QUATRIÈME PARTIE
Quelques jours après, Mauverney apprit à Valentin que la municipalité avait décidé d'intenter un procès à Fabrice, aux fins de revendiquer le passage qui avait dû exister sur le Pré aux Noisettes.
— Je ne suis pas pour faire du nouveau avec du vieux, ajouta Mauverney; je suis, moi, pour le vrai neuf; mais enfin, si ce passage existait autrefois, comme semblent le prouver les actes traduits par M. de la Reverdie, il est certain que la commune est en droit de le vouloir rétablir. J'ai fait néanmoins ce que j'ai pu, non-seulement pour vous et mademoiselle Marguerite, mais pour Céline, qui désapprouve son père et qui le lui a dit, la courageuse fille ! mais elle n'en a obtenu qu'une de ses réponses bourrues. Je n'ai pas mieux réussi. J'ai en vain représenté, ce qui est vrai, le peu d'intérêt de ce prolongement du sentier, car il ne mènerait guère plus loin que le pré des Fabrice, et les dépenses où l'on risquait d'engager la commune. Que voulez -vous? les hommes sont les hommes, et la municipalité est dévouée au syndic. Je vais donc être chargé d'envoyer du papier timbré au régent. Cela aussi fera un mauvais effet sur
Céline, qui voit très en noir ce procès, pourtant plus qu'il ne mérite. Au reste, s'il est déjà commencé, ou tout comme, puisque le voilà décidé d'office et que nul ne peut l'empêcher maintenant, pas même le syndic, il ne sera peutêtre pas fini de sitôt. D'abord, tous les procès sont longs, grâce aux chicanes des avocats, aux lenteurs de la procédure et à la paresse des juges : encore une chose où il faudrait du neuf! remarqua Mauverney en passant. Mais il y a plus, continua-t-il : le pays pourrait bien avoir dans peu sur les bras des affaires plus importantes que celle de Fabrice; la sienne, en ce cas, serait sûre au moins de dormir longtemps. Et, ma foi, je le souhaite, quoique, de vrai, ce ne soit pas avant tout pour votre protégé, fit-il avec un sourire, rare chez lui, mais franc.
L'agitation politique, sur laquelle il nous faut bien ouvrir des échappées pour nous rendre compte de la situation de nos personnages, suivait en effet rapidement son cours. Ce n'avait été d'abord qu'un léger souffle, pareil à celui qui, venant à crisper les eaux d'un beau lac, semble les transformer en des milliers de petites feuilles dont il laisserait ainsi comme des jonchées partout où il passe. A présent, il y creusait des sillons, et, à l'exemple du laboureur qui rompt le sol de son champ, il rompait dans le sien la surface unie des ondes. Lui qui, tout à l'heure, les soulevait à peine autant que les plumes d'un oiseau caressées et rebroussées par la brise, il les voyait maintenant se hérisser, se gonfler, écumer même çà et là sous son fouet, s'attrouper, se masser, se mettre en ligne, échelonner leurs files et commencer à se ranger en bataille contre le bord. Le flot se faisait vague. Le souffle étourdi qui l'avait déchaîné ne pouvait plus que l'exciter et le suivre.
En d'autres termes, — et pour revenir à parler en prose, comme le veut l'auteur du Roman comique, ce qui est assez convenable, après tout, dans un roman, à plus forte raison dans une histoire vraie comme celle-ci, — l'Opposition tournait à la Révolution. Cela s'est vu ailleurs qu'au pays de Lunay.
Et pourtant, ce petit pays modèle jouissait déjà de presque tous les droits possibles. Y connaissait-on la règle de proportion des devoirs et des droits? Assez généralement la théorie; c'est déjà quelque chose : l'occasion survenant, elle y peut faire garde-fou. Mais dans celle-ci?...
On avait donc non-seulement la liberté, mais l'égalité; on était en pleine démocratie : le suffrage universel ; la presse libre ; l'instruction primaire obligatoire et gratuite ; chacun sachant lire, écrire et compter, très-bien compter surtout ; presque tout le monde plus ou moins propriétaire, avec son champ, sa vigne ou pignon sur rue, et souvent tous les deux à la fois ; point de privilèges, point de hautes classes ni de hautes positions; seulement, ou à peu d'exceptions près, une classe moyenne et de moyennes fortunes; les pauvres, en petit nombre, secourus par la charité publique et privée ; des fonds communaux spécialement affectés à ce but. Ce n'est point là un tableau fictif ; nous ne racontons que ce que nous avons vu ; nous ne transportons point le lecteur à Salente ni en Icarie, mais tout simplement dans un petit État, celui de Lunay, qui existe encore, grâce à Dieu : il faut bien que, sous un nom ou un autre, les États de Lunay existent quelque part, pour l'honneur des principes.
Malgré cela, disons-nous, on n'y était pas content; la raison en est toute simple, toute générale aussi : c'est que l'homme ne l'est jamais. De là le progrès, sans doute, mais bien d'autres choses aussi que le progrès. Enfin, que voulait-on? Le socialisme? 11 s'y était glissé en effet, comme en ce temps-là un peu partout, mais seulement à l'état de mauvaise herbe, que nul ne songeait sérieusement à convertir en moisson. Pour ceux qui faisaient mine de la cultiver et d'en extraire le suc, elle n'était qu'une sorte d'excitant révolutionnaire, de « haschisch » politique, dont ils se servirent à monter les tètes à leur profit : après quoi ils n'eurent rien de plus pressé que de la laisser retomber et ramper à terre, et de lui conseiller d'y attendre patiemment l'avenir : on jouirait du présent,
d'ici là ; c'était le mieux possible. Mais, encore un coup, que demandait-on, puisque ce n'était pas le socialisme ? Eh ! où et quand l'homme cessera-t-il de vouloir autre chose que ce qu'il a ? Dans la guerre, la paix ; dans la paix, une bonne petite guerre ; dans les époques de liberté, la gloire; dans celles de gloire, la liberté. On n'en demandait pas tant, sans contredit, dans le petit coin de terre où se passait notre petit drame ; mais quelque étroite que fût la scène, on y criait tout autant que si tous les échos de l'univers dussent en retentir ; c'était un théâtre comme un autre ; il avait son parterre et, pour les acteurs, ses coulisses; toutes les questions, toutes les passions s'agitaient là comme ailleurs. C'étaient les jésuites, qui se fourrent partout, même au pays de Lunay, si ce n'était pas encore le pape, qui, au surplus, n'a pas grand'chose à y voir ; c'était l'église, c'était la justice ; c'étaient les voisins, c'était le droit d'asile ; c'était ceci, c'était cela, le dedans, le dehors, le fond, la forme, les changements de place, les améliorations chimériques, les améliorations réelles. On en voulait dans l'État, on en espérait pour soi : et l'inverse. Les améliorations parais-» sent toujours réalisables, à qui surtout en profitera. Et puis, il faut bien l'avouer : en Lunay, on fut toujours un peu lunatique ; y compris votre serviteur qui en est natif, et même d'autres qui ne le sont pas.
Le mouvement s'était peu à peu développé sans qu'on y prît garde, et de proche en proche, dans un sens ou dans l'autre, chacun y devenait acteur ou comparse. Le docteur et Valentin y inclinaient, le premier avec plus de curiosité que de foi, mais par amour des expériences sociales; le second par amitié pour Mauverrey, qui en était un des chefs, et par générosité d'àme. La Reverdie affectait de le considérer nonchalamment du'bord comme un pur spectacle. Jacques y était plongé jusqu'au cou, sans rien comprendre, mais pour mieux voir; de sorte que l'on commençait aussi à l'appeler le citoyen Balalarme. Quant au citoyen Prenleloup, il y était de cette queue qui ne devient tète un moment que pour qu'on la coupe. Lesyn-
die était un des rétifs décidés, chose assez peu commune pour qu'elle soit presque honorable.
La capitale, ou Lunay-la-Grande,par abréviation Lunegrande, surnommée ainsi pour la distinguer de notre village du même nom, la capitale était le point de départ du mouvement, comme elle devait en être le point de retour; mais ses citoyens, les Lunegrandois, de nature éminemment spectatrice, se contentaient pour le quart d'heure de voir passer le gouvernement dans leurs rues, en attendant d'y voir passer la révolution. La masse du peuple, dans le reste du pays, était aussi comme une eau encore à moitié stagnante, mais traversée par un petit courant plus vif, qui en fera un torrent s'il l'entraîne et la précipite. Un œil perspicace pouvait y voir des signes d'ébranlement. La Gazette de la Vignonne les voyait ; mais elle n'en était pas encore assez sure pour virer de bord sans faron, comme doit le faire tout bon journal qui ne flatte que ses abonnés et veut savoir leur opinion avant tout. Le Lunaisien, au contraire, donnait ferme. Mauverney y envoyait des articles, que Valentin corrigeait. Celui-ci en écrivait aussi de temps en temps pour son propre compte ; mais, comme il avait des pensées et un style à lui, cela choquait les gens qui appellent clair un style où il n'y a rien. En revanche, les articles de Mauverney étaient fort appréciés pour leur vigueur et leur portée politique; mais c'était à Valentin qu'on les attribuait.
Matigny trouvait in petto que les Lunaisiens auraient pu se passer d'une révolution : ils avaient déjà tout ce qu'une révolution peut donner et ce qu'elle ne donne pas toujours;' d'autres se seraient tenus pour satisfaits à moins; mais puisqu'ils n'en jugeaient pas ainsi, ce n'était pas à lui de le leur dire. La cause à laquelle il s'était voué n'avait guère en ce moment, pour la représenter et constater en quelque sorte sa persistance invisible, que quelques chevaliers errants en quête d'aventures; il fallait bien se contenter ainsi, en attendant la grande croisade de l'avenir. Martigny poussait donc à la roue qu'il avait rencontrée en son chemin. L'organisation actuelle ne lui
paraissait, d'ailleurs, ni comporter, ni mériter une vie bourgeoisement tranquille et stable : il en était fort dégagé pour son compte, et un peu pour celui des autres, par conséquent.
Son rôle n'était pas, toutefois, ce qu'on le croyait dans le parti opposé, où les faibles et les peureux flairaient déjà en lui un nouvel ogre révolutionnaire. Les habiles n'allaient pas si loin que madame Regard,pour laquelle Matigny et Mazzini c'était tout un plus que jamais ; mais ils le soupçonnaient fort d'être le directeur occulte du mouve ment, après en avoir été l'instigateur. Le fait est qu'il en était plutôt le conseiller intime que le chef, ni même l'un des chefs, et que nul intérêt personnel ne l'y tenait engagé pour sa part. Tout au plus deviendrait-il à son tour citoyen de Lunay, s'il ne pouvait pas l'être du monde régénéré tel qu'il le concevait; mais il était effectivement très-consulté, très-écouté dans ce que ses idées avaient d'applicable. Ce qu'elles gardaient de trop général, on le localisait. Le fond de chimère sur lequel elles reposaient en dernière analyse ne laissait pas non plus d'y faire comme une lacune et un vide dont il ne se doutait guère, comme une sorte de creux, d'où leur venait peut-être cette sonorité d'expression que nous avons déjà remarquée ; mais ce retentissement de parole, qui lui était naturel, n'en recouvrait pas moins un talent vrai, de la sagacité, de la finesse, de la tactique et du tact ; et, dans l'orage, une voix un peu enflée ne fait pas mal. Aussi aurait-on pu dire du journal dont il était le rédacteur en titre et habituel, que c'était, sinon une trompette bien vibrante, du moins un excellent porte-voix. Enfin, sous une mise négligée, qu'il n'affectait pas non plus, mais qui contribuait à le rendre populaire, il y avait aussi en lui du gentilhomme, et il l'était, quoiqu'il eût lui-même retranché la particule à son nom. Si vive que fût la polémique, on ne l'y sentait jamais traître ni discourtois; il y allait, comme à un duel, de l'épée, et non du poignard ni du poing.
11 joua pourtant au docteur un assez bon tour. La « constitution du guet » était oubliée, cela va sans dire ;
on avait bien d'autres rédactions sur les bras; mais le docteur ne pouvait se refuser le malin plaisir de demander de temps en temps où celle-là en était. Pour se venger, Matigny lui proposa de faire dans son journal un article où il exposerait brièvement ses vues sur la « médecine sociale. » Le docteur s'y laissa prendre ; mais, au lieu de deux ou trois pages, il accouchait secrètement d'un volume. C'était le contraire de la fable : on n'attendait, on ne voulait qu'une souris, et la souris menaçait d'enfanter une montagne. Aussi convint-on tacitement, de part et d'autre, de ne plus se demander, l'un, où en était l'article; l'autre, où en était la constitution du guet.
Valentin était aussi en bons termes avec Matigny, et l'acceptait mieux. Il se sentait même attiré vers lui par une certaine ressemblance de goûts intellectuels et littéraires plutôt que politiques, peut-être aussi par cet instinct de curiosité qui nous pousse à voir de près ce dont on a eu peur. Mais ne 'craignait-il plus rien? Le docteur lui avait du moins donné le conseil de n'en rien laisser voir à Marguerite : pour ne pas la tenter, ajouta le machiavélique docteur. Valentin lui amenait donc quelquefois Matigny, quand ce dernier venait voir Mauverney.
— Prenez garde ! lui disait-elle après ces visites : il est aimable, il m'amuse ; prenez garde !
— Vous m'avez juré de n'avoir que moi pour « ami », répondait Valentin, devenu expert en mots à double sens depuis qu'il était journaliste.
— Elle est adorable ! dit un jour Matigny en revenant avec Valentin ; ah ! si je n'étais pas marié !
— Vous, marié !
— Eh! sans doute, mon cher : à la république.
Ce mot ne laissa pas de revenir aux oreilles du docteur, et de celles du docteur à celles de Marguerite. Quand donc, pour se dédommager de son mariage secret, celui qui l'avait contracté redoublait de compliments et de galanterie avec l'amie de Valentin, celle-ci riant aux éclats plus que jamais : — Comment se porte madame Matigny? lui demandait-elle.
— Bien ! répondait-il en se mettant aussi à rire. Trèsbien! « Que cela ne vous inquiète pas! » comme dit le syndic.
Elle le lui avait dépeint, en effet, en lui racontant comme quoi et pourquoi il avait engrené un procès contre Fabrice.
— Nous le lui revaudrons ! avait répondu Matigny. D'ailleurs, c'est un aristocrate.
— Comme vous et moi, car nous le sommes, remarqua philosophiquement Valentin.
— Moi, c'est vrai..., puisque je m'oublie auprès d'une jeune châtelaine.
— Ah ! si madame Matigny le savait! interrompit Marguerite.
Pendant ces conversations, il semblait toujours à Valentin qu'il y avait, sinon un point noir, au moins une mouche dans son ciel amoureux.
— Chère Gritly, lui dit-il un jour qu'ils se trouvèrent un instant seuls, il faut absolument...
— 11 ne faut rien du tout.
— Que je vous dise...
— Rien.
— Combien je suis malheureux.
