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drons pour le moment de cette polémique que les analyses d’une portée assez générale pour servir au pragmatisme de base négative. James, toujours plus épris de réalités à décrire que de systèmes à détruire, ne nous fournira guère ici de matériaux (1). Nous en trouverons un large compte chez M. Dewey, chez M. Moore et surtout chez M. Schiller.
Spécifions bien d’abord la nature de l’adversaire que visent nos polémistes. Intellectualisme n’est pas son seul nom ; on l’appelle aussi, et non moins fréquemment, absolutisme. Sans doute nos trois penseurs continuent à combattre la thèse suivant ‘laquelle l'intelligence se peut isoler ou rendre indépendante à l'égard de notre - activité totale (2). Mais ils rattachent cette simple thèse de psychologie à une conception plus vaste, et plus lourde encore de conséquences, objet favori de leurs traits. C’est la conception d’une Réalité toute faite, Chose ou Pensée, que notre connaissance aurait pour simple office de reproduire, ou encore d’une Vérité absolue, indépendante des fins humaines et préexistante aux efforts humains (3). Conception qui avait trouvé son expression la plus récente dans le néo-kantisme anglais et américain mais qui déborde infiniment ce dernier.
(x) Ion trouve bien une critique de l’intellectualisme chez James, et nous en parlerons ailleurs. Mais elle se présente comme une conséquence et non comme une base de son pragmatisme.
(2) V., p. ex., pour Schillet, Studies in Humanism, p. 06, 08, 112; pour Dewey, The influence, essay 5; pour James, Some pro+ blems of philosophy, Appendix.
(2) Ici, les références pourraient être multipliées presque sans fin. Signalons surtout, pour l’idée de Vérité absolue : Schiller, Sé. in H!, p. 180, 206, 213, James, Pragmatism, p. 200, 219, 226; The Meaning of Truth, p: 238; pour l’idée de Réalité toute faite à reproduire : Dewey, op. cit., essays 4 et 7; A. W. Moore, Pragmatism and its critics, ch. Il; James, Pragm., p. 56, 257-0; M. of Tr., p. 57, 78 Sq., 125-6, 166; Some problems of philosophy, p. 221 sq.
Bien que leur pensée ait d’abord été stimulée par les, insuffisances de ces philosophies contemporaines, M. Schillet et surtout M. Dewey avaient déjà élargi le débat. Plus nettement encore ils montrent à présent l'antiquité et la diffusion de la théorie qu'ils travaillent à renverser.
Le génial inventeur de cette chimère, d’un commun accord ils le dénoncent : c’est Platon. Frappé, selon M. Schiller, par la valeur cognitive du concept, Platon imagina que ce dernier pouvait: s’isoler de la perception, et nous ouvrait l’accès d’une réalité suprasensible, éternelle, absolue, objet d’une connaissance impersonnelle (1). Qu'ils en aient ou non conscience, les modernes intellectualistes ne sont rien que ses pâles successeurs. Vainement prétendent-ils s'être affranchis de sa métaphysique. Ils demeurent attachés à sa conception de la connaissance qui en est le noyau. Qu'ils se: disent réalistes ou idéalistes, une pareille différence est bien secondaire. Exprimée 1à en termes d’objet, ici en termes de pensée, les uns et les autres gardent la conception d’une réalité indépendante que l’intelligence humaine aurait pour unique idéal de reproduire (2).
C’est bien un pareil rêve que M. Dewey prétend retrouver au fond des systèmes les plus divers, Hegel étant seul excepté (3). L'opposition platonicienne du devenir et de l’être, fâcheux moyen d’interpréter la distinction de l’erreur et de la vérité, est simplement devenue chez les modernes l’opposition du sujet et de l’ob-
(x) V. St. in H., essay 2.
(2) Ven partit, 1b:, p'"187r, 435. L (3) The Infl. of Darwin, P: 172-174, sans oublier la note de cette
dernière page, où Dewey proclame sa dette personnelle à l'égard de Hegel, cf. 1b., p. 66. :
jet (1). Mais les écoles les plus disparates n’ont pas cessé d’exalter comme l'idéal de la connaissance, la complète soumission de l'esprit individuel à quelque réalité imumuable. C’est à cet idéal même que le pragmatisme s’en prend. Son adversaire immédiat, c’est une épistémologie statique derrière laquelle il aperçoit une métaphysique de l’intemporel (2).
De cet adversaire, c’est i Ecole de Chicago qui avait exécuté déjà la critique à la fois la plus minutieuse et la plus systématique, dénonçant principalement l’impuissance de l’épistémologie classique à expliquer le travail concret de la pensée humaine (3). Cette critique, dans la période qui nous occupe, a été reprise surtout par M. Schiller. James et M: Dewey, quand ils ne s’attackent point à discuter la théorie particulière de tel ou tel penseur, se contentent, en général, d’opposer d’une façon un peu vague à la vieille conception de la connaissance le mouvement de la science moderne (4), et plus particulièrement les changements accomplis dans les idées scientifiques durant les cinquante dernières années (5). M. Schiller, à travers de nombreux articles, ainsi que dans le gros volume consacré à la Logique Formelle, soumet la thèse intellectualiste à une discussion plus méthodique en même temps que plus acharnée. Le vice profond de cette thèse, d’après lui, c’est le défaut même du platonisme. De la réalité idéale qu’il assignait pour objet à la pensée, Platon n’a jamais pu tirer une
(x) V. ib., p. 100-1017.
(2) Cf. Pragmatism, p. 257-250.
(3) Voir supra, p. 153-154. Schiller a lui-même proclamé limportance du travail accompli par Dewey sur ce point : v. St. in H., P- 121-122, 454-455.
(4) The infl. of Darwin, p. 184-190.
(s) M. of Tr., p. 57-59. Pragm., p. 53-58.
explication ‘u monde donné, ainsi qu’il s’en est luimême clairement aperçu (1). Entre la vérité absolue des philosophes modernes et les caractères réels de la connaissance humaine s'ouvre un abîme non moins infranchissable. Par exemple, tandis que celle-là est représentée comme immuable et indépendante des efforts humains, celle-ci nous offre le spectacle d’un changement incessant tout pénétré d’opérations actives (2). Dès lors, deux sortes de conséquences diversement funestes attendent celui qui s’attache à cette notion de la Vérité absolue. Ou bien il ne perçoit pas le contraste qui existe entre cette notion et la nature des vérités humaines; alors 1l attribue faussement à certaines de ces dernières un caractère définitif et repousse obstinément toute vérité nouvelle; ainsi se trouve justifié le dogmatisme le plus intolérant. Ou bien l’on perçoit le contraste en question, et alors c’est vers le scepticisme radical que l’on se trouve logiquement entraîné (3). M. Schiller se plaît à relever cette dernière tendance chez les plus pénétrants des Absolutistes contemporains. Un Bradley, un Joachim sont assez clairvoyants pour discerner les démarches réelles de la pensée humaine; mais ils n’en maintiennent pas moins leur théorie métaphysique de la connaissance, et cet inaccessible idéal a pour effet de jeter un discrédit sur tout savoir réel (4). D'ailleurs, on peut montrer que du point de vue intellectualiste les notions les plus fondamentales de la logique
(1) St in H., essäy IL.
(2).10., essay VIII: Cf..p. 1245125.
(4) 1b., essays IV et VI, et les articles consacrés dans la Mind
à la discussion de ceux de Bradlév, en particulier, Is Mr. Bradley becoming a Pragmatist ? (1908).