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CHAPITRE XI

Le développement du pragmatisme humaniste

Une application originale aux problèmes logiques d’une méthode qui a fait ses preuves en d’autres domaines, tel est bien le point de départ du pragmatisme, de l’aveu de tous nos auteurs. Nous avons vu chacun d’eux opposer depuis plus ou moins longtemps à la méthode dialectique des néo-kantiens cette méthode d'observation directe qui a fait la solide gloire de l’empirisme anglais et que James a fini par formuler si nettement sous le nom de méthode pragmatique. Or, la théorie pragmatiste de la vérité exprime avant tout une application de cette méthode aux problèmes fondamentaux de la connaissance. James le déclare expressément (1) et c’est en effet suivant l'esprit de cette méthode qu'il avait tenté dès ses débuts une définition de la fonction cognitive (2). De même M. Dewey, d’ailleurs fidèle à lui-même, insiste sur la nécessité de recourir à l’expérience immédiate pour définir le sens de

(1) Pragmatism, p. 197, 200-201.

(2) Cf. The Meaning of Truth, p..1, 43.

toutes les notions discutées en philsophie (x), et oppose aux vaines discussions « épistémologiques » sur la possibilité de la connaissance un effort pour décrire et situer cette sorte particulière d'expérience que la connaissance constitue, la décrire comme on décrirait « un orage, la constitution d’un Etat, ou un léopard (2) ». M. Schiller enfin insiste longuement sur le caractère factice de toute séparation absolue entre Logique et Psychologie (3), et revient plus d’une fois sur cette idée que l’originalité première du pragmatisme consiste dans sa méthode concrète qui l’amène à étudier, contrairement aux préjugés de la logique intellectualiste, les opérations réelles de la pensée humaine (4).

Quels résultats fournit donc cette consultation résolue de l'expérience? Le processus général de la connaissance humaine a été dépeint d’une façon particulièrement vive et brillante par M. Schiller. Nous aurons tout avantage à le suivre d’abord sur ce point.

L'œuvré caractéristique du pragmatisme selon M. Schiller consiste dans sa tentative pour décrire les procédés par lesquels nous arrivons, en fait, à distinguer le vrai du faux (5). Problème singulièrement négligé par la logique traditionnelle, qui a manqué d’apercevoir le double sens du mot vérité. L/'épithète de vrai, en effet, est un prédicat que nous attribuons d’abord spontanément à toutes nos affirmations : c’est le caractère des

faits qui prétendent à une certaine valeur logique, caractère impossible d’ailleurs à analyser. Mais toutes les prétentions de ce genre ne sont pas également justifiées ; nous sommes conduits, en fait, à abandonner beaucoup d’entre elles. Parmi les candidats au titre de vrai, quelques-uns seulement sont élus; un petit nombre seulement de nos affirmations premières rentrent dans le système des vérités dûment établies. Ainsi, vérité désigne tantôt la totalité des faits qui sont envisagés sub specie veri et falsi, tantôt le petit nombre de ceux qui sont retenus pour valables. Pour employer le langage de M. Schiller, la vérité désigne tantôt un simple « claim », tantôt une « validity ». Dès lors se pose pour le logicien une question fondamentale : comment se fait e discernement des clains valides (x) ?

Pour répondre à cette question, nous n’avons qu’à observer des faits tout à notre portée. Il suffit d’analyser, dans les cas même les plus simples, la façon dont la connaissance humaine s’accroît d’une vérité nouvelle (2).

Que trouvons-nous au point de départ d’un pareil progrès? Un esprit individuel et actif, muni déjà d’une certaine connaissance, acceptant provisoirement certains faits comme donnés. Que l’on ne croie pas d’ailleurs devoir supposer pour cette dernière raison une réalité absolument indépendante : ces faits eux-mêmes résultent d’une série de sélections et de « valuations » que l’individu a opérées dans la réalité de son expérience immédiate sous la poussée de ses « intérêts » propres. Or donc, l’individu en question, animé de quelque désir ou dessein (purpose), tend à y conformer la situation pré-

(1) 16., p. 143-145. Cf. p. 3.

(2) 1b., essay VIJ, surtout $ 3-ïo (inclus),

— 192 et

sente. Il porte alors, à propos de cette situation, un certain jugement dont la-vérité le satisferait. « Ceci est une chaise » disons-nous par exemple; j’opère ainsi dans le donné une sélection objectivement arbitraire, mais dirigée en somme par un certain désir, soit celui de m’asseoir. C’est ici le simple « claim to truth ». Comment vérifier cette prétention? En l’expérimentant. Si ceci est vraiment une chaise, je puis m’asseoir dessus. Mais si je reste inerte, j’ignorerai toujours la valeur de mon affirmation. Il me faut donc agir en prenant le jugement à examiner pour hypothèse directrice. C’est d’après les résultats de cette expérimentation que je jugerai la valeur de mon affirmation initiale. Cette évaluation même laisse d’ailleurs une large place à mon initiative : le succès et surtout l’échec de mon entreprise peuvent souvent être interprétés de bien des façons différentes. Mais ce souple criterium est le seul dont je dispose. Si les résultats de mon expérimentation me satisfont en définitive je décernerai à mon jugement la qualité de vrai. La vérité de l'affirmation aura donc été établie par la valeur de ses conséquences.