— Rien, rien, rien! Si vous me dites cela, je ne vous dis plus rien.
C'est ainsi que dans tout le pays, depuis sa capitale, Lunegrande, et ses bourgs- et villages de Lunay, Preu, Treu, Preuilly, Foux, Bax et endroits circonvoisins, jusqu'à ses confins les plus reculés, la Pierre-à-\iton dans le lac, la Pierre-à-Botsur la montagne, et le grand pont de Nickneck ; c'est ainsi, disons-nous, que dans un espace au moins de vingt lieues à la ronde, et en particulier sur
I9i LE PRÉ AUX NOISETTES
les deux rives de la Yignonne, tout marchait à une révolution ; ce qui n'empêchait pas le monde de continuer, ni chacun de mener en gros sa vie comme il la menait la veille, en attendant qu'elle nous mène où il n'y a point pour ici-bas de lendemain.
La révolution n'empêchait donc pas Matigny de faire sa cour à Marguerite ; Valentin, d'enrager de ne pouvoir lui faire la sienne ; Mauverney, d'épier tout à la fois les signes du mouvement et les occasions de voir Céline ; le docteur, de sermonner ses malades, et Perrette, de sermonner son mari, quoiqu'il n'aimât point à être sermonné; le voisin, de regarder dans l'œil du voisin; le prochain, de penser au prochain comme il eût mieux valu n'y pas penser; tous, d'avoir ainsi leur petit Pré aux Noisettes, bon ou mauvais, chimérique ou réel ; la plupart, comme le syndic, de ne pas se contenter du leur et de vouloir y joindre celui de Fabrice; Fabrice, pendant qu'il l'avait, de pêcher tranquillement dans le sien.
Ses chères eaux de la Vignonne étaient cependant bien troublées ; c'eût été le cas de pêcher en eau trouble, mais il ne s'y entendait guère, et se serait même fait scrupule d'y penser : pour lui, d'ailleurs, elles ne l'étaient pas tant par le souffle de la révolution, coup de vent qui passe, que par celui de la chicane qui, même en temps calme, ne cesse jamais. Lui aussi, il s'envoyait atteint, il venait de recevoir du papier timbré. Réception toujours désagréable, même pour les habitués : aussi fut-il tenté de le jeter dans la rivière ; mais il le mit dans sa poche, par respect pour l'autorité. Puis ce fut tout; il resta coi.
Pauvre Fabrice ! il ignorait ce que c'est que la chicane, la chicane de la vie, et non pas seulement celle des gens d'affaires et des gens de loi : bien différente de la montagne de Mahomet, elle vient a vous alors même qu'on y pense le moins. Le docteur l'avertit qu'on le jugerait par défaut, et que son silence et son inaction seraient tenus pour un aveu de son impossibilité de prouver son droit. « Etait-ce d'ailleurs ainsi, lui demandait le docteur, que l'on menait ces sortes de choses? On soulevait incidents sur incidents,
pour ennuyer, harceler sa partie et laisser à la justice le temps de soulever son bandeau avec toute la gravité convenable. On perdait son procès, mais selon les règles, ce qui est toujours une grande consolation. » Fabrice dut se rendre : il lui fallut donc assigner, être assigné, s'aboucher, comparoir! autre sensation dont tous ses nerfs frissonnèrent d'avance, mais pour se calmer comme par miracle au moment de la comparution, où, non moins tranquillement ni moins juste qu'il jetait sa ligne, il jetait ses réponses et ses remarques. Ce n'était pourtant pas lui qui péchait maintenant; au contraire, on péchait sur lui. Ainsi, se disait-il, tout est pèche en ce monde; chacun y tend sa ligne et son ver, mais mord aussi à l'appât que lui tendent les autres, sans parler du grand filet invisible qui nous tire au rivage et auquel nul ne peut échapper tôt ou tard.
La vie est ainsi hérissée de toutes sortes de fils qui en font un perpétuel démêlage. Celui de la chicane est un des plus « retors » : il vous enveloppe comme une toile d'araignée, et, quoique aussi subtil et aussi fin, il ne casse ni ne lâche. Fabrice jugea donc inutile de se débattre. Seulement, il ne voulut jamais consentir à prendre un avocat. Pauvre Fabrice ! Heureusement que le docteur lui en tint lieu.
Le docteur était cependant assez perplexe, quoique, suivant sa coutume, qui est celle de peu de gens, il gardât sa perplexité pour lui. Ce fragment de titre dont il s'était adjugé le dépôt, contenait incidemment un détail qui présentait le cas sous un nouveau jour et pouvait même y ajouter, pour d'autres que Fabrice, un intérêt direct.
Dans cet acte, évidemment plus complet, le sentier était aussi mentionné comme longeant ou traversant les prairies situées entre le village et la rivière, et dont la possession paraissait avoir été fort disputée de tout temps et très-morcelée. Que ce fût à la demande de l'un des propriétaires, ou pour faire montre de sa science des coutumes et des us, toujours est-il que le scribe chargé de rédiger l'acte avait ajouté, en forme de parenthèse, que
« ledit sentier, vulgairement appelé « du Pré aux Noi- « settes, » n'était pas public, mais seulement privé, ou, « en français, « à bien plaire. » Quœ semita, vulgo dicta « de Prato AveUanarum , non est publica, sed priva ta « soîum, galliçè : à bien plaire. » Ce qui revenait à dire que le sentier n'appartenait pas au public, mais à ses propriétaires. Voiià qui était clair.
Trop clair : car, si le passage avait pu être aboli de plein droit sur le Pré aux Noisettes, à supposer qu'il s'y fut jamais prolongé, il pouvait l'être aussi sur les terrains qui y conduisaient. L'entrée du pré de Fabrice eût étéalors si bien protégée, qu'elle l'eût été contre lui-même. Il n'aurait pu y arriver que beaucoup plus longuement par le haut de la côte, où un petit chemin à char servait d'issue aux prairies pour les gros travaux, et n'y ramenait vers le bas que par de longs détours, souvent à moitié perdus dans les fondrières et les marécages.
Pour qu'il en fût ainsi, non-seulement à l'égard de Fabrice, mais de quelques propriétaires mal situés comme lui, il suffirait du caprice ou du mauvais vouloir d'un voisin. Ces voisins-là ne manquent jamais. Le docteur en faisait si peu de doute, qu'il était résolu à être au besoin ce voisin désagréable. Comme plusieurs habitants du village, et comme le syndic lui-même, il avait aussi, par là, un morceau de pré que le sentier coupait et était forcé de couper juste par le milieu. A chicaneur, chicaneur et demi. Si on en faisait trop à Fabrice, il se mettrait, lui, en travers du sentier, et dirait : « On ne passe pas ! » Cet innocent Fabrice, qui ne se plaignait jamais, ne se plaindrait pas davantage : il se résignerait à la voie la plus longue et n'en pousserait des soupirs qu'à cause de Marthe ; mais les autres propriétaires crieraient comme de beaux diables que l'on écorche, ne fut-ce que le fin bout de la queue. Or, c'était justement ce que voulait le docteur, qui ne redoutait nullement de faire crier ses malades pour leur apprendre à se montrer charitables. Le passage direct étant fort commode pour tous, tous feraient chorus contre le syndic, et particulièrement contre La
Reverdie, le secret moteur de l'affaire. Ce serait un joli tintamarre! Le docteur voyait déjà les ennemis de Fabrice s'enferrer, et il se sentait parfois assez méchant dans son genre pour s'en frotter, mais non s'en laver les mains. Au contraire, il prendrait la chose à lui, et y apparaîtrait, comme un deas ex machina, au moment convenable. Mais, pour cela, il fallait laisser le procès suivre quelque temps son cours. C'est là-dessus que le docteur était un peu perplexe.
Il aurait voulu, et il se disait qu'il devrait peut-être consulter Fabrice, l'avertir du moins ; mais Fabrice, qui n'avait pas admis l'idée de l'incendie des titres, n'en eut pas admis davantage le dépôt secret : il était bien capable d'exiger non-seulement la restitution de l'objet du dépôt, mais sa remise en lieu et place à l'instant même; qui pouvait dire alors ce que La Reverdie en ferait? Non; la vertu a ses bêtises, comme ses faiblesses, et la sagesse d'un docteur consiste à les comprendre, à les estimer même, et à passer par-dessus. La Reverdie avait aussi pris la responsabilité d'un dépôt, et de plus, n'était pas un dépositaire sûr. 11 avait évidemment quelque chose en tête, soit contre les Fabrice, soit contre tout le monde, car il aimait fort la brouille et la voulait chez les autres pour y étendre et y soulager la sienne; mais le docteur avait aussi ses projets; il en avait même un contre La Re verdie, un à lui personnel, qui lui était venu depuis peu, et pour lequel cette pièce pourrait le servir. Il la garderait donc sans mot dire, et ne se ferait pas trop de scrupule de laisser quelque temps Fabrice le bec dans l'eau, puisque c'était d'ailleurs son élément naturel.
Ainsi raisonnait le docteur. Il vit sans sourciller cheminer le procès, trouva même à Fabrice des témoins prêts à jurer, comme c'était la vérité pure et comme ce n'est pas toujours le cas chez les témoins, que de mémoire d'homme on n'avait entendu parler d'un passage dans le Pré aux Noisettes. Le procès engagé, on pouvait maintenant être sûr qu'il prendrait son temps comme tous les procès, et n'avancerait pas ce qui s'appelle à vue d'œil.
I9fi LE PRE AUX XOISETTES
De plus, ainsi que l'avait présagé Mauverney, l'agitation politique vint en distraire les esprits et contribuer à le tirer en longueur.
Le syndic avait ainsi un nouveau motif d'irritation contre ce qui se préparait. Le procès menaçait de rester en chemin, savait-on combien de temps ! Et qu'en serait-il avec une autre municipalité, peut-être avec un autre syndic ? L'opinion s'apitoie volontiers sur ses victimes, quand la chose est faite. Elle semblait donc se retourner maintenant du coté de Fabrice. « Il ne faisait, au bout du compte, de tort à personne, si ce n'est un peu d'ombre au voisin, mais le voisin n'était-il pas assez riche? Les intérêts de la commune, ah! bien oui, je t'en siffle! » Et autres menus propos de ce genre qui, de Perrette en mère Tome et de mère Torne en Sabine, ne laissaient pas de revenir aux oreilles de madame Judith. Son mari n'était pas sourd non plus. En revanche, il n'avait jamais été aussi brusque et silencieux.
Un soir le syndic prenait le frais devant sa porte, après une chaude journée de moisson; car, chez les cultivateurs, pour triste que l'on soit, on n'en perd pas un coup de faux ni de fourche, et l'on est au moins obligé d'employer ainsi le meilleur remède contre la tristesse : un âpre travail. Il vit de loin, dans un champ de blé eacore debout, Céline qui revenait aussi à la maison, un râteau sur l'épaule, et accompagnée de Mauverney. Cette vue lui fit monter subitement le sang à la tète, en lui rappelant d'un seul coup deux et même trois de ses sujets d'inquiétude et de colère, dont la fatigue venait de détourner sa pensée un moment : l'agitation croissante du pays, le procès qui, au contraire, dormait, et la perspective de plus en plus désagréable d'avoir Mauverney pour gendre.
La rencontre de Céline et de celui qu'elle tenait en son cœur pour son fiancé avait été cependant bien innocente, comme toujours. Le même sentier les ramenait des champs, et c'était ce sentier qui, suivi par tout le monde, leur avait seul donné rendez-vous. Près du village, l'amoureux petit chemin les fit passer dans des blés encore non coupés, mais répondant au souffle des airs par cette tiède exhalaison que l'on serait tenté de prendre déjà pour la bonne odeur du pain quand il sort du four. Céline venait la première ; les frêles tiges livraient aisément passage à sa taille pliante et mince, bien que gonflée aussi par le haut comme la leur; la tète un peu penchée de la jeune fille complétait cette sorte de vague ressemblance avec les épis, et un léger hâle de moisson lui donnait une apparence de force et de couleur. Mauverney la suivait dans l'étroit sillon, dont ses larges épaules embrassaient et refoulaient parfois les deux bords. Il ne se tenait cependant point tout près d'elle et la laissait même le devancer de quelques pas; mais elle se retournait de temps en temps vers lui avec un sourire pareil à celui d'un beau jour, comme ils en avaient un dans cet instant. Une fois elle se baissa, cueillit un bluet et le lui donna sans rien dire. Puis ce fut tout, et ils se remirent en marche.
Elle laissait parler Mauverney. 11 lui racontait ses projets, ses plans d'avenir, et comment il allait réparer les moins mauvaises parties de sa vieille maison, sans avoir besoii ' :^uter pour qui ce serait. Céline, d'avance contente u t, l'approuvait et le remerciait du regard.
Pour ., plus que pour elle, elle lui faisait aussi des questions sur la tournure que prenaient les affaires politiques : n'y avait-il vraiment pas lieu à en être inquiet ? Que deviendrait la liberté de conscience? la seule, ajou- * tait- elle en souriant, qu'elle réclamât pour sa part , et, sans contredit, la première et la plus sacrée de toutes pour qui ne croit pas seulement à la terre, mais au ciel.
On n'en était pas encore là au pays de Lunay, tout pays de Lunay qu'il est. Il a pourtant cela de bon, entre
autres, que la liberté religieuse, cette grande liberté de l'esprit, y était déjà, sinon mieux admise et mieux pratiquée, au moins mieux posée qu'en bien des États où Ton ne s'en forme, même aujourd'hui, qu'une idée des plus médiocres et des plus superficielles.
Céline ne raisonnait guère là-dessus ni sur le reste : elle n'était point raisonneuse, quoiqu'elle eût beaucoup de raison, et peut-être parce qu'elle en avait. Sa propre expérience l'avertissait seulement qu'il devait en être de la liberté religieuse comme de Dieu : au fond, la plupart des hommes y sont indifférents ou contre elle. Tout s'arrangerait cependant, tout finirait bien, au dire de Mauverney. Elle avait, sur ce point, une plus haute confiance que la sienne ; mais elle croyait en lui pour le bien général comme pour leur bonheur à eux deux.
Son père, quoiqu'il n'en témoignât rien, lui semblait devoir être secrètement flatté d'un tel gendre, qui, si tout était changé dans la commune, lui succéderait du moins et lui ferait honneur. S'il tenait à sa place de syndic, bien qu'elle ne le rendit pas heureux, l'influence de Mauverney pourrait peut-être l'y maintenir; dans tous les cas, elle le protégerait.
Ainsi pensait la fille, mais ainsi ne pensait pas le père, qui n'attendait ni ne voulait rien de pareil. Aussi, pour ne pas supporter davantage une vue irritante, venait-il de regagner brusquement l'intérieur de la maison, lorsque Céline, ayant dit adieu à son fiancé, y apparut, le front moite de fatigue, mais encore tout souriant de bonheur.
Changeant subitement d'idée, ou plutôt emporté par toutes celles qu'avait fait bouillonner en lui l'approche de Mauverney, — 11 n'entre pas î dit le père.
