TROISIÈME PARTIE
Comme l'ont déjà donné "à entendre les explications de Mauverney à Valentin, l'humble théâtre de notre histoire n'en était pas réduit aux commérages de quartier, dont, au reste, les grandes capitales ne se font pas faute : il avait aussi ses préoccupations d'un ordre plus élevé, et, toute proportion gardée, le petit pays de Lunay n'obéissait pas moins aux tendances du siècle que d'autres Etats plus visibles et plus faciles à découvrir sur la carte; sa sphère, si étroite fùt-elle, se mouvait dans l'orbite commune, et même, à cause de sa position, elle y tournait plus vite peut-être. Quoi qu'il en soit de ce point, on peut être sur qu'il y avait là, comme ailleurs, de quoi disputer et médire, et que rien n'y manquait, a ce double égard, pour faire de ce monde imperceptible un monde complet.
Les Lunaisiens, dans leur commune, n'avaient guère cependant à se plaindre , mais précisément pour cela ils se plaignaient ; ils avaient leurs aspirations, comme on dit, leur agitation vague ; elle menaçait de troubler les eaux claires de la Vignonne ou de la Vinoche, ainsi que l'appelaient, après boire, ceux qui à la culture de la vigne en joignaient le culte, l'un et l'autre, s'il faut
l'avouer, étant fort répandus dans le bon petit pays de Lunay.
Ce mécontentement sourd allait se prononçant, se propageant dans l'ombre, mais sans éclater encore ni témoigner même de son existence pour d'autres que pour les intelligents ou les intéressés. Il commença de se trahir dans un incident qui nous remettra en présence de nos personnages, et que pour cela nous devons rapporter.
Le lendemain était donc une fête, celle même du village, ou « la fête de Lunay, » en sorte que toute la population était invitée à y prendre part. Elle s'ouvrait le matin par un service à l'église, et revêtait l'après-midi son caractère national par un tir à la carabine et une promenade militaire; puis, vers quatre ou cinq heures, elle avait pour clôture un banquet rustique, mais copieux, prolongé fort avant dans la soirée par les hommes d'âge mûr, tandis que, tout à côté, dansait la jeunesse de Lunay et du voisinage. Les mêmes voûtes feuillées, celles de trois énormes platanes, taillées horizontalement, et si épaisses qu'elles en étaient quasi impénétrables, abritaient avec une égale impartialité le bal et le banquet.
Ils se trouvaient ainsi côte à côte, mais sans concurrence fâcheuse, et, au besoin même, pouvaient se tendre la main. Aux deux extrémités et sur Jes bords, des branches de sapin complétaient cette salle de verdure dont les platanes formaient le toit. Un de ses côtés cependant restait ouvert, le long d'un mur à hauteur d'appui qui soutenait et rehaussait le sol. D'ici, la vue courait d'un trait, mais en pente douce, jusqu'au lac, qui s'étendait à distance au pied des montagnes, comme une plaine bleue, non moins immobile, en ce moment, que celle des prés et des champs de ses rives, mais trop belle pour être foulée par des pas humains.
S'il faut tout dire même, ce n'était pas cette dernière et incomparable décoration de la salle de verdure qui attirait le plus les regards de ceux qu'elle rassemblait sous ses arceaux de feuillage. Pour les danseurs, c'étaient beaucoup plutôt les yeux, il est vrai, riants et limpides,
de leurs jolies compagnes ; pour les convives, au lieu des montagnes qui se dressaient à l'horizon, celles qu'ils espéraient voir bientôt se dresser sur leurs assiettes : au lieu de l'armée des cimes, l'armée des bouteilles, et quant à ce dormant cristal des flots, le grand nombre n'y pensait guère plus qu'à celui des carafes, dont le contenu dormait encore mieux.
Le banquet, en lui-même, était donc très-apprécié. Les fortes têtes, solides ou non, y avaient cependant de plus hautes visées ou fumées, comme on voudra : la fumée des toasts, qui exerçait aussi son influence sur l'atmosphère du pays de Lunay, quoique souvent elle n'y fit non plus que tournoyer dans les airs et que bientôt après il n'en restât rien; mais il n'en devait pas être de même ce jour-là : elle laissa au contraire après elle un nuage qui, s'il n'amena pas tout de suite la tempête, était du moins passablement chargé d'éclairs.
Tout s'était passé jusqu'ici dans les règles et comme à l'accoutumée ; quelques incidents fortuits étaient même venus animer le tir, lui ôter un peu du sérieux de tout exercice dans lequel la passion ou l'intérêt sont en jeu, et préparer déjà les esprits à la bienveillance et à la bonne humeur. Valentin, en allant le matin à l'église, avait rendu compte à Marguerite de son entretien avec Mauverney. Là-dessus, elle l'avait engagé à prendre part à la fête, et à tâcher d'y entraîner Fabrice, ajoutant qu'elle-même, de son côté, viendrait plus tard voir le bal, où La Reverdie ne manquerait pas non plus de paraître après avoir assisté au banquet. Marthe sentait aussi, pour son mari, la nécessité de se montrer et de faire bonne contenance au lieu d'avoir l'air de se cacher. Fabrice lui-même, le moins agressif des hommes, en était peut- être le moins peureux sïl pensait qu'on voulût lui faire peur ; lui qui, dans les relations ordinaires delà vie, mettait autant d'empressement à passer derrière que d'autres à passer devant, il savait au besoin garder tranquillement sa place, et y demeurait alors aussi immobile et à son aise que si de rien n'était.
11 vint donc au tir, quoiqu'il eût bien mieux aime profiter de ce que tout le monde était au village pour aller pêcher Lui et Valentin firent même deux assez beaux coups, mais qui, d'après les suivants, furent estimes des « coups de borgne, » comme on dit, par les autres tireurs, il n'est point sur, cependant, que, pour Fabrice, ce ne fût pas mieux et que son coup d'oeil de pêcheur ne lui eût donné à ce moment-là celui du chasseur. Dans ce cas, sa profonde connaissance des habitants des eaux et de leurs ruses lui en avait-elle inoculé quelque teinture pour la circonstance , et, comme il faut avant tout se garder de les effaroucher si on veut les voir venir a soi et les prendre se serait-il dit qu'il ferait bien de ménager l'amourpropre humain, représenté ici par celui des tireurs de profession? On l'ignore; mais Valentin, qui 1 observait et qui s'attachait à lui de plus en plus, assura le soir a Marguerite que, pour son second coup, au lieu de viser bien et longtemps comme pour le premier, il avait souri imperceptiblement et tiré comme il avait souri, cest-a-dire en l'air. Quoi qu'il en soit, son apparition au tir fit bon effet- nul n'en glosa, pas même Perrette, qui, fort mal reçue de son mari a son retour tardif, avait ses bonnes raisons pour trouver, en comparant le procède conjugal et celui de Fabrice, que ce dernier, après tout, ne s était pas si mal conduit. . .
En revanche, quoique la constance des opinions m même de la rancune ne fût pas son fort, et qu al exemp e de beaucoup d'orateurs il n'y eût en elle rien de durable que la parole, elle n'avait pas encore bien pardonne a Jacques Balalarme de ne lui être pas venu tout de suite en aide. Aussi s'en donna-t-elle tout son soûl de rire de lui et de l'interpeller d'une voix goguenarde lorsqu elle le vit, escorté de quelques plaisants, moitié de gre, moitié de force, entrer dans le tir.
Ceux qui l'y avaient amené lui chargèrent une arme, d'ailleurs convenablement; mais au lieu de lui donner une carabine moderne, rayée, courte et relativement légère, ils lui en choisirent une qui avait déjà servi a plusieurs
générations. Comme elle était longue et pesante, ils y ajoutèrent un échafaudage de banquettes s'élevant à la hauteur de l'œil et sur lequel il pourrait au besoin la laisser reposer parle milieu du canon. Cette espèce de rempart lui sourit; mais surtout les quolibets de Perrette le décidèrent. Il s'approcha de la carabine, l'appuya ou plutôt l'enfourcha, à l'aide de ses voisins, dans le creux de son épaule naturellement en saillie, la soutint même en l'air de son long bras rugueux, lui communiqua de haut en bas et de gauche à droite le balancement involontaire de son corps toujours assez mal de niveau, se rendit un peu plus stable en écartant les jambes autant que leur courbe le lui permettait, ferma un œil, puis l'autre, en tordant la bouche dans le sens opposé, essaya ainsi de quel œil on visait et, n'y voyant pas pour lui de différence appréciable, toucha la détente... Le chien, s'abattit, l'étincelle jaillit, mais l'arme fit long feu. Alarmé de ce bruit de fusée pétillant à son oreille, Jacques déposa prestement la carabine sur ce qui lui servait de support et, se secouant les doigts, s'enfuit avec des grimaces épouvantables ; mais au même instant le coup partit, et le bon de l'affaire, c'est que la balle alla se planter droit au fin milieu de la cible ou du but. Ce fut le plus beau coup du tir.
On ramena Jacques, qui avait renversé Perrette sur son passage et se débattait avec elle dans la foule; on ramassa la carabine parmi les débris de l'échafaudage de banquettes qu'elle avait fait crouler autour d'elle ; on ne pouvait lui donner le prix, car ce n'était pas une personne morale, ni à Jacques, puisqu'elle avait fait le coup toute seule, double décision qui arrangea fort les tireurs; mais on couronna la vieille arme de guerre, dont le dernier exploit dépassait tous ceux de sa jeunesse, on mit un énorme bouquet dans sa gueule de fer, on la promena ainsi empanachée et enrubanée, aux sons de la musique et du tambour, et on la fit porter à Jacques, auquel on donna en outre, dans le festin, non la place d'honneur, mais ce qu'il eut la sagesse d'estimer davantage , une assiette qui ne désemplissait pas.
Le festin s'ouvrit donc sous des auspices assez gais. Aussi n'eut-il pas de ces silences trop éloquents, où l'on n'entend que la voix des fourchettes. Tout en s'escrimant au mieux de la sienne, chacun trouvait moyen, sans perdre une bouchée, de dire un mot à son voisin ; mais, au dessert, on se tut pour écouter les toasts, les « santés, » comme disent les bonnes gens de Lunay, dont le vieux français n'est au moins pas de l'anglais.
D'abord se leva le syndic, qui, dans un petit discours appris par cœur et débita d'une voix monotone, mais assez ferme et sans de trop pénibles accrocs, porta la santé de ce l'autorité supérieure, qui maintenait le bon ordre, qui veillait ainsi et travaillait au bien de tous et faisait fleurir le pays ; la santé enfin de ce gouvernement sage et libéral sous lequel nous avons le bonheur de vivre. « Qu'il vive ! » termina-t-il brusquement , « ce Qu'il vive « étant le finale obligé des toasts au pays de Lunay.
Sur quoi toute l'assistance, Jacques le premier, entonna la chanson consacrée :
A cette santé que chacun y réponde !
On voit qu'elle commence par une faute de grammaire; mais la plupart des chanteurs, excepté peut-être Fabrice, ne s'en doutaient pas, et l'air de cette première partie du morceau est, d'ailleurs, d'un bel adagio solennel, clans le style des vieux maîtres :
A cette santé que chacun y réponde!
Amis, buvons tous a la ronde.
Buvons tous a cette santé !
Ici, un point d'orgue aigu, prolongé jusqu'au fond du verre. Et alors, en fougueux scherzo :
Maudit soit qui n'en boira Et qui ne s'en gargouille, gouille,
Maudit soit qui n'en boira Et qui ne s'en gargouillera !
LE PRE AUX NOISE l'TF.S m
Puis, de nouveau, un ton lent et grave, approprié à la sagesse des réflexions qui vont suivre, mais revenant peu à peu vers la fin à l'allégro :
Qui en boit S'en ressent, Qui n'en boit S'en repent.
Vaut mieux boire et s'en ressentir, Hue n'en pas boire et s'en repentir.
Maudit soit qui n'en boira Et qui ne s'en gargouille, gouille;
Maudit soit qui n'en boira Et qui ne s'en gargouillera.
Ce chœur bachique et le triple « ban » d'usage, alors même qu'il n'est que de politesse, firent donc un assez bel écho au discours du syndic, et dans tous les cas assez de bruit pour y noyer les velléités d'humeur contredisante ou maligne, ou pour les y dissimuler.
Mauverney prit alors la parole et, d'une voix moins sonore que serrée et mordante, il porta aussi un toast officiel, celui des autorités communales, le syndic en tète, auquel il paya un juste tribut d'éloges; mais, cela fait, il en prit occasion de tourner son discours sur le véritable souverain, c'est-à-dire le peuple, l'exhortant à veiller* à avoir toujours l'œil sur son bien et sur ceux qui l'administraient.
Quand il eut fini, il y eut un moment de silence; puis soudain, comme une étincelle qui couve quelque temps avant de mettre le feu autour d'elle, ce fut un fracas de bravos partant de tous les coins de la salle et de tous les rangs de la foule accourue derrière les convives pour entendre les orateurs. Toast et bravos déplurent au syndic. Le discours de Mauverney, quoiqu'il y fût ménagé, même loué, était une sorte de rectification du sien, et avait mieux réussi. Etait-ce un symptôme? un nouveau svndic qui s'annonçait? Cela lui donna de l'humeur.
Mais si le mari en avait, quelle ne fut pas celle de la femme, ou plutôt sa stupéfaction indignée, lorsque, s'étant
approchée pour entendre « ce que ces hommes pouvaient bien tant dire, » elle vit se lever à côté de Mauverney un personnage que celui-ci présenta aux convives comme l'un des principaux rédacteurs du nouveau journal populaire « le Lunaisicn, » le citoyen Matigny, ajouta-t-il.
— Mazzini ! que vous disais-je ! fit madame Regard avec un coup de coude à la Sabine : moquez-vous de moi à présent ! Est-il ici ou n'y est-il pas?
— 11 me semble avoir entendu un autre nom, un nom français, remarqua la cousine du syndic.
— Un Français! Voyez ses yeux de charbon, comme ils luisent! Il n'en croît de pareils qu'en Italie.
Le protégé de Mauverney avait, en effet, de grands yeux noirs et ordinairement si ouverts, qu'ils semblaient être alors le seul Irait de sa figure maigre et vive. Ce genre d'arguments ne parut cependant pas si péremploire à la froide appréciation de la Sabine qu'à la féconde imaginative de la femme du syndic. Dès les premiers mots, le nouvel orateur acheva de trancher la question, car sa voix ne trahissait absolument rien de méridional, « quoiqu'il n'eût pas toujours le bon accent de Lunay, » comme eut soin de le remarquer madame Judith.
Du reste, c'était bien un réfugié politique; il ne cherchait point à s'en cacher, et on l'eut déjà deviné à ce beau dire qui ne lient pas seulement à une plus grande facilité de parole, mais à une moindre préoccupation de tout élément local. Poli, élégant, sonore, mais toujours convenable, son discours élargit encore le cercle des toasts, en le portant du peuple à tous les peuples, et de la république de Lunay à la république du genre humain. On y répondit, pour faire honneur et bon accueil à l'étranger, par un flot d'acclamations dans lequel l'opposition chagrine du syndic et de quelques autres se fondit comme la neige qui tombe sur un lac. Après quoi, on n'entendait pas non plus être en reste d'éloquence avec lui. Chacun donc se donna carrière; ceux auxquels la langue démangeait secrètement s'enhardirent, et ce fut bientôt un feu croisé de discours plus ou moins graves, où le choc
des idées répondait à celui des verres, qui leur servait do renfort au besuin.
La commune ne fêtant ainsi ses bourgeois qu'une fois l'année, l'un d'eux surtout était bien décidé à ne s'y refuser rien, pas plus en paroles qu'autrement. 11 s'appelait Prenleloup, nom bizarre pour un pays d'où les loups ont depuis longtemps disparu, excepté ceux qui ne mangent pas les moutons, mais qui en vivent. Homme à la mine équivoque et au front dégarni, le corps ramassé, mais les bras très-longs, il projetait sa tète futée entre deux hautes épaules,. comme si on l'y eût plantée après coup. Sans scrupules sur bien des choses, n'ayant pas plus de respect pour les autres que pour lui, il ne s'inquiéta pas, pour exciter le rire, que ce fut à ses dépens.
Se levant donc, l'œil aviné et ses mains s'appuyant à plat sur la table, il commença par se féliciter de ce que sa femme Perrette (hélas! oui, c'était elle) lui avait été rendue. Le citoyen Fabrice l'avait empêchée de se noyer. Bien des maris, à sa place, lui en eussent fait le poing dans leur poche; mais c'était sa femme après tout, et, puisqu'il en fallait une, autant celle-là qu'une autre, quoique, même en cette dernière occasion, du diantre s'il avait pu avoir le dernier mot ! Celui qui la lui avait retrouvée pouvait donc être tranquille; mais sa manie des clôtures, voilà ce qu'il ne lui pardonnait pas. Pourquoi ces séparations de champ à champ, quand il n'y en avait plus d'homme à homme? Ainsi, « à bas les haies! conclut-il : celle du citoyen Fabrice comme la mienne , celle du riche comme celle du pauvre, et puisqu'il faut un : « Qu'il vive! » pour finir, eh bien : Que tout le monde vive! »
En général, le mari de Perrette ne frayait guère avec les autres habitants du village, il se tenait et on le laissait volontiers à l'écart; mais il avait parfois de ces sorties cyniques de caractère et de plaisanterie qu'on lui passait comme le reste, tout en l'ayant en fort médiocre estime. Les uns rirent de sa boutade maritale, d'autres en furent choqués, sans croire qu'il valût la peine de le lui dire tout
m LE PRE AUX NOISETTES
haut ; mais quand, poussé par la pente de sa nature plutôt que par une suite d'idées réfléchies, il en vint à son trait fmal sur les pauvres et les riches, si quelques-uns battirent violemment des mains ou trépignèrent sourdement des pieds, la plupart de ceux qui avaient ri d'abord ne rirent plus. Mauverney le sentit, et, se levant à moitié, il dit brusquement :
« Le citoyen Prenleloup vous a parlé de ses affaires ; cela le regarde ; mais il a aussi touché un mot des nôtres à tous, et ceci ne le regarde plus seul. Respectons la haie du prochain, celle du Pré aux Noisettes comme toute autre, si haute qu'elle soit. « A chacun son pr.é, » dit le proverbe, et en attendant mieux, si mieux il y a, le proverbe a bien dit. »
Cette brève allocution remit les choses en l'état où les voulait Mauverney ; mais le syndic lui sut moins bon gré de les avoir retenues sur le bord, que mauvais gré de les avoir poussées jusque-là. Il lui en fit une mine toujours plus sèche.
Tels furent, pour les noter du moins, les principaux incidents politiques du banquet. Il s'en produisit un autre qui offre avec la suite et le fond de notre récit une liaison plus directe.
Après ces toasts de haute politique, celui de Valentin « à la confiance dans l'Ordre Eternel, qui ne peut manquer d'amener le triomphe du bien, » fut naturellement taxé de mysticisme, mais on le lui pardonna en sa qualité d'habitant de Lunay. Puis le docteur prit feu à son tour, et voulut lancer sa thèse favorite, qui se sentait bien aussi un peu du pays.