Or, c’est là selon M. Schiller le procédé que l’on rencontre dans tous les cas de vérification. C’est la démarche commune que l’on pourrait dégager par exemple des méthodes mises en œuvre par les diverses sciences (1) Tout travail scientifique présuppose un certain système de vérités déjà établies par une suite de sélections plus ou moins artificielles. Tout travail de ce genre est donc relatif à une certaine question, dépendant elle-même du dessein propre à la science considérée. Une affirmation sera tenue pour vraie si elle satisfait le dessein qui a suscité la recherche, pour fausse si elle le contrarie. Ici

6} 1b., essay V, p. ïs1-2, 155, 157-8.

encore, la vérité de l’affirmation se juge à la valeur de ses conséquences. C’est bien là notre critérium constant.

Les conséquences vérificatrices sont, cela va de soi, : des conséquences humaines et pratiques (r). Ce qui ressort principalement de la description précédente, c’est bien que toute vérité nouvelle se présente comme un produit de notre activité : elle n’est pas simplement trouvée, mais réellement faite par nous (2). Toutes les vérités ont-elles été engendrées de cette façon? Nous avons, d’après M. Schiller, toute raison de le croire (3). Mainte vérité que nous admettons aujourd’hui sans discussion a été jadis le fruit d'opérations humaines, l’histoire nous le montre de la façon la plus positive. Pourquoi ne pas supposer qu'il en a été de même dans tous les cas? Il est naturel de prolonger par la pensée le processus de vérification dans le passé aussi bien que dans l’avenir. Au reste, il est impossible de remonter à des vérités si fondamentales qu’elles ne puissent être conçues comme ayant été faites : nul principe, a priori, qui ne se puisse ramener à un postulat, M. Schiller estime l’avoir démontré. De telles vérités ne pouvant être atteintes, une théorie de la connaissance humaine n’a pas à s’en soucier. Enfin, si les commencements de la connaissance demeurent embrumés d’un mystère, ce mystère est moins inquiétant pour le pragmatisme que pour toute autre théorie : car, seul, il cherche moins à expliquer un passé mort qu’à éclairer une activité en marche vers l'avenir. De toute façon, il peut donc se désintéresser d’une vérité qui n'aurait pas été faite,

D'une manière générale, la vérité apparaît comme

(2) V., inter alia, ib., p. 194, 312.

n'étant pas autre chose que la valeur d’un certain produit humain (1). Plus brièvement l’on dira qu’elle coïncide avec l'utilité (2) ou le succès (3) de l’idée. Mais il faut ajouter que tous ces termes comportent des degrés : de là une hiérarchie des vérités, que M. Schiller avait esquissée dès 1903, sur laquelle il insiste à présent un peu davantage. Tote idée a une vérité dans la mesure où elle satisfait quelque dessein. Seulement une satisfaction limitée à un dessein isolé ne constituerait encore qu’une vérité d’ordre assez subalterne et « subjective ». Mais, nous le savons déjà (4), la société exerce un contrôle sévère sur tous ses membres, et c’est elle qui fait un choix parmi la diversité des affirmations individuelles pour en dégager les vérités proprement objectives. Intervention d’ailleurs inévitable, car l'individu tient à faire reconnaître sa vérité par les autres hommes ; une vérité qui ne pourrait être ainsi propagée manquerait, à ses yeux mêmes, d’une efficacité désirable (5). Ce n’est pas dire assez. Nous tendons à organiser toutes nos fins en une hiérarchie unique, à subordonner chacun de nos desseins particuliers à un Bien suprême qui les engloberait tous. En principe, c’est par rapport à ce Bien que doit se mesurer la.vérité comme toute autre valeur. En fait, nous sommes souvent obligés de considérer des fins plus limitées, et il se produit à coup sûr des conflits entre les divers biens particuliers. Mais nulle

(1) Schiller se borne à dire en général que la vérité est une valeur logique (1b., p. 7, 157); mais cette formule ne nous paraît pas cacaractériser s1 thèse dans sa totalité, nous en proposons une qui nous semble mieux retenir l’idée du making of truth.

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(4) Vi. supra; p. 131.

(5) S. in H., p. 153 et 70. Cf. Riddles of the Sphinx, revised edition, p. 132-133 (passage nouveau).