Céline le rappela, déjà pleine d'espoir.
— Va-t'en dans ta chambre ! dit encore le père.
Cet ordre n'admettait pas de réplique, et Céline s'y soumit, le cœur maintenant troublé. Sa mère n'était pas là : quelques derniers soins l'avaient appelée autour de la maison, où elle achevait en ce moment défaire sa tournée. Céline s'assit sur une chaise pour l'attendre, n'osant re-
passer par la pièce voisine qui servait de communication avec le dehors.
— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda Mauverney en entrant.
— Oui ! fut toute la réponse.
— Sur le procès?
— Vous vous inquiétez bien du procès, vous autres ! L'avantage de la commune vous est bien égal !
— J'ai fait tout ce qu'il fallait faire; mais c'est vrai que nous n'obtiendrons rien pour le moment, peut-être plus tard pas grand'chose, et si vous me demandez mon avis...
— Est-ce que je vous le demande?
— En ce cas, et puisque vous n'avez rien de plus à me dire, je m'en vais. Bonsoir !
— Oui, allez criailler, comploter, faire le malheur du pays.
— Le malheur du pays ! s'écria, en se retournant, Mauverney piqué au vif.
— Oui, vous le menez à sa perte.
— Allons, calmez-vous ! vous verrez que tout n'ira pas si mal, fit encore Mauverney, s'efforçant, pour Céline, de se calmer lui-même.
— Oui , le malheur du pays : vous êtes son mauvais génie !
— Ne répétez pas cela, Pierre -Abram !
— Son mauvais génie ! je le répète. Vous et votre bande, le pays vous maudira un jour.
— J'aime mon pays autant et plus que vous, dit fièrement Mauverney, éclatant cette fois.
— Drôle de manière de l'aimer que d'y mettre tout en combustion ! C'est comme celui qui brûlerait sa maison pour se débarrasser de ses dettes ; mais, quand on en a , il faut bien que le pays les paye.
— Des dettes? je n'ai que celles de mon père, et il ne devait qu'à la Sabine, fit le jeune homme, entraîné par une irritation croissante.
— Ah bon ! et vous pensez sans doute en hériter vos quittances?
— Pourquoi pas? elle est aussi ma parente.
— Autre manière de payer ses dettes ! reprit le vieillard d'un ton sarcastique.
— Moi, du moins, je ne convoite l'héritage de personne, ajouta sourdement Mauverney.
— Que voulez-vous dire?
— Rien, sinon que je ne pense pas à quoi d'autres peutêtre ont pensé.
— Louis! s'écria Céline, apparaissant sur le seuil, pâle et tremblante.
— Ah! tu écoutes, dit le père; eh bien, tu vas tout entendre, et ta mère aussi. Je serai bien aise que vous sachiez à quoi vous en tenir toutes les deux.
Madame Judith entrait, en effet, d'un autre côté.
— Louis! répéta Céline d'un air suppliant.
— Suis-je un homme d'argent? dites-le, vous, Céline, reprit tranquillement le jeune homme : si vous le croyez, je le croirai.
— Non, mon père, répondit-elle avec feu, non, il ne l'est pas, il ne le sera jamais.
— Qu'en sais-tu, toi? s'écria le père, dont la colère longtemps concentrée arrivait à son paroxysme. Tu ne fais que lire ta Bible : tu devrais du moins y lire un peu mieux ton devoir.
— En quoi ai-je manqué? demanda humblement Céline; montrez-le-moi, je me corrigerai.
— Je suis sûre d'elle comme de moi, voulut dire la mère.
— Non pas moi, interrompit son mari, non pas moi ! et je ne veux pas qu'on me la débauche comme on me débauche son frère.
Céline devint subitement aussi rouge qu'un pavot dans les blés.
— Oh! mon père, mon père ! s*écria-t-elle en se couvrant les yeux, que vous ai-je fait, qu'ai-je fait, pour que vous me traitiez ainsi ?
— Pierre-Abram ! Pierre-Abram! s'écriait de son côté la mère, tu ne penses pas ce que tu dis. Elle est pure
comme la prunelle de mon œil. Tu veux donc la faire mourir ?
— Taisez-vous, femmes, reprit-il plus haut que jamais, interrompant à la fois la mère et la fille; taisez-vous! je suis le maître, j'espère 1 et c'est vous qui ne savez ce que vous dites. Je dis, moi, que je n'entends pas qu'on me Ja détourne aussi de son devoir, qu'il soit toujours après elle et elle après lui, qu'il me la trouble et me la corrompe, cumme il trouble et corrompt le pays; que je ne la donnerai jamais à un endetté, à un démagogue, à un rouge, à un gagne-bon-temps politique, à un traître envers son pays et envers ma famille ; que je n'en veux pas plus pour gendre que pour député; que tant que je vivrai il n'aura pas Céline, et qu'ici du moins, oùjesuisle maître, il aiten conséquence à cesser ses menées et ses poursuites : voilà ce que vous et lui m'avez forcé de lui dire, et ce que je le prie de se tenir pour dit,
Ce flot de pensées longtemps contenues avait rompu toutes ses digues et débordé avec une telle fureur, que rien n'aurait pu en arrêter le cours, pas plus ceux qui le recevaient que celui qui en lâchait ainsi tout d'une fois la vague et l'écume.
Mauverney s'était contenté de croiser les bras, les tenant de plus en plus serrés et comme incrustés -sur sa poitrine : on eût dit une statue de granit; ses yeux seuls parlaient.
— Dans ce moment, vous n'êtes pas en état d'entendre la raison, dit-il en s'efforcant de modérer sa voix; mais, avant de m'en aller, j'ai le droit de vous- répondre, et je vous répondrai. -Quant à vos accusations politiques, j'ai ma conscience, je ne les relève pas. Quant aux autres, elles sont si injustes, je dois même dire si indignes de votre fille et de moi, comme de vous, ajouta-t-il avec fermeté, que vous l?s regretterez un jour, peut-être déjà ce soir.
— Jamais !
— Je ne m'en cache pas et ne m'en suis jamais caché de personne, continua Mauverney, j'aime votre fille...
— Oui, fit héroïquement Céline, redevenue pâle comme un linge, mais avec une fermeté à la fois si entière et si douce qu'elle n'avait plus même besoin de se roidir comme Mauverney : — Oui, et je l'aime aussi, mon père...
Le vieillard fit un geste négatif.
— Je l'aime, répéta Céline avec un accent si simple et si vrai que cet aveu semblait être en même temps pour elle l'accomplissement d'un devoir, — et je ne serai la femme de personne, ajouta-t-elle, si vous ne voulez pas un jour me donner à lui.
— Eh bien, de personne ! dit encore le rude et irascible vieillard.
— Maintenant, continua Céline en s'adressant à Mauverney, partez, Louis, c'est moi qui vous en prie. Ce soir, tout serait inutile; nous ne nous ferions aux uns et -aux autres que du mal. Nous avons tous besoin de nous recueillir (on sait, pour elle, ce que cela voulait dire) ; peutêtre alors s'entendra-t-on mieux.
Quand Mauverney était entré, il tenait encore à la main la fleur que Céline lui avait donnée ; pendant le débat, il l'avait, parmégarde, laissée tomber à terre. Céline, comme si elle y voyait un présage, ne put s'empêcher d'y porter tristement les yeux.
Mauverney la comprit, et ramassant la pauvre petite fleur secouée par l'orage : — Cette fleur est à moi, dit-il, je la garde, et qui que ce soit ne pourra me l'enlever.
11 sortit. Céline et sa mère elle-même le suivirent du regard. Le père, rentré dans son mutisme, mais toujours sombre, alla mesurer son blé, opération à laquelle il se livrait depuis quelque temps avec un soin particulier.
On le voit : dans notre histoire, comme dans la vie, il y a le côté de l'ombre; mais il y a aussi le côté de la lumière. Valentin avait bien encore de temps en temps ses petits démêlés avec Marguerite, ce qu'elle appelait leurs querelles de ménage; mais ce nom déjà était assez doux pour que Valentin les prît en patience et fournît au besoin l'occasion d'avoir de nouveau à les supporter.
Il ne savait toujours rien non plus de sa famille, si même il en avait une, rien de son passé d'enfant, ni de son avenir comme position, puisqu'il en faut une. 11 était ainsi entre deux obscurités ; mais, dans cet étroit milieu, il sentait, il aspirait le jour, il le contemplait du moins au-dessus de sa tète, tout doré parfois jusqu'en des profondeurs et des splendeurs infinies.
Ses relations avec Mauverney, devenues plus actives et plus intimes; ses conversations avec Matigny qui, chose étrange mais assez commune, ne voyait pas les hommes en beau, et pourtant espérait, attendait tout de la nature humaine; ce que Valentin lui-même avait pu entrevoir de celle-ci dans le coin d'un bureau de journal, l'un des meilleurs endroits du monde pour faire de curieuses découvertes sur l'humanité; le spectacle, enfin, d'un mouvement social qu'il pouvait d'autant mieux juger qu'il n'y avait pas personnellement de rôle, tout cela lui avait sans doute appris et aussi désappris quelque chose, mais rien ne lui avait ôté ses croyances supérieures. Pour se consoler,Valentin se répétait ce que lui avait dit un jour le docteur : « que le monde, s'il était uniquement composé d'enthousiastes, ne serait plus le monde. Une prairie toute de lis ne ferait pas le compte des chevaux et des bœufs; il y faut de l'herbe et du foin pour ceux qui en mangent; l'herbe, c'est le grand nombre, et le coursier belliqueux,
le cheval de carrosse, le bœuf travailleur, même l'àne patient, savent très-bien la tondre, plus que de la largeur de la langue. » Valentin se prenait alors à douter d'avoir jamais une position dans un monde ainsi fait qu'on s'y coupe l'herbe sous les pieds. Il se sentait, à cet égard, aussi incapable que Fabrice, et logé déjà à la même enseigne. A la rigueur, il pourrait être médecin de village, ou journalier de la presse (plus élégamment, journaliste), le métier de ceux qui n'en ont pas; mais de l'un ni de l'autre il ne se souciait guère. Il est vrai que M. de Romans avait annoncé son prochain retour, et que Marguerite comptait sur lui pour trouver a Valentin la position qu'il fallait : — « Il vous enverra en Amérique, » avait-elle soin d'ajouter. — « Certainement! » appuyait La Reverdie, qui eût voulu y envoyer tous ceux qui le gênaient. L'Amérique, d'ailleurs, passait encore à ce moment-là pour un pays de Lunay.
Valentin eût beaucoup mieux aimé rester tout d'un temps dans celui où il était déjà ; mais, si cela ne se pouvait, il se résignait d'avance à tous les plans, quels qu'ils fussent, pourvu que Marguerite voulût bien y apposer son visa. La voyant se récrier à cette belle idée. — « Eh quoi ! demandait-il, les amis ne signent-ils pas comme témoins et garants de la valeur d'un traité ?» — « En ce cas, répondait Marguerite, M. de Matigny devra signer avec moi. » Et Valentin de prendre alors une mine soucieuse, et Marguerite de tirer son mouchoir et, l'approchant des yeux de Valentin, de faire mine à son tour de les lui essuyer.
Il ne pouvait s'empêcher, toutefois, d'avoir comme le pressentiment d'une crise dans sa destinée. Le docteur recommençait à lui parler de sa mère. Sans lui en rien dire de nouveau, et tout en lui répétant qu'elle n'était plus de ce monde , il semblait avoir ses raisons pour que Valentin l'eût particulièrement à la pensée. Dans cet entre- deux de jour cerné d'ombre où sa vie, sans s'ouvrir encore en avant, restait fermée en arrière, c'était aussi pour lui un rayon que cette amitié de Balthazard, qu'il sentait avoir dû être si pleine et si dévouée. 11 en avait parfois le cœur
si ému, qu'il se levait soudain de sa chaise et courait l'embrasser. Le docteur se savait bien aussi maigre et sec que du bois, il n'allait cependant pas jusqu'à se douter que, pour Valentin, il rayonnait en ce moment comme le bois mort qui brille dans l'obscurité ; mais il ne lui en rendait pas moins avec effusion son accolade précipitée. Peut-être Valentin n'eût-il pas demandé mieux que d'étendre celle-ci à un autre rayon encore, non plus sur, mais plus coloré. Il n'en était pas question. Le docteur seul s'en chargeait. Quand il s'était vu ainsi embrasser à l'improviste, il éprouvait toujours le besoin d'aller faire un tour au château, et selon son droit d'ami etde docteur, baisant paternellement Marguerite au front: — « Valentin, ajoutait-il, m'a chargé pour vous de ses meilleures amitiés. »
Marguerite espérait aussi beaucoup du retour de son père' pour le procès des Fabrice, sur lequel le docteur continuait à ne pas s'expliquer. Eux, du reste, prenant volontiers leur parti d'en voir retarder le dénoùment, s'étaient remis à leur vie accoutumée, d'autant plus silencieuse qu'il se faisait plus de bruit autour d'elle.
11 en était, autrement du syndic. On avait toujours mal supporté son caractère revécue et acariâtre. La plus mince part de pouvoir a, d'ailleurs, ses envieux ou ses mécontents. Certaines mesures proposées par lui, la location, entre autres, des biens communaux pour en tirer plus de profit qu'à l'état de terrain vague, n'avaient pas toujours été acceptées de bonne grâce par ceux qu'elles dérangeaient dans leur routine ou dans leurs intérêts particuliers. Le parti du progrès en voulait, au contraire, au syndic comme au chef de la résistance locale. Dans l'incertitude où l'on était encore sur l'issue du mouvement général, cette hostilité contre le syndic et ses principaux adhérents n'osait pas éclater au grand jour et se tenait à moitié dans l'ombre ; elle commençait pourtant à se traduire à la mode rustique, par de lointains et mystérieux charivaris.
Tous les soirs, à la même heure, sur les derniers confins des champs, on entendait retentir un affreux cornet à
bouquin, dont on avait bien vite fini par comprendre le retour aussi régulier que le coucher du soleil. Personne n'ignorait que ces sons peu harmonieux étaient à l'adresse du syndic et de ses partisans; mais personne non plus ne voulait savoir qui donnait ces concerts, ni, par le fait, ne le savait. Seul, peut-être, Jacques en aurait pu dire quelque chose; mais, depuis qu'il s'était faufilé dans les clubs et qu'il faisait de la politique à son insu, il redoublait d'énigmes dans son langage, ou, ce qui est le comble de l'impassibilité diplomatique, il restait aussi sourd que muet. Enfin, Matigny ne parlant plus de la constitution du guet, le docteur avait bien été obligé d'en rédiger une de sa façon ; il avait tout réglementé, tout prévu, excepté que le citoyen Prenleloup accepterait seul un emploi dont nul ne voulait, et que, dans le cas présent, il se trouverait toujours à l'une des extrémités du territoire de la commune, quand les sonneurs de cornet se trouveraient à l'autre.