« A la santé, dit-il d'un ton solennel et comme s'il ne faisait que suivre la formule consacrée, à la santé... de la santé ! ajouta-t-il en passant soudain du grave à l'aigu, appuyant sur l'e fermé et faisant sonner Ys. Et ne croyez pas, poursuivit le docteur, que par-là j'entende me borner à faire mesquinement des vœux pour la médecine, sociale ou autre, qui ne sait toujours, faute de mieux, que purger, amputer par ses instruments de chirurgie ou de guerre et
n'a encore trouvé le vrai remède à rien. J'ai en vue cette santé primordiale, qui est, en effet, la première comme la plus belle et la plus nécessaire des choses, dont nous sentons en nous le désir immortel, etpour laquelle la maladie même nous apprend que nous sommes faits. Cette santélà est dans l'ordre, elle existe de toute éternité, elle éclate dans l'ensemble de l'univers, elle y brille comme la lumière du jour. La maladie est l'accident et la santé est la règle ; mais sommes-nous dans la règle, nous? Xon, nous n'y sommes pas. Vous venez de boire à la santé du peuple et de tous les peuples, du genre humain, pour prendre la chose en grand, et je l'ai fait, veuillez le croire, d'aussi bon cœur, quoique peut-être pas d'aussi bon gosier que vous. Ainsi, à la santé du genre humain! voilà qui est dit. Qu'il se guérisse et qu'il vive ! Mais c'est donc qu'il est malade? Eh oui, sans doute, il l'est : malade de corps et d'esprit; malade dans son organisation, ses affections et ses pensées; tantôt il a un appétit vorace, et il n'a pas de quoi manger; tantôt il a tout devant lui, et il détourne la tête ; il est de feu, il est de glace, il a la fièvre ; il entre en fureur, il délire, il frappe à droite et à gauche, il dit et il fait mille sottises ; il est à la mort, quoiqu'il s'en soit toujours tiré jusqu'ici et qu'il se figure ne devoir mourir jamais. Vous riez! et parce qu'en ce moment vous ne pensez qu'à chanter, rire et boire et porter des santés, vous ne vous croyez point malades. Eth !... je vous dis pourtant que vous l'êtes, je vous le dis ! Malades, non pas seulement comme « mes malades, » mais comme ayant tous votre part de l'état maladif de l'humanité. Eth! j'en ai bien la mienne aussi. Sans doute, nous sommes imparfaits, me répondrez-vous, et vous croyez que tout est dit. Imparfaits : c'est mal faits, ou plutôt, pour ne pas blasphémer contre la nature, c'est « défaits » qu'il faut dire. Quoi! vous vous figurez être tels que la nature vous avait formés ou voulait vous former, si vous, ou d'autres avant vous, ne l'aviez pas contrariée? Voyez donc tant de corps et d'esprits contrefaits, boiteux, tortus, difformes, viciés, gâtés, corrompus, tant d'affreuses maladies, tant d'affreux
11(3 LE PIîE AUX NOISETTES
crimes : imperfection, rien que de l'imperfection, tout cela? Allons donc! Non-seulement nous ne sommes pas bons, mais nous sommes méchants ; non-seulement nous ne sommes pas beaux, mais nous sommes laids... »
— Je proteste ! interrompit La Reverdie !
— Je proteste aussi ! fit une seconde voix dans les bancs.
— Bien entendu, non pas pour moi! ajouta La Reverdie.
— Pour moi non plus ! continua l'écho.
— Vous voyez ! deux protestations en tout : ainsi balancées l'une par l'autre, je les accepte... Et j'ai dit! acheva sournoisement et victorieusement le docteur.
— Ma protestation est très-générale, commença aussitôt La Reverdie, car elle est en faveur du beau sexe.
— La mienne n'est qu'en faveur de ma femme Perrette; mais ma femme est aussi du beau sexe, ou du moins elle en a été, interjeta encore le buveur du milieu de son groupe.
Les rires mêmes qui accompagnèrent cette nouvelle sortie de l'impudent personnage enhardirent La Reverdie à glisser le toast qui lui tenait particulièrement à cœur, et qui termine souvent ces sortes de fêtes, toujours un peu empreintes de familiarité rustique. Ce serait d'ailleurs, suivant lui, un excellent dérivatif aux idées orageuses ou trop graves.
Bien que du sexe laid, dit-il, et l'un des malades du docteur, même l'un des pires ; enfin, au risque de s'exposer de nouveau à ses coups de lancette, il portait, lui, un toast à la beauté, dont il voyait ici tant de preuves vivantes qui montraient qu'à cet égard du moins, le pays de Lunay n'avait pas dégénéré, et réfutaient invinciblement, sensiblement, la thèse trop absolue de notre morose Esculape. « A toutes ces reines de beauté donc, qui décoraient et honoraient la fête de leur présence ! » Mais il avait le regret de le dire, plusieurs manquaient à l'appel : l'une, entre autres, qui partagerait toujours le sceptre avec déjeunes rivales, si, à l'exemple de son digne époux, elle s'était au moins départie en ce jour de la sauvagerie
qu'on leur reproche à tous deux, « A elle cependant comme à toutes, aux présentes et aux absentes ! Vivat en l'honneur des dames, trois fois vivat! »
Il avait été sur le peint de dire : « A la sage Pénélope !» mais il s'était retenu à temps, et, toujours de ce ton badin, avait passé outre. Bien qu'enveloppée et suivie de compliments dans ce goût, l'allusion à Marthe était transparente.
Fabrice se leva.
« Il en est des toasts comme de toute chose, dit-il simplement et sans sourciller ni se tourner vers personne; les plus beaux ne sont bons que s'ils sont à leur place. » Il s'arrêta un instant. « En voici un du moins, reprit-il, que vous approuverez et que je vous propose : A la santé de vos enfants ! C'est aussi là un de vos biens, quoiqu'on ne vous en ait pas parlé, votre plus cher trésor, celui sur lequel vous ne sauriez veiller avec trop de soin ; c'est la fleur du sol et sa plus précieuse semence, la moisson de l'avenir et qui sera ce que vous l'aurez faite. Ainsi, pères et mères, à vos enfants ! Pour mieux boire à vous, je bois à eux. Qu'ils grandissent et qu'ils deviennent la joie de vos vieux jours ! »
Fabrice avait dit tout cela d'une voix calme et pleine, sa longue taille aussi immobile que s'il péchait, sans redresser ni baisser la tète et regardant droit devant lui tout le monde. Quand il eut fini, il se rassit posément et avec la même tranquillité. Il n'en fut pas de même pour ses auditeurs; l'air narquois avec lequel ils s'étaient mis en devoir de l'écouter, portant leur main derrière l'oreille comme pour ne rien perdre de ce qu'ils allaient entendre, avait fini par se tourner en malaise, et pour plus d'un en émotion, surtout pour les mères. Ils s'en tirèrent par une acclamation diplomatique, dont La Reverdie donna le signal; mais elle fut aussitôt suivie de chuchotements, plutôt de bon augure, et madame Judith, entre autres, sentit une larme soulever de force le coin toujours baissé de sa paupière, quand Fabrice porta la santé des enfants : elle n'avait pas fait comme la Sabine, qui n'était jamais sî roide que lorsqu'elle se sentait près de fléchir.
Le bouquet oratoire de La Reverdie n'avait cependant pas trop déplu, malgré ce qui s'y mêlait d'étrange et de léger dans sa hardiesse. Madame Judith lâcha bien à moitié haut quelque réflexion comme celle-ci : « Il se croit donc toujours le même, le vieux renard ! Ah ! oui, un beau croqueur de poules ! » Mais les voisins de La Reverdie et d'autres convives ne lui ménageaient pas les compliments, brodés, il est vrai, d'allusions malignement flatteuses à ses anciennes galanteries.
— « Eth ! anciennes, eth ! » fit le docteur en s' approchant d'eux, son verre à la main ; mais, avant de les aborder, il s'arrêta vers un groupe déjeunes spectatrices, parmi lesquelles Marguerite et Céline attiraient d'abord le regard, comme ces fleurs qui parfois se trouvent prises dans une blonde gerbe d'épis. « A la beauté donc! » ditil en s"inclinant devant elles. Puis, se tournant vers La Reverdie: « Et à l'honneur des dames! » ajouta-t-il en le saluant de son verre, mais sans toucher le sien.
La Reverdie allait-il répondre?... La musique ne lui en laissa pas le temps ; elle donnait le signal aux danseurs, et le gros de la foule quittait la partie de la salle réservée au banquet.
La fête se concentra de plus en plus dans le bal, avec illumination rustique de toutes les lanternes qu'on avait pu rassembler, et, au pays de Lunay, il y en a aussi de toutes les formes et de toutes les couleurs. Au centre, comme la lune au milieu des étoiles, brillait une énorme citrouille creuse et sculptée, ouvrant une large bouche et des yeux béants, par lesquels la lumière d'une lampe cachée à l'intérieur s'échappait en trois rayons jaunâtres , qui marquaient ainsi cette figure d'une espèce de triangle
LE PRÉ AUX NOISETTES H'j
blafardement lumineux. Les enfants du village, auteurs de cette merveille, prétendaient y retrouver des traits analogues à ceux de notre ami Jacques , et l'avaient en conséquence baptisée « Madame Balalarme. » Quant à Jacques, il pensait voir la lune elle-même, descendue du ciel en terre, afin de prendre sa part de la fête. Il ne pouvait se lasser d'en contempler l'image, et longtemps ne la quitta pas des yeux ; il lui semblait parfois, en voyant les frémissements du feuillage agité par le vent du soir, qu'elle allait s'en détacher et se mettre à tourner comme les autres autour de la salle, tant ce tournoiement général, joint aux santés qu'il avait consciencieusement bues, sinon aussi consciencieusement portées, lui faisait tourner la tête à lui-même.
l'n autre objet vint pourtant tout à coup l'arracher a cette contemplation et le préoccuper encore mieux. Ce fut un manteau qu'il se vit soudain sur les bras, plus un chapeau que la même main y avait aussi suspendu par la ganse. Chapeau et manteau étaient ceux de Marguerite, qui venait ainsi de le choisir pour en être le dépositaire.' Accompagnée du docteur et de La Reverdie, elle était restée un moment parmi les spectateurs à regarder le bal Mauverney s'approcha d'elle et la pria de vouloir bien lui faire l'honneur, ainsi qu'à tout le village, ajouta-t-il, de danser avec lui. L'invitation, pour être libre, n'en était pas moins courtoisement faite, avec une dignité naturelle, et d'ailleurs dans les usages du pays, où même l'étranger qui passe se voit souvent convié à ces bals champêtres. Marguerite ne pouvait refuser, et, à vrai dire, elle n'en eut pas envie. Otant donc son manteau et son 'chapeau, et les confiant à Jacques avec un petit rire d'amitié, dont l'assemblée approuva, mais plus bruyamment par le sien, l'innocente malice, elle suivit aussitôt Mauverney de la meilleure grâce du monde, et ce qui charma non moins que sa beauté, elle prit part à toutes les figures d un quadrille, de façon à montrer qu'elle y avait réellement du plaisir.
Quand Mauverney la reconduisit , — Je ne danserai
plus, lui dit-il à voix basse, maintenant que j'ai dansé avec l'amie de Céline.
— Pourquoi pas avec elle? lui demanda Marguerite.
— Je n'oserais jamais, quand même elle le voudrait, répondit-il.
En revenant, ils passèrent devant Céline et s'arrêtèrent un moment auprès d'elle. Marguerite, ayant à ses côtés Mauverney, semblait le lui présenter pour danseur par un mouvement de tête imperceptible. Céline y répondit d'un sourire aussi doux que tranquille, un peu voilé pourtant dans ses yeux humides.
— Vous savez que je ne danse pas, dit-elle; mais voulez-vous m'accompagner? ajouta-t-elle aussitôt en s'adressânt à Mauverney : il se fait tard, et si je ne rentrais pas, ma mère serait inquiète.
Mauverney s'empressa d'accepter, et Valentin qu'ils avaient trouvé aussi près de Céline, se chargea de reconduire Marguerite à sa place. Mais comme le regard de celleci avait dit à Céline : — Et vous?... en lui amenant Mauverney, celui de Valentin dit de même à Marguerite : — Et moi? quand ils entendirent la musique donner de nouveau le signal.
— On ne danse pas avec ses amis, répondit-elle en riant : voyez Céline.
Son manteau et son chapeau étaient demeurés accrochés à la personne de Jacques, comme si on les eût appendus à quelque statue grotesque placée à la porte d'une salle. Il les tenait religieusement sans bouger, comme on les lui avait mis, l'un sur son bras, l'autre à deux mains, presque à mains jointes, osant à peine les regarder, ne sachant comment s'y prendre pour ne pas trop toucher de ses gros vilains doigts ce léger ruban d'un aussi beau rose que la joue sous laquelle il se nouait, puis s'échappant tout à coup à lui faire la plus épanouie et la plus souriante de ses grimaces. Malheureusement, comme il était dans la béatitude de cette contemplation qui lui avait fait oublier toutes celles de la fête, il sentit une main lui en retirer doucement l'objet. Il serra
LE PRÉ ATX N.0ISET1 121
la sienne pour le retenir à lui; mais, en ouvrant les yeux sur cette petite main, rivale en son genre de celle de Marthe, il ne résista plus et céda manteau et chapeau de bonne grâce. Marguerite voulait rentrer. — Je ne danserai plus î avait-elle ajouté pour Valentin, comme Mauverney pour elle et Céline, mais sans préciser autant.
La Reverdie s'était tiré un peu à l'écart avec le syndic, et quand on s'approchait d'eux, ils se taisaient. Marguerite lui dit qu'elle allait l'attendre chez le docteur, où elle ne serait pas fâchée de se reposer un moment avant de retourner au château. Le docteur leur avait d'ailleurs préparé une collation à laquelle La Reverdie était aussi invité.
S'éloignant donc avec le premier, elle se rendit chez lui, après avoir recruté Marthe au passage, la seule peut-être de toutes les femmes du village qui fût restée à la maison , certes sans se douter que son absence de la fête y serait remarquée, et que c'est là aussi une manière dont les absents ont tort dans ce monde de Lunay si difficile à contenter.
Bientôt arriva Valentin, suivi de Fabrice et de Matigny, qu'il avait aussi décidé, en ajoutant que Mauverney viendrait les rejoindre.
La table était déjà servie de toutes sortes de choses belles à voir et bonnes à manger, mais sans beaucoup de symétrie et un peu, comme on dit, à la diable : un jambon de haut bord, traînant à la remorque un saucisson effilé, comme une pirogue à la suite d;une barque; une poule grasse dans son nid de gelée, d'où elle penchait le bec sur une assiette de petites fraises des bois qu'elle semblait en train de piqueter. Puis il manquait encore quelques mets et vins de choix dispersés sur le buffet et dans les armoires. Le docteur en fit l'observation et voulut tout voir sur la table. Il remit ses pouvoirs à Marguerite, c'est-àdire ses clefs, car, ajouta-t-il en les lui présentant avec le cérémonial convenable, à Lunay comme à Rome, dans le gouvernement d'un ménage comme dans le ménage d'un gouvernement, le souverain pouvoir est toujours celui des clefs. Elle s'acquitta de tout, de la distribution des
m LE PPK AUX NOISETTES
mets et des places, avec un charmant air d'autorité, mais si réelle et si peu jouée, qu'elle ne permit pas même à Valentin de l'aider. Quand elle plaça les convives, elle ne parut pas non plus tenir compte de l'avis que, déjà s'avançant près d'elle, il commençait à émettre tacitement; elle appela d'abord le docteur et Fabrice, puis Marthe à côté du docteur, puis, en face, Matigny et Valentin, avec deux places vides pour La Reverdie et Mauverney. Bref, elle remplit son rôle avec tant de naturel, de simplicité et d'aisance, qu'un étranger qui fût entré en ce moment l'aurait prise pour la jeune dame du logis, et que la vieille salle à manger du docteur en était toute riante et toute rajeunie. — Hélas ! pensait Valentin, que ne commande -t-elle toujours ici ! même pour Balthazard, cela irait bien mieux.
Pour lui, il n'aurait voulu suivre que cette pensée, et sinon la fixer, sachant bien qu'il ne le pouvait pas, s'y plonger du moins comme l'insecte éphémère dans un rayon de soleil. Force lui fut cependant de la quitter pour entrer dans celles des convives, tout autres, mais peutêtre encore plus vagues dans leur genre et plus nuageuses. Elles étaient au moins si bien discutables qu'elles engendrèrent une formidable discussion, toujours, bien entendu, sous la présidence de Marguerite, qui ne manquait jamais de donner, par un «Eth! » la parole au docteur.
Celui-ci tenait bon pour la maladie, Matigny pour la santé naturelle de l'esprit humain. 11 était pour « la bonne nature, » comme il disait. Fabrice aussi ; mais il donnait à celle-ci un autre nom. Le nom paraissait peu important a Valentin, pourvu qu'on lui accordât que la nature a, d'un côté, horreur de l'excès, puisqu'elle le punit, de l'autre prêche le progrès .par ses transformations, et même la nécessité du sacrifice pour arriver à mieux : — En sorte, ajoutait-il, que les conclusions de la morales sont aussi celles d'une bonne hygiène.
— Je m'en tiens au fait, reprenait le docteur, je pars du fait ! L'homme est malade, voilà le fait.
LE PBE AfX NOISETTE 123
— La nature laissée à elle-même le guérira, répliquait le journaliste : n'est-ce pas elle qui guérit le plus souvent, convenez-en, docteur?
— J'entends! mais ce n'est pas seulement nous qui tuons, c'est elle aussi, et elle finit toujours par tuer, ripostait son adversaire.
— Dieu est bon, disait Fabrice ; il arrangera tout, si nous le voulons.
— Oui, il y a aussi de la bonté dans la nature, répétait Valentin ; il me suffit qu'elle y soit, d'où qu'elle vienne. Le bien subsiste.
— Et le mal aussi : donc un remède ! concluait le docteur.
— Un bon pacte social ! fit le journaliste.
— Une constitution!... Oh! nous en avons à revendre au pays de Lunay, et cependant nous ne sommes pas guéris; les hommes y sont toujours les hommes, s'écria le docteur. Et puis, ce n'est pas si facile une bonne constitution. Tenez, ajouta-t-il, la municipalité m'a chargé de rédiger un nouveau règlement sur le service du guet. Voulez-vous me soulager de cette besogne? vous me ferez plaisir.
— Ce sera pour me former la main, dit en riant le journaliste.
— Eth ! nous verrons.
Sur les renseignements que lui donna le docteur, Matigny voulut commencer séance tenante ; mais, d'article en article, il voyait se multiplier les Eth! du docteur. Nous les laisserons à ce grave et laborieux enfantement législatif pour aller à la recherche deMauverney.
La salle de bal se trouvait au bord inférieur de cette espèce de plateau à pente brisée, sur lequel étaient groupés çà et là, au milieu de bouquets d'arbres, des bou-
quels de maisons. Celle du syndic, située au centre, dans le groupe principal, était ainsi à une distance qui permettait de causer un moment en chemin. Céline et Mauverney prirent d'ailleurs le plus long, car il y a partout un chemin des écoliers pour les amoureux et des amoureux pour les écoliers, les premiers étant aussi des espèces d'amoureux et les seconds des espèces d'écoliers. Ils y entrèrent d'un commun accord sans le dire, presque sans y penser; ils étaient l'un et l'autre à une pensée plus sérieuse, chacun à la sienne, suivant son caractère : Céline, à ce qu'elle venait d'achever de découvrir en elle à la vue d'une autre dansant avec Mauverney; celui-ci, à son amour et à ses projets. Les mœurs villageoises autorisaient, du reste, ces accompagnements, qui n'en étaient pas moins au su et au vu de tout le monde, quoique à distance, et par Ta seulement à demi dérobés.
11 faisait nuit, mais le village était encore tout éclairé par la fête ; on allait et venait dans la rue et autour des maisons ; on rencontrait même quelques promeneurs dans les sentiers sinueux, qui pouvaient conduire de l'une à l'autre, sur la lisière des prés et des vignes, avant d'aller s'y perdre au-dessous; et enfin, contrairement à l'opinion de Balalarme, la lune n'était pas à la salle de danse ; elle continuait à mener dans les airs le chœur des « nymphes éternelles , » au milieu desquelles elle venait de se lever, le front encore pâle et orné d'un mince croissant pour tout diadème, mais si pur qu'il ressemblait à de l'or fluide avec une teinte ou plutôt une flamme d'argent.
