout Poincaré, un argument décisif contre la théorie kantienne de l’espace et par suite, sans doute, contre la conception même de la priori (2). Cependant la réflexion sur la science contemporaine ne semble pas avoir occupé dans la pensée de M. Schiller une place aussi étendue qu’on aurait pu l’attendre et que James l’a affirmé (3). N’est-il pas curieux de constater que l’on chercherait en vain le nom d’un savant dans l’essai consacré aux axiomes ? L'influence vraiment décisive, d’après les déclarations formelles de M. Schiller, ce fut celle de James. L'auteur des Enigmes lut les Principes de Psychologie et la Volonté de Croire avec un véritable enthousiasme. Il fit la connaissance du maître américain (4), et se lia aussitôt avec lui d’une amitié qui ne devait jamais faiblir. C'est, pour une large part, le désir de mettre en relief la cohérence des vues philosophiques énoncées par James qui stimula M. Schiller à former et à formuler la théorie qu’il présenta sous le nom de pragmatisme (5). |

(1 Noter, par exemple, son intérêt d’une part, pour le darwinisme, de l’autre pour les recherches psychiques.

(2) V. Humanism, essay 4, en particuliér p. 92-04. (3) Pragmatism, p. 57. Meaning of Truth, p. 57-5d.

(4) Cela, au cours des années qu'il passa comme « instructor » à Cornell University (1803-1897). {

(LC Mind; +1 XIV pr23s

Enfin, M. Schiller aperçut la concordance remarquable de ces conceptions d’origine psychologique avec celles des logiciens contemporains les plus émancipés des préjugés traditionnels, en particulier de M. Alfred Sidgwick, pour lequel il a souvent attesté sa haute estime (1). Exclusivement conduit, semble-t-il, par le souci de substituer à la logique formelle une technique susceptible de nous guider dans nos raisonnements réels, cet écrivain peu connu avait dégagé les faits suivants, dans une suite de patientes et limpides analyses (2). On ne peut se fier à la simple inspection du langage pour saisir les opérations de la pensée. Les distinctions que les mots établissent entre les choses n’ont point de valeur absolue, car partout la nature présente une parfaite continuité de transitions. En réalité, la valeur de toute distinction est essentiellement relative au dessein (purpose) particulier de celui qui en use. C’est donc aussi ce dessein qu’il faut considérer si l’on veut comprendre le sens réel (meaning) d’une affirmation quelconque. On exprimera la même vérité en disant que ce sens dépend du contexte spécial où la proposition se trouve employée, ou encore de l’application que l’on-se proposait d’en faire. De là résulte enfin que la distinction de la vérité et de l’erreur, loin d’être absolue et immuable, se définit toujours elle-même par rapport à quelque dessein particulier, et, par suite, peut se modifier si l’on passe de tel dessein à tel autre. Aïnsi ce même caractère de finalité que la psychologie jamesienne avait mis en relief, se manifestait à l’origine des notions les plus fondamentales de la logique. Une telle

(HA AUER D. ex., Humanism, p. x.

(2) En particulier : The fallacies, a view of logic from the practical side, 1883. Distinction and the criticism of beliefs, TLongmans, 1892. The use of words in reasoning, Black, 1907.

constatation n’a pu manquer de frapper l'esprit de M. Schiller.

Mais quoi qu’il en soit des origines de son pragmatisme, définissons maintenant à sa suite le sens et la portée de cette théorie, telle qu’elle s’exprime dans les articles publiés en 1902-1903 (1), en essayant de distinguer ce que le néophyte retient des pensées de son maître, et ce qu’il y ajoute de son propre fond.

il :

D'abord le terme même de pragmatisme se trouve, sans que nous en soyons avertis, et peut-être sans que M. Schiller s’en aperçoive, détourné de son sens originel. Il ne désigne pas, comme chez James, une simple méthode, mais toute une théorie de la connaissance et même peut-être de la réalité (2). Cette théorie se fonde d’ailleurs, de façon expresse et manifeste, sur les analyses psychologiques que James avait tracéées de nos fonctions intellectuelles. De ces analyses elle dégage avec force cette vérité centrale que la connaissance dérive de l’action (3), — que l’intelligence est un produit de la volonté (4), que l’activité spéculative est sous la dépendance de l'activité pratique (5), — ou encore que toute pensée a un caractère radicalement finaliste ou téléologique (« purposive »), formule que M. Schiller nous pre comme l'expression la plus caractéristique de

(1) L'un, Axioms as Postulates, publié dans Personal Idealism, philosophical essays by eight numbers of the university of Oxford, Macmillan, 1902; les autres réunis, avec de plus anciens, dans Hu- : manism, philosophical essays, Macmillan, 1003. |

(2) Cf. en partic., Pers. Id., p. 63.

(3) Humanism, p. 4.