Sous la nouvelle constitution, comme sous l'ancienne, le guet n'y avançait donc rien, et l'affaire en vint au point que les corneurs, toujours inconnus, ne s'en tinrent plus à écorcher les oreilles de ceux qu'ils avertissaient ainsi de leur impopularité , mais écorchèrent et scièrent leurs jeunes arbres, arrachèrent leurs provins, et que la charrue du syndic, au lieu de passer tranquillement la nuit sous son hangar, apparut un matin sur le toit, où elle semblait, de son soc retourné, labourer les airs. C'en était trop, les arbres sciés surtout. Le syndic, aveuglé par la passion, accusa Fabrice. Ce dernier avait maintenant toujours avec lui Balalarme, que l'on soupçonnait d'être au courant de tout; les dégâts étaient particulièrement marqués dans le voisinage du Pré aux Noisettes ; Fabrice devait savoir, tout au moins, qui les avait commis ; il le niait ; mais les autorités encore constituées tenaient naturellement le parti du syndic ; il fallait en finir avec ces menées nocturnes, saisir le moment de frapper un coup; Fabrice et Balalarme, que l'on espérait ainsi faire parler, furent décrétés d'arrestation.
le pee AUX NOISETTES 207
Cette décision ab irato avait été prise en secret. On voulut donc aussi qu'elle fût exécutée sans retard et, si possible, sans bruit. Sur la fin du jour, l'huissier chargé de la transmettre aux deux intéressés, reçut l'ordre de se rendre au Pré aux Noisettes, pour voir s'ils y étaient.
Il arriva juste au moment où Fabrice « amenait » une truite magnifique et où Jacques sautait presque autant qu'elle pour la recevoir, sans se douter ni l'un ni l'autre qu'un troisième était là pour les amener aussi de son mieux. Le serviteur de la loi, forcément retenu sur le bord, les salua d'un air de connaissance, et réussit à leur faire lever la tète au son d'une voix qui leur était trop peu familière à tous deux pour les mettre sur leurs gardes. Alors il déploya son papier et le lut aussi haut qu'il put, tout d'un trait. Fabrice l'écouta fort attentivement, sans l'interrompre ; Jacques sans y rien comprendre, mais non sans y mettre à sa mode le point final. Ce fut tout, du reste, et il allait de nouveau lancer sa ligne; mais Fabrice, dans la crainte de ce qui eût pu arriver, la saisit au passage, la plia, la serra avec la sienne, appela Marthe, lui remit la clef de la cabane, lui dit de quoi il s'agissait'et, l'embrassant doucement, suivit l'huissier pour s'e rendre à la prison communale.
Balalarme, à qui décidément la figure de l'huissier ne revenait pas, faisait mine de prendre le large ; mais, voyant l'air désolé de Marthe, il resta auprès d'elle, et ce que l'huissier n'aurait pu obtenir que par la force, elle l'obtint d'un de ses regards lentement mouillés de pleurs; elle lui montra Fabrice, qui allait être quelques jours enfermé tout seul, lui dit-elle, et il rentra docilement dans le sentier avec eux. Seulement il ne voulut pas partir sans la truite, apportée de l'autre bord, mais oubliée sur le gazon pendant le passage. Il la ramassa, l'enfila par une des ouïes à un petit crochet de saule et, la tenant ainsi suspendue à son côté, où elle semblait encore vivante à la voir se dandiner comme lui, il s'en allait à la suite des autres, déjà tout radouci et se figurant qu'il portait leur souper.
— Voilà une belle truite î dit l'huissier.
— Si elle vous fait plaisir? dit Fabrice qui marchait devant.
Et se retournant vers Jacques, il lui ôta des mains le petit crochet de saule et le fit passer dans celles de leur conducteur, qui se refermèrent aussitôt en véritables mains d'huissier qu'elles étaient.
— Vous aurez ainsi deux poissons pour un, ajouta Fabrice en reprenant le sentier.
Cette réflexion philosophique ne consola point Jacques, et il en faisait de tout autres sur leur guide officiel ; mais, comme sa voix se perdait en propos décousus dans le tintement habituel de ses poches, celui que ces réflexions concernaient ne les entendait pas. Sa figure, qui déplaisait tant à Jacques, avait redoublé, au contraire, de douceur avenante, et, après avoir dit d'abord à Marthe qu'il ne s'agissait, pour son mari, que d'une réclusion de deux ou trois semaines, ce n'était maintenant, suivant lui, que de quelques jours tout au plus.
Sans trop s'y fier, Marthe, les devançant, courut chez le docteur ; mais on lui dit quïl était sorti avec Valentin pour toute la journée et qu'il ne rentrerait que tard.
N'ayant aucun soupçon de ce qui se tramait contre Fabrice, le docteur, Valentin et Marguerite étaient partis dès le matin pour les bois situés à l'orient du village, sur l'autre versant de la Vignonne, dont ils couronnent le bassin de ce côté.
Marguerite n'avait consenti à cette excursion longtemps projetée qu'à la condition expresse et formulée par elle à l'oreille du docteur que, s'il comptait herboriser, ce serait seulement dans un rayon d'une dizaine de pas autour d'eux. Moyennant quoi, xMarguerite se sentant libre en conscience comme elle l'était de fait, on s'était mis en marche.
Ces bois sont très-vastes pour un pays aussi minime et en même temps aussi bien défriché et cultivé que celui
de Lunay. Ils ont parfois une étendue de plusieurs lieuea en profondeur, sur le plateau montueux et assez élevé dont ils ombragent le sommet, coupé de ravins où filtrent de minces filets d'eau. Selon que le hasard vous mène, on pourrait s'y croire dans une foret primitive. Les arbres s'y relayent sans cesse, et l'œil se perd sous les'épaisses voûtes des hêtres ou à travers les hautes colonnades des sapins. Pendant plusieurs lieues aussi, le sol y est couvert d'un tapis de mousse qui descend et remonte les pentes, se pelotonne et se renfle autour des racines, jette encore cà et là ses franges et ses broderies sur les pierres du lit des ruisseaux, et recommence, sans presque jamais rompre sa trame et ses mailles. Le pied de Marguerite le faisait courber à peine ; l'élastique et moelleux tissu semblait moins le porter que le soulever, comme celui d'un enfant qui n'a pas touché terre que déjà il reprend son essor. D'ailleurs, nul obstacle : point de halliers, de fourrés, de barricades de lianes fermant tout à coup le passage. Seulement des troncs lisses ou rugueux, mais droits comme des fûts de colonne, avec leurs chapiteaux et leurs cintres verts se réunissant tous ensemble en un immense dôme de feuillage, dont les arceaux se balancent sans se briser et roulent comme des vagues. A les voir ainsi s'échelonner dans l'éloignement, on eût dit les piliers et la voûte d'une de ces grottes mystérieuses par dessus lesquelles passent, sans y descendre, les flots harmonieux de la mer. Le cœur en était apaisé. C'était comme une voix aérienne qui conversait avec lui, qui répondait à sa plainte et, en y répondant, le calmait.
La gaieté de Marguerite en était plus douce et se changeait en une sorte d'épanouissement rêveur. Le docteur, au surplus, se tenait strictement dans sa limite, Valentin aussi dans la sienne, à l'extrême bord, il est vrai, mais sans hasarder même un mot au delà. Ses yeux seuls y poussaient des reconnaissances, sur lesquelles il n'était pas possible de le rappeler à la foi des traités, puisque le langage des yeux est un langage muet. Ceux de Marguerite ne pouvaient non plus rester continuellement sur la dé-
fensive, comme ils l'eussent fait s'ils se fussent aperçus des échappées involontaires de ceux de Valentin. Ne s'en apercevaient-ils pas? Toujours est-il qu'elle s'oubliait parfois à contempler la cime ondoyante de la forêt, y montant du regard de branche en branche, jusqu'à la dernière feuille. Elle en écoutait les murmures, qu'elle prétendait être tous différents, suivant l'espèce des arbres, et bien distincts pour l'oreille ; mais lui, c'était elle qu'il écoutait et qu'il regardait, ses yeux, son front, sa taille élancée comme celle d'un jeune bouleau, et la musique de sa voix. Décidément, ne s'en apercevait-elle pas? Elle se retournait du moins et lui demandait le nom d'un petit oiseau qu'elle lui montrait du doigt.
— Un rossignol en personne , mais il ne chante plus, répondit Valentin.
— Pourquoi? demanda-t-elle à tout hasard, et ne sachant trop si elle faisait bien.
— Apparemment il n'a plus de voix, ou on lui a défendu de chanter, comme à moi de parler, ajouta Valentin.
— Il est toujours permis de chanter, dit-elle; voyez plutôt Jacques! Le rossignol ne figure-t-il pas aussi dans sa collection de refrains ?
— Oui, dans celui-ci, par exemple :
Rossîgnolet des bois, rossiguolet sauvage...
Et dans celui-ci encore, poursuivit-il en chantant cette fois, mais comme s'il chantait aux arbres, et qu'il s'adressât réellement à l'oiseau caché sous une feuille aussi grande que lui, d'où il semblait les écouter et les comprendre :
Rossignolet du vert bocage, Prends ta volée, Et va-t'en dire a celle que j'aime...
— Cette chanson ne vaut pas l'autre, interrompit Mar-
guérite. Et puis vous avez si bien dit au petit oiseau de prendre sa volée qu'il l'a fait comme vous le lui avez.conseillé : il n'est plus là sous son chapeau de feuilles, il nous l'a tiré sans cérémonie. Et puis, et puis, et puis... je n'entends pas que l'on prenne ainsi sa volée ; ou bien je prendrai la mienne, entendez-vous? je vous dis! Décidément, la première version du vieux refrain me plaît mieux.
— Je ne m'en rappelle que le commencement : c'est pourquoi j'ai pris l'autre, dit Valentin.
— Le commencement suffit : ce n'est qu'un seul vers ; mais, comme certaines notes de la Symphonie pastorale, il vous transporte, à lui tout seul, au fin fond des bois.
Et comme pour en faire l'expérience, elle se mit à le chanter à demi-voix.
— Il y a encore :
Rossignol, par amour...;
cela me revient maintenant, dit Valentin.
Mais, sans tenir compte de l'interruption, Marguerite, le regardant et assurant sa voix pleine et franche, chanta de nouveau :
Rossignolet des bois, rossignolet sauvage...
Il aurait voulu lui prendre les mains et les lui baiser mille fois, mais le docteur Balthazard était toujours à ses dix pas de rigueur. Il pouvait tout voir et tout entendre, s'il n'avait nullement l'air de le vouloir. D'ailleurs, Marguerite paraissait résolue à s'en tenir à la définition de la musique par Beaumarchais : « Ce qu'on ne peut pas dire, on le chante. » -
C'est ainsi qu'ils allaient chantant dans la forêt, ellemême chantant avec eux ; mais rien de plus : la forêt
avait beau dresser tontes ses feuilles comme autant d'oreilles, elle n'entendait rien.
Ce n'est pas que, du reste, ils rompissent seulement le silence pour dire ainsi aux échos ces bouts de vieilles rimes informes, mais qui parlent à l'imagination et au cœur. Dans leurs causeries, Marguerite avait à peu près deviné les soupçons de Mauverney sur Yalentin et Céline.
— C'est étonnant qu'il ait cru ! disait-elle.
— N'est-ce pas ? je n'y comprends rien.
— Si fait bien moi ! répliqua Marguerite avec une certaine vivacité dans la voix.
— Il est vrai, reprit-il au contraire à voix basse, que lorsque je pense à Matigny... moi aussi je comprends...
— Trop tard! fit-elle en lui jetant un de ses riants regards où une évidente malice le disputait à ce qu'elle s'efforçait de rendre moins évident. Trop tard ! il fallait comprendre tout de suite, maintenant le mal est fait. D'ailleurs vous oubliez un point important.
— Oui : que Mauverney était sûr de Céline.
— Et Céline de Mauverney? demanda Marguerite ; mais ce n'est pas ce que je voulais dire, ajouta-t-elle : ce que vous oubliez, et ce qui explique les craintes de Mauverney, c'est que Céline alors n'avait pas parlé et qu'elle était libre.
— Elle l'est toujours ! fit Valentin tristement.
— Voulez-vous dire que les idées de Mauverney reviendront? allait demander Marguerite ; mais il lui apprit alors ce qui s'était passé avec le syndic.
— Pauvres chers amis! s'écria-t-elle : ils doivent être bien malheureux, surtout Céline!
— Surtout Mauverney. Elle a pour elle sa foi religieuse; lui, il n'a que sa foi politique. Hélas! je le vois toujours plus, il n'y a parmi nous d'heureux que Fabrice.
— Pourquoi lui seul... parmi nous? répéta-t-elle.
— Parce qu'il peut dire à Marthe qu'il l'aime autant qu'il le veut.
— Oui, mais il ne le lui dit pas; il se contente de lel ui prouver : voilà pourquoi il est heureux.
Et voilà aussi comment, sans se rien dire, ils trouvaient cependant moyen de se tout dire, et, en parlant des autres, de se parler d'eux. Ce genre de conversation paraîtra un peu égoïste; mais quoi ! les amoureux en ont-ils jamais d'autre, et la leur, comme on vient de le voir, ne l'étaitelle pas encore moins, à tout prendre, que celle même de bien des gens qui n'ont pas pour excuse d'être amoureux?
Aussi, quand l'approche du soir les avertit de quitter la foret, où ils avaient déjeuné et dîné sur la mousse, des provisions qu'ils avaient apportées et de celles qu'ils avaient pu y ajouter d'une ferme voisine, quelle ne fut pas leur pénible surprise en apprenant ce qui était arrivé à Fabrice !
Ils furent des premiers à le savoir, car la prison communale était une vieille tour située dans l'enceinte du château, assez distante du corps de logis principal, mais s'y reliant autrefois par un ensemble de fortifications dont on voyait encore les restes; elle lui appartenait même, tout en étant grevée de cette servitude assez désagréable de pouvoir être employée, le cas échéant, comme prison ou maison d'arrêt: ainsi l'avait décidé le partage d'anciens droits de commune et de fief.
Fabrice et Jacques y étaient déjà installés. Grâce à un cumul de fonctions qui déchargeait d'autant le budget du village, l'huissier qui avait opéré leur arrestation était en même temps leur geôlier ; mais il n'habitait pas auprès d'eux, il avait un petit logement un peu plus loin, d'où il les visitait et leur apportait leur nourriture trois fois par jour. On ne dit pas qu'il leur ait, ce soir-là, servi la truite à souper.