» Ni l'un ni l'autre cependant, pas même Céline, ne songeaient à la contempler : il leur suffisait qu'elle leur montrât le chemin quand les lumières des maisons voisines ne le faisaient pas. Mauverney, quoique amoureux, restait sur la terre. Céline, pour regarder au ciel, n'avait pas besoin de lever les yeux, et c'était tout à la fois plus haut et plus près qu'elle cherchait le sien, plus haut et plus près que les étoiles, le ciel de l'àme. En ce moment, ce ciel-là, le seul vrai pour elle, était troublé.
Quand ils furent hors de la foule, — Êtes-vous fâché? dit-elle, sans attendre que Mauvemey lui parlât.
— Fâché! répéta-t-il avec quelque étonnement : de quoi leserais-je?
— De mon refus de tout à l'heure, quand on vous a amené vers moi.
— 11 n'y a qu'un refus de votre part qui pourrait me fâcher, vous le savez bien, et ce n'est pas celui-là.
— Vous aimez la danse?
— Non. Après vous, je n'aime que la politique. Peutêtre, malgré cela, danserais-je aussi comme un autre s'il m'en prenait fantaisie ; mais vous n'aimez pas la danse. et moi non plus, quoique ce ne soit pas pour les mêmes raisons que vous, mais parce que vous ne l'aimez pas.
— Vous aviez pourtant du plaisir à danser avec Marguerite ?
— Parce que cela en faisait à tout le monde et qu'elle est votre amie. Je serais bien aise aussi d'avoir son père plutôt de mon côté, sans parler de Valentin, ajouta-t-il, quoique ce ne fût pas pour rien qu'il l'eût nommé.
— Vous êtes meilleur que moi, reprit-elle, et je vais tout vous dire. Oui, moi que vous croyez si sage, j'ai regretté ce soir de ne pas danser, et un moment je ne me suis plus sentie si sûre de ne pas en avoir envie,
— Oh bien! alors, retournons, fit Mauverney. Que\ mal, en effet, y a-t-il? D'ailleurs, je crois bien que vous ne danserez pas beaucoup, ni moi non plus ; mais nous regarderons, puisque cela vous amuse.
— Non, Mauverney, ce n'est pas la ce que je regrettais, continua-t-elle en levant sur lui ses grands yeux doux et candides, qui semblaient comme donner passage à une lumière intérieure et la répandre sur sa figure ; mais il s'y joignit une teinte plus vive, presque de pourpre, sur ses joues ordinairement pâles, lorsqu'elle répéta : — Non, ce n'était pas là ce que je regrettais, c'était de vous voir danser avec Marguerite, acheva-t-elle en fermant les yeux.
Les rouvrant, elle le vit sourire.
— Vous riez de ma folie ? s'écria -t-elle.
— Non, de la mienne.
— De la vôtre ! que voulez-vous dire ?
— Que j'ai été fou comme vous, et sans plus de raison que vous, au moins je l'espère.
— \e parlons plus par énigmes. Vous auriez éprouvé ce même sentiment... que je me reproche...
— Le même, mais que je ne me reproche pas.
— A cause de moi?
— A cause de vous.
— C'est impossible, puisque je ne danse jamais ! fit-elle avec une naïve franchise.
— Aussi n'était-ce pas cela; mais de vous voir parler volontiers avec Valentin me déplaisait encore plus qu'à vous de me voir danser avec mademoiselle Marguerite. Convenez que, du moins en paroles, vous vous accordez assez bien.
— Pas toujours. Je trouve pourtant qu'il a dit de bonnes choses ce soir.
— Meilleures que les miennes, n'est-ce pas? Allons! je vais retourner danser avec mademoiselle Marguerite. Mais non, ajouta-t-il en revenant bientôt au sérieux de la situation pour Céline et pour lui : — Valentin sera peut-être un orateur, il ne sera jamais un homme politique. Moi, je veux l'être, je le suis. La politique est aussi ma vie, non pas la meilleure moitié, mais la moitié pourtant de ma vie. Quant à l'autre, je m'étais laissé fourrer dans l'esprit des idées... mais je me sens rassuré depuis hier, surtout depuis aujourd'hui.
— Rassuré? sur quoi et par qui?
— Sur vous et sur Valentin, et par lui ; je voudrais oser dire par vous ; mais vous ne me l'avez jamais voulu dire.
— Est-il donc besoin de tout dire ?
— Je vous dis bien tout, moi, même ma politique, qui vous ennuie.
— Louis ! fit-elle en prenant son bras et y avançant le sien.
Celui de Mauvernev tremblait, mais il n'en serrait que
LE J'IîK AUX NOISE! 127
plus fortement l'autre en le ramenant sur sa large poitrine.
Émotion ou faiblesse, Céline y resta inclinée un moment, comme un jeune arbre trop élancé dont la tige se courberait vers la terre s'il n'en rencontrait pas un autre plus fort. La sentant fléchir, Mauverney la soutint par la taille, cette taille charmante et frêle qu'il osait regarder à peine ; mais ce ne fut qu'un instant; ils se remirent en marche aussitôt, le bras de Mauverney l'enlaçant toujours et, tout tremblant qu'il était encore, l'enlevant presque de terre sans le vouloir, comme s'il lui eût donné des ailes.
— C'est passé, dit-elle en se dégageant; mais voyez comme je suis faible et quelle pauvre femme vous aurez.
— Je suis fort pour deux; et qui sait? ajouta-t-il,vous ne serez peut-être pas toujours la femme d'un paysan.
— Oh! avec vous, je serai tout ce que vous voudrez. .Taime votre ardeur pour le bien, et je crois à vos projets, puisque vous y croyez; mais s'ils vous trompaient?... La politique ne me semble pas rendre le monde beaucoup plus content ni meilleur. Je n'y entends rien du reste, et je trouve que les femmes ne doivent pas s'en mêler. Aussi ne comptez pas sur la vôtre, remarqua-t-elle, sans trop appuyer ni trop glisser sur le mot : elle ne vous y sera d'aucune aide, mais elle ne vous y gênera pas du moins.
— Je l'entends bien ainsi, et c'est comme cela qu'elle m'aidera plus qu'elle ne pense, dit tranquillement Mauverney. Elle sera mon lieu de repos doux et caché. Tout homme actif en a besoin, Fabrice lui-même n'a-t-il pas le
sien
— Son pré? On devrait bien l'y laisser en paix.
— J'y ferai mon possible.
— Pour Marguerite?
— Pour vous aussi.
— Mais, avec tant d'affaires sur les bras, si vous alliez m'oublier, m'aimer moins...
— Jamais. Soyez sûre de moi comme je suis sûr de vous.
— Enfin, aimez-moi comme Fabrice aime Marthe, qu'il aime cent fois plus que son pré, au lieu que la politique méprend au moins la moitié de votre cœur.
— J'ai ma façon d'aimer; mais croyez-moi, j'aime bien . Valentin ni Fabrice n'aiment pas mieux.
— Valentin? fit-elle étonnée.
— Oui, il aime Marguerite ou je me trompe fort.
— Ni lui ni elle ne m'en ont jamais parlé.
— Oh ! sur cela, ils sont encore plus secrets que les Fabrice; mais je les soupçonne de rêver aussi leur Pré aux Noisettes, du moins Valentin, quoiqu'il n'en ait pas voulu convenir.
— Quand aurons-nous le nôtre? fit ingénument Céline. Mon père n'a pas encore dit oui, s'il ne dit rien.
— J'attendrai. Et vous? demanda Mauverney.
— Comme vous me le disiez de vous tout à l'heure, « vous aussi vous le savez bien ! » à présent surtout. Et avant n'en saviez-vous rien? demanda-t-elle à son tour.
— En attendant, vous ne me le disiez pas.
— Était-ce donc si nécessaire? Et puis je ne le disais et ne l'ai encore dit à personne, pas même à ma mère, ni à...
Elle s'arrêta.
— A qui donc encore? demanda Mauverney.
— Au seul à qui on puisse et doive tout dire. Louis, ne lui parlez-vous pas aussi quelquefois? Ne lui confiez-vous pas vos projets... notre amour?
— Ecoutez! fit-il de son air franc et décidé; je pourrais vous répondre que, moi aussi, j'aurais à craindre d'avoir un rival en lui; comme vous une rivale dans la politique; mais non : je ne crains rien de semblable, de vous pour moi, ni de moi pour vous, et je suis pour la liberté religieuse. Vous serez donc parfaitement libre à cet égard; vous irez à l'église tout autant que vous voudrez, et où vous voudrez; vous émiserez selon votre conscience; moi de même, de mon côté. Aucune église, sans en excepter la nôtre, ne me semble plus avoir le mot de notre temps, ni même bien comprendre celui dont elle se borne à répéter la
lettre sans en ressaisir l'esprit. Vous, c'est différent: mais moi, voilà où j'en suis, et je ne veux pas être un hypocrite. N'est-ce pas là avant tout ce qu'il faut?
— Certainement! dit-elle, la voix un peu altérée, mais se rassurant sur lui pour se rassurer sur son amour.
— Ainsi je serai libre, c'est convenu?
— Oui, et si vous m'aimez bien, comme je le crois, vous finirez par aimer aussi Celui qui nous aime infiniment plus que nous ne nous aimons, nous. Et cependant, comme jo vous aime, Louis! j'en ai presque peur. Et vous, m'aimez-vous ainsi?
— Oui, moins la peur à présent. Et pourtant, repritil, j'en ai une.
— Laquelle?
— Celle de vous fâcher à mon tour.
— Pourquoi? parce que vous avez été franc? Bien loin d'en avoir du chagrin...
Mais il la serra tout à coup dans ses bras avec un emportement qu'un reste de crainte ne rendit que plus passionné, et voulut approcher sa joue de celle de Céline. De la main elle l'écarta doucement. Il s'arrêta aussitôt devant cette barrière plus faible pour lui que, pour un oiseau, la feuille qui plie sous le bout de son aile.
— Vous voyez, dit-il, je vous ai fait de la peine.
— C'est bien plutôt moi qui vous en fais, répondit- elle en rougissant ; mais vous me pardonneriez si vous saviez qui ne vous le permet pas. Oui est-ce ?
— Qui d'autre que Céline la sévère?
— Céline, oui; mais non pas Céline Regard... Céline Mauverney, ajouta-t-elle à voix basse : votre femme, si je le deviens, comme j'espère. C'est celte Céline-là qui ne le veut pas. Et maintenant, sans rien craindre d'elle, retournez seulement à la fête. Entrez pourtant, sans quoi on pourrait penser que je suis revenue seule. Vous ne vous arrêterez pas.
Ils se trouvaient, en effet, dans le petit verger attenant par derrière à la maison du syndic.
— Tu fais bien de revenir, car j'allais te chercher, dit la mère.
• — Oui, pour une fille qui se croit toujours malade, c'est rentrer bien tard ! ajouta le père, sans adresser la parole à Mauverney, ni même le saluer.
Celui-ci était encore sur le seuil. Le voyant froncer le sourcil , Céline le congédia tendrement d'un sourire ; il sortit et acheva bientôt de se calmer lui-même en se disant qu'avec une fille comme Céline, avoir sa foi, c'était être sur d'elle, sinon déjà de l'avenir.
Ouand il arriva chez le docteur, Mauverney le trouva encore argumentant avec Matigny sur toutes sortes de sujets, souvent d'accord avec lui sur les abus, mais toujours très-sceptique à l'endroit des remèdes, et surtout d'une panacée universelle. « On y a renoncé, disait-il, en chimie, mais en politique on y croit autant, pour le moins, qu'en chimie on y ait jamais cru : la pierre philosophale y paraît une chose toute simple et qui va de soi ; il ne s'agit plus que de l'appliquer, car on l'a déjà. Xous verrons bien ! En attendant, rédigez-moi d'abord une bonne constitution du guet; théorique et pratique, satisfaisant au fait et au droit, et je commence à baisser pavillon. Vous avez besoin d'y réfléchir, rien de plus juste : vous me l'apporterez à votre prochaine visite; mais jusque-là, eth! . . .
Mauverney dit que, pour lui, à défaut d'une bonne constitution du guet, il se faisait fort, du moins, d'être un bon guet si, pour remplir ses devoirs de citoyen, il se trouvait jamais chargé de ces fonctions nocturnes.
— C'est cela ! s'écria le docteur : donnez-moi de bons guets, sinon, point de bonne besogne, avec ou sans constitution ; mais voilà justement le rare, et pourtant l'essentiel : je veux dire, les hommes. Ce sont les hommes
LE PRE AUX NOISETTES lil
qui manquent, bien plus encore que les lois, même bonnes. Vous croyez tout faire à coups de lois, comme nous à coups de scalpel; mais, comme nous, vous ne pouvez que lier, bander et taillader le corps humain, et c'est encore le plus sur, je n'en disconviens pas; mais vous n'en sauriez changer non plus le fond malsain. Ou bien, vous le reconstruisez savamment de toutes pièces : les os, les veines, les muscles et les nerfs, rien n'y manque, rien que la vie. Voilà l'homme, dites-vous : non, voilà son anatomie et son squelette. Vous me ferez peut-être une bonne constitution du guet, quoique j'en doute; mais un bon guet, me le donnerez-vous? et après celui-là un autre également bon, et après cet autre un troisième, et ainsi de suite, m'en répondez-vous? Sans cela, gare à votre constitution, même la plus parfaite. Et puis, il n'y a pas seulement ceux qui nous gardent, il y a nous, qui n'aimons pas à être gardés, qui surtout ne nous gardons pas nous-mêmes et voulons vivre à la diable ou au moins à notre fantaisie : il n'y a pas seulement les bergers, il y a le troupeau, le troupeau humain, moitié mouton, moitié loup. Ce que je dis là, je le dis aussi de l'éducation, votre autre remède après celui d'un bon pacte social, votre grand et vrai remède, quand on vous presse. Avec celuici, plus de risques ; nous voilà décidément sains et saufs. Et moi je vous dis que nous serons plus instruits, voilà tout. Serons-nous meilleurs? c'est là la question. Admettons que, plus instruit, l'honnête homme sera plus honnête homme; mais le coquin? mais le rusé? mais le sot? Ëspérez-vous, par hasard, supprimer la sottise? Plus savante, elle n'en sera que plus sotte, et prétendra d'autant mieux régner, car elle règne et régnera toujours. Puis, j'en reviens encore à ma comparaison du guet, et ici le guet, c'est le maître d'école : « il tient entre ses mains l'avenir ; » oui, mais je demande toujours : les systèmes vous donneront-ils les hommes? En fait d'éducation, comme en fait d'autre chose, un système, même bon, même très-bon, vous les donnera-t-il? Un bon maître d'école ! il n'y en a pas un entre mille!...
— C'est vrai ! fit humblement Fabrice.
— Oui, c'est vrail poursuivit le docteur en se retournant vers les autres ; mais ce n'est pas vrai pour lui, car lui, du moins, il n'est pas pédant; or, savez-vous ce qu'est un pédant? Il se croit un parfait maître d'école : il en est justement l'antipode. Et notez qu'il n'y a personne qui se connaisse moins et doute moins de lui qu'un pédant. Combien donc qui ne se connaissent pas pour tels ! Et que de pédants aussi, par conséquent, même dans les collèges, même dans les académies! Pourquoi s'en étonner d'ailleurs? Le pédanlisme est le vice propre à l'enseignement, c'est sa maladie. Quand on est toujours à régenter, il est difficile de ne pas la prendre...
— C'est vrai! fit aussi Marguerite et à haute voix.
— Qu'en savez-vous? demanda brusquement le docteur ainsi arrêté dans son cours de pathologie sociale.
— Assurément, ajouta Matigny, mademoiselle n'en sait rien, n'en pourra jamais rien savoir.
Sans répondre, elle prit le bras du docteur, écarta un peu la manche, le tint dans l'une de ses mains, et de l'autre appuya le fin petit bout d'un charmant fuseau de doigt sur un poignet qui n'était pas à beaucoup près ni si rond ni si blanc, quoiqu'il fut aussi un fuseau dans son genre.
— Moi, de la fièvre? s'écria le docteur. Jamais je ne fus plus calme.
— Fièvre froide, dit alors Marguerite d'un ton doctoral : symptôme de cette maladie qu'il est si facile de prendre quand on régente toujours ; vous savez ! la maladie propre à l'enseignement. Eth ! conclut-elle, ça commence !
Le docteur se mit à rire comme les autres, tout en repoussant l'audacieux petit doigt et secouant sa manche. Fabrice, au contraire, relevait la sienne et se tàtait le pouls en silence : le docteur, lui prenant la main, l'assura que, parmi toutes les maladies qui pouvaient lui survenir, il n'aurait jamais celle des maîtres d'école. Ce que voyant Valentin, il fit comme Fabrice, peut-être bien, il est vrai,
dans une autre espérance; mais Marguerite se hâta de lui déclarer, à la simple vue, que, pour lui, il n'avait aucune espèce de fièvre. — Aussi n'avez- vous presque point péroré, malgré tant de sujets, ajouta-t-ellc.
— C'est qu'en effet, dit-il, il n'y en a qu'un qui m'intéresse véritablement : le fond et le secret des choses. On s'en inquiète peu, ajouta-t-il pour les autres convives; mais c'est le fondement et le support de tout.
— Oh!... pour le grand secret, fit Mauverney de son ton décidé, je m'en rapporte à qui en est le maître! Il a sans doute de bonnes raisons pour ne pas nous le dire. Nous sommes dans ce monde et non dans un autre. Il faut bien s'en contenter et s'en servir. Ce n'est pas, d'ailleurs, le travail qui y manque.
— Xous n'y serons pas toujours, remarqua le docteur devenu pensif.
— Raison de plus pour travailler pendant que nous y sommes; pour le moment cela suffit.
— Pas à tous, ni à personne toujours.
— Nous avons l'espérance, dit Fabrice.
— Ah ! oui, la grande trompeuse, reprit le docteur de plus en plus mélancolique.
— Décidément, nous devenons lugubres, dit Margue- ■rite. Et vous, monsieur? demanda- 1- elle en se tournant
vers Matigny.
— J'espère tout de l'avenir, répondit -il, mais pour le peuple, non pour moi.
— Quoi! vous aussi?...
— On n'est jamais bien gai dans l'exil.
Mais chassant aussitôt ce nuage, comme on chasse une mouche, il se mit à parler de sujets plus indifférents, et entre autres des divers pays où il avait déjà vécu : « Car il faut bien vivre quelque part, quand on vous laisse vivre, » ajouta-t-il. Forcé de quitter sa patrie, il avait donc séjourné un peu partout; mais il espérait bien maintenant ralentir, sinon fixer sa course, il en avait toutes sortes de raisons : plus qu'ailleurs il n'en avait jamais eu, fit-il d'un air de galanterie sans conséquence, mais visiblement
accentuée pour Marguerite, bien que celle-ci ne crut pas nécessaire de s'incliner à ce compliment.
Avant ses voyages obligatoires, comme il les appelait, il avait « perché, » dit-il, à Paris. Ce qu'il en aimait, ce n'était pas la vie habituelle et de tous les jours, trèsaffairée et très-routinière, toujours tourbillonnant dans le même cercle ; c'était la vie générale et d'ensemble. 11 la connaissait bien et il la regrettait. 11 en savait le dessous, qui malheureusement est souvent le vrai, ce dont on ne se doute guère au pays de Lunay, où l'on a la bonhomie de vouloir déduire logiquement le caractère et la conduite des gens d'après leurs rôles, et de traiter rationnellement ceux qui se gardent bien de se traiter de même.
