‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 46 sur 70 · DS ÉD · texte numérisé non relu

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des récents articles de M. Le Roy (1), que le sens commun, la science et la philosophie constituent trois types de pensée irréductibles, et même logiquement incompatibles, dont aucun ne peut être dit plus vrar que les deux autres, chacun répondant à des besoins différents (2). Puis, partant de la formule qui définit l’idée par un accord avec la réalité, il s’efforce d’en analyser le sens concret, en insistant sur les diverses sortes d’accords et de réalités : nous demandons à nos idées tantôt de copier une réalité sensible, tantôt de s’harmoniser avec notre structure mentale, tantôt de s'adapter à l’ensemble de nos croyances, et souvent de remplir toutes ces fonctions à la fois. Qu’y a-t-il de commun à tous ces emplois variés, sinon que chacun répond à quelque besoin ? Quel caractère appartient en propre à toutes les idées vraies, sinon celui de répondre à nos désirs, de réussir, de rapporter ? (3). Enfin, de cette conception s1 large, une application bien significative est faite dans le domaine religieux. James nous déclare que les idées théologiques ont quelque degré de vérité dans la mesure même où elles ont une valeur pour la vie concrète, et, par exemple, dans la mesure où elles nous apportent un réconfort (4); que l’hypothèse de Dieu est vraie si elle produit des effets satisfaisants au sens le plus large de ce mot (5); que la conception de l’Absolu a un sens même si l’on n’en peut déduire aucun fait particulier, pourvu qu’elle ait une valeur « émotionnelle et spirituelle » (6). Dans ce dernier cas, la

r) Il le cite, p: VII, et E. in R. E., p. 256,

(2) Prag., lect. V, spécialement p. 188, 190. (3) 1b.,lect. VI, spécialement p. 218.

(4) T0 pure

conception utilitaire de la vérité ne s’élargit-elle pas au point de contredire nettement la maxime de Peirce ? Cependant, si l’on y regarde de près, l’on voit aussi reparaître dans Pragmatism la conception plus stricte de la vérité, et l’on peut même y discerner par moments un effort pour montrer qu’elle s’applique à toutes nos connaissances. La transition d’une « image mentale » à une perception sensible nous est expressément donnée pour le prototype de toute vérification (1). James n’a pas grand mal à ramener à ce schème les autres espèces de vérités. À parler strictement, la condition essentielle pour qu’une idée soit vraie est que celle-ci nous conduise à une autre expérience immédiate, James dit maintenant de préférence : à une certaine réalité, ou dans son voisinage. Or, nous avons vu que les concepts eux-mêmes n’appartiennent pas moins que les perceptions sensibles à une telle expérience et qu’ils peuvent constituer à leur manière un monde objectif (2). En particulier, les relations idéales sur lesquelles portent Îles « vérités éternelles » des mathématiques et de la logique sont saisies par une intuition directe comparable à la perception sensible (3). C’est dire qu’elles sont données, elles aussi, dans une expérience immédiate, ou, en un autre langage, qu’elles constituent une réalité non moins contraignante que la réalité matérielle (4j. D'autre part, l’existence de la connaissance virtuelle, où un certain sentiment d’harmonie tient lieu de la pleine vérification, suffit à rendre compte des vérités

GIE prcc0, 215.

(2) IV, supra, p. 232.

(3) 10., p. 200, 245 (cf. M. of T., p. 84, 237. Pluralistic Universe, p. 340).

(4) Prag., p. 211, 244 (cf. M, of T., p. 42, 05 n. Some Probl. of Phil., p. 101-106.

de fait qui ne portent pas sur des objets de notre expérience future, telles que les vérités historiques. C’est simplement dans le monde des vérités déjà reçues par nous que l’idée, en pareil cas, doit nous conduire pour être vraie (1). Mais ces autres vérités ont dû être établies par une vérification directe, de sorte qu’en fin de compte

tout l’édifice de nos connaissances repose sur celle-ci. Aïnsi, une analyse, peut-être un peu trop minutieuse, du texte nous permet de discerner dans Pragmatism deux conceptions de la vérité qui alternent de la façon la plus singulière. Comment s'expliquer un pareil mélange ? Il faut tenir compte sans doute du caractère un peu composite et lâche d’un ouvrage où James a voulu brosser un tableau d'ensemble du mouvement pragmatiste (2). Cependant la théorie de la vérité a tant d’importance äci, et les deux interprétations signalées paraissent au premier abord si différentes, que l’on doit se demander s’il n’y aurait pas quelque moyen de justifier logiquement le passage de l’une à l’autre. Il n’en saurait exister, ce me semble, si la réalité sur laquelle porte l’idée devait toujours tomber dans l’expérience future du sujet. Seuls de pareils cas étaient encore considérés dans l’article de 1895. Maïs, dès 1904, James a nettement admis que la réalité connue pouvait échapper à cette expérience, bien que non pas à toute expérience (3). Dès lors, la définition de la vérité devient un peu plus che : l’idée vraie ne conduit pas nécessairement à l’objet ;-il suffit qu’elle conduise vers lui, dans son entourage (4) ; de là on passe aisément à la formule : il suffit qu’elle détermine à son égard des réactions meilleu-

(x) Prag., p. 212-275.

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(4) Prag., p. 201-202, 207.

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ses (x). D'autre part, en 1904 aussi, James a insisté sur l'importance de la connaissance virtuelle ou indirecte. Or ce type de connaissance se prête aisément à des descriptions moins strictes : il s’agit pour une idée de s’accorder avec l’ensemble de nos croyances, on dira aussi bien : de se développer dans notre esprit de façon satisfaisante (2). Cependant cés deux considérations par elles seules ne nous permettraient pas encore de donner accès à des satisfactions qui ne se ramèneraient pas, de près ou de loin à celles de la prévision confirmée ou de la cohérence obtenue. L/élargissement final nous paraît plutôt justiñé à l’aide d’une autre considération : c'est que, dans certains cas, les deux conditions précédentes ne suffisent point à déterminer notre choix entre plusieurs conceptions. Dès lors, des « raisons subjectives » interviennent. Entre deux théories scientifiques qui s’accordent également bien avec toutes les vérités connues, nous opterons pour des raisons d'élégance ou d'économie (3). Cette nouvelle sorte de satisfaction doit compter elle-même selon James pour un élément de vérité. Au même titre pourront intervenir sans doute à l'égard des théories métaphysiques les satisfactions sentimentales.

Ces remarques permettraient d'expliquer comment James a pu passer insensiblement de la conception stricte à la Conception large de la vérité. Mais il ne faut pas oublier que lui-même n’a jamais distingué dans ses écrits ces deux conceptions. N’aurait-il pas cependant soupçonné qu'on pût établir une pareille distinction ? Dans l’article qui à suivi immédiatement Pragmatism, tout un passage semble destiné à établir qu’il n’y a pas

(MDP 2022082213 CRAMEEO RP Duo, (2) Cf. Pragm., p. 212-216, Gb per.

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