Quand la tour, ordinairement déserte, se trouvait ainsi habitée, c'est donc lui qui en avait le gouvernement et les
•Jli LE PRE AUX NOISETTES
clefs. Du reste, les clefs n'étaient guère que pour la forme, car, en sa qualité de donjon, la tour n'avait point de porte au rez-de-chaussée : seulement, à l'étage, une ouverture où l'on arrivait par une échelle que l'on retirait après soi en temps de guerre, ou par quelque chemin de ronde fortifié et couvert qui la rattachait à l'intérieur du manoir. Ce moyen de communication n'existait plus depuis longtemps, et il fallait recourir à l'autre, même pour les détenus. A voir cette ouverture ainsi perchée, on eût dit qu'elle n'était là que pour montrer le chemin des airs à ceux qui voulaient en finir. De. cet étage, ainsi que du rezde-chaussée, il ne restait, d'ailleurs, que les quatre murs, de dix pieds d'épaisseur et qui semblaient taillés d'un seul bloc, avec leurs arêtes aussi vives qu'au premier jour; celles-ci étaient seulement un peu mieux polies que, le reste, grâce à un ciseau plus patient que celui de l'ouvrier, le ciseau des siècles. La chambre des détenus, avec deux petites fenêtres à ses deux extrémités, mais grande et spacieuse, du reste, occupait tout l'étage supérieur. C'était le seul appartement de la tour. Rien au-dessous que le vide, hormis un tronçon d'escalier conduisant à l'ouverture pratiquée dans le milieu du mur, et rien audessus que le toit quadrangulaire et aigu. Ainsi les prisonniers étaient sous bonne garde, quoiqu'ils n'eussent pas le voisinage immédiat et constant du. geôlier.
En apprenant ce qu'on avait fait de Fabrice, Marguerite s'écria que c'était une indignité ; puis elle courut à Marthe qui, lui dit-on, l'attendait dans sa chambre, et la trouva encore tout en larmes. Elle ne sut mieux faire, pour la consoler, que de pleurer avec elle ; mais, pour se soulager elle-même, elle répétait de temps en temps : C'est une indignité! chaque fois plus fort, et avec un mouvement si vif de sa tête brune, que ses cheveux, comme aux jours de son enfance, menaçaient de lui retomber sur les yeux, pour en voiler non plus le sourire, mais les éclairs.
Au même moment , le docteur, resté dans le salon, hochait aussi la tête, ce qui, du reste, ne donnait pas le moindre ébranlement à sa chevelure, vu le peu qu'il en
avait. Il n'en était donc que plus a son aise pour y passer et repasser la main en tout sens, dans le nouveau cas de dubitation qui se présentait. « Fabrice aurait-il réellement cédé à la tentation de la vengeance ? Eth ! il était si entêté de son pré, et on est capable de tout pour ce qu'on aime ! Lui, un prudent docteur et même, sans qu'il y parût, un docteur rusé, n'avait-il pas dû hasarder bien des choses, bonnes et nécessaires sans doute, chanceuses toutefois, et cela non-seulement pour ses malades, mais pour Valentin et pour d'autres ? A voir où ses deux jeunes protégés en étaient, sous le couvert de leur prétendue amitié, ne lui faudrait-il pas dévoiler le secret de la naissance de Valentin plus tôt qu'il ne l'avait pensé? M. de Romans aurait ses objections, son cousin encore plus. La pièce que La Reverdie avait eu évidemment l'intention de soustraire, pouvait le réduire a choisir entre le bonheur de ces enfants et son propre déshonneur. Appuyé d'une part sur la nécessité, de l'autre sur sa conscience, le hardi docteur ne se ferait aucun scrupule de lui administrer ce remède héroïque, s'il l'y obligeait. C'avait été un vrai coup du ciel que la trouvaille de cette pièce ; elle allaita deux fins ; mais pour cela il fallait attendre. Le docteur le pouvait-il, le devait-il, maintenant que l'arrestation de Fabrice allait sans doute hâter et tout au moins compliquer son procès? »
Un procès ! tout le monde en a un, qui se débat toujours à huis clos ; dans lequel chacun est à la fois juge et partie, interrogé et interrogateur; que l'on gagne ou que l'on perd à volonté , quitte à le perdre , en définitive , suivant la manière dont on le gagne ; un de ces procès de for intérieur que l'on tâche le plus souvent d'embrouiller tant que l'on peut, mais qui, sous mille formes, reviennent à l'une ou à l'autre de ces deux questions : « Que veux-tu?» « Que dois-tu? » et se tranchent ordinairement dans le sens de la première. Le docteur avait un de ces procès-là dans cet instant même. 11 en était si occupé ; il avait l'esprit si tendu à cet interrogatoire secret ; il y faisait si bien la demande et la réponse,
et, pour mieux entendre, il inclinait si fort la tête, que ce fut seulement quand il vint à la redresser, ayant pris sans doute ses conclusions, qu'il s'aperçut que Valentin comme Marguerite n'étaient plus là.
Valentin, en effet, profitant d'un reste de jour, était allé examiner la terrasse et les vieux restes de fortifications qui se prolongeaient au delà. Il les connaissait à merveille pour y avoir plus d'une fois grimpé avec Marguerite, et avec d'autant plus de plaisir qu'on le leur défendait; mais il voulait s'assurer si rien n'y avait été changé. Tout était bien comme il se le rappelait. La terrasse, longue, étroite et dallée, avait pour support l'ancien mur d'enceinte, rasé à mi-hauteur, sur lequel on avait construit, à niveau de l'étage, cette espèce de galerie en plein vent, bordée d'une balustrade et de grands vases de fleurs. Plus loin, elle continuait à vide, ayant vue ainsi, d'un côté sur les dépendances du château, de l'autre sur le village à quelque distance au-dessous, puis sur tout cet aimable penchant du pays de Lunay, avec son lac bleu neigé de vagues et ses cimes d'azur aux vagues de neige : vrai « pays du bleu, » comme serait tenté de l'appeler le premier voyageur ou lecteur venu.
A partir de la terrasse, le mur d'enceinte et les anciens ouvrages de défense reprenaient leurs créneaux et leurs meurtrières, les unes primitives, les autres ajoutées par le temps. Ces brèches avaient fini par pousser çà et là des montuosités et des terre-pleins, recouverts d'une végétation pittoresque. La terrasse y aboutissait. En s'accrochant aux arbustes et grimpant comme eux parmi les décombres, on pouvait gagner une espèce de plate-forme, visà-vis de laquelle la tour s'élevait solitaire dans son fossé en partie démantelé.
C'est ici que Valentin était venu « reconnaître les lieux. » Accoudé à l'un des créneaux, il examinait une fenêtre qui dominait son observatoire comme un nid d'aigle dans un rocher, celui d'une hirondelle sous un toit. C'était l'une des deux croisées en ogive qui avaient assez de peine à éclairer la vaste et haute chambre des prisonniers en s'y
mettant chacun par un bout. Valentin y appelait du regard", avant de l'essayer de la voix, lorsqu'on effet... mais ce ne fut pas le bec d'un aigle qui parut, ce fut celui de- Jacques, en ce moment vrai museau do rat dans une souricière. La vue de Valentin y ramena pourtant un large sourire, mais d'autant plus lugubre : on eut dit un éclair qui avait traversé en zigzag sa figure, pour n'en montrer que mieux la tristesse et la nuit. Valentin lui fit des signes d'amitié ; il y répondit en se penchant et riant de nouveau; mais l'œil de Jacques, venant ainsi à plonger au pied de la tour sans pouvoir se relever que sur la vaste étendue, son ricanement se changea soudain en un froncement de lèvres, et un retrait de toute sa personne, des plus significatifs. « C'était bien autre chose que la haie! » sans doute pensait-il.
— Impossible d'atteindre jusque-là ! dit une voix.
Valentin se retourna. Marguerite arrivait sur la plateforme. Il lui fit des reproches sur son imprudence à venir ainsi dans l'obscurité par ce sentier hasardeux; mais, comme elle s'en était tirée toute seule, il était probable qu'au retour elle s'en tirerait encore mieux avec lui.
C'est ce que Valentin comprit sans qu'elle eut besoin de le lui dire ; en sorte que, la voyant rire de ses reproches, il n'y insista plus. Se doutant bien où il était, elle avait couru le rejoindre. Elle y avait mis tant de vivacité, et son ancien talent de petite chevrette lui était si bien revenu, que c'était presque la petite Gritly d'autrefois. Valentin acheva de se calmer là-dessus ; mais il n'eut pas le temps de s'arrêter aux détails, Marguerite ayant les yeux en l'air et les siens ne pouvant faire autrement que de suivre le même chemin.
— Pourquoi impossible? dit- il; je gagerais bien, au contraire, d'atteindre là-haut.
— Oui, avec un ballon.
— Non, mais avec une balle, dit Valentin.
— Une balle!
— Eh ! oui, que de fois nous avons joué avec la nôtre contre la tour, de manière à ce qu'en y rebondissant, elle
nous revînt juste sur la terrasse. D'ici, notre grand plaisir était de lancer de petites pierres par cette fenêtre au risque d'en emplir la chambre des prisonniers; nous y jetâmes même des pommes à l'un d'eux, pour le consoler de ce qu'il ne pouvait plus s'en fournir aux dépens des vergers voisins. Je m'en souviens, Gritly, mais vous ne vous en souvenez pas. Et puis nous n'avons plus de balle. La nôtre était si bonne , si élastique ! Nous y avions inscrit nos initiales pour qu'on ne nous la prit pas; mais vous l'avez oublié aussi. Ah !» qu'elle était bonne et jolie , notre petite balle! Si j'en avais une pareille, je me ferais fort de la lancer à Jacques.
— Cela l'amuserait beaucoup I fit ironiquement Marguerite.
— Certainement, cela l'amuserait, car elle porterait une ficelle que vous y auriez cousue, puis la ficelle...
— Une corde! s'écria Marguerite. Vite, vite, redescendons! je vais voir...
11 l'accompagna jusqu'au bord de la terrasse. Jacques suivait leurs mouvements avec une curiosité mélancolique.
Elle revint bientôt avec une balle sur laquelle on pouvait lire encore assez distinctement : Cette balle est à nous, V. G., ces deux lettres formant un seul chiffre avec des façons d'arabesques tout autour. Elle la lui présenta, le front sans doute un peu coloré par ce petit travail d'aller et de venir; mais aussi encore un peu plus caché sous ses cheveux noirs, et plus riant, après tout, de ce rose qui ne le rendait que plus blanc.
Elle avait apporté tout ce qu'il fallait. Valentin lança la balle juste à la portée de Jacques. Mais celui-ci fit un si grand geste des bras qu'il la dépassa de moitié ; elle tomba dans le fossé ; on l'y repêcha au moyen de la ficelle déroulée, dont Marguerite tenait le bout. Labajle, lancée de nouveau, Jacques ne la manqua pas; mais, pour vouloir trop bien l'attraper, il lui donna une-grosse tape qui ne la renvoya que plus vite. On fit signe à Jacques de quitter la fenêtre; à peine s'en était-il reculé que la balle l'y suivit,
ne rebondissant plus que sur le plancher, cette fois, et entraînant sa queue après elle, comme une comète. Valentin y en ajouta une seconde, moins menue et plus forte. Marguerite courut alors chercher un panier à anse dans lequel elle mit tout ce qu'elle put trouver de mieux dans le gardemanger, fruit, viande et volaille, et amena Marthe sur la terrasse, laissant le docteur discuter fort à point avec La Reverdie qui venait de rentrer. — Vite, dépèchons-nous, dit-elle en rejoignant Valentin, le maire du château est là. Ils attachèrent le panier; Marthe aurait bien voulu s'y mettre aussi, mais force lui fut de le voir monter sans elle, tiré par Jacques, dont le lugubre sourire s'en allait à vue d'œil, à mesure qu'il hissait la nasse et qu'il se convainquait par ses yeux, par son nez, que même dans une tour il pouvait y avoir quelque chose à pêcher. Fabrice, qui s'était jeté sur son lit, apparut aussi à la croisée. Il les remercia du regard, moins de ce qu'ils lui envoyaient que de ce qu'ils étaient là, et regarda longuement et tendrement Marthe. Pour elle, elle levait les bras comme si elle voulait les tendre jusqu'à lui. — Bonsoir, et bon courage, lui cria Marguerite; à une autre fois! Pour aujourd'hui, dit-elle à Valentin, c'est assez, n'est-ce pas? Mais quelle bonne idée vous avez eue ! reprit-elle en acceptant la main qu'il lui tendait pour l'aider à revenir vers la terrasse.
— Au moins, fit-il, comme ils allaient descendre, j'ai gagné la partie de balle : gagné, mais quoi? Je n'ai malheureusement pas pensé à intéresser la partie, ajouta-t-il plus bas.
— Ah ! il fallait y penser, dit Marguerite.
*«- C'est vrai, mais pourtant ce serait juste...
— Alors, mettons que vous ayez gagné la balle^ je vous la donnerai quand elle me reviendra.
— Non, j'aime mieux qu'elle reste à vous et à moi : en cela du moins, ce sera comme autrefois.
— Voyons ! puisque vous êtes vainqueur, si j'y ajoutais, en guise de couronne, une belle fleur de grenadier : vous les aimiez, autrefois.
— Pourvu qu'il me fût permis de la placer où j'aimais
surtout à la voir : là, dit le regard de Valentin plutôt que sa voix.
.Marguerite, avec une souriante rougeur qui se répandit jusque sur son cou, souleva ses cheveux comme une onde qui court et se brise entre les doigts, et les remit en place ; mais la légèreté même, avec laquelle, soutenue par Valentin, elle accomplit la descente, les fit pencher de nouveau. De nouveau aussi, elle y porta la main; puis, réflexion faite, elle s'approcha d'un des grenadiers qui bordaient la balustrade, y choisit une des plus belles fleurs et en mit le corail dans Fébène de ses cheveux, qu'elle laissa glisser à demi comme un voile le long de sa joue. Se retournant alors vers Valentin :
— Est-ce comme cela? lui demanda-t-elle.
— Pas tout à fait. Je crois que sur cela aussi je me souviendrais mieux.
— Oh ! bien, ce sera pour une autre fois..., comme autrefois, ajouta Marguerite; mais pour le moment il vous faut reconduire Marthe. Demain, nous verrons à régulariser notre système de communication avec Fabrice; pensez-y dès ce soir.
Pendant qu'elle parlait, elle avait décidément remonté et assujetti ses cheveux ; ce retrait de l'onde capricieuse fit tomber la fleur de grenade.
— Vous me l'aviez promise, dit Valentin en la recueillant au passage.
— Puisque les petits cadeaux sont nécessaires pour entretenir l'amitié 1 répondit-elle en riant. Mais vite emmenez Marthe. Dans son chagrin, elle n'aimerait pas à rencontrer La Reverdie : cela se comprend.
Marthe et Valentin partis, notre jeune châtelaine se rendit au salon, mais uniquement pour avoir le plaisir de crier encore : « C'est une indignité ! » aux oreilles de La Reverdie.
— Ah! ah! dit-il, votre Fabrice...
— C'est une abomination, redoubla-t-elle en lui coupant la parole ; et vous n'y êtes pour rien, j'espère?
— Je voudrais y être pour quelque chose; car savez-
vous, fit-il galamment, qu'un peu de colère vous sied à merveille! Vous êtes charmante ce soir, avec ces yeux qui lancent des éclairs et cette petite tète de Méduse aux cheveux serpentins. Vrai ! vous ne fûtes jamais si jolie : demandez plutôt au docteur.