Tout cela amusait Marguerite, et cet intérêt déplaisait à Yalentin encore plus que ce coté mauvais et mesquin des choses qui était antipathique à sa noble et confiante nature. Quant à Mauverney, il écoutait l'œil tendu, comme un homme qui fait sans doute une découverte, mais qui ne s'étonne et ne s'effraye de rien. Fabrice aussi avait l'air tout attention : mais était-il bien dans les coulisses du théâtre politique, ou dans celles de la Vignonne?... Yalentin prétendit même l'avoir vu avancer sa main sur son genou et la balancer comme si quelque chose pendait au bout d'une ligne : un homme ou un poisson? un de ■ ces hommes non moins lestes qu'une truite, habiles à filer d'un coup de queue entre deux eaux, et qui finissent cependant par être pris?
Marthe, en sa qualité de femme, suivait mieux les récits et les anecdotes du journaliste; mais les menées, les rivalités et les haines, la guerre souvent sans honte et sans foi de ceux qui se disputent ainsi la richesse, le pouvoir ou l'opinion; certains traits d'un si beau noir que ceux de madame Judith en pâlissaient, en blanchissaient presque !...
— Bon Dieu ! s'écriait-elle, que ces gens doivent être malheureux! Le monde est fou, vraiment!
Sur quoi le docteur ne pouvait retenir un :
— Eth ! que vous disais-je donc! Je vous dis!
11 avait aussi beaucoup vu, et de plus d'une sorte de
gens, le docteur; mais, pour s'acquitter des devoirs de l'hospitalité, il laissait plutôt la parole à Matigny.' Valentin en souffrait. Ledocteur's'en apercevait fort bien; mais ce monde étant un monde souffrant, rien de plus naturel que d'y souffrir, pensait-il.
La soirée ne se passa donc pas tout entière en discussions, comme c'est assez l'habitude au pays de Lunay, où l'on parle moins qu'on ne discute. Toutes sortes d'idées y sont mises sur le tapis, même jetées en l'air, comme des bulles de savon, sans songer peut-être assez que chaque ballon qui crève laisse tomber une assez vilaine goutte d'eau après lui.
Cependant les heures s'écoulaient, et La Reverdie n'avait point encore paru. Marthe voulait se retirer. Elle engagea Fabrice à se joindre au docteur et à. Valentin pour reconduire Marguerite. Abandonnant donc le maire du château, puisqu'elle en était abandonnée, Marguerite partit sans lui, sous la garde de ses propres Fidèles. Avant de les suivre, voyons ce que La Reverdie est devenu.
Après son entretien à l'écart avec le syndic, La Reverdie était rentré dans l'enceinte du bal et du banquet, avait échangé encore quelques rasades avec un restant de convives dont les coudes semblaient rivés sur la table et don', les pieds l'étaient peut-être encore mieux dessous. Remis en veine de harangue, et sa tète un peu montée se démontant d'autant mieux, il porta un nouveau toast dans lequel il mit de tout et tant de choses , depuis les inventions des Chinois jusqu'à celles des Américains, que ses auditeurs, n'y comprenant rien, l'écoutaient encore bouche béante quand il eut fini.
Sur cette fugue et ce que les rasades y avaient ajouté, il se rapprocha du bal, s'arrêtant derrière les groupes et
lorgnant les danseuses presque dans les yeux. Le docteur ni personne de notable n'était plus là pour l'observer. Voulant donc achever de se prouver à lui-même qu'il était plus jeune que jamais, l'ancien beau sollicita quelques tours de valse, d'autant plus facilement accordés que les jeunes filles se promettaient d'en rire après.
Enfin il se souvint pourtant de Marguerite ; mais, arrivé chez le docteur, il n'y trouva plus personne. Après les autres, Mauverney était parti avec Matigny, et la vieille bonne ne savait rien de plus positif.
Il tourna sur ses talons et, toujours sautillant et fredonnant, allongeant et allégeant le pas, il se mit a la poursuite de ceux qu'il saluait à l'avance de l'épithète de « fugitifs ! » Mais peut-être étaient-ils à sa recherche au contraire, au bal, ou chez le syndic, avec lequel ils l'avaient laissé. Il voulut s'en assurer. En passant devant la maison d'école, il y vit de la lumière. Marguerite était partie avec les Fabrice ; elle serait entrée un moment chez eux; elle était là sans doute, et puisqu'elle lui faisait jouer le rôle d'un Cassandre, il allait l'enlever, comme Colombine, à ce jeune pierrot de Valentin et à ce vieux polichinelle de docteur.
Toujours poussé par les fumées qui, au physique et au moral, lui trottaient dans le cerveau, il monta donc assez lestement l'escalier de grès et à ciel ouvert qui conduisait à l'appartement des Fabrice, et au haut duquel s'ouvrait, sans autre vestibule, la porte d'entrée. Cet appartement ne se composait que de deux pièces une grande cuisine à la paysanne, brillante de propreté, et une modeste chambre contiguë, mais avec « un pas, » comme nos rïeux aimaient à en mettre partout dans leurs demeures. Voulant surprendre son monde, La Reverdie entra sans heurter.
Il n'y avait personne dans la cuisine; seule, la porte de la chambre laissait passer de la lumière. Elle s'cuvrait en dedans et, bien que tout contre la paroi, n'était fermée en ce moment ni au loquet ni à clef. La Reverdie la poussa du doigt; elle céda sans bruit, et il avança la tête, mais
ce fut pour se maintenir aussitôt dans la porte entrebâillée. Il venait d'apercevoir, dans l'ombre des rideaux du lit à moitié tirés, une femme qu'il crut reconnaître pour Marthe et qui paraissait dormir, car elle ne fit aucun mouvement et ne donna aucun signe qu'elle se fut aperçue de son arrivée. Il se hasarda de nouveau. Personne non plus dans la chambre, hormis celle qu'il y entendait à peine respirer. Fabrice était donc le seul des deux qui eût accompagné Marguerite, et, dans ce cas, il ne pouvait revenir avant au moins un bon quart d'heure. ' Rendu toujours plus gaillard par ce commencement qui lui rappelait ses anciens exploits, La Reverdie entra et s'approcha du lit sur la pointe du pied. Il écarta le rideau du chevet, mais de façon à masquer toujours la lumière. C'était bien elle, l'un de ses bras reposant sur la couverture, et l'autre à moitié sous sa tète un peu repliée sur l'oreiller. C'était elle ! « Pénélope ! » comme La Reverdie se le dit à lui-même ; cette fois il pouvait bien la nommer ainsi sans se moquer, car à sa beauté d'un caractère antique et si chastement voilée qu'avec une draperie plus riche elle ne l'eut pas été mieux, on aurait cru voir quelque statue de la reine d'Ithaque attendant son Ulysse et que la fatigue avait gagnée. C'était, en effet, ce qui était arrivé. Peu habituée à veiller si tard, Marthe s'était couchée en rentrant, et, malgré son intention d'attendre Fabrice, le sommeil l'avait saisie, son bon et paisible sommeil accoutumé.
La Reverdie la regardait comme jamais Fabrice ne l'avait regardée ; mais tout à coup elle tressaillit, se sentant, même dans son sommeil, sous un regard qui lui déplaisait. Il se rejeta dans l'entre-deux de la porte. Marthe acheva de s'éveiller :
— Est-ce toi? dit-elle, croyant que c'était son mari.
il tira la porte; mais les yeux de Marthe, encore appesantis et vagues, s'étaient aussitôt dirigés de ce côté; et, sans le reconaître, elle eut la perception que ce n'était pas Fabrice.
— Oui est là? demanda-t-elle un peu émue et troublée.
Il frappa comme s'il n'eût pas entendu.
— Qui est là? répéta-t-elle plus fort, tout en passant à la hâte une robe.
— Moi, répondit-il à la fin : La Reverdie. Je cherche ma cousine. On m'a dit chez le docteur qu'elle était sortie avec vous; je suis donc venu ici, et j'ai heurté où je voyais de la lumière. Puis-je entrer? ajouta-t-il.
— Attendez; je suis seule...
— Ce n'est pas une raison! interrompit La Reverdie d'un ton leste, mais auquel on était habitué avec lui. Aussi Marthe n'y fit-elle pas beaucoup plus attention qu'à ses galanteries ordinaires.
— Mademoiselle Marguerite n'est pas ici, continuât-elle d'un ton simple et posé. Elle doit être au château, à moins qu'elle ne soit entrée en passant...
La Reverdie, trouvant par hasard sous sa main une chaise, la fit tomber.
— Pardonnez-moi, reprit-elle, de vous laisser ainsi un moment sans lumière.
— C'est vrai qu'il fait ici diablement noir : j'ai peur de tout casser.
— Il y a un second chandelier dans la cuisine ; mais vous ne sauriez pas le trouver. Au fait, voici le mien dont je puis me passer. Tenez, dit-elle en entr'ouvrant la porte de l'intervalle seulement nécessaire pour que, sans semontrer, elle pût y glisser son bras.
Elle dut pourtant l'y avancer un peu plus que de la main, croyant La Reverdie dans la cuisine, tandis qu'il était sur le seuil. Lui, de son côté, ne prit pas d'abord la lumière, dans l'idée qui lui vint, en sa qualité de connaisseur, que ce bras déjà si bien éclairé s'éclairerait encore davantage. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Le pli du coude embrassait presque le bord du battant de la porte, qui avait dû céder graduellement un peu plus d'espace. La Reverdie prit alors la lumière, mais en même temps il prit la main, pour retenir le bras ainsi emprisonné. Par malheur pour lui, le bras, malgré sa blancheur, était fort et agile; en sorte qu'au moment où La Reverdie, pour le considérer de
plus près, se penchait déjà sur lui, il le vit s'enfuir de ses doigts plus facilement encore qu'un poisson n'eût glissé entre ceux de Fabrice. Et la porte s'était tout à fait refermée. Force fut donc à La Reverdie de redescendre dans la cuisine le chandelier à la main.
A peine venait-il de le déposer sur une table, mais le tenant toujours de son poing fermé, tant il avait l'esprit à sa mésaventure et au moyen d'en sortir à son honneur, que la porte de la chambre se rouvrit. Il y courut; mais Marthe, complètement habillée, était déjà sur le seuil, d'où elle le dominait.
— Mademoiselle Marguerite, dit-elle aussitôt, voyant que vous ne veniez pas la chercher, est partie avec le docteur, monsieur Valentin et Fabrice.
— Et l'on vous a laissée seule ici, belle Marthe ! ce n'est pas bien, excepté pour moi, ajouta-t-il.
— C'est ce qui fait, poursuivit-elle, que mon mari n'est pas là pour vous recevoir. Il en sera bien fâché...
— Non pas moi! ne manqua pas de dire La Reverdie.
— Mademoiselle Marguerite, reprit Marthe, aurait voulu direbcnsoir à Céline.
— Moi de même, j'ai voulu dire bonsoir. Savez -vous à qui?
— Mais, continua Marthe, elle craignait que ce ne fût trop tard.
— Il n'est jamais trop tard avec ses amis... d'autant plus qu'alors on les trouve seuls, ajouta-t-il.
— Peut-être, acheva Marthe, sera-t-elle revenue à son idée.
— C'est peu probable. Elle oublie. Moi, je n'oublie pas. Je pense toujours à vous, belle Marthe, Pénélope insensible, pour mieux dire. J'y pense tellement qu'il m'arrive parfois d'y penser tout haut, comme aujourd'hui. Vous ne m'en voulez pas?
— Si ! lui répondit-elle alors directement et très-net : c'était mal à vous comme à tout autre, puisque vous me forcez à le dire.
— Mais il fallait bien prendre la défense du beau sexe contre les malignes insinuations du docteur.
— En quoi cela me regardait-il ?
— Comment! n'ètes-vous pas toujours la reine du village?
— Je ne suis qu'une pauvre femme qui n'a jamais recherché ni mérité que l'on parlât d'elle en public. Je ne commencerai pas si tard.
— Allons, vous savez bien que vous êtes toujours la belle des belles, mon cousin de Romans le laisse assez voir, et moi je le déclare à tous sans qu'on me le demande. Enfin, que voulez-vous! j'avais la tète tournée, c'est vrai; mais c'est votre faute si je la perds. Je vous ai toujours devant les yeux, même quand vous n'êtes pas là. Vous avez beau être absente, je vous vois; je pourrais dessiner de mémoire vos traits, votre taille, vos bras. Ce sera bien pis depuis ce soir. Ces bras surtout. Non jamais je n'oublierai celui que j'ai vu là ! Impossible désormais de me Tôter de devant les yeux ! Il est maintenant caché, mais je le verrai toujours comme je l'ai vu tout à l'heure, comme je le vois!
Là-dessus, s'enflammant lui-même à ce souvenir et redevenu entreprenant, il voulut lui prendre la main... Elle la retira d'un mouvement très-sec.
— Je vais aller voir chez Céline, dit-elle.
— Non, c'est à moi d'y aller, et, à tout hasard, j'y passerai en sortant; mais auparavant dites-moi que vous n'êtes plus fâchée...
— De cette santé?... Je n'étais pas là, et n'aurais pu y répondre comme Perrette : mon mari y a répondu pour moi.
— Un mari n'est qu'un mari.
— Le mien est le mien, dit Marthe.
— Enfin, vous me pardonnez; c'est là tout ce que je voulais savoir. Eh bien, là, de bonne amitié, donnez-moi la main.
Elle la lui donna pour en finir avec ce verbiage amoureux, qui, lui semblait plus échauffé que d'habitude; mais il voulut profiter de ce qu'il tenait sa main pour l'attirer à lui. Elle l'arrêta d'un regard.
— Monsieur de La Reverdie, vous ne savez pas une
LE riïK ATX NOISET I 141
chose, dit Marthe, toujours debout sur le seuil et croisant les bras.
— Je n'en veux savoir qu'une, ma toute belle.
— C'est que vous êtes ridicule et que moi je ne veux pas l'être, entendez-vous bien !
Et sans témoigner aucune crainte, avec le calme d'une statue qui descendrait de son piédestal, elle passa devant lui, se dirigea vers la porte d'entrée, et l'ouvrit toute grande... C'était parler assez clair.
Comme il s'en allait furieux de sa déconvenue, il rencontra Fabrice qui, pour ne pas laisser Marthe trop longtemps seule, s'était arrêté au bas de l'avenue du château, laissant le docteur et Valentin achever d'y monter avec Marguerite.
La Reverdie eut alors une nouvelle idée, encore plus subtile que celle dont on vient de voir l'issue. 11 n'avait pas même pensé à entrer chez les Regard, tant il était sous le coup de son aventure manquée; mais à ce moment le souvenir de sa conversation avec le syndic lui revint. Il arrêta donc Fabrice et lui dit, avec un mélange d'invention et de vérité qui était assez dans son caractère, alors même que cela n'était pas dans son intérêt :
— Le syndic m'a beaucoup parlé de vous aujourd'hui. Je crois que vous pourriez vous entendre et que vous feriez bien. Un procès n'est jamais agréable, et le syndic ne demande pas mieux non plus que de l'éviter, li était de belle humeur, ce qui ne lui arrive pas tous les jours. A votre place, je n'attendrais pas à demain. 11 vous a cherché pendant la soirée, et je crois l'avoir vu encore tout à l'heure à la salle du banquet.
Ceci était bien un tour de pêcheur, mais de confrère à confrère, pour se débarrasser d'un voisin et l'envoyer jeter sa ligne ailleurs. A ces tours-là Fabrice n'entendait rien.
— J'aimerais autant que le syndic n'eût rien à me dire, fit-il avec sa bonhomie habituelle; mais il est mon supérieur, ajouta-t-il sans autre malice, et s'il veut me parler...
— Voulez-vous que nous allions chez lui ? demanda
La Reverdie. Il est sans doute rentré , et, si cela vous met plus à votre aise, je vous introduirai.
— Mais mon épouse ! dit Fabrice : il faut au moins que je la prévienne et que je lui parle.
— Oui, mais le syndic qui vous attend aussi! car (pour tout vous dire) je lui ai promis de vous envoyer chez lui, si je vous rencontrais. Il se lassera peut-être, voyant que vous n'arrivez pas.
A bout de raisons et poussé plus vivement qu'il n'en avait l'habitude, Fabrice se laissa faire.
Ils trouvèrent le syndic attendant, non pas Fabrice, mais son fils, dont il avait ses raisons pour guetter plus particulièrement le retour un jour de fête. La Reverdie ne lui en dit pas moins effrontément :
— Vous désiriez voir M. le régent : je vous l'amène, sachant que vous serez bien aise de causer avec lui.
Madame Judith était avec sa fille ; mais la Sabine se trouvait encore là. Jetant un regard d'entente au syndic, un regard tout différent à Fabrice, qui ne le vit pas même, elle se dirigea vers la porte.
— Oui, dit La Reverdie, vous causerez mieux seuls et à vous deux de votre affaire. Par conséquent, moi aussi je vous laisse.
Mais après quelques pas dans la cour avec la vieille fille :
— Pardon I s'écria-t-il tout à coup : j'ai oublié quelque chose d'important à leur dire.
Et rentrant, mais la main toujours sur la porte comme un homme qui ne s'arrête pas :
— Vous paraissiez craindre que madame Marthe ne fût inquiète, dit-il à Fabrice. Voulez-vous que je l'avertisse en passant que vous avez été retardé, mais que vous allez bientôt revenir ?
— Oui, dit Fabrice avec distraction et déjà aux prises avec les « Hauh ! — On verra , — On pourra voir, » par lesquels, comme par autant de jalons, le syndic commençait d'établir ses lignes d'attaque autour du Pré aux Noisettes, croyant bien maintenant le tenir.
La Reverdie ressortit ausitôt, cette fois sans dissimuler le sourire dont sa figure s'éclaira presque diaboliquement dans la nuit.
— Ah! se disait-il, ah! je suis ridicule! nous verrons bien! Si c'est mon cousin qu'elle aime et ce qui la rend si fière, qu'elle l'avoue alors, sans plus se moquer de lui, et je me retire ! Autrement... car pour son imbécile de mari !.. . De Romans saura au moins à qui il a affaire.
Ainsi lui parlait son amour-propre blessé, plus encore que ce qu'il appelait son amour. S'assurant que la Sabine n'était pas restée à l'attendre, il enfila rapidement la ruelle qui conduisait à la maison d'école, enjamba deux à deux les marches de l'escalier extérieur, ouvrit brusquement la porte et trouva Marthe encore dans la cuisine.
— Monsieur ! s'écria-t-elle.
— Ne nous fâchons pas, belle Marthe, dit-il en fermant la porte derrière lui.: ne nous fâchons pas!
— Monsieur, répéta Marthe, qui vous a permis de revenir ici ?
— Eh ! eh ! quelqu'un, fit-il en ricanant, qui en a bien le droit, je pense, eh ! eh ! puisque c'est votre mari.
— Mon mari !
— Lui-même, sage Pénélope. 11 est dans ce moment en affaires avec le syndic... chez lequel j'ai pris la peine de le conduire, eh! eh! Je les quitte à l'instant, et ce bon Fabrice a bien voulu se fier à moi pour vous dire, eh ! eh ! que vous ne l'attendiez pas. Voilà de ces idées qui ne viennent qu'aux maris, eh! eh! Voilà comment ils veillent sur leur trésor et comment ils l'apprécient. La moindre chose les en détourne; mais en ont-ils jamais su le prix! Une fois les maitres, voilà comment ils aiment celles dont ils ne sont pas dignes ; ils ne s'en soucient plus. Au lieu que nous, qui ne voulons être que vos esclaves, rien ne peut nous décourager ; nous supportons tout, nous bravons tout, même une injuste colère...
Décidé à prendre sa revanche, ets'inspirant de ses anciens souvenirs, il allait continuer ce flot de douceurs à l'adresse de la femme et de railleries à celle du mari, lors-
que, s'étant un peu arrêté, il fut soudain interrompu par ces mots :
— Monsieur de la Reverdie ment!