(4) PERS NpSs"

(s) Humanism, p. 30.

la théorie pragmatiste (1). On reconnaît là les thèses familières à James, conformes d’ailleurs aux indications rapides des Enigmes, présentées par M. Schiller sous une forme plus nette et surtout plus provocante qu’elles n’en avaient reçue dans les Principes de Psychologie où dans la Volonté de Croire. Mais, pour comprendre le sens véritable de ces affirmations, examinons de quelle façon les développe le sonore héraut du philosophe américain.

Aux analyses si pénétrantes de James sur le mécanisme de nos fonctions intellectuelles, M. Schiller ajoute, à vrai dire, fort peu d'arguments positifs. Ainsi ses brèves remarques au sujet de la perception sensible paraissent-elles résumer plutôt qu’enrichir les travaux de James sur la même question (2) ; l’argument prend seulement, chez M. Schiller, une nuance un peu sociologique : percevoir les mêmes choses, observe-t-1l, signifie réagir de façon correspondante (3). Ainsi encore dès 1892, quand il oppose à l’idéalisme absolu une conception déjà pragmatiste de la réalité, adopte-t-il ‘tout uniment les conclusions du chapitre, particulièrement convaincant d’ailleurs, que les Principes de Psychologie consacrent à ce problème (4). Il n’y a qu’un aspect de la vie intellectuelle sur quoi M. Schiller ait insisté d’une façon un peu spéciale : c’est le problème des vérités rationnelles ou, comme il dit, des « axiomes », puisque le plus considérable de ses essais leur est consacré. Encore est-ce bien là une analyse particulière? La marque de ce brillant développement, auquel ne manque aucune des variétés de la fantaisie, fait con-

(1) Humanism, p. 8. Cf. p. 1X.

(STD ENPRAT:

(4) 70 prr7.

traste avec la méthode suivie dans le chapitre correspondant des Principes. Nous n’y trouvons pas, comme en ce chapitre, une suite de problèmes précis traités chacun d’une façon spécifique, malgré l’unité de la conception générale. La partie occupée par l'étude distincte des différents axiomes manque, on doit l’avouer, de la précision qu’il faudrait pour en’ faire une argumentation nouvelle et décisive : on sent là plutôt une illustration un peu hâtive de la thèse centrale. Cette thèse, par contre, s'offre à nous avec une netteté éclatante, une réelle vigueur logique, et une sorte de relief métaphysique qui manquait un peu chez James.

M. Schiller s'oppose aux deux conceptions traditionnelles des vérités premières, à l’empirisme comme à l’apriorisme. Il dénonce le caractère arbitraire et incohérent de l’une et de l’autre thèse (1), et dégage la comrune source de ces deux erreurs : l’idée que la conpassante peut s’isoler de notre activité totale, l’intellectualisme (2). Renoncez à cette abstraction illégitime, considérez l'intelligence comme un instrument d’adaptation au service des fins vitales, et vous obtiendrez une conception plus juste des axiomes. Ce ne sont ni des copies de l’expérience ni des lois éternelles de la constitution de l’esprit ; ce sont des postulats qui ont eu du succès (3). Des postulats, c’est-à-dire des affirmations que nous portons spontanément pour rendre l’expérience conforme à nos désirs : comme toute connaïissance, ils expriment d’abord, à leur façon, l’incessant effort que fait notre organisme pour transformer son univers (4). Seulement, ces affirmations instinctives

out à subir l'épreuve de l’expérience, et c’est ici que les différences s’établissent : le: monde apporte des réponses inégales à nos différents désirs, les divers postulats posés par nous entraînent des conséquences dissemblables, de sorte qu’une sélection s’opère et que toute une hiérarchie s'établit. Il y en a que nous devons rejeter au rang des fantaisies individuelles. D’autres présentent une utilité restreinte à certains domaines : tels les postulats méthodologiques dont usent les sciences. D’autres, enfin, ont manifesté depuis très longtemps une utilité très puissante : ceux-là sont les axiomes, propositions rendues pratiquement immuables en raison de leurs services immenses, mais ne différant en rien des autres quant à leurs origines (1). Telle est la solution nouvelle qu'apporte le pragmatisme au problème vénérable des vérités premières. On voit que M. Schiller en a puisé tous les éléments chez James. Dans le chapitre signalé plus haut, il trouvait déjà une interprétation des principes hostiles à la fois au passivisme des empiristes et au transcendentalisme des rationalistes ; l’influence de la sélection naturelle s’y trouvait clairement indiquée, et nous connaissons l’idée chère à ce disciple original de Darwin, que le milieu, incapable de produire par une simple empreinte les conceptions supérieures de l’esprit, exerce une influence décisive quand 11 s’agit de conserver ces notions et, par là, d’en garantir la valeur. Seulement l’origine même des principes demeurait encore dans l’ombre : en psychologue prudent, James se contentait d’y voir un cas de « variation accidentelle » où « spontanée », c’est-à-dire qu’il les rapportait à des causes internes, impossibles à déterminer, agissant comme par caprice. M. Schiller va plus loin : il pritend remonter à l’origine même des

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