— Il est certain, fit celui-ci sans entrer dans ce nouveau thème, il est certain que cette arrestation est injuste et pourrait tourner contre ses auteurs, quels qu'ils soient. Quant au procès..., ajouta-t-il, voulant reprendre ou clore la discussion.
— Oui, le procès est plus grave , interrompit La Reverdie.
— Mais, continua le docteur, il pourrait bien être aussi une de ces œuvres qui trompent ceux qui les font. J'ai eu dans le temps la curiosité de feuilleter les registres de la commune...
• — Ah! fit La Reverdie.
— C'était pour un travail de statistique. Je l'ai laissé là, faute de loisir.
— Et puis, cette écriture n'est pas commode à lire, dit La Reverdie en respirant.
— Oh ! avec de la patience..., et je suis très-patient, quoi qu'il en semble. Je ne déchiffrais donc pas trop mal ces paperasses; j'y remarquai aussi ce qu'elles disent du Pré aux Noisettes, mais je ne trouvai point qu'elles fussent si clairement contre lui; il y en a même, si ma mémoire ne me trompe pas, qui militent plutôt en faveur du droit de Fabrice.
— Ah! fit encore La Reverdie en rougissant un peu.
— Au reste , conclut son interlocuteur, ces titres figureront nécessairement au procès, et on verra ce qu'ils disent.
La Reverdie était sur les épines ; mais le docteur prolongeait d'autant sa visite, sans, du reste, avoir l'air de tenir à donner ou à recevoir de plus amples explications. Enfin il partit, et La Reverdie alla aussitôt bouleverser encore une fois inutilement sa bibliothèque. Cette feuille, croyait-il toujours, y était, devait y être. L'avait-il mise
ailleurs, par distraction? Sa mémoire commençait à baisser, désagréable aveu qu'il ne se faisait qu'à lui-même, et encore le moins qu'il pouvait. Cette maudite feuille de parchemin se serait-elle envolée par la fenêtre ? La lui aurait-on prise ? Pourquoi ? pour la produire ? Eh bien, que lui importait, après tout, l'issue du procès? Le sien, avec Marthe la revèche, était fini. Son cousin de Romans pouvait soupirer silencieusement pour elle : il ne ferait pas de même. Cela lui était donc bien égal, maintenant, qui aurait le dessus, ou de ce grand dadais de Fabrice, ou de ce vieil avare de syndic, dont il ne tirerait pas, au besoin, cent écus, sinon avec bonne caution ou bonne hypothèque. Voilà comment, dans la mobilité de son âme, il se rassurait.
Pour cette fois, le syndic se croyait certain d'avoir raison de Fabrice. Un maître d'école ne doit pas même être soupçonné. Absous, le régent garderait difficilement sa place, et, reconnu coupable, la municipalité ne manquerait pas de prononcer sa destitution. Tout cela et les frais l'obligeraient à vendre son pré sans tant faire le fier et la fine mouche. On ne le lui payerait plus que ce qu'il valait. Personne ne lui en donnerait maintenant ce qu'il avait eu la bêtise de refuser. Que n'acceptait-il tout de suite? Au pis aller, lui, le syndic, maintiendrait ses offres : ainsi, que pouvait-on lui reprocher? Quant à l'arrestation, on avait un peu précipité, mais non violé les formes; et d'ailleurs il fallait un exemple. A qui la faute si l'exemple était tombé sur Fabrice? Il avait voulu vivre à sa guise, il devait en subir les conséquences ; il connaissait tout au moins les auteurs des dégâts, outre que lui-même était un sournois, et que les sournois sont rancuniers.
Ce qui chagrinait et irritait le syndic, c'est qu'il avait
LE riîE AUX NOISETTES 223
contre lui, sur cette affaire, non-seulement sa fille et même un peu sa femme, mais la Sabine.
— Le régent est bête, mais il n'est pas méchant, disait celle-ci dans sa froideur naturelle, et peut-être avec le fond d'estime et d'attachement haineux qu'elle ne pouvait s'empêcher de conserver pour Fabrice.
— Pour moi, je crois plutôt, Dieu me pardonne! qu'à force de se reléguer dans sa cabane, il est devenu un peu fou, opina madame Judith, quand sa cousine les eut quittés. Couper ainsi de jeunes arbres qui ne vous ont rien fait, je vous le demande! est-ce de la raison? A quoi bon enfermer un homme qui s'enferme déjà tout seul ?
— Surtout, ajouta Céline, si, comme on le pense, ce n'est pas lui...
— Qui : on ? interrompit brusquement le père, resté selon sa coutume dans la cuisine, d'où il entendait ce qui se disait dans la chambre. On ! ton Mauverney, n'est-ce pas ? Ce serait bien encore de sa belle politique !
— Je n'ai pas parlé à Louis Mauverney depuis qu'il ne peut plus venir ici, répondit tristement Céline. Xe disons pas plus de mal de lui que certainement il n'en dit de nous, ajouta-t-elle avec cette fermeté douce qui lui était particulière, et dont elle semblait, en ces occasions de lutte, vouloir moins maîtriser les autres qu'elle-même. Pourquoi tant soupçonner le mal? continua-t-elle sans élever la voix, les yeux seulement un peu plus baissés sur son ouvrage. Cela nous est défendu, comme de le faire. Quant à Fabrice, s'il est innocent, je suis sûre que vous ne serez pas des derniers à en être bien aise, cher père; et avant même d'être reconnu pour tel, il suffit qu'il le soit pour avoir un bon défenseur.
— Qui? interrompit encore le père, l'écoutant à peine. Le docteur, qui se mêle de ce qui ne le regarde pas?
— Dieu, mon cher père.
— Dieu protégerait donc les voleurs, les destructeurs du bien d'autrui? Tu as vu cela dans ta Bible, n'est-ce pas?
— Ce que j'y ai vu, c'est qu'il aime, mais aussi qu'il
châtie comme il aime ! Et de l'air d'une personne qui interrompt son travail pour mieux suivre sa pensée et se parler à elle-même, Céline laissa tomber son aiguille et ajouta d'une voix plus basse, en relevant les yeux : — Il ne faut pas tenter sa colère, elle peut fondre sur nous au moment où l'on y pense le moins.
— Est-ce pour moi que tu dis cela ? Me menacerais-tu, par hasard ?
— Y pensez-vous, mon père? Vous menacer : Dieu m'en garde ! Vous avez eu vos motifs pour agir comme vous l'avez fait, vous devez avoir raison, cher père ; mais je ne puis m'empêcher de craindre je ne sais quoi.
— C'est comme moi, dit la mère. On ne m'ôtera pas de l'idée que cela finira mal. Je voudrais que ce pré et le nôtre fussent au lac.
— Laissez -moi tranquille avec vos bavardages ! Est-ce que vous y entendez rien? Ce ne sont pas des affaires de femmes.
Et le syndic rentra dans son silence habituel; mais ce n'était pas celui du calme. Il en voulait à sa fille d'avoir parlé, à sa femme de se taire, à toutes les deux de ne pas le soutenir dans une affaire où l'intérêt et l'honneur de la famille étaient engagés, d'y être plutôt contre lui, de l'y laisser seul. Eh bien, il n'entendrait plus leurs criailleries et n'agirait que mieux à son idée. La Sabine pourtant l'inquiétait ; mais elle, au moins, tenait bon pour forcer la vente du pré, ce qui était l'essentiel. En demandant l'arrestation de Fabrice, il n'avait fait, d'ailleurs, que se défendre : qu'il se vît ainsi sourdement attaqué, menacé, dépopularisé, ce n'était pas un de ses moindres sujets de colère. Quand cette idée lui revenait, ses sourcils se contractaient tellement, qu'ils paraissaient joints, et son front encore plus ramassé sous les rides.
Le syndic était resté dans la cuisine, et les deux femmes dans la chambre, où Céline achevait d'ourler du linge pour le trousseau d'une jeune fille pauvre, à la veille néanmoins de se marier. Comme ils étaient là tous les trois silencieux, la porte de la rue s'ouvrit ; c'était le fils qui rentrait.
— Ah bon ! voici l'autre ! dit le père en songeant à ses deux enfants, si opposés de caractères, mais qui tous les deux cependant le contrecarraient.
— D'où viens-tu? lui dit le père en le regardant de côté.
Rodolphe, sans répondre, fit mine de vouloir s'éclipser.
— D'où viens-tu ? répéta le syndic en se levant de sa chaise.
Le jeune homme essaya encore de passer; mais son père lui saisissant le bras :
— Me feras-tu le plaisir de me dire d'où tu viens ? lui cria-t-il d'une voix plus brève et plus irritée.
— On vient... on vient... de se promener.
— Ce n'est pas vrai!
— Eh bien, quoi! quand on aurait bu une bouteille après la journée !
— Avec quel argent ? tu n'en as point , tu ne sais rien te garder !
— Avec celui que m'a donné la mère.
— Ce n'est pas vrai ! Je le lui ai défendu ; tu m'as forcé de le lui défendre. Ah ! tu ne veux pas me dire d'où tu viens, eh bien, moi, je vais te le dire. Tu ne viens pas même du cabaret, où l'on ne te fait déjà plus crédit, sur ma demande et sur mon avertissement positif que je ne payerais pas pour toi : encore une belle chose à laquelle tu m'as forcé par ta bonne conduite ! Non ! tu sors de quelque mauvais trou d'ivrogne et de démagogue, c'est tout un, où tu auras eu le plaisir d'entendre bavarder contre le gouvernement et contre ton père ; qui sait même si tu n'y as pas fait chorus?
— La politique m'ennuie, j'aime mieux rire ; je m'en fiche pas mal, de la politique, ajouta Rodolphe, la langue un peu prise. Quant à dire du mal de vous...
— Eh ! pourquoi pas? Ta sœur en dit bien ! murmura le colère vieillard.
— Personne ne s'en aviserait devant moi ! conclut assez fièrement le jeune homme; mais espérant en avoir fini et déjà repris de son insouciance, il ajouta aussitôt : —
Maintenant que vous savez tout ce qu'il y a, et vous voyez qu'il n'y a pas grand'chose , laissez-moi aller me coucher ; je suis las. Bonsoir à la sœur et à la mère.
— Non ! s'écria le père en se roidissant contre son fils pour se roidir contre lui-même et ne pas retomber dans ses lenteurs et ses temporisations précédentes, non! je ne t'ai pas tout dit, je ne t'ai encore rien dit! ajouta-t-il avec une expression plus amère. Tu ne laisserais personne m'attaquer devant toi, je veux bien le croire. En effet, il ne manquerait plus que cela ! Mais en es-tu moins pair et compagnon avec ceux qui ne se font pas faute de m'attaquer quand tu n'es pas là? Ce sont ceux que tu aimes, que tu fréquentes; tu as mes ennemis pour amis, tu es de leur bande, sinon contre moi, du moins pour ton propre compte. Ils te mènent où ils mènent le pays, à la misère et à pire encore, à leur fameux progrès. Beau progrès, qui consiste à vivre sans foi ni loi et à nous rendre tous pauvres, à prendre à ceux qui ont , pour la plus grande commodité de ceux qui n'ont jamais su s'amasser quelque chose. Tu ne me démolis pas comme syndic, mais tu me démolis comme père en m'accablant de chagrin et me faisant tout craindre, la ruine de notre maison dans l'avenir et son déshonneur! Vous passez les nuits à fumer, à rire et à boire, mais qui paye? Me croistu assez âne pour ne pas le savoir, et où s'en va maintenant mon blé comme s'en est allé mon vin?
— Pourquoi ne me donnez-vous plus d'argent? dit Rodolphe d'un air sombre.
— Parce que plus je t'en donnais, plus tu en dépensais. Crois-tu qu'il coûte si peu et que j'en aie tellement que je puisse consentir à te le voir jeter par les fenêtres? D'ailleurs, n'as-tu pas tout ce qu'il te faut à la maison ? qu'estce qui te manque? Mais c'est cela! quand on n'a pas d'argent, on en prend ; ainsi raisonnent les voleurs et ceux que tu fréquentes.
Rodolphe fit un brusque mouvement de bras pour se dégager du poignet qui serrait toujours le sien. Son père le saisit par la cravate.
— Tu ne t'en iras pas ainsi I s'écria-t-il. A genoux ! et demande-moi pardon ! A genoux ! répétait-il en le secouant avec une subite fureur.
— Laissez^moi ! dit Rodolphe, dont les yeux ordinairement voilés s'éclairèrent comme un feu languissant qui partirait soudain.
— Que je te laisse! et pourquoi? Pour que déjà peutêtre cette nuit tu retournes d'où tu viens, un sac de blé sur tes épaules, et que tu me le vendes, la moitié tout au plus de sa valeur, à celui qui ne fait pas ce joli métier pour rien? Malheureux! sais-tu bien que, sans toi, je l'aurais dénoncé, ton complice ?
— Pourquoi pas? dit Rodolphe* avec un rire de colère : vous avez bien dénoncé Fabrice.
— Ah ! toi aussi, tu me reproches ce que je fais pour , toi, ce qu'il était de mon devoir de faire! s'écria le vieillard, dont cette parole échappée a son fils avait exaspéré soudain la colère. C'est moi qui suis le coupable à présent, parce que c'est moi que l'on vole! Ah ! c'est comme ça ! Voilà comme tu prends mon parti !
Et secouant de nouveau son fils tout en tremblant luimême de rage, il le tira violemment pour le jeter à genoux. Rodolphe se redressa d'un air de hauteur et de menace. — Ah ! tu regimbes! — Et grinçant des dents, il lui porta son poing crispé sous la figure.
Alors, chose affreuse, mais qui se voit! le père et le fils, ne se connaissant plus, se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent, se frappèrent, se déchirèrent leurs chemises, car ils n'avaient pas encore remis leurs vestes de dessus, après une chaude journée de travail, qui devait donc se terminer ainsi !
Tout cela, et ce qui avait immédiatement précédé, était parti coup sur coup, comme des éclairs dont l'un n'attend pas que l'autre ait fini.
Les deux femmes, restées d'abord dans la chambre, mais déjà toutes saisies, étaient accourues sur le seuil à mesure que l'explication allait s'échauffant. La stupeur les y retint immobiles; mais quand Rodolphe et son père en
vinrent aux mains, elles se jetèrent après eux tout en larmes, les séparant peu à peu de leurs bras, de leurs corps; la mère entraînant le père, la sœur le fils. L'air toujours menaçant, ils avaient pourtant cessé de se regarder en face, et tous deux détournaient les yeux.
— Mais y penses-tu, Pierre- Abram, y penses-tu? disait la mère.
Il ne répondit rien, décrocha sa veste du mur, en enfila les manches avec un tremblement nerveux et se laissa conduire dans la chambre.
Le fils semblait cloué au contraire a cette même place qu'il était si pressé de quitter auparavant, peut-être comme s'il eût voulu pouvoir y effacer la trace de ce qui venait de se passer. Il s'était jeté sur une chaise, et, les coudes sur ses genoux, les deux mains sur ses yeux, pleurait violemment, mais sans bruit.