— Ali ! je mens ! s'écria-t-il, ah! je suis ridicule, tandis que c'est votre mari qui l'est! Je mens, quand je vous dis la vérité ! Et la vérité, c'est que je vous aime, insensible Pénélope, qui ne le serez pas toujours, j'espère; car qu'estce que cela vous coûterait de m'aimer un peu, et qui s'en inquiéterait? Pas votre mari, comme vous voyez. Ali ! je mens! répéta-t-il en s'échauffant toujours plus. Ah! je suis ridicule! Eh bien ! non, je ne veux pas l'être.
A ces mots, il se jeta sur elle dans une fureur grotesque, et l'entoura de ses deux bras avant qu'elle pût s'en défendre. Déjà même, avec l'impudence d'un vieux chat qui faufile son museau sous le couvercle d'une jatte de lait, la figure penchée sur les épaules de Marthe, il essayait d'en écarter le fichu qui les couvrait ; mais elle le repoussa rudement et y ajouta le plus magnifique soufflet qui ait jamais retenti aux oreilles d'un fat.
11 paraît que ce n'était pas le premier reçu, car il n'en fit que rire de son plus bel air de vainqueur éméritc, et baissant seulement la tète comme sous l'orage, il étendit de nouveau les bras. Plus prompte et plus leste que lui, Marthe gagna le couloir ; il l'y suivit, mais elle était déjà dans sa chambre et s'y enfermait à double tour.
Ce n'était donc pas, comme il s'en était flatté sur la fui des prétendus maîtres en ce beau genre d'escrime, ce n'était donc pas le simulacre d'une vertu aux abois. 11 aurait pu y réfléchir, maisMarthe ne lui en donna pas le temps.
— Monsieur, lui cria-t-elle de derrière la porte, maintenant vous allez partir, je pense.
— Non, répondit-il en frappant du pied, non je ne partirai pas.
— Eli bien, puisque vous m'y contraignez, je vous préviens que je vais ouvrir la fenêtre et crier au voleur! si vous ne partez pas sur le champ.
Cette menace lui fut un seau d'eau froide, qui lui rendit au moin ■ la vue claire de la situation, si elle ne le calma
pas. Ainsi forcé de se contenir, il n'en fut que plus exaspéré.
— Je vais partir, dit-il d'une voix basse ; mais un mot encore, dans votre intérêt comme dans le mien. Vous savez de quoi votre mari parle en ce moment avec le syndic. Prenez garde ! cette affaire peut vous mener loin, et c'est de moi surtout qu'elle dépend. J'ai découvert des titres, on a dû vous le dire, qui vous perdent ou vous sauvent, selon ce que je voudrai. Personne que moi n'en connaît au juste la valeur. Ainsi, prenez garde ! ne me poussez pas à bout ! Je puis les produire ou les anéantir... vous les remettre, ajouta-t-il avec une pause... mais donnant, donnant !
Pour toute réponse, il entendit Marthe ouvrir brusquement la fenêtre et pousser les volets.
— Vous voulez que je vous perde, s'écria-t-il ; eh bien, je vous perdrai !
La Reverdie gagna dans l'ombre la porte d'entrée, et .Marthe ayant alors refermé les volets, il put descendre furtivement l'escalier. 11 ne rencontra personne dans la ruelle et dans le village , seulement quelques groupes attardés. Passé ce premier mouvement de crainte et de honte qui l'avait porté à s'éclipser sans témoins, sa fatuité naturelle , jointe à ses projets de vengeance, lui fit presque regretter de n'avoir pas été vu. Il Pavait été cependant.
La ruelle était déserte ; mais sur les trois maisons qui la bordaient d'un côté, avec l'auberge et la place du village en face et l'école au fond, l'une, plus en arrière et comme encastrée entre ses deux voisines, avait dans cet intervalle une galerie à haute balustrade avec un « dôme » par-dessus, pour la protéger contre le vent, la pluie et le
soleil. C'était là l'observatoire de la Sabine, car cette vieille maison, qu'on appelait les « Chambres chaudes » à cause de sa position abritée, était sienne et elle y demeurait. De son observatoire elle pouvait tout voir sans être vue ; et si, en général, elle n'en profitait pas autant que l'eussent fait sa cousine ou Perrette, c'est que le dédain du spectacle ou l'ennui de sa solitude l'en chassait. Mais, sur la fausse rentrée de La Reverdie, elle y monta aussitôt, pour voir si, comme elle n'en doutait pas, il avait voulu se débarrasser d'elle, et pour contrôler au besoin les explications du syndic à ce sujet. Elle s'assit derrière la balustrade, dont les ais brunis par le temps, mais en bon état, présentaient une surface pleine, à l'exception de quelques découpures d'un goût rustique et figurant une bordure de trèfles. L'œil au guet par un de ces interstices, elle résolut d'attendre tout le temps nécessaire pour juger de celui que l'on passerait à traiter sans elle une affaire où l'on ne pouvait cependant rien sans elle ; mais son argent y importait sans "doute plus que sa présence, puisque le syndic n'avait pas paru la désirer, et, comme elle l'en soupçonnait maintenant, préférait au contraire celle de La Reverdie à la sienne.
Elle fut donc bien étonnée de voir celui-ci ressortir presque à l'instant, plus étonnée encore de ce que, au lieu de suivre la rue, il entrait dans la ruelle ; mais quand il monta l'escalier des Fabrice, c'est à peine si elle en crut ses yeux, bien que, même dans la nuit, ils fussent bons et perçants. Allait-il chercher Marthe, et la vente du pré était-elle déjà conclue? Non, il restait. C'était du nouveau ! Cependant elle crut entendre comme des éclats de voix, puis, distinctement, un bruit de croisée et de volets qui 6'ouvraient et se refermaient, tandis que presque au même instant La Reverdie sortait par la porte d'entrée sans être accompagné de Marthe ni même reconduit par elle, descendait seul l'escalier, seul la ruelle, où il ne se savait pas observé, et, devant l'auberge, prenait la direction du château, au lieu de retourner chez le syndic. Qu'est-ce que cela signifiait? Assurément quelque chose; mais quoi?
Était-il possible que Marthe?... Sa haine aurait bien voulu le croire, son bon sens s'y refusait. Sur La Reverdie, au contraire, son opinion, fort indifférente d'ailleurs, était aussi exempte de scrupules qu'elle l'en jugeait exempt lui-même. Le champ des suppositions était donc libre; mais que fallait-il supposer? Un point seul était clair, évident : c'est que La Reverdie savait Fabrice absent de chez lui quand il y était allé. Pour le moment ce point suffisait.
La vieille fille en était si occupée que, lorsque Fabrice, heureux d'être débarrassé du syndic et de rejoindre Marthe, apparut, à son tour, sous l'observatoire, il y eut comme une voix invisible qui disait : « On garde son pré, mais une femme est plus difficile à garder.» Avait-on pensé tout haut 'ou parlé avec intention? Toujours est-il que Fabrice crut entendre ces mots ou quelque chose d'approchant. Il n'y vit, d'ailleurs, qu'une allusion plus ou moins moqueuse à son aventure avec Perrette, et si c'était la Sabine qui l'avait ainsi salué dans l'ombre , il crut de sa dignité de ne pas relever la tète, et de fait cet oracle invisible ne l'émut guère.
Mais il n'en fut plus de même après la conversation qu'il eut avec Marthe en rentrant.
— Tu viens de chez le syndic? lui dit-elle.
— Oui; comment le sais-tu ?
— Mais, de M. de la Re verdie.
— Ah! c'est vrai, je l'avais oublié.
— Il a prétendu venir de ta part.
— C'est-à-dire qu'il me l'a offert, par politesse, je pense, et j'ai accepté sans y faire beaucoup d'attention, ne croyant pas trop qu'il eût vraiment cette pensée.
— Eh bien, il est venu. Mais que te voulait le syndic?
— Me faire des offres pour le pré.
— Et que lui as-tu répondu?
— Pas grand'chose d'abord. Je le laissais dire, n'étant pas fâché de savoir une bonne fois le fond de sa pensée. Il avait une petite pointe de vin, mais sa langue n'en allait pas beaucoup plus vite que d'ordinaire ; la mienne
n'est guère pressée non plus, à ce qu'on dit; en sorte que, le voyant prendre son temps pour avancer, je prenais aussi le mien pour reculer. Sans mauvaise intention, d'ailleurs : ainsi, cela m'était bien permis, je pense? demanda Fabrice avec simplicité.
— Oh ! ce n'est pas toi qui auras jamais de mauvaises intentions, s'écria Marthe; ils devraient bien le savoir, tous ces envieux! Mais plus que jamais, en effet, nous avons besoin de prudence. Enfin, comment t'en es-tu tiré? conte-le-moi, ajouta-t-elle d'un ton moins sérieux.
— Je le laissais donc aller à sa guise, reprit Fabrice, quoique cela m'impatientât terriblement, surtout par l'idée que tu m'attendais. Souvent même il s'arrêtait tout court, pensant déjà me tenir peut-être; mais moi, naturellement, je m'arrêtais aussi, n'ayant garde de bouger. ' Et alors il rempoignait par un a hauh !...» sans se presser davantage. Je crois vraiment que j'aime mieux Perrette ; elle en dit long, mais avec elle c'est encore plus vite fait. Enfin, après autant de tours et de détours qu'une vieille truite expérimentée^ ou plutôt comme un fin pêcheur qu'il est aussi dans son genre, ne jetant d'abord sa ligne dans un endroit que pour la jeter au bon moment dans un autre, il y mit successivement pour appât quatre mille, quatre mille deux cents francs : je ne mordais pas; quatre mille huit cents : les yeux me sortirent bien un peu de la tète ; cinq mille 1 Ma foi, j'ouvris la bouche alors...
— Notre pauvre pré! s'écria Marthe.
— C'était son dernier mot, reprit Fabrice : j'aurais eu beau continuer à faire la petite bouche, évidemment il ne voulait rien ajouter de plus. Je l'ouvris donc... pour lui répondre, et vraiment, je le confesse, j'avais besoin de parler à mon tour.
« Monsieur le syndic, lui dis-je, cinq mille francs, c'est beaucoup. » Il me regarda : « Que cela ne vous inquiète pas ! fit-il, je ne me dédis point ; et vous, est-ce dit? » Je repris : « C'est plus que mon pré ne vaut, non pas pour moi, ni pour vous, je suppose, mais pour lui... » Il me regarda encore plus... « Et puis continuai-je, voyant qu'il
attendait où je voulais en venir, je ne sais si vous le savez, mais dans tous les cas mon devoir est de vous le dire : M. de la Reverdie prétend qu'il y a un ancien droit de passage... — Hauhlcela peut s'arranger ! interrompit-il tout de suite. — Je l'espère ; mais enfin, puisqu'on a soulevé cette question, j'aime mieux ne pas vendre mon pré qu'elle ne soit éclaircie. Il me semble même que je le dois: ne le trouvez-vous pas aussi, monsieur le syndic? — Pourquoi? répondit-il sans avoir l'air de comprendre: une fois le pré à un autre, cela ne vous regarde plus. — Sans doute, répliquai-je; mais si ce droit n'existait pas?... — Oui, fit-il brusquement, mais il existe S — Alors, dis-je, mon pré ne vaut pas cinq mille francs. — Mais puisqu'on vous les donne tout de même! s'écria-t-il. — C'est trop ou trop peu, je ne veux ni l'un ni l'autre, monsieur le syndic ; je veux savoir exactement la valeur de mon pré, et me décider sur cela, non autrement. » Et ma foi, j'ajoutai : « Je ne suis qu'un pauvre homme, mais je veux aussi la vérité et la justice. Vous voyez donc bien qu'avant tout il faut que cette question de passage soit vidée, et que je vous devais là-dessus," comme à moi, de vous avertir. » Nous étions restés dans la cuisine, auprès de la cheminée. 11 traçait des ronds dans la cendre avec la pointe du tisonnier. « Je comprends, fit-il tout à coup en relevant sur moi ses petits yeux gris, mais aussi fixes et ouverts que ceux d'une écrevisse. Je comprends! Vous espérez mieux; mais vous pourriez vous tromper, ajoutât-il. — Avec tout le respect que je vous dois, monsieur le syndic, lui répondis-je, c'est vous qui vous trompez dans cette supposition. Je n'attends ni mieux ni pis, mais ce que Dieu décidera. Tenez, je vais achever de tout vous dire, comme, en venant ici amené par M. de la Reverdie, j'en avais pris la résolution. Cinq mille francs sont une belle somme, et je n'ose croire que, même exempt de toute servitude, mon pré les vaille; mais rien ne me le payerait assez, s'il faut en convenir; le double et le triple ne me tenteraient pas. Si vous voulez savoir tout le fin fond de ma pensée, autant que je la sais moi-même en ce
150 le rm: aux noisettes
moment, mon pré, fût-il grevé de ce droit douteux qu'on essaye d'élever contre lui, eh bien, je crois encore que je le garderais tel quel, et que mon épouse ni moi ne nous en déferions jamais, même si on nous chassait du village, ce qui, j'espère, au moins, n'arrivera pas. — C'est aussi votre dernier mot? demanda-t-il sourdement. — Oui, monsieur le syndic. — La commune vous fera un procès, et un procès, cela coûte : si votre pré y passe, le bel avantage! — A la garde de Dieu! répondis-je en me levant. Mais, pour terminer la chose un peu plus en douceur: a Vos offres, repris -je, n'en sont pas moins honorables... — C'est bon! fit-il, n'en parlons plus! — Et je vous en remercie, ajoutai-je... — Hauh! fit-il encore, je n'aime pas les remerciments. Voilà comment nous nous sommes quittés. Je ne m'en repens pas, ni toi non plus, j'espère ; mais il ne faut point nous faire illusion, nous avons maintenant un ennemi déclaré !
— Nous en avons un autre, dit Marthe.
— Un autre qui nous en veuille autant que le syndic ?
— Plus encore, peut-être.
— Mais qui ?
— M. de la Reverdie.
Et moitié riant, moitié renfonçant ses larmes dans ses yeux, Marthe, en femme sincère et confiante, raconta brièvement et modérément les deux visites de La Renaudie. « Car il m'en a fait deux, dit-elle, la première sous le prétexte de venir chercher mademoiselle Marguerite, et sans doute avant de t'avoir rencontré. Je lui ai dit qu'il était ridicule, et cela l'a rendu furieux. Mais vraiment il l'était! Si tu avais vu, surtout quand je l'ai menacé de crier au voleur, comme il a bientôt pris la fuite. Je le regardais de derrière le contrevent. Il n'a jamais eu si belle peur. J'étais pour pleurer de colère, mais cela m'a presque fait rire de le voir descendre l'escalier quatre à quatre et la ruelle sur la pointe du pied. »
Ayant ainsi pesé à dessein sur ce qu'il y avait eu de réellement grotesque dans la folle équipée de La Reverdie,
de ce « vieux complimenteur, » comme elle se bornait à l'appeler, Marthe, pour achever d'en adoucir l'effet sur Fabrice, l'embrassa avec un surcroît de tendresse, mais qui faillit encore mieux faire couler ses larmes sous son nouvel effort souriant.
Fabrice n'y fut pas trompé.
— Oh ! oh ! disait-il en se promenant dans la chambre où le peu d'espace, même en longueur, le forçait à se retourner comme un lion dans sa cage ; oh ! oh ! monsieur de la Reverdie ! non content de manquer à mon épouse, vous la faites pleurer ! eh bien, nous verrons ! nous verrons si ma haie aux noisettes ne m'en fournira pas de quoi vous casser les dents !
— Non, non! s'écria vivement Marthe. Il n'en vaut pas la peine. Ne lui fais pas cet honneur : il a déjà eu tout ce qu'il méritait.
Mais Fabrice allait toujours s'écriant :
— Vous me le payerez, monsieur de la Reverdie, vous me le payerez !
— Non, répétait Marthe, promets-moi que non. Il a dû partir trop sottement; sois sur qu'il ne s'en vantera pas.
— Je l'entends bien ainsi, dit Fabrice, et c'est justement pour qu'il se taise... Mais la Sabine! fit-il tout à coup.
— La Sabine !
— Oui. Je comprends maintenant.
Et il rapporta ce qu'on lui avait crié au passage.
— Ce ne peut être qu'elle, conclut-il. Elle l'aura vu aller et venir. Notre secret n'est plus à nous.
Les pleurs de Marthe alors débordèrent. Elle se jeta dans les bras de son mari, et ils se tinrent ainsi embrassés sans rien dire, Fabrice, la figure aussi mouillée de larmes, mais de celles de sa femme encore plus que des siennes. La voyant affligée , c'est lui qui tachait de la calmer à présent.
— Console-toi, lui dit-il, nous nous aimons; qu'est-ce que le reste ?
— Oh I non ! ils sont trop méchants ! Que leur avonsnous fait?
— Rien; mais le bonheur, quel qu'il soit, donne toujours aux autres l'envie de le détruire.
— Eh bien, s'écria Marthe, allons-nous-en d'ici! Vendons-leur notre pré, donnons-le-leur plutôt, puisqu'ils veulent nous le prendre. Mais qu'au moins ils cessent de nous tourmenter, et que nous puissions les oublier en ne les voyant plus. Oui, partons!... abandonnons-leur tout! qu'ils nous prennent tout, excepté notre amour et notre bonheur. On trouve partout à travailler. Je travaillerai aussi. Oui, allons-nons-en! répétait-elle dans sa douleur.
— Cela ferait encore mieux jaser, reprit Fabrice. Plus tard, je ne dis pas ! si cela continue. Nous recommencerons ailleurs notre pauvre vie. Avec toi elle sera toujours heureuse. Mais, pour le moment, nous aurions l'air de fuir. Il faut tenir tête : c'est notre devoir. Je trouverai bien le moyen de faire taire La Reverdie et même la Sabine; sinon je leur dirai publiquement leurs vérités à tous deux. Nous avons d'ailleurs de bons amis, M. Valentin, mademoiselle Marguerite et même le docteur. Et puis, je veux voir si on aura bien le courage de m'intenter ce procès; si je le perds, ils en auront la honte; si je le gagne, nous partirons alors. Le monde est méchant; mais quand il n'a plus d'intérêt à l'être, il redevient juste. Nous verrons qui aura le dernier mot. Et surtout, le dernier mot, c'est Dieu.
— Ainsi soit-il, dit Marthe en s'agenouillant devant le lit pour faire leur prière.
Fabrice, resté debout, la prononça h haute voix. Mais
arrivé a ce grand mot : « Pardonne-nous » il s'arrêta
subitement. Marthe leva sur lui ses yeux de nouveau baignés de pleurs. « Comme nous pardonnons, » continuat-il non sans effort. Mais quand il eut achevé la prière, sa figure était redevenue plus sereine.
Il alla fermer la porte d'entrée et s'assurer que tout était bien en ordre.
Quand il revint, il trouva Marthe en train de se désha-
biller et d'arranger ses cheveux qui lui retombaient d'un seul flot sur les épaules, comme sur de la neige une coulée de lave du plus beau noir, çà et là veiné de blanc.
Certes, Fabrice ne regardait pas les bras de sa femme du même œil que La Reverdie : il les regardait cependant. Elle lui en mit un autour du cou, tandis que de l'autre, replié en arrière, elle achevait de ramener ses cheveux.
— Encore un trésor, dit-il, qu'on ne me peut prendre.
