‹ Le Pragmatisme Américain et AnglaisChapitre 56 sur 70 · VIT · texte numérisé non relu

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Cette discussion relative aux critères de la vérité nous conduit au dilemne suivant. Ou bien le pragmatisme prétend apporter un critérium nouveau et unique, mais ce critérium demeure trop vague et ne permet pas de distinguer suffisamment la vérité des autres valeurs. Ou bien il adopte franchement les deux critères classiques de la vérification expérimentale et de la démonstration rationnelle, en les réinterprétant à la lumière d'une psychologie plus pénétrante. C’est ce dernier parti qui nous paraît le plus recommandable. Sans doute le pragmatisme ainsi compris semblera bien peu révolutionnaire. Mais c’est que:sa meilleure originalité ne s’est pas manifestée surtout à propos de ce problème du critérium, du moins quand on l’isole un peu artificiellement du problème général, de la connaissance. Ce qui demeure neuf et solide, c’est la description générale du progrès cognitif comme un mouvement toujours inauguré par une imtiative personnelle et toujours poursuivi grâce à l'effort de l’individu pour se soumettre À une certaine épreuve (1).

51 l’on est tenté de juger cette description insignifiante ou sans portée, l’on doit se rappeler tout d’abord qu’elle conduit à condamner l'emploi de la méthode a priori comme moyen d'atteindre la réalité. Par là le

(n) Voir, sur cette originalité du pragmatisme, une déclaration très nette de M. Talande dans la Revue Philosophique, xoxr, D-a20-27.

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pragmatisme s'oppose à une.ambition de la pensée philosophique dont subsistent des traces récentes, comme en témoigne, à côté de l’anglo-hégélianisme, la tentative d’un Hamelin (1). Mais cette ambition n’est encore qu’une des formes de l'illusion suivant laquelle la connaissance pourrait se constituer sans l’intervention personnelle du sujet, ou plutôt même grâce à l'effacement le plus complet de son activité. Or cette illusion, que le pragmatisme combat si directement, est une illusion invétérée et tenace. L'on se rappelle la confiance naïvement exprimée tant par Descartes que par Bacon dans l'emploi d’une méthode qui pourrait faire parvenir infailliblement et presque automatiquement à la vérité les intelligences les plus inégalement douées (2). Une pareille conception de la connaissance positive subsiste chez nombre de penseurs modernes. L/on en rencontre une expression particulièrement saisissante dans l’Examen de conscience philosophique de Renan (3). Cette même croyance, que « nous devons rester passifs » (4) dans la vie intellectuelle, se retrouve exprimée plus récemment avec moins de grâce mais non moins d'énergie par un Le Dantec (5). Dira-t-on que nous n'avons pas affaire ici à de vrais logiciens, et qu’un Claude Bernard a depuis longtemps montré et la nécessité et l’or1gine individuelle de l'hypothèse dans les sciences expé-

(1) Essai sur Les Eléments Principaux de la Représentation.

(2) V. de Discours de la Méthode, premier paragraphe, et, pour Bacon, Novum Organum, 1. I, aphor. 61.

(3) Feuilles détachées, p. 401-402. Le passage se termine ainsi : «Ia production de la vérité est un phénomène objectif, étranger ‘au moi, qui se passe en nous sans nous, une sorte de précipité «himique que nous devons nous contenter de regarder avec curiosité. »

(5) Article Pragmatism et Scientism, Grande Revue, 25 décembre 1911 : « Pour un homme de science, quelle attitude est possible devant la vérité, sinon l'attitude purement passive ? » (p. 747).

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rimentales ? Mais sa conception demeure limitée à un certain domaine, et de plus il est intéressant de noter qu’en 1865 il doive encore tant insister pour l’établir(1). Quinze ans plus tard, Ernest Naville soutient cette thèse plus générale qu’à l’origine de toute décou- . verte, et par conséquent de toute vérité scientifique, on trouve une hypothèse due à la spontanéité d’une pensée individuelle ; et il est remarquable que cet auteur modeste et probe mette en relief l'originalité d’une pareille théorie (2}. I1 cite bien quelques précurseurs, et parmi eux Renouvier ; mais nous avons justement montré dans ce philosophe l’ancêtre le plus incontestable du: pragmatisme. Nous avons vu ses indications importantes, mais incomplètes sur la nature de la certitude fructifier merveilleusement dans l'esprit vivant de James. La psychologie téléologique de l’intelligence a devancé les travaux de logique des sciences qui ont mis hors de doute la part jouée par l'hypothèse et par la convention dans les disciplines les plus rigoureuses. Si le pragmatisme inspiré surtout de cette psychologie est confirmé par ces travaux, il n’en acquiert que plus de valeur et n’en reste pas moins original à titre de description d'ensemble du travail intellectuel.

À peine est-il besoin d’ajouter ici que, pour reconnaître l’action des facteurs personnels à l’origine de toute recherche, le pragmatisme n’est nullement tenu . d'accorder à ces influences le droit de nous dicter nos conclusions : dénoncer les postulats affectifs de la connaissance lorsqu'on reconnaît en même temps la néces-

(x) Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 17° partie, Chut

(2) La Logique de l’Hypothèse, 17° éd., 1880. Citons au moins cette formule intéressante : « Toute vérité est, sous sa forme première, une hypothèse qui n’a de valeur que lorqsu’elle est véri- NÉE Au (pra)

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sité d’un certain contrôle, c’est une œuvre qui semble favoriser plutôt que contrarier nos exigences de probité intellectuelle. Ce qu’il convient peut-être de signaler plus fortement, c’est que l’analyse pragmatiste tend bien à montrer la connexion de l’intelligence avec l’ensemble de notre activité vitale, mais nullement à déprécier le rôle de cette fonction. Une telle analyse nous conduit même logiquement à exclure l’idée d’une forme de la connaissance qui s’opposerait à la forme intellectuelle par son caractère désintéressé ; à cet égard, il semble exister un véritable contraste entre le bergsonisme et le pur pragmatisme (1), et nous avons vu que James ne se rapprochait de la première position que dans la mesure où il abandonnaït certaines thèses caractéristiques de la seconde. Sans doute le pragmatisme fait place à la distinction de l’expérience immédiate et du concept, mais il est conforme à l’esprit de la doctrine d’insister sur l’union de ces deux procédés beaucoup plus que sur leur opposition. Loin de voir dans le travail conceptuel un pur artifice ou une déviation, elle y saisit une manifestation essentielle et féconde de la vie. C’est dans le travail même de la réflexion qu’elle découvre les caractères que M. Bergson semble réserver à une forme supérieure de réalité. L//école de Dewey ne s’est donc pas méprise quand elle a placé son dernier manifeste sous l'étendard de l’Intelligence Créatrice.

(1) Ce contraste à d’ailleurs été signalé par J. Dewey, dans son article Perception and organic action (J. of Ph., t. IX, n° 24) et par À. W. Moore, dans l’article Bergson and Pragmatism (Ph. Review, juillet 19x12).

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