— Va-t'en, lui dit tout bas Céline : si le père revenait!
— Eh bien ! qu'il revienne ! fit-il avec un sursaut. Elle lui mit la main sur la bouche.
— Tais-toi. Un père ! pense ! un père!
— Pour du vin que j'ai pressé, pour du blé que j'ai fauché et dont je n'avais eu jusqu'ici que la poussière du battoir, m'appeler voleur !
— Oui ! entendit-on dans la pièce voisine.
Céline fit un suprême effort et , se jetant à genoux devant son frère, le suppliant et l'attirant à elle, parvint a l'emmener.
Arrivé dans sa chambre, il eut encore une explosion de douleur et de colère :
— Je m'en irai, je m'enrôlerai, je m'engagerai plutôt comme domestique. J'aurai au moins l'argent de mes gages, et je pourrai en faire ce que je voudrai. Cela ne peut plus durer ainsi. Il est trop rude, il veut trop commander, trop régner, trop gagner. Est-ce ma faute s'il a fini par se mettre à dos tout le village, et plus qu'il ne croit, par cette affaire du régent? Moi, je sais bien que je ne vaux rien ; mais toi qui es si bonne, il te traite comme moi, il ne te ménage pas davantage ; il a chassé Mauver-
ney il te chassera aussi. Il nous faudra tous deux nous meure en service. Ce sera beau pour les enfants dun
^Calme-toi, lui disait sa sœur. C'est notre père. Xous en avon un autre encore. Je t'ai si souvent demande d y censer un peu; mais je t'ennuyais; a la fin je nai plus rien dU J'aurais dû continuer : peut-être m auraU-il donne accès dans ton cœur pour le *«£•»"£ de tout cela. Dis-lui tout. On lui Paf J^J8/™^ pph^p à la mère, qui nous aime tant tous les deux, je demanaeJaiïardon'au père pour toi, à notre père a tous
3UTvec ces bonnes et douces paroles elle le laissa un peu Avec ces pu elle-même. Elle
SfitX cbaïbre d'en basson père .était couche
^^S e enu a dans l'alcôve et se jeta àgenoux de" 1 son" X l'entendant plus, madame Judith s'ap- 3 écarta les rideaux. Céline avait roule sur le parprocha, ecana ie nlr-ouvertes étaient pales, mais
ïïSS. 'courTit entre les dents, comme entre es ne ries le M de soie qui les lie. Sa mère la mit sur e fi LPlle rouvrit les yeux et regarda sa mère en souriant , mais tout lui revenant, elle fondit en pleurs.
1 pTerre-Abram! dit la mère en retournant vers son mari. Pierre-Abram !
Z Sue SadS^ aller chercher le docteur.
Encore un tour de l'autre ! dit le père : en «, Câblant. Mais les femmes sont toujours malades , ce ne seia
'te docteur ne fut pas de cet avis II presct nvit des .re-
*a«* mn'ii alla chercher lui-même dans sa petite puai S:^?™»»-. l-plus grands soins, surtout la plus grande prudence, ajouta-t-n.
Si Fabrice était plus heureux dans sa prison que le syndic dans la sienne, car c'en est une aussi qu'un cœur de pierre, en revanche, il s'y ennuyait fort, plus même que dans sa classe en hiver, où il avait les enfants trois ou quatre heures le matin et autant l'après-midi. L'été, à cause des travaux delà campagne qui commençaient à 'réclamer les plus grands, ce n'était qu'une courte séance chaque jour pour les petits. En outre, les moissons venaient d'amener les vacances, et voilà comment il pouvait en jouir. Le panier continuait de faire bonne route, de monter et de descendre; il accomplissait ses secrètes et nocturnes ascensions le plus lestement du monde, grâce à Jacques, qui vous le hissait en un tour de main, tant le plaisir qu'il y prenait l'avait rendu habile. Avec un surcroît de provisions il apportait aussi des livres; mais Fabrice n'était plus grand liseur depuis qu'il faisait lire les autres : ressemblant en cela, dit-on, à plus d'un auteur en vogue, quoiqu'il ne se mêlât nullement d'écrire. Ce qui lui manquait, c'était le grand air, c'étaient ses retraites quotidiennes au bord de l'eau, c'était surtout la présence assidue de Marthe et sa douce compagnie.
En désespoir de cause et comme c'était un homme qui aimait les enfants, mais les vrais (et les petits ne le sont pas toujours, à plus forte raison les grands), Jacques en étant un, il entreprit son éducation et voulut lui enseigner les lettres; malheureusement, celui-ci se montra, dès le début, un mauvais élève accompli. A mesure qu'il se penchait sur le livre, son nez se fronçait à proportion comme pour s'en reculer le plus possible; enfin, de malaise et d'angoisse, il partit d'un tel éternûment, que Fabrice vit bien qu'on ne ferait jamais façon de fui. Jacques avait d'ailleurs trouvé pour son compte un
moyen de se désennuyer qui n'était pas à l'usage de Fabrice. Leur prison n'avait pas de fenêtre proprement dite regardant la terrasse ; de ce côté pourtant s'ouvrait, ou plutôt se fendait dans l'épaisseur du mur, une espèce de meurtrière, de deux ou trois pieds en hauteur, mais h peine large comme l'œil qui venait s'y appliquer. Autrefois c'était celui d'un archer, maintenant c'était celui de Jacques ; on y pouvait lancer autrefois une flèche ; maintenant, à plus forte raison, une ligne. Or, pour charmer ses loisirs, Jacques s'en était fabriqué une avec le surplus de la ficelle du panier, une perche oubliée dans un coin de la chambre et les vieux hameçons de Fabrice, dont il avait aussi fini par faire dans sa poche une petite provision. Un liège, un tuyau de plume étaient sortis du même arsenal; enfin, rien n'y manquait. Excepté l'eau, dirat-on : car avec leurs murs à demi rompus, les fossés devaient être à sec ; ou bien la Vignonne, cette folle rivière d'un pays un peu fol et introuvable comme elle, venaitelle encore faire des siennes jusqu'au pied de la tour? Hélas, non ! elle coulait au loin dans les prés, où son lit traçait un sillon de verdure que Fabrice pouvait voir mélancoliquement de la fenêtre se recourber autour de sa cabane. Jacques péchait donc en l'air, comme font, du reste, beaucoup de gens, à moins encore qu'il n'y eût une fontaine sur la terrasse. Pas davantage. Cependant, pour Jacques, il s'y promenait de temps à autre un poisson, et chose bien plus étrange, ce poisson n'était pas muet ; car s'étant une fois approché de l'extrême bord de la galerie, et voyant cet œil qui le considérait : — Hé ! hé ! pêcheur au poil, te voilà pris ! lui cria-t-il en le reconnaissant. Aussitôt Jacques déploya ses agrès ; sur quoi le poisson recula brusquement. L'ennemi retira ses engins et attendit le retour du promeneur. Ce dernier, en effet, ne tarda pas à reparaître, mais pour faire un saut en arrière chaque fois qu'il apercevait la pointe recourbée du fil aérien suspendue de nouveau sur son front comme une autre épée de Damoclès. Jacques s'amusait fort de lui faire exécuter ce manège. C'est qu'il s'amusait d'un rien ; aussi, que ne
l'avons-nous pour critique! mais, hélas ! comme on vient de le voir, il ne s'entendait pas en lettres. Celui qu'il tenait ainsi à distance n'avait nullement l'air aussi satisfait. C'est du moins ce que semblait témoigner cette observation faite à Marguerite d'un ton d'humeur :
— 11 n'est pas gêné, votre Balalarme. On ne peut faire un tour sur la galerie sans qu'il y tende aussitôt son œii de chat sauvage.
— Oh ! fit Marguerite, s'il n'y tend que son œil î...
— Je dirai au geôlier de fermer un peu mieux cette lucarne, interrompit La Reverdie.
Il descendit au village dans ce but. Valenlin, l'ayant vu passer, monta au château avec Marthe.
— Tout est prêt, lui dit Marguerite, mais il faut attendre qu'il fasse nuit. La Reverdie ne rentre ordinairement que pour se coucher.
Quand il fut nuit close, elle alla chercher une échelle de cordes qu'elle avait mis deux jours à confectionner.
— Pensez-vous que ce soit solide? dit-elle à Valentin.
— Parfaitement solide. Pourvu qu'elle soit assez longue.
— De la plate-forme, vous ne croyez pas qu'il y ait plus d'une cinquantaine de pieds, et j'ai fait bon aunage, ajouta la gentille ouvrière.
Ils transportèrent l'échelle sous la fenêtre, où Jacques, sur quelques petites pierres lancées par Valentin, ne tarda pas à paraître avec son outillage bien ficelé. 11 guinda l'échelle avec des trémoussements de joie, sans trop savoir pourtant ce que cela signifiait ; mais c'était toujours quelque chose à pêcher. Fabrice l'attacha par le haut, quoique bien résolu à ne pas s'évader; Valentin, parle bas, à l'un des créneaux. Marguerite voulut absolument y ajouter tout le poids de sa petite main et même quelquefois de son petit pied; en sorte que, pour Valentin, ce fut encore mieux un jeu et un plaisir d'y monter. L'échelle flotta bien un peu sous lui dans l'obscurité et le vide, puis se courba, se tendit comme un arc, et Marguerite s'y cramponna non plus de ses petites mains cette fois, mais de ses deux jolis bras bien serrés.
Heureusement, l'amarre tint bon, et le vieux créneau de même, autour duquel elle était enroulée. Valentin atteignit le dernier échelon et sauta dans la chambre, puis au cou de Fabrice en disant : — Marguerite et moi avions fait serment de vous délivrer. Mais Fabrice ne voulait pas entendre raison. — Marthe vous attend, fit Valentin qui savait le pouvoir de ces sortes d'arguments par sa propre expérience; venez au moins lui dire bonsoir, vous remonterez après si vous voulez.
Pendant qu'ils débattaient, — Où est Jacques? demanda Valentin, ne le voyant plus là, et pensant qu'il se tenait à l'écart dans quelque renfoncement obscur delà chambre haute et mal éclairée. Mais non : Jacques avait disparu comme une ombre, et comme une ombre en effet ils le virent, de la fenêtre, déjà vers le milieu de l'échelle, sur laquelle il rampait en arrière, non-seulement à quatre pattes, mais à plat ventre. Son nez, certainement, n'en avait pas manqué un échelon, de la manière dont tout son corps y était étendu et couché. On eût dit une chrysalide qui se meut péniblement sous la carapace dont elle est emmaillotée, et peut-être, à bien considérer Jacques et ses aventures, était-il réellement sur cette terre la chrylide d'un papillon qui devait naître ailleurs. Quoi qu'il en soit, son exemple acheva de décider Fabrice, ne fût-ce que pour lui donner, à son tour, celui de remonter. Il le rattrapa même, et arriva juste au moment où Marguerite le recueillait dans ses bras pour l'empêcher de tomber. Valentin, qui les suivait tous deux de près, faillit bien tomber de même ; mais, pour le soutenir, Marguerite ne lui donna que la main, il est vrai suffisamment serrée. Fabrice, lui, fut le mieux traité des trois, car il eut nonseulement le bras de Marguerite pour le conduire sur la terrasse, mais, quand il y fut arrivé, celui de Marthe, et même ses deux bras. Après quoi, elle embrassa Jacques, et pour peu que Marguerite lui eût donné l'exemple, elle aurait sûrement aussi embrassé Valentin. Mais celle-ci ne bougea pas, et quoique le principal héros de l'affaire, il n'eût donc rien pour sa peine : pauvre Valentin !
i>rU LE PRE AUX NOISETTES
Marguerite le mena pourtant comme les autres clans sa chambre, où personne excepté sa nourrice, et La Reverdie moins que personne, ne pénétrait. On pouvait y arriver, d'un côté, par celle de M. de Romans, qui en avait toujours laissé la pleine juridiction à sa fille, à plus forte raison pendant son absence, et lui en avait remis la clef; de l'autre, par celle de la nourrice, qui servait aussi, au besoin, de pièce de dégagement. Toutes trois étaient situées dans celle des ailes du château qui avait vue sur le prolongement de la galerie et sur la tour, tandis que celle de La Reverdie, avec le salon et la salle à manger entre deux, se trouvait dans l'aile opposée. On serait ainsi à l'abri d'une surprise de sa part et en mesure de s'échapper s'il revenait de meilleure heure. Marguerite introduisit donc tout son monde dans son petit sanctuaire, sa forteresse à elle, comme elle l'appelait.
Elle entendait bien accorder à Jacques la même faveur momentanée; mais il parut médiocrement s'en soucier, n'avança guère que la tête au delà du seuil, considéra d'un œil ébahi, et beaucoup moins respectueux que celui de Valentin, tout ce quïl pouvait bien y avoir dans une chambre de dame ! les fleurs, les livres, les tableaux, les mille petits objets sur la table et sur la cheminée; ne vit rien dans ces brinborions qui valût un bon hameçon de Fabrice, jeta seulement au chapeau déposé sur le lit un regard de connaisseur, et, quand on le croyait déjà entré, battit subtilement en retraite. On pensa qu'il était retourné sur la terrasse ; mais point : il avait une seconde fois disparu, non pas à reculons par l'échelle, mais par l'escalier de sortie, à belles et sourdes enjambées. Avezvous jamais vu un hérisson captif? Ceux qui l'ont pris croient bien le tenir ; il est là au milieu d'un groupe d'enfants, roulé en boule dans l'herbe où ils jouent autour de lui ; il y est, mais tout à coup il n'y est plus. Il a déroulé sa boule et déployé ses pattes sans bruit. Ainsi avait fait Jacques, jouant aussi des siennes et se dépelotonnant sans rien dire.
La cloche de la cour, qui sonnait chaque fois que quel-
qu'un entrait ou sortait, les avertit de la direction du fugitif. Valentin courut après lui, et le rattrapa comme déjà il enfilait une haie et le chemin des champs ; mais impossible de le décider à revenir. Jacques, faisant le poing à la tour, se précipita sur la pente du côté de la rivière et des taillis. Valentin se hâta de regagner la chambre de Marguerite ; mais comme on la lui ouvrait à un signal convenu : — Je puis bien entrer, puisque tout le monde est admis ! fit une voix derrière lui, celle de La Reverdie. La porte de la cour étant restée ouverte pendant les pourparlers de Valentin et de Jacques, il était monté sans être aperçu, avait attendu un moment dans un coin obscur du vestibule, et, y voyant passer Valentin à sa grande surprise, l'avait suivi.
— Vous recevez? demanda-t-il à Marguerite en s'inclinant d'un air moqueur.
— Oui, dit-elle en lui rendant sa révérence; vos prisonniers me font une visite.
— Mes prisonniers ! dites plutôt les vôtres ; mais je ne savais pas que monsieur Valentin en fût aussi.