Et le bon Fabrice, y appuyant ses lèvres, eut un de ces sourires par lesquels il se témoignait à lui-même que tous les biens du monde, y compris le Pré aux Noisettes, s'il le fallait, ne lui paraissaient rien en comparaison de sa Marthe bien-aimée. •
Il y eut quelqu'un ce soir-la qui fut presque aussi en colère que Fabrice, sans en avoir la même cause et le même droit. C'était Valentin. Le refus de Marguerite de danser avec lui l'avait peiné; l'intérêt qu'elle parut prendre à la conversation de Matigny le blessa. Lui plaisaitil? L'encourageait-elle? Ces questions (l'amour ne s'en fait jamais de petites) lui portaient la mort dans l'àme, le mettaient tour à tour à la torture et en fureur. Le docteur, qui l'observait aussi comme un patient, reconnut sans doute qu'en ce moment il n'était pas le sien, car il jugea à propos de lui épargner ses dissertations pour le moins inutiles. Mais comme Balthazard n'était pas homme à s'en passer quand il lui en venait de belles à l'esprit, et que, plus elles lui semblaient mériter l'attention, plus il y craignait les interruptions capricieuses de Marguerite, il ne lui était resté d'autre ressource que d'en gratifier Fabrice. Aussi, quand on fut en route, s'empara-t-il peu à peu de ce dernier, pour lui faire part d'un nouveau mode d'amputation beaucoup plus expéditif, et qu'il appelait en con-
séquence la « tachytomie ». Il ne s'agissait que de fabriquer un instrument dans le genre de la guillotine ; car autant le docteur, qui abhorrait la peine de mort, réprouvait l'emploi de cette machine et de toute autre pour le cou humain, autant il en caressait l'idée pour les jambes et les bras, où l'humanité n'aurait du moins pas a gémir de ses exécutions. « On pourrait aussi l'appliquer aux poissons, ajoutait- il, une petite guillotine de poche les tuerait bien plus sûrement et plus vite que de leur tordre imparfaitement le cou et de les noyer d'air par les ouïes. » Le bon Fabrice n'écoutait pas tout cela sans frémir, car il n'aimait guère non plus ce dernier genre d'opération, et il ne le pratiquait jamais pour son compte les yeux bien ouverts, quoique toujours, en revanche, d'une main sûre et rapide. Il aurait donc voulu qu'on n'y reportât pas sa pensée ; mais le docteur, lui prenant et lui serrant le bras, le tenait sous le couteau, c'est le cas de le dire. Il expliquait en détail celui de sa machine, comment on l'armait, comment elle partait, et, tenant toujours le bras de Fabrice, il s'arrêtait même pour la figurer avec ses doigts. Mais aussi, par là, Fabrice et lui se trouvaient quelquefois en arrière, ou Marguerite et Valentin en avant, si l'on aime mieux envisager sous cet aspect ce résultat inattendu des dissertations du docteur.
En effet, n'ayant apparemment rien à se dire, puisqu'ils ne se disaient rien, les deux jeunes gens allaient toujours du même pas, chacun à l'un des bords de la route, sans empiéter même sur l'espace vide que venait faire entre eux la marche lente de leurs compagnons plus âgés. Insensiblement, toutefois, ce vide se rétrécissait, et Valentin se rapprochait assez de Marguerite pour- qu'elle n'eût pas l'air de retourner au château toute seule ; mais il continuait de garder le silence, elle aussi.
— Nous jouons on ne peut mieux notre rôle, dit-elle enfin.
— Quel rôle?
— Celui de muets, il me semble. Il étonnerait fort le docteur, de ma part du moins.
— Et moi, il me faut bien m'en contenter, puisque c'est le seul qu'on me laisse.
— Je croyais pourtant que celui de l'amitié...
— Une amitié qui, même au bal, retire sa main.
— Voilà donc la raison de ce beau silence !
— Oui, la première, ajouta franchement Valentin.
— Et la seconde?
— D'autres savent mieux que .moi vous dire de belles choses.
Elle le regarda, ses yeux riants ouverts sur les siens, avec une sorte d'étonnement naïf et malicieux à la fois. Puis elle lui tendit la main et, sans doute afin de n'avoir pas l'air de la retirer encore, en se remettant en marche à côté de lui, elle accepta son bras.
— Voilà pour la première raison, dit-elle.
— Et pour la seconde? fit à son tour Valentin.
— Oh! pour la seconde... pour la seconde... demandez au docteur, qui s'entend en belles choses et à en dire, tellement qu'il nous oublie. Oui, demandez-le-lui. Et, quittant le bras de Valentin : — Docteur 1 appela-t-elle, eth ! eth I nous vous attendons, docteur !
Il arriva bientôt avec Fabrice ; mais, comme il avait dû doubler le pas pour les rejoindre, sa marche en garda quelque chose d'accéléré qu'il ne put maîtriser tout d'un coup ; de sorte que, tirant après lui son compagnon de chaîne, effectivement enchaîné par le fil de la dissertation, ils se trouvèrent de nouveau à distance. Valentin s'en aperçut le premier.
— Vous dites donc, reprit-il, que sur la seconde raison le docteur pourrait m'apprendre...
— Il ne vous apprendrait rien de plus que ce que vous savez.
— Et qu'est-ce que je sais ? demanda Valentin.
— Que les plus belles» choses, comme il recommence à en dire à ce pauvre Fabrice qui n'en peut mais, que les plus belles choses, répéta-t-elle , ne valent pas le moindre petit mot d'amitié ; mais vous faites comme lui, vous ne me le dites pas, Valentin, quoique à présent
vous ne soyez plus muet; vous n'y pensez pas même.
— Je n'y pense pas, Grittly ! oh ! comment pouvezvous le dire, vous qui savez encore mieux que moi combien je vous aime... d'amitié. Eh bien, oui, d'amitié! continua-t-il avec enthousiasme : oui, la vôtre est tout pour moi; elle est belle, elle est noble, elle est pure; elle soutient ma vie, elle l'élève ; mais je la veux tout entière, et je l'ai tout entière, n'est-ce pas? Personne ne me l'enlèvera? personne ! personne !
— Non, fit-elle, ne pouvant retenir ce non. Mais craignant d'en trop dire : — Docteur ! appela-t-elle de nouveau : Docteur !
— Personne! répéta Valentin, pas même Céline?
— Pas même Céline, quoique je l'aime bien.
— Ni le docteur?
— Ni le docteur.
— Ni Fabrice?
— Ni Fabrice.
— Ni un autre?
— Ni qui que ce soit; mais si vous m'en nommez encore un, je vous retire mon amitié et je la lui donne.
— Chère, chère Gritly !
— Docteur, ne montez pas sans nous l'avenue : eth! eth! attendez-nous!
Il obéit, et quoique toujours si lancé qu'il enjambait déjà la première rampe, il s'arrêta soudain. Fabrice méditait sa retraite et saisit le moment favorable pour l'exécuter.
Ils montèrent alors l'avenue à eux trois, Marguerite ayant pris le bras du docteur pour plus de sûreté qu'il ne lui échapperait pas encore, et quand elle se sentait fatiguée, s'appuyant aussi de l'autre côté sur Valentin.
— Devinez, dit-elle en se tournant vers son nouveau compagnon, mais se retournant aussitôt vers l'autre pour lui faire signe de bien écouter la réponse, devinez sur quoi, tout à l'heure, Valentin et moi nous étions en train de nous disputer ?
— Sur la médecine? dit le docteur, qui, les voyant rire et riant lui-même, ajouta : La médecine sociale. .. pourquoi
LE l'Ri: A IX NOISETTES
pas? tout le monde s'en occupe et, par le fait, il faudra bien que tout le monde y passe; mais elle sera dure à avaler.
— Eh bien, Valentin et moi, reprit Marguerite, nous n'avons pas au moins de ces belles idées. C'était tout simplement sur l'amitié.
— Et aussi, fit Valentin, sur autre chose.
— L'autre chose, fit le docteur, est une triste chose.
— Vous voyez, que disais-je? s'écria inconsidérément Marguerite, qui rougit, mais heureusement dans l'ombre, et d'ailleurs le mot était lâché.
— Enfin, reprit le docteur, que ce fut sur cela ou sur autre chose, vous vous disputiez. Entre amis et sur l'amitié même on dispute, on dispute sur tout, vous voyez ! La vie n'est qu'une dispute...
— Non pas du moins pour Marthe et Fabrice, répondit Marguerite, qui avait hâte d'en venir à un autre sujet. Ils ne se disputent jamais.
— Mais on leur dispute leur pré: cela revient au même.
— Et avec de vieux titres encore, que mon cher cousin a eu la malice de déterrer de leur tas de poussière lorsque personne n'y songeait. lime prend parfois des envies de les brûler.
— Gardez-vous-en bien ! fit le docteur d'un ton sérieux; gardez-vous-en bien... avant de les avoir examinés !
— Mais je ne puis pas les lire, ni Valentin guère plus que moi.
— Alors il faut que ce soit un autre.
— Mais qui? Le temps presse, et je n'ai personne sous la main.
— Au contraire : justement sous la maia.
Et le docteur, pour se faire mieux comprendre, se crut permis d'avancer davantage le bras de Marguerite dans le sien et de lui donner une petite tape en guise de caresse.
— Quoi! vous sauriez déchiffrer cette abominable écriture?
— Eth ! j'ai su ou j'ai vu dans mon temps bien des choses, des choses curieuses, sans parler des tristes, et même de plus tristes que votre grande affaire du Pré aux Noisettes.
Mais laissons cela ! Je voulais seulement dire que j'ai été aussi un curieux autrefois, que pour vous je suis bien capable de le redevenir, et que des papiers qui intéressent tant mons de La Reverdie m'intéressent, eth !
— Vite, vite ! s'écria Marguerite, je sais où ils sont; vous aurez encore le temps d'y jeter un coup d'ceil.
A peine entrés au château et le docteur et Valentin introduits au salon par la nourrice, Marguerite, une bougie à la main, courut à la chambre de M. de la Reverdie. Elle revint presque aussitôt vers eux :
— St! st! leur dit-elle en entr'ouvrant la porte, j'ai les vieux papiers. Dépêchons ! ma nourrice fera la garde pour nous avertir au besoin.
Ils la suivirent. Les parchemins étaient sur la table, marqués d'un signet en deux ou trois endroits. — * Lisez, dit-elle, pendant que je vais chercher encore ; il est trèscacheur : je l'ai vu jeter derrière ses livres et ses statuettes jusqu'à des cigares, pour les retrouver, disait-il, quand ils seraient bien secs.
Les signets étaient placés aux endroits que nous connaissons déjà. — Les registres? Valentin m'a aussi parlé de registres, dit le docteur. Marguerite, toujours furetant dans la bibliothèque, passant sa main partout où elle voyait quelque vide, se haussant sur la pointe des pieds et gravissant même l'escalier mobile pour atteindre les derniers rayons, Marguerite, disons-nous, sans abandonner ses recherches, indiqua du doigt un vieux bahut dans un coin de la chambre. — J'ai tout trouvé là, dit-elle : voyez s'ils y e-ont.
Les registres y étaient en effet. Le docteur les parcourut d'un œil exercé, tournant rapidement les feuillets, pour ne s'arrêter qu'aux endroits où il y avait chance de rencontrer quelque nouveau détail ; mais de temps en temps il secouait la tête : — Ni plus ni moins, dit-il ; c'est toujours la même répétition. Voyons encore les parchemins.
— C'est drôle I fit-il, en voici un sans signature. Manquerait-il un feuillet ?
LE PRE AUX NOISETTF.S l',9
Tous trois eurent la même idée, et Valentin se mit aussi à chercher.
Marguerite, en ce moment juchée sur l'escalier mobile, cherchait en vain à insinuer ses doigts dans un tas de brochures sur lequel était couché un gros tome y faisant l'office de presse-papier. La main était pourtant suffisamment petite, les doigts suffisamment longs et minces, mais aussi le gros tome semblait prendre plaisir à y peser.
— Ce tas de papiers m'est suspect, dit-elle; mais ce gros vilain livre me retombe toujours sur les doigts, et je n'ose déranger les brochures. Venez ici, Valentin, vous m'aiderez.
Il était à côté d'elle» le bras par-dessus l'épaule de Marguerite pour écarter le volume, tandis qu'au bas de l'échelle roulante, la tenant du pied en respect, le docteur les considérait.
Les jolis doigts couraient de feuille en feuille, soulevant légèrement celles-ci de leur ongle rose, trop vite même au gré de celui qui avait sa main au-dessus.
— Enfin ! s'écria Marguerite, sentant plus de résistance et un contact plus rude ; enfin !
Et elle retira une feuille de parchemin, juste celle qui manquait.
Elle fit dégringoler Valentin devant elle, et courut sur l'épaule du docteur qui, après avoir reconnu la suite d'une longue et minutieuse délimitation d'héritages, trouva, d'autant plus aisément qu'on l'y avait signalé par une croix en marge, un passage qui parut l'intéresser, car il le relut tout bas avec attention.
— Est-ce bon, est-ce mauvais? demanda Marguerite.
— Pas mauvais, répondit le docteur ; surtout que La Reverdie l'ait caché, ajouta-il d'un air de réflexion.
Et il plaça tranquillement le parchemin dans sa poche.
— Que faites-vous? s'écria Marguerite.
— Je mets ce titre en dépôt.
— Vous allez le mettre en dépôt?
— Oui, on dépose les titres.
— Chez qui?
— Mais, chez moi, vous voyez ! — Écoutez ! reprit-il rapidement, laissez-moi faire; je me charge de tout. Nous en reparlerons.
— Mais si l'on venait à savoir...
— Personne n'en saura rien, puisque nous seuls le savons et que nous ne le dirons pas, La Reverdie encore moins que nous : il s'en gardera bien. Mais, j'y pense, il n'aurait qu'à venir! Sauvons-nous!
Ils se hâtèrent de tout remettre en place. A peine avaient-ils fini, qu'ils entendirent un coup de cloche. Ils regagnèrent précipitamment le salon.
— C'est la cloche de la cour, dit Marguerite. Heureusement la chambre de mon cousin ne donne pas de ce coté.
— J'aime autant qu'il ne me trouve pas ici, dit le docteur, quoique je me promette désormais du plaisir à l'observer; mais, pour ce soir, je me contenterai, en passant dans la cour, de le saluer. Adieu ; pas un mot, Valentin, pas un mot! Eth ! partons !
Ils traversèrent rapidement la cour et eurent le temps d'arriver à la grande porte comme on l'ouvrait, car on la fermait la nuit. La Reverdie en déboucha, la mine assez refrognée d'avoir dû attendre, dans l'état d'irritation où il était; mais il reprit un air dégagé en voyant le docteur.
— Eh bien ! eh bien ! lui dit-il, non content d'aller au bal, vous donnez la collation aux jeunes filles, vous les reconduisez... Pour un docteur, ce n'est pas mal.
— Que voulez-vous ! répondit le docteur en croisant La Reverdie sous la porte : que voulez-vous ! on est amoureux a tout âge; vous en savez quelque chose, ajouta-t-il, sans savoir lui-même à quel point il touchait juste dans ce moment. Et puis vous nous aviez si bien prêches aujourd'hui sur les dames ! cela m'a enflammé.
— Et sans doute aussi le beau page? car vous avez avec vous un beau page, fit La Reverdie en regardant Valentin.
Celui-ci, qui avait déjà passé, se retourna fièrement.
— Un cortège complet, se hâta d'ajouter le docteur;
LE riîK AUX NOISETTES L61
Car nous avions même un majordome, l'époux de la belle Marthe, dont vous aviez si bien chanté les louanges, que, malheureusement, du moins malheureusement pour nous, il a abandonné son poste avant la fin et s'en est déjà retourné. Mais il est tard : monsieur de la Reverdie, j'ai bien l'honneur...
Et lui faisant, comme il venait de le dire , l'un de ses plus beaux saluts, le docteur reprit avec Valentin le chemin du village, où achevaient de s'éteindre les dernières lumières et les derniers bruits.
L'n homme cependant, et des plus rangés, veillait encore : c'était le syndic. On ne s'en fût pas douté, à voir sa maison se détachant à peine de l'ombre, et dans un tel silence, qu'elle semblait dormir elle-même. La cour, la grange, l'écurie, tout dormait en effet, tout, excepté le maître, qui, après le départ de Fabrice, s'était encore senti moins d'humeur qu'auparavant à gagner son lit. La conduite de son fils Rodolphe était le secret tourment de son orgueil paternel, comme le Pré aux Noisettes celui de son ambition de propriétaire. L'irritation que le propriétaire éprouvait en ce moment n'avait pas calmé celle du père; elles s'excitaient l'une Vautre à se décharger en commun sur le fils, et celui-ci risquait fort de payer peur les deux.
Déjà résolu à l'attendre pour voir quand et comment il rentrerait, il l'était maintenant à le recevoir de la belle façon ; mais on eut dit que le fils le pressentait, car il n'arrivait guère. Afin de ne pas le mettre sur ses gardes, le père éteignit la lampe et fit ainsi dans la maison une obscurité complète, moins noire toutefois que ses pensées.
Comme il y était plongé, il crut entendre un bruit de pas dans la cour de derrière, où l'on arrivait par le jardin
et les prés. Il s'y glissa dans l'ombre par un passage intérieur que le fils devait prendre pour monter à sa chambre, située au-dessus* Ne l'ayant pas rencontré et n'entendant plus rien, il entr'ouvrit la porte qui donnait sur cette cour, sorte d'enclos irrégulier bordé de hangars et d'un petit bâtiment attenant à la maison, dans lequel se trouvaient le pressoir, la cave et un grenier. Tout y était désert et silencieux.
11 poussa jusqu'au jardin. De là il vit, mais déjà dans les prés et disparaissant bientôt sous les arbres, deux hommes portant quelque chose sur une civière ; il crut reconnaître la forme d'un petit tonneau, qui apparemment n'était pas vide, puisqu'il avait fallu s'y mettre à deux. Il allait crier : Au voleur! mais une réflexion le retint, réflexion terrible pour un père : Si Rodolphe était l'un des porteurs, et qu'en donnant l'alarme il le fît reconnaître î . . . Il rentra donc, ralluma la lampe, et alla dans la cave. Un petit tonneau qu'il y avait laissé vide n'était plus là; évidemment on venait de le remplir à l'un des grands fûts à l'allemande dont c'est aussi l'usage au pays de Lunay. Il y en a qui peuvent contenir en un seul vase dix et même vingt mille bouteilles. Ceux du syndic n'atteignaient pas ce chiffre, cependant ils étaient d'assez belle taille pour que l'absence d'une cinquantaine de bouteilles pût, au mesurage, y passer aisément sur le compte du déchet. Le fils n'avait, sans doute, voulu que continuer secrètement la fête avec quelques bons vivants comme lui, peut-être jouer une farce à son père. Celui-ci le crut ou le voulut croire; mais il n'en secoua pas moins la tête avec colère : « Et encore, se dit-il, un vin sur lequel il sait bien que je perds I » En effet, croyant à la hausse, il avait refusé de le vendre, et l'on était à la baisse. Que cela du moins n'eût pas retenu son fils, il en serrait aussi les dents sous ses lèvres. Il se détermina toujours plus de l'attendre, fût-ce jusqu'au jour.
Sans trop tarder cependant, car il n'était guère qu'une heure du matin, le petit tonneau reprenait le chemin de sa demeure ordinaire ; mais, au lieu d'y retourner comme
il en était sorti, c'est-à-dire délicatement porté en litière, c'était tout bonnement à pied cette fois, en roulant sur luimême, et sous la conduite d'un seul homme pour le guider. Un seul lui suffisait, vu la légèreté qu'il avait acquise dans l'intervalle. Ainsi, du moins, en jugèrent ceux qui la lui avaient donnée, d'abord en y travaillant dès cette nuit, puis en mettant à part et à l'abri le reste de son contenu pour d'autres libations mystérieuses ; mais afin qu'on ne s'aperçût de rien, le petit tonneau revenait à la maison en compagnie, hélas î du fils de la maison même.
