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apparence séparées. Mais c’est manifestement un simple esprit humain que James fait entrer en scène sous les traits du critique. Comment donc cet individu pourra-t-il posséder l’idée, l’objet et leur lien dans le cas où le privilège d’atteindre l’un des deux termes est refusé au sujet connaissant ? Admettons que ce personnage connaisse par une expérience directe l’objet qui échappe à ce sujet. C’est alors de l’idée qu’il n’aura pas, à strictement parler, une semblable expérience : 1l se représentera simplement d’une façon abstraite ce dynamisme naissant d’une conscience étrangère. L’expérience de l’idée et l’expérience de l’objet appartenant à deux consciences distinctes, le lien de ces deux termes ne pourra être saisi dans aucune expérience humaine. Supposons par exemple que je me fasse une idée du sentiment éprouvé par une autre personne. Il m'est impossible d’atteindre ce sentiment lui-même ; et elle, qui l’éprouve, ne peut saisir directement mon idée. Nous rencontrons ici un fait, que James, à Poccasion, a luimême parfaitement reconnu et décrit : le hiatus qui sépare l'expérience d’un individu de toute expérience d’un autre individu. Par quel singulier oubli lui-même ne tient-il plus compte de ce fait quand il formule sa théorie de la vérité ? S'il l'avait gardé présent à l'esprit, ïl n'aurait pu, ce nous semble, échapper à la conclusion suivante ; dans la mesure où l’objet de l’idée échappe à l’expérience future du sujet, la vérité elle-même, relation de l’idée à l’objet, ne peut étre entièrement donnée dans aucune expérience.
Aïnsi, il n’y a pas moyen de réduire larvérité à la vérification actuelle. De la controverse pragmatiste semble sortir intacte la vieille notion d’un accord de
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l'idée avec la réalité, antérieur à nos vérifications et indépendant d’elles. Mais, en adoptant cette notion n’allons-nous pas nous heurter à des difficultés non moins graves ? Comment l’accord en question pourrat-il être connu ? cette relation transcendante à notre expérience, comment pourrons-nous jamais l’atteindre? et qui même nous donne le droit d’en parler ? Pour échapper au subjectivisme, notre vaisseau ne va-t-1l pas se briser sur l’écueil agnostique ?
Accident sans doute fatal, si nous étions, comme on le suppose d’ordinaire, confirmés dans le dilemne que voici : ou la vérité se réduit complètement à la vérifcation actuelle, ou elle se distingue radicalement de toute vérification. Mais, en réalité, nous croyons qu’entre ces deux termes s’ouvre un passage de salut.
Chose remarquable, il semble que James lui-même se soit, par moments, approché de cette voie. Conduit par sa bonne foi coutumière, et son désir de sympathiser avec la pensée de ceux qu’il combat, il s’est efforcé de donner un sens pragmatique à la notion réaliste d’une vérité antérieure aux conséquences de l’idée, et est arrivé à la conclusion suivante : cette relation de correspondance dont on fait tant état, elle se distingue en effet, si l’on veut, de la vérification actuelle, des conséquences effectives de l’idée ; mais elle se ramène à ses conséquences possibles, à sa vérifiabilité (x). Or, la notion qu’il introduit ainsi comme par hasard se trouve posséder une portée réelle qu’il n’a pas luimême suffisamment mise en relief. Ne permet-elle point, précisément, de lever la difficulté signalée tout à l'heure, à condition seulement d’être un peu élargie ? À propos d’un objet qui ne tombera point dans l’expé-
G) Meaning of Truth, p. 106-7, 170-4, 218. Pragmatism, p. 220, ete,
rience d’un sujet considéré, il ne saurait exister pour ce sujet de vérification actuelle ni même, à strictement parler, de vérification possible. Mais il peut concevoir une vérification qui aurait lieu si certaines conditions étaient changées, si sa vie était prolongée, par exemple, ou encore s’il lui était donné de pénétrer par une intuition directe dans une conscience étrangère. Vérification simplement imaginée sans doute, suffisante cependant pour caractériser la vérité d’une affirmation : car, ainsi que James lui-même l’a déclaré dans un passage curieux et communément négligé, c’est la signification idéale de la vérité qu'il s’agit de définir (1). Autrement dit, 1l suffit d'indiquer le genre de vérification qui constituerait à nos yeux la vérité de l’idée, que cette vérification, d’ailleurs, puisse ou non se réaliser.
Ainsi, la véritable solution du problème pourrait bien être de définir la vérité en termes de vérification éventuelle, à condition d'entendre par ce dernier mot l’imaginable autant que le réalisable : qui nous empêche dès lors, en effet, de faire entrer en ligne de compte les vérifications accessibles à d’autres consciences, et même celles qui auraient pu avoir lieu dans le passé ? (2). Reste à savoir si une pareille définition de la vérité demeure encore pragmatique. Je veux dire : peuton maintenir qu'elle ramène la vérité à une simple relation empirique ? James l’a pensé, sans aucun doute, et 1l a appuyé son opinion sur ce simple argument : la vérifabilité tient toute sa réalité de la vérification, la première est à la seconde dans le rapport du possible à l'actuel, de l’abstrait au concret, par conséquent du
pauvre au riche, du vide au plein. Par quelle perversité
éléverions-nous le dessin au-dessus de la peinture, pré-
(x) Meaning of Truth, p. 183. Cf. aussi p. 264. (2) Cf. les déclarations de James même : 40., p. 293-4.