F2 OO
est, elle aussi, fabriquée. Or, que les progrès de notre connaissance modifient notre conception de la réalité, n'est-ce pas une proposition non moins isiemiine que certaine? Mais il arrive que M. Schillér ne borne pas à cette banalité les conséquences du pragmatisme, même considéré à part de l’hypothèse panpsychiste. Le doute que l’analyse de la connaissance laisse subsister semble porter parfois non sur l’objectivité, mais simplement sur l'étendue du making of reality (1) : le problème reste seulement de savoir comment a été constituée cette portion de la réalité que nous acceptons comme donnée du point de vue même ‘de notre connaissance; mais l’on admet alors que le travail de cette connaissance fait réellement la réalité. Comment M. Schiller ne tendrait-il pas à une pareille interprétation? Une franche opposition de l’objectif et du subjectif ne trouve guère place dans sa pensée. Sans doute il ne veut pas se dire plus idéaliste que réaliste, mais il exclut formellement la notion d’une réalité radicalement indépendante de l’expérience ou extramentale (2) : la corrélation de l’esprit et de l’objet demeure pour lui un fait ultime (3). En fin de compte, il se refuse à envisager l’existence d’une autre réalité que la réalité « pragmatique », c’est-à-dire celle qui émerge de nos processus cognitifs et se trouve constituée grâce à eux (4). Dès lors, on ne sauraït imaginer un #aking of reahty plus réel que notre propre making of truth. Le pragmatisme, en pareil cas, semble acquérir une portée métaphysique directe; mais c’est là précisément ce que M. Schiller a par ailleurs contesté. On pourrait ‘souhaiter d’un pragmatiste une attitude
(x) L/on en trouvera des exemples, 4b., p. 200 et 426.
(2). Ib., p: 474, 482.
(3) V. Mind, 1913, p. 283.
(4) Mind, 1014, p. 390-7.
mn A 0) no
plus nette et surtout plus ferme sur cette question du rapport entre le sujet et l’objet ou entre l’expérience et la réalité.
Remontons maintenant à un aspect plus fondamental encore de la théorie nouvelle. Examinons la thèse qui paraît résumer l’analyse pragmatiste de la vérification : « La vérité d’une assertion se mesure à la valeur de ses conséquences ». [1 s’agit, nous l’avons vu, de conséquences pratiques. En d’autres termes, M. Schiller maintient cette idée de la subordination de la pensée à l’action qu’il avait proclamée si haut en 1903 (1). Maïs en quel sens faut-il l'entendre? M. Schiller prend soin d’écarter certaines méprises. Il ne s’agit pas d’asservir la pensée à l’action comme une certaine réalité à une autre réalité étrangère. Ce que M. Schiller soutient, c'est qu’il n’existe pas de théorie indépendante de la pratique : celle-là dérive de celle-ci et ne cesse de s’y rapporter (2). Encore faut-il prendre le mot « pratique » dans un sens très large. M. Schiller repousse même les définitions, assez naturelles cependant, qu’en avaient donné M. Bradley et M. Taylor (3) : l’action, la pratique, étaient caractérisées par eux comme une certaine transformation, par l'individu, du cours des phénomènes. Cette définition est trop étroite, selon lui, car c’est une action aussi que de conserver une réalité désirable, ou de jouir d’une fin obtenue. Est pratique tout ce qui nous sert non pas simplement à modifier mais à d'riger (control) le cours de notre expérience (4).
| (1) Cf. S. in H., p. 128 : « theory'is an outgrowth of practice ».
(3) Bradley : Truth and practice, in Mind, 1904, p. 317; Taylor, Truth and consequences, in Mind, 1906, p. 82 n..
(4) St. in H:, p. 130-135.
Apparemment, M. Schiller veut laisser une place à sa conception aristotélicienne de l’activité parfaite. Mais cette distinction semble rester elle-même bien théorique; cat epyeie arvnsiss ne trouve sans doute guère d’application dans la vie humaine, et en tout cas, quand il s’agit du processus de la connaissance, l’action correspondante s'exprime bien par une transformation : nous l’avons vu en décrivant ce processus, et M. Schiller luimême ne se fait pas faute de l’avouer à l’occasion très explicitement (1). Au total, nous exprimerons sans doute sa pensée en disant que les conséquences pratiques de l’idée, c’est essentiellement la direction qu’elle imprime à nos actes, cette direction se traduisant en fait d’ordinaire par certains changements.
Reste à savoir en quoi consiste cette valeur ie conséquences qui constitue l’utilité vérificatrice. L'on a déjà vu qu'une pareille valeur se ramène à ceci, que les actions issues de l’idée ont satisfait quelqu'un de nos desseins, et que d’autre part ces derniers tendent à s’ordonner en une hiérarchie sur quoi pourrait se graduer une échelle des vérités. Mais cette brillante perspective laisse subsister une question dans l’esprit de qui veut
serrer de près le problème : la satisfaction d’un dessein
quelconque est-elle à quelque degré marque de vérité? ou bien n’existe-t-il pas une fin intellectuelle de nature spéciale? En d’autres termes, la valeur cognitive d’une conséquence ne se distingue-t-elle pas de telle ou telle autre valeur? Pressé plus d’une fois de répondre à ces questions, M. Schiller ne s’est pas prononcé trop clairement sur cette difficulté capitale. T'antôt nous le voyons
uier l'existence d’uu intérêt logique radicalement diffé-
P. éx., 1b., p. 247 : « we « understand » iñ order to transform ». Très souvent il insiste sur les altérations apportées par fa connaissance : cf. p. 6.
— 20% — t rent des autres, ou d’ « un intellect pur » (1), procla-. mer que l’expression même d’ « un intérêt théorique » est une contradiction in adjecto (2). Tantôt nous l’entendons parler de « fin cognitive », définir le vrai ce qui est utile à l'édification d’une science (3). À quoi donc s’en tenir sur le compte de sa propre pensée? En réalité, M. Schiller ne tend pas d'ordinaire à nier absolument l’existence d’un intérêt spéculatif. Mais il veut mettre en relief les points suivants : d’abord, l'intérêt en question est lui-même un intérêt, il relève donc de la psychologie générale et implique quelque activité humaine (4). Ensuite, il n’y a pas lieu d’opposer cet intérêt à tous les autres, ni même de l’en isoler, ni surtout d’exalter un pareil isolement. L” « amour de la connaissance pour elle-même » n’a rien de particulièrement recommandable n1 de vraiment rationnel. Au fond, c’est le goût d’un certain jeu de nos facultés; accorder trop d'importance à cet amusement, ce serait frivolité ou perversion (5). Dans son usage normal et sain, la vie intellectuelle ne se sépare point des fins générales de l’activité humaine. Par cela même que la vérité est une valeur elle est apparentée aux autre sespèces de biens, et doit en fin de compte s’harmoniser avec elles (6). Que l’on n’essaie donc point d'établir une barrière entre