Le second porteur, qui n'était autre que le mari de Perrette ou le citoyen Prenleloup, les avait un moment convoyés tous les deux; mais, les voyant marcher l'un devant l'autre d'un bon pas et de bonne amitié, il jugea inutile d'être de ce nouveau voyage : à vrai dire, il le préférait, le syndic, s'il s'éveillait, étant pour lui le syndic, et non un père. Il regagna donc la porte d'une espèce de masure aux murs rapiécés, accroupie derrière le village. C'était là qu'il demeurait et que le tonneau, comme un petit brick de contrebande, venait de déposer sa cargaison, non pour la première fois peut-être.
Le jeune capitaine au long cours le ramenait gaiement par les bords de la route directe, afin d'amortir le roulis de sa coque vide sur le flot plus uni de la rive des prés. Confiant dans les étoiles qui seules le voyaient, il n'avait besoin, pour diriger son frêle bâtiment et le maintenir en course, que de le pousser tantôt de la main, tantôt du pied même, afin de ne pas se courber et de marcher plus à l'aise ; mais, soit par l'effet de ce changement d'attitude, soit par l'effet du grand air agissant sur les nombreuses rasades de la soirée, il lui sembla que les étoiles se mettaient à danser sur sa tète, et que son compagnon de route avait envie de les imiter. Un coup de pied encore plus impérieux n'eut pas le résultat qu'il en attendait ; le petit tonneau offensé prit décidément le large et, comme un jeune poulain qui vient de sentir le fouet, exécuta dans les champs les ruades les plus capricieuses. Son maître
se précipita après lui ; mais ce ne fut pas non plus sans détours qu'il parvint à le rattraper. Aussi ne manqua-t-il pas de le châtier de plus belle; là-dessus, le rétif de reprendre la fuite, et, toujours poursuivi, toujours s'échappant, de courir loin du port de nouvelles bordées. — Diantre de tonneau! s'écriait le fils du syndic, qui, avec des goûts à lui, se sentait néanmoins de ceux de son père; diantre de tonneau ! nous ne pouvons pas le pardre pourtant! Enfin, profitant d'un fossé au bas d'une pente, il le retint non-seulement sous son pied, mais sous ses deux jambes, et l'enfourcha du coup pour être plus sur de lui. — Sorcier de tonneau! à présent marcheras-tu! s'écriaitil en se balançant et piquant des deux sa monture. Celleci ne fit d'autre mouvement que de tourner sur elle-même et de se débarrasser de son cavalier; mais s'y cramponnant du fond du fossé et l'étreignant de ses deux bras : — Diable de tonneau! répétait ce dernier; et sans le lâcher il s'endormit.
A cette heure et dans cette position, on l'eut pris pour un jeune faune attardé de la suite du vieux Silène. Il en avait même assez la figure, les traits jeunes et beaux, quoique avinés et flétris, le bouquet de barbe au menton, et la tète frisée, mais où quelques boucles manquaient déjà au sommet.
La sarabande qu'ils venaient de danser à eux deux ne les avait pas détournés dans les prés sans force circuits. Ils se trouvaient ainsi assez loin de leur point de départ, non pourtant de l'autre bout du village et d'un vieux chemin escarpé, mais plus court que la grande route. Valentin et le docteur, qui rentraient en ce moment, l'avaient pris. Ayant cru entendre une voix, ils s'arrêtèrent. Quel ne fut pas leur étonnement de voir un homme courir les champs comme un écervelé à cette heure de la nuit! Leur surprise redoubla quand tout d'un coup cet homme leur sembla s'enfoncer dans la terre et disparaître. Ils descendirent, traversèrent la grande route, et firent quelques pas au-dessous. Arrivés près du fossé :
— C'est Rodolphe, dit Valentin.
LE PUE AUX NOISETTES IGo
— Oui, dit le docteur, le fils du syndic. 11 est ivre ; ramenons-le chez lui.
Ils le secouèrent. Le jeune homme leva la tète, mais les bras toujours enlacés autour d'un objet qu'il semblait cacher comme un trésor sous les pans de son habit.
— Un tonneau! s'écria le docteur : s'il l'a bu à lui tout seul, je ne suis pas étonné du bel état où il s'est mis. Nous n'aurons pas peu de peine à le reconduire.
Rodolphe s'était pourtant levé ; mais, toujours à son idée fixe, il ne voulait pas quitter le fossé sans l'objet qui l'y avait amené et s'efforçait en vain de remonter la pente avec lui.
Le docteur et Valentin l'y aidèrent, et alors, moitié veillant, moitié dormant encore, il les suivit machinalement sans rien dire.
Le retour s'accomplit cette fois sans encombre; mais à peine arrivait-on dans la cour de derrière que le syndic, armé d'un bâton, y parut. Alors le docteur s'avançant :
— Voilà, dit-il, votre fils que nous avons rencontré en chemin, et que nous avons aidé... à vous ramener ceci ; et il touchait du bout de sa canne leur petit compagnon bossu et joufflu, qui, ainsi interpellé, crut devoir répondre par une sorte de murmure et de ricanement sourd.
— Oui, je saisi fit lentement ie père : je le lui avais donné pour se régaler avec ses amis.
En dire et en entendre davantage, le docteur ne s'en souciait pas plus que le syndic. Saluant donc d'un signe de tète, il partit avec Valentin ; mais sa courte intervention n'avait pas été inutile : elle avait suffi à Rodolphe pour qu'il fût déjà dans son lit, où, se rendormant aussitôt, il crut encore cabrioler par les champs pendant son sommeil.
— 11 n'a pas seulement remis le tonneau à sa place! fit le père demeuré seul. Lui-même alors l'y redescendit. Puis il alla se coucher, toujours ruminant et remâchant sa colère, s'aigrissant contre Fabrice à proportion de ce qu'il s'aigrissait contre son fils; se disant de l'un : — Nous
verrons qui sera le maître ! et ajoutant sur le premier : — Il veut un procès : eh bien, il l'aura ! Tant pis pour lui !
Dès le lendemain, en effet, mais à la reposée de midi, le syndic alla voir M. de la Reverdie. S'il avait choisi cette heure de la journée, ce n'était pas seulement pour être plus sûr de le trouver, mais aussi pour ne rien distraire du temps affecté au travail, car plus il craignait que le fruit qu'il en ambitionnait ne lui échappât, plus il s'y acharnait. Quant a son fils, il comptait bien toujours lui dire un holà! très-net, et lui signifier qu'il eût a changer de conduite; mais Rodolphe s'était levé pour se rendre aux champs de meilleure heure que de coutume, et ayant fait en sorte de ne pas se trouver seul avec son père, celui-ci renvoya à une autre occasion d'agir comme tel, et se contenta pour l'instant d'agir comme syndic.
Le voyant arriver inopinément , La Reverdie se douta bien du but de sa visite, mais il ne lui en dit rien. Il le fit asseoir, se balança sur sa chaise, au rebours de son visiteur, qui, peu habitué aux sièges dans le jour, se tenait très-roide et très-gauche sur le sien. 11 lui offrit des cigares, quoiqu'il sût que le syndic, ne fumant pas, appelait le tabac une peste ; bref il le promena sur toutes sortes de sujets; mais il n'en fut pas moins vaincu le premier en fait de patience syndicale et diplomatique : on y est trèsfort au pays de Lunay. A la fin donc, ce fut lui qui se mit à dire négligemment :
— A propos, et le pré, l'avons-nous ?
— Nous, peut-être, répondit le syndic en appuyant sur ce nous; car il pourrait bien revenir à la commune, suivant le sort et les frais du procès.
— Le Fabrice ne veut donc pas le vendre ? Vous le lui auriez pourtant bien payé ?
— Hauh! j'ai réfléchi. Ce droit de passage... J'aime mieux voir auparavant tirer cette affaire au clair.
— Alors vous êtes décidé à porter l'affaire en justice?
— Non, en municipalité seulement. C'est mon devoir de lui en parler, ne le pensez-vous pas?
— Sans doute.
— Mais il me faudrait les pièces.
— Les voici, dit La Reverdie, qui tira du bahut les parchemins et les registres.
— A quoi bon tout ce grimoire? fit le syndic. Aucun de nous n'en saurait déchiffrer une lettre. Seulement ce que vous m'en avez cité de mémoire.
La Reverdie lui lut les deux passages, même en latin, avant de les traduire.
Ne pourrais-jepas en avoir copie? demanda le syndic.
— Tout de suite, si vous voulez.
La Reverdie, prenant une feuille de papier, la plia par le milieu, y copia d'un côtelés deux passages, de l'autre mit la traduction en regard, et ajouta au bas ceux d'un registre français plus moderne qui pouvaient paraître y faire allusion.
— Voilà ! dit-il au syndic.
— Je vous remercie, répondit ce dernier en se levant. Je les ferai voir à la municipalité : elle avisera.
Le syndic parti, La Reverdie se frotta les mains en silence, mais d'un air riant, doublement satisfait d'avoir livré une partie de la vérité et de s'être réservé l'autre à lui-même comme un « en cas, » sans se douter de ce que cet « en cas » était devenu. Il se croyait si sûr et s'applaudissait si bien d'avoir pensé à le mettre à part d'avance, qu'il ne songea pas même à regarder si la feuille réservée était toujours à sa place et se contenta de jeter vers ce coin de sa bibliothèque un petit coup d'œil d'intelligence. —Ils n'y verront goutte, se disait-il, ils n'ont pas même de catalogue de leurs titres. Ils appellent cela leurs archives ! De belles archives vraiment! Sans moi, elles seraient encore dans un bel état! Je leur rends service, après tout. Si, par hasard, on s'apercevait de la
lacune.. * Mais bah! personne ne s'en apercevra... Comment prouver, sans un catalogue raisonné, qu'elle n'existait pas de tout temps? Et puis la pièce ne peut-elle pas s*ètre égarée dans leurs archives comme elle s'est égarée dans ma chambre, je suppose? et alors je la retrouve et la produis juste à point. Nous verrons en attendant si la belle Pénélope!...
Mais sur cette réflexion, qui lui remit soudain et désagréablement son aventure en mémoire, il pensa qu'il ferait bien de descendre au village, ne fût-ce que pour se montrer et, en ce qui le regardait, n'avoir l'air de rien.
En chemin, il rencontra Jacques. Au lieu dépasser outre, comme d'habitude, La Reverdie ne dédaigna pas de le faire parler.
— Eh bien! lui dit-il, et la cloche?
Jacques, riant et fermant les yeux, ne répondit que par un balancement de tète imitant celui d'une cloche en branle.
— Oui, je crois bien que la tète te sonne, fit La Reverdie à part lui; mais pourquoi, reprit-il, au lieu de la tète, ne sonnes-tu plus la cloche, à présent?
— « Ce n'est pas tous les jours fête, » dit enfin Jacques, pour qui les proverbes étaient aussi une manière de chansons.
— Tu ne l'oublierais pas comme le régent, poursuivit La Reverdie; on devrait te nommer sonneur à sa place ; il ne sait pas sonner, le régent.
— « Oui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, » riposta Jacques au moyen d'un nouveau proverbe.
— Tu l'aimes donc bien ?
— 11 veut me prendre dans son pré pour me donner des leçons !
— A toi, des leçons?
— Oui ! pour m'apprendre à pécher, fit gravement Jacques.
La Reverdie haussa les épaules. Et pourtant ce nouveau genre d'instruction que, sous la haute main de Fabrice, Jacques le buissonnier se promettait de joindre à ses au-
1res connaissances, n'était pas une circonstance indifférente à noter, comme La Reverdie s'en aperçut plus tard.
— Et de sa femme, poursuivit-il, qu'en dis-tu?
— Ah 1 une belle femme ! dit Jacques en se rengorgeant.
— Tu trouves? fit son interlocuteur avec curiosité.
— Ah ! oui, toute belle blanche.
— Diantre ! pensa La Reverdie, voilà un idiot qui a d'aussi bons yeux que moi. Tu dis, reprit-il : toute belle blanche ?
— Oh! oui, tout en blanc! répéta Jacques, comme le soir de son aventure il l'avait soutenu aux commères ébouriffées. Oui, « Belle rose, »
Belle rose et rosier blanc !
— Mais, si elle est belle, elle n'est pas bonne, inter • rompit La Reverdie : elle te gronde, elle est méchante...
— Non, non! bonne, bonne! s'écria Jacques, reprenant bravement la prose sur cette question. Bonne ! et les mains douces, allez! douces, douces! Tante Marthon méchante! Pas de ca, minette ! oh non !
Et il commençait à regarder de travers celui qui l'interrogeait.
— Alors tu es son favori? reprit ce dernier.
— Oui, répondit Jacques d'un air important ; oui, elle m'a embrassé !
— Toi, elle t'a embrassé!...
— Là, fit -il en mettant son doigt sur son front.
— Je croyais qu'elle n'embrassait que son mari.
— Oh! lui aussi, allez! et lui, il est toujours après ses mains, allez ! C'est vrai qu'elle les a bien douces.
Il saisit son bras dans l'ombre, Et lui compta dans la main De baisers un si grand nombre Que le creux en était plein.
— Comment dis-tu? je ne connais pas cette chanson. Répète un peu, je veux l'apprendre.
Mais, en grand artiste, Jacques ne se répétait jamais. Sa mémoire, d'ailleurs, comme il arrive à la plupart des chanteurs rustiques, ne lui fournissait exactement les paroles qu'à la condition de ne pas se reprendre. Il n'en avait non plus que le sens vague et non pas textuel; pourvu que le sens y fut, peu lui importaient les détails; s'il reprit donc, comme on le lui demandait, ce fut par cette variante :
Un baiser sur sa main blanche, Tout ainsi qu'il faut;
Et je crois bien sous la manche, Même un peu plus haut.
— Allons, cela va bien! elle vous embrasse, toi et son mari. Et point d'autres? ajouta effrontément La Reverdie.
Jacques le regarda cette fois d'un œil décidément courroucé. Eut-il, dans l'obscurité de son être, un de ces éclairs de divination sourde et inconsciente dont nous avons déjà vu chez lui des exemples? Ce qui est sûr, c'est qu'il avait tout à fait repris son air narquois lorsqu'il s'en alla sans répondre, mais en chantant à tue-tête :
La prit par la taille, Voulut l'embrasser, Voulut l'embrasser...
Contre la muraille 11 s'est vu lancer, Il s'est vu lancer...
En a ri la belle :
« — Il voulait danser,
« Il voulait danser...
Eh bien, se dit-elle, Je l'ai fait valser, « Je l'ai fait valser. »
La Reverdie aussi s'en alla de son côté, sans donner grande attention à ce que pouvait chanter un pauvre idiot dont la tète, pensait-il, lui chantait déjà bien assez toute seule. En revanche, ce qu'il avait pu tirer de Balalarme en vile prose ne laissait pas de lui trotter désagréablement dans l'imagination, et il enrageait à l'idée que Marthe pût aimer encore son mari. Aussi résolut-il d'aller la braver jusque sous sa fenêtre, en ayant l'air de faire une visite à l'école, dont il était un des inspecteurs; mais, arrivé devant la ruelle, l'audace lui faillit; il resta un moment là, comme planté dans le sol. Enfin, honteux de ce qu'il appelaitsa faiblesse, et craignant d'être remarqué, il s'avança, les pieds lui pesant toujours ; mais, au bout de la ruelle, porte et fenêtres closes ; l'école même était fermée. Il avait oublié que, pour les enfants, la fête se prolongeait encore d'un jour de congé. Comme il revenait la tête assez basse : — 11 n'y a personne, dit une voix.
Il leva les yeux et vit la Sabine, qui le salua de sa galerie haute.
— 11 n'y a personne, répéta-t-elle.
— C'est ce que je vois, fit La Reverdie. J'avais quelque chose à dire à M. le régent...
— Il n'y est pas, ni sa femme, paraphrasa la Sabine en plongeant toujours sur lui son regard. Ils sont sans doute à leur pré, ajouta-t-elle.
— Merci, j'y vais, répondit La Reverdie pour se tirer d'embarras.
Et la saluant, il revint machinalement sur ses pas; mais il lui semblait avoir toujours derrière lui, et sur lui, comme s'il le sentait dans le dos, le regard fixe et froid de la Sabine, dont les yeux ronds et sans cils le suivaient en effet avec la fixité de ceux d'un oiseau de proie.
— Bah! pensa-t-il, toutes les vieilles filles sont jalouses, particulièrement les laides.
A peine La Reverdie avait -il disparu à l'angle de la place, que Perrette sortait de la maison du syndic, où celui-ci, presque certain d'avoir deviné le complice et le conseiller de son fils, l'avait reçue encore plus froidement
que d'habitude. La maîtresse du logis ne fit non plus qu'un semblant de pas vers la porte avec elle.
— Je ne sais ce qu'il a, Pierre-Abram î dit Perrette, il n'est pas de belle. Les maris sont bien tous les mêmes, n'est-ce pas, ma pauvre Judith?
Un peu soulagée par cette réflexion, elle méditait d'entrer chez la Sabine pour achever de se remettre, « Mais si elle est dans ses jours noirs, autant vaudrait tomber d'un four dans un puits, » se disait Perrette, lorsqu'elle fut agréablement surprise de s'entendre appeler de la galerie. Elle y monta lestement.
— Qui croyez-vous, fit bientôt la Sabine, que je viens de voir courir après nos charmants voisins?
Et, tout en tricotant, elle désigna de l'œil la maison d'école.
— Le docteur? dit Perrette.
— M. de La Reverdie! 11 paraît qu'il est devenu l'ami du régent.
— Lui 1 l'ami de Fabrice î
— Voulez-vous. donc que ce soit de la femme, si ce n'est pas du mari? fit la Sabine en laissant tomber un instant ses aiguilles.
— Je ne dis pas; mais c'est drôle tout de même.
— Je ne sais si c'est drôle, je n'entends rien à leurs drôleries ; mais je sais bien qui j'ai vu sortir de chez eux hier au soir pendant que le maître d'école veillait chez le syndic au lieu de veiller chez lui..., qui, tout à l'heure, revenait déjà leur faire visite et, s'étant cassé le nez à leur porte, s'en va de ce pas à leur pré...
— Monsieur de la Reverdie au Pré aux Noisettes !
— Cane craint rien, ça court partout, ces vieux chasseurs à barbe grise.
— Oh bien! dit Perrette, qui se souvenait de sa propre leçon, il sera mal reçu.
— De tous les deux? fit la Sabine, cette fois sans quitter de l'œil ses aiguilles.
La malignité de Perrette n'allait pas jusque-là, rendons-lui cette justice. De plus, ayant eu affaire, elle, au
mari, elle se crut intéressée, pour son propre compte, à ne pas laisser s'établir ce genre de suppositions.
— Marthe a toujours été sage, répondit-elle, et je ne pense pas...
— Moi non plus! interrompit froidement la Sabine. Seulement il semble que d'être toujours seuls, à la fin, les ennuie. C'est une terrible chose que l'ennui! vous ne savez pas cela, Perrette?
— Des ennuis ! fit cette dernière d'un faux air dolent : comme si je n'en avais pas aussi, des ennuis !
— Mais non pas de l'ennui, répéta la vieille fille. C'est bien différent. Les ennuis, tout le monde en a, mais ils passent, au lieu que l'ennui... est toujours là. Si l'on sort, il vous accompagne, et on est sûr de le retrouver à la porte en rentrant chez soi. Les ennuis, ce sont les nuages, les coups de vent, les averses, la grêle, si vous voulez...
— Ah ! oui, la grêle, murmura Perrette en pensant à son mari.