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raison ne nous oblige à tenir ces oppositions pour définitives, ni à perdre de vue l’umité des valeurs humaines (1). Kt même de ce point de vue l’on peut donner un sens positif, humaniste, à la notion de Vérité Absolue : notion si stérile et même si malfaisante tant qu’on désigne sous ce nom une existence actuelle et inaccessible à l’homme, notion infiniment précièuse dès que Pon-entend par là l’idéal-irréalisé, mais réalisable, vers lequel convergent toutes nos inventions particulières savoir celui d’une vérité adéquate à la totalité des fins humaines, et par là même définitive et pour ainsi dire devenue éternelle (2).

Il y a donc, on le voit, place pour tous les degrés imaginables de vérité dans la conception pragmatiste. Mais du haut-en bas de l’échelle, cette notion n’est jamais caractérisée autrement qu'en termes de satisfactions humaines, acquises au prix d’efforts humains.

De cette notion nouvelle de la vérité, tirée d’une analyse très simple que complète une extrapolation audacieuse, l’on pense bien que M. Schiller ne néglige pas de signaler les conséquences. Conséquences relatives à la conduite de nos pensées tout d’abord. La théorie pragmatiste dévoile la vanité de toute prétention à décider a priori de la valeur d’une assertion quelle qu’elle soit. Elle fait ressortir le rôle indispensable des facteurs personnels à l’origine de toute recherche, mais aussi la nécessité de soumettre les postulats lancés d’abord par

(2) 10., ess. VIII, p. 213. Cf. p. 160, 195. (L'expression en itali- . ques n’est pas de Schiller).

LASE 196 =,

notre initiative à une vérification expérimentale (1). Elle entraîne une attitude plus sympathique que l’intellectualisme à l’égard des croyances religieuses (2), par cela même qu’elle abolit la vieille opposition de la foi et de la raison (3), mais elle n’hésite pas à condamner ces formes bâtardes de foi qui se dérobent à l’épreuve des conséquences (4).

Rien dans ces applications méthodologiques du pragmatisme qui ne soit déjà familier à un lecteur. du Wall to Believe. Mais d’autres conséquences plus hardies, d’otdre métaphysique, gardent aux yeux de M. Schiller le principal attrait. Essentiellement, il continue à voir dans l’analyse pragmatiste de la vérité un argument en faveur de l’optimisme : si la vérité est une valeur, comment croire qu’elle doive s’opposer aux autres valeurs sinon d’une façon superficielle et momentanée? (5) Comment ne pas espérer que l’ensemble de nos aspirations pourra finalement être satisfait ? Le jugement logique apparaît comme l’une des expressions de l’effort humain pour réaliser le Bien Suprême, et son succès doit nous donner confiance dans celui de ceteffort tout entier (6). Mais l’on se rappelle que M. Schiller avait déjà donné à ce genre de conclusions use forme plus spécifique : de l’analyse pragmatiste 1l concluait directement que nous « faisons

(1) V., dans l’ess. XVII, une intéressante application de ces deux conséquences au cas de Myers. y

(2) 10,, p. 156, 350, 367-8. Mais Schiller maintient que le pragmatisme est «a philosophic doctrine, formly resting on psychological and epistemological considerations which were, intrinsically, quite independant of its religious applications » (p. 352).

(3) V. ess. XVI et Riddles of the Sphinx, revised edition, p. 466-7; cf. déjà Humanism, t. NIV, 6-7.

(4) Essay cité $ 11.

(5) SE. in H., p. 153, 158-0.

la réalité ». Il n’a pas laissé de reprendre ce thème, et de lui donner une forme quelque peu plus précise.

Nous faisons la réalité, en un sens, par cela seul que nous faisons la vérité. Nous avons vu que la vérité s’accroît et se constitue par suite de nos désirs et de nos efforts. C’est dire que s’accroît et se constitue de même

façon la réalité connue de nous. Chaque fois qu’une affrmation,est vérifiée par nous, une réalité nouvelle existe pour nous. Elle doit cette existence à notre intérêt et à notre action. Rappelons-nous, en outre, que la connaissance complète implique expérimentation, transformation de notre expérience. Cela montre que nos croyances, et nos désirs qu’elles incarnent, modifient la réalité témoin, en particulier, les « réalités » matérielles et sociales de la vie civilisée. Ainsi cette idée même d’une « réalité indépendante » toute faite que l’on prétendait impliquée dans la notion de vérité, se trouve éliminée grâce à la simple description des processus humains que recouvre ce dernier terme.

« Résultat d’une importance philosophique immense » proclame M. Schiller (1). Pourtant, il en limite à présent la portée d’une façon remarquable. La seule chose que l’épistémologie pragmatiste établisse de façon décisive, c’est, de son propre aveu, la fabrication subjective de la réalité (2). En d’autres termes, ce qui dépend de notre. action, c’est notre connaissance de la réalité ; il ne s'ensuit point que nous transformions son existence actuelle. La transformons-nous vraiment? Faut-il admettre une fabrication objective de la réalité? Le pragmatisme n’est pas tenu de résoudre ce problème puisqu'il se donne pour une simple théorie de la connaissance. M. Schiller va jusqu'à admettre: que l’on

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