DOTE
science çomime une connaissance parfaitement rigoureuse, objective, s'imposant d'office à toutes les intelligences : conception qui, tout en flattant leur dogmatisme propre, s’accordait assez bien avec l’épistémologie empirique interprétée en un sens matérialiste. Plus exclusifs que Spencer à l’égard de la religion, ils condamnent tout exercice de nos facultés qui s’écarterait de ce type scientifique : toute croyance qui ne se fonde pas sur des preuves convaincantes, mais sur. des préférences subjectives, est dénoncée par Huxley comme « le
plus bas degré de l’immoralité », par Clifford comme
« un péché », comme « un crime » (1). En droit comme en fait, se trouve donc proclamée la plus complète subordination de notre esprit à la nature extérieure.
De telles conclusions ne pouvaient satisfaire les tendances morales et mystiques de l’âme anglo-saxonne (2). Mais, jusqu'au-delà de 1870, ces tendances ne s'étaient point incarnées en une philosophie capable de tenir tête au puissant développement de la pensée empiriste. Hamilton avait bien tenté de communiquer au réalisme de Reid une vigueur nouvelle par une injection de relativisme kantien. Mais JT. Stuart Mill avait donné le coup de grâce à cette forme un peu trop indécise d’ «intuitionnisme », et chez l’hamiltonien Mansel la théorie de la
(Wetaph., p. 228). L'on trouverait une sorte d’idéalisme matérialiste agsez analogue chez Clifford.
(1) Voir les passages cités dans The Wall to Believe, p. 7-8 et 02; et tout le fameux article de Clifford The Ethics of Belief (Contemporary Review, janvier 1877, reproduit dans Lectures and Essays, 1879, vol. IT). ;
(2) CF, les remarques de G. Lyon sur les deux tendances antagonistes de l'esprit philosophique anglais, dans L’Zdéalisme en Angleterre au XVI sièclè, p: 47. ;
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relativité, utilisée poux appuyer l'autorité de l’Ecriture sur la faiblesse de la raison humaine, ne pouvait contenter les esprits avides d’une pensée substantielle. C’est . d'Allemagne que fut apportée aux pays de langue anglaise. l’eau de Jouvence, de :l’idéalisme.:-Déjà la pensée germanique avait fourni à un Coleridge, puis à un Carlyle et aussi à un Emerson des armes dans leur combat romantique un peu confus (1). Mais elle allait devenir la source de travaux plus techniques. Le livre de J.-H. Stirling, sur Le Secret de Hegel (1865), inaugure une série. d’études approfondies qui révèlent, pour ainsi dire, au public britannique la pensée de Kant et de ses grands successeurs (2). Presque au même moment, en Amérique, à Saint-Louis, le hégélien William T. Harris fondait le Journal of Speculative Philosophy, où des traductions, des résumés et des études initiaient le public d'outre-mer à ces mêmes spéculations germaniques (3). Ce mouvement ne devait pas se confiner dans l’ordre des résurrections historiques. En Angleterre et en Amérique 1l allait en sortir une école de pensée vraiment nouvelle dont Thomas Hill Green fut, avec les frères Caird, le principal initiateur (4).
Indiquons brièvement les thèses les plus caractéristiques de la philosophie de Green (5) Il s’agit pour lui
(1) Sur le rôle d'Emer:on, je me suis expliqué dans l'article cité plus haut, p. 135-138.
(2) Travaux de W. Wallace, E. Caird, J. Watson, J.-E. Muc Taggart, J.-B. Baillie. 3
(3) Pour plus de détails sur ce point, on peut consulter un article de St. Hall, PAulosophy in the United States (Mind, janvier 1870, p. 099-100), et surtout le chap. VIII de Riley, American T'hought (1915).
(4) Sur tout ce mouvement, consulter en particulier l'exposé très clair, mais polémique et bien schématique, de Henry Sturt, Idola theatri, à criticism of Oxford thought and Thinkers, 1906, et surtout les pages qu'y a consacrées Guido de Ruggiero dans son excellent ouvrage La Filosofia Contemporanea (Bari, 1912).
(s) Green n'a publié lui-même, outre des articles, qu’une /-
de défendre contre les négations du naturalisme tourant l'existence d’une vie spirituelle dans l’homme et dans l'univers. Or, pour arriver à ce résultat, il suffit d'analyser fidèlement la nature même de cette science que le naturalisme invoque : la métaphysique de Green se fonde sur une théorie de la connaissance librement renouvelée de Kant, et dirigée expressément contre Lépistémlagie empiriste. — Il est bien vain de nier l’activité de l’esprit et de ramener toute connaissance À ces éléments simples que seraient les sensations. Car la sensation, par elle-même, n’est absolument pas connaissance. En effet, une sensation, en tant que telle, ne saurait être ni vraie, ni fausse, ni objective, n1 1rréelle. À vrai dire, la sensation pure n’existe pas : percevoir un objet, si simple qu’on le suppose, c’est toujours avoir conscience d’un changement ou d’une diffé-
rence, c’est-à-dire de quelque espèce de rapport ; les.