— Mais l'ennui, c'est la pluie, la pluie sans fin et sans cesse... quand ce n'est pas la glace, ajouta glacialement la Sabine. Enfin, reprit-elle après ce moment de sourde expansion plus encore avec elle-même qu'avec son interlocutrice, je disais donc qu'ils paraissent en avoir assez de leur vie d'ermites. Leur célèbre cabane avec sa serrure à secret commence à s'ouvrir. Ils vont toujours s'y enfermer, mais ils sont bien aises qu'on y vienne. Ils sont là comme deux images, le saint et la sainte, dans une église catholique. Tout le village y passera. Il n'y a plus que moi qui tienne, et qui tiendrai bon, j'espère. Vous-même, vous y êtes allée, vous ne pouvez vous en dédire ; et qui sait si l'oubli de la planche n'était pas un prêté-rendu pour celui de l'échelle? Oui, qui sait si vous n'avez pas payé pour d'autres, ma pauvre Perrette? Et ce Balalarme, s'est-il assez moqué de nous? Il y est maintenant tous les jours. Puis c'a été M. Valentin et mademoiselle Marguerite, rien que cela, peste! Puis, bientôt le docteur sans doute. Maintenant, c'est le tour de M. de la Reverdie : et le voilà aussi au nombre des élus.
in.
— Bon ! vous voulez rire; car, enfin, pourquoi aller imaginer...
— Je n'imagine rien : lui-même me l'a dit.
— C'est égal, objecta encore Perrette, devenue incrédule à son corps défendant ; c'est égal : pour moi, je ne le croirai que quand je l'aurai vu.
— S'il ne s'agit que de voir..., dit la Sabine.
— Et le souper de mon mari !
— Ah! c'est vrai! quand on a un mari, on n'est plus libre... comme moi, pensa la vieille fille reprise de sa froide ironie.
Le souper du citoyen Prenleloup n'empêcha point sa femme d'aller peu après faire un tour du côté de la rivière ; non qu'elle ne se sentit une sainte horreur pour le Pré aux Noisettes, mais le respect qu'il lui inspirait maintenant, et qui s'étendait en partie sur le propriétaire, n'avait porté nulle atteinte à sa curiosité : si elle ne se sentait plus autant le droit de tout dire, celui de tout voir, en revanche, ne lui paraissait que plus légitime. Elle se hâta donc de rentrer chez elle et de gagner par le plus court le bord de la rivière; mais, au lieu de La Reverdie, elle y aperçut de loin le docteur et Marguerite descendant le long des taillis la pente des prés, et arrivant ainsi directement du château, à ce qu'il paraissait.
Le docteur y était en effet monté dans l'après-midi. La visite du syndic ne présageant rien de bon, il venait en parler à Fabrice, et Marguerite devait lui servir à pénétrer dans la forteresse, dont elle avait le mot de passe, prétend ait-il.
— Bon, se dit Perrette en les voyant, courent-ils aussi après lui? Mais pas plus de La Reverdie que sur ma main.
Cependant, pour continuer d'observer à tout hasard.
elle s'enfonça sous les taillis, en s'y approchant de la cabane le plus possible. Elle n'eût pas été fâchée d'écouter au passage la conversation du docteur et de Marguerite ; mais on ne peut tout faire à la fois et, malgré ses doutes, elle avait surtout à cœur de pouvoir dire à la Sabine en pleine conscience : « Vous voyez bien, il n'y était pas. »
Et pourtant il y était. 11 lui apparaissait à travers les branches. La voûte feuillée qui la couvrait de son ombre semblait avoir ménagé tout exprès ses sinueux et mobiles arceaux pour que, sans être vue, elle pût le voir. M. de la Reverdie n'avait pas voulu en avoir le démenti; il était là, debout, sur le bord de la rivière, en face de la cabane...; mais point de planche. — « Qu'est-ce que Je disais ! fit Perrette en elle-même pour se consoler de s'être à demi trompée; il a bien pu venir jusqu'ici; mais plus loin, je t'en moque ! qu'est-ce que je disais î » t
Cependant La Reverdie appelait : — « Monsieur le régent ! monsieur le régent! j'ai à vous parler. » Point de réponse. Perrette. toujours sous le feuillage, se glissa plus près delà rivière. Autre surprise. Sous l'auvent même de la cabane, Balalarme qui venait de prendre sa leçon de pêche et mettait à la répéter la plus insigne maladresse en même temps que l'attention la plus grave. A droite, Fabrice, le menton dans les roseaux, et à chaque nouvel appel allant jeter sa ligne un peu plus bas dans le courant de la rivière. La situation de La Reverdie commençait à devenir ridicule. Si le docteur l'avait su !
En ce moment, c'est pourtant à lui que le docteur pensait, mais non pas à en rire : il avait ses raisons pour lui en vouloir mieux. Il est à croire, néanmoins, qu'il se fût un peu plus dépêché, s'il se fût douté de l'impasse où La Reverdie se trouvait.
Mais tout occupé de ce qui occupait aussi Marguerite, et peut-être n'était-ce pas uniquement de Fabrice qu'ils l'étaient tous les deux : — Savez-vous, lui disait-il en cheminant, que votre idée n'était pas si mauvaise?
— Quelle idée?
— Celle de brûler toutes ces vieilles paperasses.
— Comment ! ne m'avez-vous pas presque grondée, seulement de l'avoir eue ?
— Oui, mais j'ai réfléchi.
— D'ailleurs, ajouta Marguerite, Fabrice m'en aurait grondée encore plus.
— Vous croyez ? fit le docteur.
— Certainement : demandez à Valentin.
— Oh ! je ne doute pas que Valentin ne soit toujours de votre avis! Mais c'est égal, je regrette que cette idée n'ait fait que vous traverser l'esprit : quand on a ainsi de ces idées, il n'en faut pas parler, ou les mettre à exécution tout de suite. Simuler un commencement d'incendie et ne l'éteindre qu'à point, dans ce vieux bahut, c'était facile.
' — Vous craignez donc quelque chose?
— Un procès est toujours un procès.
— Mais notre découverte, ou plutôt la mienne, dont vous ne me dites toujours rien ?
— Un dépôt est comme un secret.
— Oh! puisque vous vous défiez de moi... je demanderai à Valentin.
— Il ne sait rien ; pas plus ce secret-là que tout autre.
— Quel autre ?
— Demandez à Valentin.
Marguerite allait détourner la conversation, mais un bruit de voix lui en ôta la peine. Ils se dirigèrent du côté où ils l'entendaient.
Sans se douter qu'il y eût là un témoin de sa déconfiture, et qu'il pouvait même arriver qu'il y en eût trois, La Reverdie se trouvait dans cette position, déjà peu agréable en soi, de ne savoir comment avancer et de ne vouloir pas cependant reculer; il n'avait cru faire qu'une bravade, et c'était maintenant lui qu'on bravait. Aussi demeurait-il sur la rive, le regard tendu vers l'autre bord, comme s'il ne pouvait croire encore qu'il dût y renoncer; mais il avait beau héler le passeur, le passeur disparaissait toujours davantage dans les roseaux. Enfin, à un dernier appel plus impérieux, celui-ci revint sur ses pas, mai? ce fut pour entrer dans la hutte et en refermer la
porte aux yeux de son visiteur, comme s'il la lui fermait au nez.
La Reverdie resta ainsi face à face avec Balalarme, toujours péchant sur le seuil. Espérant avoir mieux raison de l'idiot, il l'appela, lui fit des signes, lui montra de l'argent, puis sa canne, et enfin crut avoir trouvé le vrai moyen de le séduire : il lui demanda une chanson et, essaya même d'en fredonner une pour le décider. Rien. Jacques ne broncha pas. Il continuait de ramener inutilement sa ligne et de la rejeter avec un grand mouvement de bras. « Attends! pensa La Reverdie, je saurai bien te faire parler î » Et du bout de sa canne plongé dans l'eau il tâcha de lui en lancer quelques gouttes à la figure; mais ce n'était là qu'une pluie menue dont, supposé qu'elle atteignît l'autre bord, l'obstiné pêcheur ne s'apercevait pas même. Avec la main, au contraire, il y avait chance de lui en administrer une ondée. Déposant donc sa canne et son chapeau, et s'agenouillant sur le bloc, La Reverdie réussit effectivement à lui envoyer une assez belle douche en plein visage ou il ne s'en manquait pas de beaucoup. Les lèvres de Jacques grimacèrent bien un peu; mais comme il s'était gardé de les ouvrir pendant la douche, il ne les ouvrit pas davantage après. Sauf, du reste, un petit sursaut comme celui d'un chat qu'on mouille et qui se secoue les oreilles, il ne branla pas et se contenta de retirer sa ligne à lui avec le même insuccès qu'auparavant.
Toujours agenouillé et la tète penchée sur l'eau, Lo Re verdie se mettait en devoir de recommencer, lorsqu'il sentit comme un insecte, une araignée ou une chenille, tombée sans doute du feuillage, lui passer sur le cou; il y porta vivement la main; l'insecte s'envola ; mais, ô surprise ! la perruque de La Reverdie s'envolait aussi avec lui. 11 fallait que ce fût au moins un escarbot eu un cerfvolant de la plus grande taille et d'une force peu commune pour accomplir un tel prodige. Le prodige n'était pourtant que trop réel . L'insecte aux cornes dentelées portait, du reste, très-légèrement sa proie et se dirigeait vers
178 LE PEÉ ATX NOISETTES
son maître Balalarme, qui le rappelait à lui après l'avoir envoyé. A voir comment celui-ci lui imprimait à distance sa volonté par de simples secousses de sa canne à pêche, on eût dit un sorcier, sa baguette à la main, donnant des ordres à son lutin familier.
Le petit serviteur invisible (car, pour invisible, en ce moment il l'était) avait-il agi de son chef ou sur quelque instruction positive du maître? On ne l'a jamais su, ni on ne le saura jamais. Tout ce qu'on peut remarquer, c'est que Jacques était encore et demeura toujours plus ou moins novice dans l'art de ramener sa ligne autrement qu'avec des broussailles ou de vieilles carcasses pendant au bout. En revanche, il était devenu presque aussitôt de première force à la lancer le plus loin possible et dans toutes les directions ; c'était même, à vrai dire, ce qui l'amusait le plus. Il n'en fut pas moins enchanté de sa capture, involontaire ou non. La Reverdie eut beau s'écrier : « Hé! animal! veux-tu bien!... » puis porter vivement ses mains, l'une à son front nu, l'autre en l'air, Jacques., donnant du coude un coup sec, amenait sa capture. Il semblait l'avoir enlevée du regard et, les prunelles de plus en plus dilatées, la forcer par la même puissance magnétique à effectuer le voyage. Tant qu'elle ne l'eut pas terminé, il conserva, d'ailleurs, son maintien grave et fixe ; mais lorsqu'elle eut achevé de planer en tournoyant dans l'espace et d'y décrire un demi-cercle majestueux, ses yeux et toute sa figure s'écarquillèrent d'admiration, et il la reçut dans ses bras avec des trépignements de joie. N'ayant jamais rien vu, rien soupçonné même de pareil, il la toucha, la palpa, la flaira, la considéra d'en haut, la contempla d'en bas, la fit danser et brandiller audessus de sa tète comme un pantin, puis l'y laissa peu à peu descendre et s'y ajuster sur l'oreille, en sorte qu'il semblait avoir une chevelure mi-partie la plus drôle du monde, toute crépue et du plus beau roux, d'un côté, de l'autre légèrement bouclée et d'un noir sur lequel le temps .ne pouvait rien :
— « Veux-tu donc, veux-tu!... » répétait La Reverdie,
pendant que cela se passait, et le tout s'était succédé comme un éclair : « Veux-tu vite!... » Mais, sans le lui dire ni peut-être se le dire à lui-même, Jacques ne voulait pas. Il ne songeait qu'à jouir de son bien. A la fin, pourtant, d'un brusque mouvement de tète, il rejeta cette seconde toison qui, toujours appendue à son fil, reprit alors le chemin de la rivière. « Allons! dépèche ! » cria La Reverdie; mais, au lieu de la pousser jusqu'à l'autre bord, Jacques, ressaisi de son instinct de chat jouant avec la souris et voulant voir apparemment si cette espèce -là savait nager, se mit à la promener à la surface de l'eau, la lui faisant raser peu à peu, et enfin il l'y posa; alors, voyant qu'elle flottait bien, il la laissa dériver en aval comme un liège, puis la ramena en amont le flanc couché sur la vague ridée, puis la laissa surnager de nouveau. « L'imbécile ! murmurait La Reverdie consterné ; l'imbécile d'idiot! Heureusement au moins que Pénélope n'est pas là! » Mais, à défaut de celle-ci, le docteur et Marguerite débouchaient en ce moment par le sentier.
— Oh! oh! fit le docteur, qu'est-ce que cela?
— Oh ! oh! fit de même Marguerite, qu'est-ce que je vois?
— Un tour de maître Jacques, dit le docteur.
— Il croit encore sonner la cloche, dit Marguerite.
Et tous deux partirent d'un duo d'éclats de rire, dont Perrette, n'en pouvant plus, profila pour s'y joindre en trio dans le taillis.
La Reverdie, furieux et décontenancé quand il s'était cru seul, sentit bien que, devant le docteur et Marguerite, il n'avait plus d'autre moyen de s'en tirer que de rire aussi.
— Hélas! oui, dit-il, j'ai eu le tort d'aller en guerre contre les sauvages; ils m'ont scalpé sans miséricorde; c'est cet Indien-là qui a fait le coup, ajouta-t-il en montrant Jacques.
— Oh! cela repoussera! interrompit le docteur.
— Et dire, poursuivit La Reverdie en reprenant son ton badin, que la belle squaw du wigwam va peut- être
l'embrasser encore pour ce nouvel exploit ! C'est ce qui me fâche. Ah! mais voilà son vieux sachem !
Attiré par le bruit, Fabrice venait en effet de reparaître sur le seuil.
— Illustre chef! s'écria aussitôt La Reverdie pour se maintenir au diapason , prudent sachem , célèbre par son silence et justement surnommé pour cela « le Grand Poisson, » je me flatte que nous allons fumer le calumet de paix : en conséquence, veuillez dire à celui de vos guerriers qui s'est emparé indûment de ma chevelure...
Sanslui répondre ni avoir plus l'air de l'entendre qu'auparavant, Fabrice, ayant vu de quoi il s'agissait, avait pris la ligne de Jacques, l'avait tenue un moment immo»bile au-dessus de l'eau pour la laisser s'égoutter avec tout ce qu'elle portait, puis, la balançant à son tour, il lui imprima soudain un élan si juste, que le fil et sa charge vinrent se loger sur la tète de La Reverdie, qui n'avait pas même songé à en couvrir la nudité avec son chapeau. *
Marguerite l'aida, non sans rire déplus belle, à décrocher l'hameçon, et celui-ci regagna l'autre bord, où. au grand déplaisir de Jacques, il arriva, cette fois, privé de son lest.
— Vous voilà coiffé? dit seulement Fabrice en rentrant dans sa hutte.
— Coiffé ! répéta le docteur à l'oreille de La Reverdie : il a dit « coiffé ! » Le seriez-vous à votre tour et de sa façon ?
" — Ces maris ont toujours la puce à l'oreille, répondit La Reverdie sans se déferrer. 11 n'aura pu encore digérer mon toast. Rendez, après cela, hommage à la beauté !
Cependant Perrette, n'y tenant plus, faisait aussi son entrée.
— A ce que je vois, dit-elie en désignant La Reverdie, monsieur vient de prendre un bain ; ses cheveux sont encore mouillés.
— Un bain ? interrompit le docteur : dites plutôt un plongeon! 11 avait déjà le sommet de la tête dans la rivière quand Fabrice l'en a retiré.
— Qu'est-ce que je vous disais! s'écria Perrette : cet endroit est ensorcelé.
Ce ne lui était pas un mince plaisir qu'il l'eût été en effet pour un autre que pour elle ; mais ne voulant pas avoir l'air d'en savoir davantage, elle s'en alla comme si elle ne faisait que passer.
Sa présence n'était pas de nature à aider La Reverdie à se maintenir en apparence de belle humeur. Seulement il eut soin de dire tout haut, comme elle partait :
— Ce benêt de Fabrice a déjà disparu. Je voulais lui donner un dernier avertissement ; mais puisqu'il ne s'en soucie pas, je ne m'en soucie pas non plus. Venez-vous? demanda-t-il au docteur.
— Non, nous continuons notre promenade.
— Moi, j'en ai assez... assez comme cela, fit-il en recommençant à prendre un air gai.
Et il s'éloigna en fredonnant.
— 11 enrage, dit le docteur à Marguerite, quoiqu'il n'en laisse rien voir, et que ce soit son fort, il faut le reconnaître, de ne jamais perdre contenance et de faire bonne mine à mauvais jeu. Il n'est pas méchant au fond, il n'est que vaniteux, toujours pivotant et pirouettant sur luimême et toujours miroitant. Enfin, il est pris à son piège, et je le vois déjà, dans sa bibliothèque, la remuer inutilement de fond en comble. Qui sait? au lieu d'une partie, peut-être ainsi en gagnerons-nous deux?
— Quelle autre ? demanda Marguerite.
— Mais cependant, continua le docteur sans répondre à cette question, le Pré aux Noisettes me semble encore bien aventuré, et Fabrice n'est pas hors d'affaire avec La Reverdie, le syndic, la moitié des hommes et les trois quarts des femmes du village contre lui. Appelez-le, maintenant que nous sommes seuls.
A la voix de Marguerite, Fabrice vint, en effet, les rejoindre.
— 11 est parti furieux, répéta le docteur.
— Eh! qu'il le soit tant qu'il voudra! dit Fabrice. Que ne me laisse -t-il Tranquille ! Jacques a tout fait sans savoir
ce qu'il faisait; mais M. de la Reverdie n'avait qu'à ne pas venir chez moi comme je ne vais pas chez lui.
— 11 est certain, fit le docteur, que vous avez bien quelque raison d'être irrité contre lui.
— Plus à présent, dit Fabrice avec un imperceptible sourire.
— Gomment ! plus à présent 1 Et votre procès dont il a fourni les pièces au syndic ?
— Cela regarde la justice. Si le droit est contre moi, il faudra bien m'y soumettre.
— Écoutez, reprit le docteur, qui tenait à poursuivre ses expériences sur le cœur humain, il y a un moyen de vous délivrer de ces misérables chicanes, car ce sont de pures chicanes. Mademoiselle Marguerite et moi, nous savons où sont ces titres; nous pouvons les brûler sans qu'on ait à nous accuser d'autre chose que d'imprudence ou de maladresse. Que diriez- vous si c'était fait?
— Rien.
— Rien? répéta le docteur interdit, car il s'attendait à mieux.
— Que pourrais- je dire et faire, sinon de brûler alors moi-même ma cabane, ma haie, de laisser mon pré à qui le voudrait prendre, et de m'en aller du pays?
Le docteur frappa dans la main de Fabrice et commença de trouver que ce serait dommage après tout de le voir mourir. Sans contredit, il ne tenait pas beaucoup de place au soleil, et n'y faisait pas grande ombre ni figure : juste autant qu'un brin d'herbe dans un pré ; juste autant de vide, par conséquent. Un pauvre honnête homme de plus ou de moins dans le monde, qu'est-ce que cela? il y en a tant! Et cette humble fonction de pauvre honnête homme ignoré excite une telle concurrence! pour un qui s'en va, mille qui se présentent! Ainsi allait se disant le docteur en train de philosopher.
Malheureusement, il était obligé de philosopher avec lui-même, car Fabrice, impatient de reprendre sa pèche interrompue, les avait quittés , et Marguerite était tout absorbées dan la guerre qu'elle faisait à Val en tin, quoi-
qu'il ne fût pas avec eux, et précisément parce qu'il n'y était pas. Qu'il ne put venir tous les jours au château, à la bonne heure! mais ici, pourquoi ne s'y était-il pas trouvé, par hasard du moins? Ne peut-on pas faire le hasard, quand il ne se fait pas lui-même? Aussi, pour le punir d'avoir ignoré, comme elle, qu'elle descendrait ce jour-là sur les bords de la rivière, Marguerite remonta au château sans passer par le village, ni faire aucune nouvelle tentative, fût-ce la plus détournée, pour savoir les secrets du docteur, même sur Valentin.