CHAPITRE XVI
La définition pragmatiste de la Vérité
Au cours des controverses soulevées par les théories pragmatistes, les considérations relatives à la manière dont une vérité s’établit se sont trouvées de plus ‘en plus reléguées à l’arrière-plan. D'un côté, il est arrivé aux défenseurs de la doctrine nouvelle d’en atténuer singulièrement sur ce point le caractère paradoxal, et nous venons de voir que, serré de près, le fameux critère des conséquences peut être ramené à une conception peu révolutionnaire de la preuve. D'autre part, certains adversaires du pragmatisme ont pleinement admis la formule même de ce critérium : M. Bradley pour toutes les vérités, sauf celles de la métaphysique (1), M. Pratt sans restriction aucune (2). La ques- tion essentielle se trouve donc ailleurs. L'on peut accorder que la vérité d’une affirmation se reconnaît à ses conséquences. Reste à savoir si cette vérité est constituée
(x) V. la note qui suit l’article Truth and Cobying (Mind, 1007, u° 62), et l’article The Ambiguity of Pragmatism (Mind, 1008, n° 66).
(2) V. What is Pragmatism ? livre II. Cf. aussi, avec quelques réserves, Royce, The Eternal and the Practical (Philosophical Review, mars 1004) et Gardiner, The Problem -of Truth (1b., mars 1908).
par ces conséquences mêmes : thèse défendue par tous les pragmatistes et par les pragmatistes seuls (x). C’est grâce à cette thèse qu’ils peuvent soutenir que la vérité change, devient, se fait, est notre œuvre. Nous atteignons bien ici le point le plus vif de la discussion.
Rassemblons les principaux arguments que les adversaires du pragmatisme ont dirigés contre l’assimilation de la vérité et de la vérification. .
D'abord l’on peut critiquer la méthode même que les pragmatistes ont employée pour aboutir à une définition de la vérité. C’est une méthode empirique, psychologique, introspective. Elle ne peut donc que décrire des faits, et des faits subjectifs. Or, la vérité se conçoit comme ayant une portée universelle, et une valeur de droit. C’est donc par une tout autre méthode qu’elle devra être définie, par une méthode proprement logique (2).
Mais dépassons ces considérations générales. L'on peut montrer d’une façon plus précise que l’argumentation des pragmatistes n’établit pas vraiment ce qu’elle prétend établir. Admettons qu'ils aient décrit d’une manière impeccable le développement de la connaissance humaine. Supposons que la valeur des conséquences soit le signe constant auquel xous reconnaissons la vérité d’une idée. Aura-t-on le droit d'en conclure que cette valeur constitue cette vérité même ? En aucune
"(x Cf. Hastings Berkeley, The Kernel of Pragmatisn (Mind, janvier 1972).
(2) Voir A. E. Taylor, Truth and Practice (Philosophical Review, mai 1905). G. H. Sabin, Radical empiricism as a logical method (1b., 1005, p. 606-705). Kt cf. Bosanquet, Proceedings of the Aristotelian Society, 1906, p: 237-247.
façon. Supposons qu’à tout changement mental corresponde ün changement cérébral, le premier phénomène ne sera pas, pour autant, identifié au second (1). Imaginons que tous les livres d’une bibliothèque se trouvent inentionnés dans un catalogue : la mention du livre ne
se confondra cependant point avec sa présence même. Le signe habituel ou constant d’une chose ne saurait :
être pris pour son essence. ou sa définition. Les causes qui nous font accepter une HAnee ne constituent poitit ipso facto sa vérité (2).
Mal fondée en raison, la définition pragmatiste se trouve, par surcroît, contredire la notion commune que la conscience humaine se fait de la vérité. Loin de concevoir la vérité comme changeante et constituée par notre notion, nous y voyons une propriété éternelle indépendante de la connaissance que nous en prenons (3). En quoi consiste-t-elle au juste ? Ici les différents critiques ne seront plus tous d’accord ? M. Taylor définira la vérité comme le caractère des propositions impliquées dans toutes les autres, ou encore ayant le droit d’être affirmées (4) ; Royce, comme la conformité de nos jugements à une obligation absolue (5). Mais de beaucoup les plus nombreux, traducteurs fidèles du sens commun, caractérisent la vérité comme un accord de l’idée et de la réalité, une relation de correspondance
(1) O. ©. Quick, The humanist theorv of value (Mind, avril 1910).
(2) B, Russell, Philosophical Essays, CH AVE
(3) V. G. E. Moore, Philosophy of the United Kingdom for 1902 (Archiv für system Ph, t. X, 1904; compte rendu de Personal Idealism). Taylor, art. cité, etc.
(4) Taylor, tb. bi
(5) Article cité,
Aya
) de
entre notre pensée et son objet, relation qui peut fort bien exister avant d’être connue de nous (1).
Cette préexistence de la vérité à la vérification humaine, arbitrairement contestée par les pragmatistes, peut être confirmée par certaines remarques très simples. Il suffit d'observer par exemple qu’une idée peut être vraie alors qu’il nous est impossible de la vérifier. Ai-je écrit telle phrase dans une lettre aujourd’hui détruite ? Supposons que je ne puisse me le rappeler. L'une des deux réponses possibles à cette question se trouve forcément vraie, mais je n’ai aucun moyen de discerner laquelle. Une idée vraie ‘peut donc être invé-
rifiable. C’est dire combien la notion de vérité se ra-
mène peu à celle de vérification (2). Il est clair, du reste qu'une vérité peut être connue de quelques-uns seulement, et ignorée du plus grand nombre. Pourquoi ne pourrait-elle pas aussi bien être ignorée de tous (3)? Enfin la définition pragmatiste de la vérité comporte logiquement des conséquences que ses défenseurs n’acceptent pas. En effet si l’on admet qu’il existe un
monde réel en dehors de ma conscience individuelle, et que nous portons des jugements sur les choses ou les
personnes qui la constituent, comment ne pas reconraître qu'il existe entre ces réalités et ces jugements des relations qui débordent mon expérience, et dont une espèce constitue précisément la vérité ? Nier que la vérité consiste dans une pareille relation, indépendante des vérifications humaines, c’est nier l'existence de cette réalité objective ou la possibilité de la connaître.
(x) J. E. Russell, The Pragmalist's Meaning of Truth (Journal of Ph., 25 octobre 1906). Pratt, ib., t. IV, p. 322, 630-633; t. V, p. 124. Montagne, ib., 1900, p. 487, 546. De même Boodin, Gardiner.
(2) Moore, Professor James, « Pragmatism », Proceedings of the Aristot-Society, vol VIII (1907-8).
(3) Gardiner, article cité.
te (0 Ame
La définition pragmatiste de la vérité implique en dernière analyse le solipsisme (1)