ertmes mêmes ne peuvent donc nous être donnés que dans et par la relation. Tout objet sensible se définit
par un ensemble de rapports avec des choses simple-
ment représentées. C’est donc sur des relations que portent toutes nos connaissances, même les plus élémentaires. [a réalité ne peut être conçue que comme un système immuable de relations se conditionnant réciproquement de toute éternité. Or toute relation est constituée par un acte de la pensée, par l'affirmation . d’un esprit. Est-ce à dire que la réalité dépend de ma conscience individuelle ? Hypothèse absurde ; car ma
troduclion to Humes Treatise on Human Nature, dans les Humes Philosophical Works, éd. par Green eti Grose, 1874-75. Après sa mort parurent ses /rolegomena to Ethics, édités par Bradley, 1883, etres Works, en 3 vol. , éd. par Nettleship )1885- 1585). Sur sa théorie de la connaissance, consulter en pos Ler : Balfour, Greens Metaphysics of Knowledge, Mind. UX., ss p.:73;) D: Parodi! L'JZéalisme de TH. Green, Re vue de Métaphysique et de Morale, novembre 1806.
ÉrFE
conscience individuelle, au sens étroit de ce mot, est liée à un organisme périssable et qui n’est lui-même qu’une partie de la nature : je conçois les relations constitutives de la réalité comme indépendantes de cet être changeant. L'esprit qui forme la connaissance et qui soutient la nature ne peut être qu’un sujet absolu, éternel, infini, un Dieu. Et nous-mêmes sommes identiques à ce Dieu dans la mesure où nous pensons, car alors nous nous plaçons hors du temps. Aïnsi la simple analyse de la connaissance décèle la réalité d’un principe immanent à la fois à la nature et à l’esprit humain. Or ce principe est aussi la source de la vie morale et religieuse. Selon Green, c’est encore par le fait de cette participation à l’Esprit Absolu que l’homme peut s’élever au-dessus des impulsions naturelles et faire acte de liberté. Ses actions sont bonnes, d’après cette théorie, dans la mesure où il tend à réaliser son moi spirituel tout en reconnaissant qu’il l2 réalise imparfaitement ; or, cette perfection dont il peut se rapprocher seulement, cest celle qui se trouve actualisée de toute éternité dans l'Esprit infini. Le christianisme luimême, en ce qu'il a d’essentiel, exprime en termes symboliques cette communion de l’homme avee Dieu (1). Les frères Caird développent avec complaisance les conséquences religieuses d’une métaphysique semblable. La: vie religieuse, — John insiste éloquemment sur ce point (2), — c’est précisément la fusion la plus complète de notre moi avec la pensée infinie. L'évolution historique des religions traduit le processus dialectique d’une conscience qui se rapproche de plus en plus du
(1) Voir sur ce point E. Coutan, l'attitude religieuse de T. H. Green, Annales de Philosophie Chrétienne, 1012.
(2) An Introduction ta the Fhilusophy of Religion, 1880.
principe divin : c’est la thèse hégélienne que développe Edward (1). |
Voilà les conclusions du naturalisme renversées grâce à une critique de la notion même de connaissance sensible. On voit combien Green s’est inspiré de Kant : c’est de lui qu’il a appris que l’expérience elle-même,
dûment analysée, implique tout autre chose qu’une
suite d’impressions, savoir : un principe original de synthèse, irréductible aux phénomènes successifs qu'il connaît, une conscience impersonnelle. La théorie de l’aperception transcendentale forme le point de départ de cette théorie. Seulement Green va plus loin que Kant dans la direction de l’idéalisme. Pour lui, il n’y a pas moyen de distinguer dans la connaissance les éléments empiriques des éléments rationnels : il n’est rien dans l'expérience qui ne soit l’œuvre de la pensée. Et, d’autre part, cette pensée constitutive de la connaissance humaine, cette aperception transcendantale qui restait chez Kant à l’état de sujet abstrait, est délibérément érigée par Green en principe même de la nature. Comme Fichte ou comme Hegel, Green élimine le mystère de la chose en soi, et, par là, brise les limites où s’enfermait la prudente analyse de Kant : | « épistémologie » (2) le conduit directement À instaurer une métaphysique de l'Esprit Absolu. Ce passage de l’épistémologie à la métaphysique se retrouve chez tous les représentants du néo-kantisme anglais ou américain. Grâce à lui, on a tout d’abord conçu l’espoir de restituer à la vie morale et religieuse la valeur suprême dont l’avait dépouillée le naturalisme : nous avons vu, entre les mains de certains penseurs, les théories logiques de
(1) The Evolution of Religion, 2 vol, 1803.
(2) Nous entendons par ce mot la théorie de la connaissance, conformément à l'usage anglais.
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Kant et de Hegel fourmir des matériaux à une théolo-
gie nouvelle (x).
Cet idéalisme absolu importé d'Allemagne se répandit avec une Tee D HSIAtanle dans les pays de langue anglaise, et n’a cessé de s’y exprimer jusqu’à nos jours.(2). De cet ample développement qui constitue le « néo-kantisme anglais » (3), nous retiendrons seulement les nouveautés qui ont le plus directement contribué à l'éveil de la pensée pragmatique (4).