Valentin n'était plus là pour relever ce mot piquant. Laissant passer La Reverdie , il avait couru à l'échelle pour la dénouer au moins du créneau, puisqu'il ne pouvait la retirer à lui. Elle alla ainsi s'appliquer contre la tour, où elle demeura suspendue comme un fil, que l'obscurité rendait à peu près invisible.
— Monsieur Valentin est un de nos amis ; mon père et moi entendons qu'on ne l'oublie pas, avait répliqué Marguerite. Vous savez bien, continua-t-elle, que je voulais parler de Jacques et de Fabrice.
— Ah î c'est vrai ! le pêcheur de chevelures ! fit La Reverdie qui, sachant sa mésaventure publique, avait pris le parti d'en rire, et, en général, n'aimait pas à s'appesantir sur lui-même ni sur rien. Prenez garde à la vôtre, ajouta-t-il.
— Oh ! la mienne tient ! dit Marguerite.
— En attendant, elle recommence à vous tomber, comme l'autre soir, sur les joues : il faut donc que mon
LE PRE AUX X ( ) I S E i T E S
coiffeur, ou plutôt mon décoiffeur ait passé par là; mais je persiste dans mon avis, cela vous sied à merveille, n'est-ce pas, monsieur Valentin ?
— Impossible de retrouver Jacques! dit celui-ci, sans avoir l'air d'entendre, et comme s'il revenait de chercher encore le fugitif.
— En effet, s'écria La Reverdie en promenant son lorgnon dans tous les coins de la chambre, vous me disiez qu'il était aussi des vôtres, et je ne le vois pas.
— Il était encore avec nous tout à l'heure, répondit Marguerite, mais il parait qu'il a suffisamment du vieux donjon comme cela, car sitôt qu'il s'en est vu hors, le traître s'est enfui.
— Vous croyez que je ne vous crois pas? Eh bien, si! car j'en eusse fait autant à sa place. La seule chose qui m'étonne, continua négligemment La Reverdie, c'est que monsieur Fabrice n'ait pas fait comme lui.
— Nous entendions bien le tirer de prison, dit résolument Marguerite, car c'est une honte, je le répète, que de l'y avoir mis; mais il veut absolument y rentrer : malgré nous, je le confesse.
— Vraiment! reprit La Reverdie du même air ironique. Il ne vous aurait vraiment fait qu'une visite, si je ne l'avais pas interrompue, assez mal à propos, je l'avoue, et vous l'avouerez bien aussi!
— Oh ! très-mal à propos, dit-elle.
— Qui m'empêcherait de partir? dit Fabrice en se levant et passant devant La Reverdie.
— C'est cela! remarqua tranquillement ce dernier en restant assis; c'est cela! je suis seul contre deux, et même contre quatre, en comptant les dames. Deux dames ! pour moi, c'est plus qu'une armée, surtout deux dames comme celles-ci. Comment voulez-vous que je résiste?
— On m'a injustement jeté en prison : j'y reste; monsieur Valentin, aidez-moi à y retourner, dit Fabrice.
— Vous avez tort, mon cher monsieur ; vous avez tort, interrompit La Reverdie, toujours assis. Par le temps
qui court, il vaut mieux être libre et courir comme lui.
— Je regrette seulement que ce drôle de Jacques...
— Ce drôle de Jacques a plus d'esprit qu'on ne croit, murmura La Reverdie.
— Enfin, vous tâcherez, à vous trois, de me le renvoyer, acheva Fabrice en disant adieu à Marthe et s'apprèlant déjà à remonter dans sa prison d'où il était si peu sorti.
Fausse rentrée! pensa La Reverdie : on veut se débarrasser de ma présence ; eh bien , payons d'audace ! je n'ai jamais craint les aventures de nuit... — Écoutez ! reprit-il; je n'y comprends rien; c'est tout au moins un imbroglio, mais j'aime les imbroglios, moi! Vous paraissez tenir à la prison et, ce qui m'étonne bien autant, à la société d'un sauvage. Démon côté, je tiens à la vôtre à tous deux, il est vrai par des motifs différents. Pour que je ne manque ni de l'une ni de l'autre, voulez-vous venir avec moi à la poursuite du fugitif? Si nous le ramenons, vous m'aurez convaincu, et je témoignerai de votre bonne foi. Monsieur Valentinnous accompagnera. Décidez-vous.
— Monsieur Valentin, avez-vous pu voir de quel côté il allait? demanda Fabrice.
— Du côté de la rivière.
— Pourvu qu'il n'y tombe pas, comme l'autre fois ! s'écria Marthe.
— Eh bien, allons! dit son mari : peut-être le ramènerons-nous; dans tous les cas je reviendrai, seul ou avec lui.
Ils partirent là-dessus, sans prendre aucun des domestiques avec eux, pour ne pas risquer de donner l'éveil sur leur entreprise nocturne. Elle plaisait à l'esprit fantasque ( t curieux de celui qui l'avait conçue; et que Fabrice s'échappât, comme il continuait à l'en soupçonner, cela ne
l'obligerait que mieux à quitter le pays. Aussi en vint-il, chemin faisant, à lui conseiller, d'émigrer en Amérique. Ce serait le meilleur parti à prendre, et M. de Romans l'y aiderait.
— Oui, je compte sur lui, répondait vaguement Fabrice, qui vaguement aussi l'écoutait dire et ne pensait qu'à jouir du plaisir d'être libre un moment, fut-ce dans la nuit. •
Arrivés près de la rivière, il leur sembla voir une ombre en remonter les bords. A cette heure, ce ne pouvait être que Jacques. Ils se mirent à le suivre; mais comme ils allaient l'atteindre (et c'était bien lui) , ils se virent tout à coup cernés par une troupe de jeunes gens masqués ou barbouillés de noir qui, s'élançant du fourré, les surprirent et les arrêtèrent au passage. Ce devaient être, à leur mine, les auteurs des charivaris, car tous avaient des cornets à bouquin où d'autres instruments bizarres, leur chef une grande trompe d'écorce, comme la trompe des Alpes; quelques-uns, pour se mieux déguiser, s'étaient mis sur la tète un van qui leur pendait sur le dos , en guise à la fois de bouclier et de casque.
— Tiens ! dit le chef en haussant une lanterne sourde, c'est le régent ! vous avez bien fait de nous l'amener...
— Mais, interrompit La Reverdie, nous ne vous l'amenons pas du tout.
— Oui, oui, nous comprenons, répondit le chef ; c'est nous qui serons censés avoir fait le coup. Et, de vrai, s'il ne fût pas venu, nous allions l'enlever du château, où nous savions qu'il était.
-— Bon! pensa La Reverdie, le sauvage a couru les avertir ; c'est clair à présent !
— Mes amis, dit Fabrice, je ne l'entends point ainsi.
— Bon 1 pensa encore La Reverdie : arrangé;
— Jacques s'est enfui, continua Fabrice ; nous allions à sa recherche.
— C'est vrai qu'il n'est pas facile à tenir, le Balalarme. Il a l'air de traîner les jambes, mais il vous les
le vre aux noisettes 239
allonge, il faut voir, lorsqu'il décampe! Il était ici avec nous, et le voilà déjà là- bas.
— Passe pour lui ! reprit Fabrice ; mais, pour moi, je dois retourner.
— Non pas, non pas! vous viendrez avec nous. Malgré vos singeries, vous êtes un pauvre bon diable. Nous saurons bien vous cacher, qu'on ne vous retrouve pas. Après quoi la révolution mettra fin à tout. Ni vu ni connu. Ainsi, venez de bonne grâce, car nous ne vous lâchons pas.
— Messieurs, dit La Reverdie, je proteste au nom de la loi.
— Ah ! elle est bonne, la loi! c'est nous qui sommes la loi maintenant, en attendant qu'elle soit changée. Et pour vous le montrer, vous viendrez aussi, avec nous, vous, monsieur, qui faites tant la grosse voix. Nous vous connaissons. Vous seriez bien capable d'aller éveiller le syndic et tout le village. Nc$ ne vous lâcherons qu'au point du jour, quand nous serons rentrés.
Trois ou quatre des plus déterminés saisirent aussitôt La Reverdie et le tirèrent a l'écart.
— Vous en répondrez, s'écriait-il ; lâchez-moi ! rendezmoi les prisonniers.
— Oui, le daderidou, si vous pouvez le prendre. Tenez, le voilà qui se promène. Courez après.
D'autres avaient entouré Fabrice, et ils les emmenaient réellement tous les deux.
Valentin les suivait. Fabrice, s' approchant, lui parla bas.
— Oui, fit le chef, retournez, vous, auprès de tante Marthe pour la rassurer. Nous ne ferons aucun mal à son mari ; au contraire ; dites-le-lui !
La troupe masquée, entraînant ses captifs, s'enfonça dans les taillis. Jacques y avait de nouveau disparu* et Valentin n'avait plus, en effet, qu'à retourner auprès de celles qui ne furent pas peu surprises de le voir revenir seul.
Quand il leur eut tout raconté, — Fabrice, ajouta-t-il pour Marche, m'a chargé de vous dire que, s'il ne pouvait
revenir de quelques jours, vous auriez de ses nouvelles où vous savez. 11 ne s'est pas expliqué davantage.
— Je comprends, dit Marthe, qui, sans donner non plus d'autre explication, demanda bientôt à Valentin de la reconduire au village et, à peine rentrée chez elle, serra tout, ferma tout, fit un petit paquet de linge et de provisions , comme pour un prochain départ. Mais voyons d'abord ce qu'il était advenu de son mari et de ceux qui l'avaient enlevé.
Outre qu'ils n'avaient pas compté sur La Reverdie, ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu£ c'était un embarrassant personnage, un prisonnier quinteux, difficile, nonseulement toujours a épier l'occasion de reprendre la clef des champs, mais rageur, loquace, et, à défaut de menaces inutiles, faisant des questions et des objections sur tout, au lieu de garder, comme Fabrice, un silence convenable. Impossible de l'empêcher de parler, à moins de lui mettre un bâillon. Après s'être consultés à voix basse, ils le ramenèrent au milieu des prés, lui bandèrent, non pas la bouche, mais les yeux...
— Misérables! vous voulez m'assassiner! s'écria La Reverdie, oubliant que ses ravisseurs avaient pour toute arme des cornets à bouquin et autres instruments plus sonores que meurtriers. Sans donc le coucher en joue, ils trouvèrent cependant moyen de le coucher par terre, bien qu'il se débattît des quatre membres, puis de l'y asseoir, non pas à même sur le sol, mais dans un van, dont la partie haute lui servait ainsi de dossier. C'était presque un fauteuil a la Voltaire, même avec des bras, représentés par les deux anses, ou poignées, dans chacune desquelles on passa l'une des mains de La Reverdie, en ayant soin de les y attacher solidement. En revanche, il avait les jambes libres et pouvait les étendre; mais comme elles atteignaient à peine le bord ouvert du large fauteuil circulaire, il ne pouvait pas s'en servir pour se lever, ni, à plus forte raison, pour s'enfuir avec sa carapace, où il était à peu près dai.s la posture d'une tortue renversée.
— Voilà ! dit le chef en lui ôtant le mouchoir de dessus
les yeux. Vous êtes ici dans le pré du citoyen Prenleloup, et sa femme Perrette ne manquera pas d'y venir faire une tournée aussitôt qu'il sera jour. Elle vous déliera ou, à son défaut, quelque passant. Quand on est jeune comme vous, ce n'est pas grand'chose de coucher à la belle étoile. Bonne nuit! Si vous ne dormez pas, vous avez justement là un lumignon, ajouta le chef en lui montrant à ses pieds un ver luisant blotti sous une touffe d'herbe.
Et le citoyen Prenleloup, car c'était lui qui exerçait ainsi, ce soir-là, ses fonctions de guet, s'en alla riant et se gaussant avec sa cabale, et faisant le loup au lieu de le prendre.
Un peu après, et comme ils parurent hésiter de nouveau sur ce qu'ils feraient de leur second prisonnier, Fabrice, resté muet jusque-là, entama pourtant la conversation à son tour :
— Je ne vous connais pas, dit-il; je ne veux pas vous connaître; mais, enfin, pourquoi m'emmenez-vous?
— Pour vous faire plaisir, je pense.
— Mais si cela ne me fait pas plaisir !
— Eh bien, cela fera toujours de la peine au syndic.
— Et vous allez m'asseoir aussi dans un van?
— Oui ! pour que le syndic vous puisse reprendre?...
— En ce cas, où me cacherez-vous? La nuit, passe encore; mais le jour?
Le chef se gratta la tète.
— Voyons ! continua Fabrice, puisque vous voulez absolument que je sois libre...
— Oui, liberté pour tous !
— J'aimerais mieux l'être à mon gré. Si je me cachais moi-même ?
— Dans votre cabane ?
— Non ; excepté cette nuit. Plus tard on la visiterait.
— Où donc, alors?
— C'est mon secret.
— Chacun a les siens, fit le citoyen Prenleloup. Mais, reprit-il, nous vous savons homme de parole, et vous êtes un fin matois sans en avoir l'air ; vous mériteriez d'être
des nôtres, sauf que vous auriez peur de jamais boire un coup de trop ; vous engageriez-vous à faire le mort et à ne pas reparaître sur l'eau que le peuple ne vous donne le signal ?
— Le peuple s'occupe bien d'un pauvre homme tel que moi ! Mais , si vous l'exigez, je m'engage à ne pas reparaître avant la fin des vacances, à moins toutefois que l'on n'appelle mon procès.
— Encore une belle chicane du syndic et de celui qui est assis là-bas. On ne nous fait que des chicanes, à nous autres. Mais, d'ici à peu de temps, une bonne petite révolution arrangera tout. Allez donc, vous êtes libre; mais n'oubliez pas que vous êtes aussi du peuple , et que le peuple se confie en vous. Il vous protégera.
Ainsi parla, en s'efforçant de ne pas rire et d'être majestueux, le citoyen Prenleloup, qui s'éloigna et ne tarda pas à licencier sa bande, pour que chacun put rentrer isolément chez soi.
Quand il ne les vit plus, Fabrice se dirigea vers la rivière, retira d'un trou caché sous les racines un de ses outils qu'il y tenait à tout hasard, et s'en servit, comme nous savons, pour gagner l'autre bord. 11 avait toujours sur lui la clef de sa hutte, et y entra donc pour y passer la nuit, ne doutant pas que Marthe ne vînt l'y rejoindre avant l'aube. Il y était depuis un moment, seul avec ses pensées, lorsqu'elles lui rappelèrent soudain Jacques et La Reverdie. 11 se mit aussitôt à leur recherche, non sans se reprocher d'avoir pu ainsi oublier à la fois un ami et un ennemi. Mais, justement, il les trouva ensemble, à deux pas l'un de l'autre, et se tenant compagnie : l'un, toujours assis dans sa chaise curule, où il tâchait de conserver un air magistral ; l'autre, accroupi à ses pieds, comme un chat qui a l'œil sur sa proie, et ne quittant cette position que pour faire de temps en temps la roue devant lui, par^ fois même l'arbre fourchu, s'il faut le dire, ce qu'on appelle « la pièce droite » au pays de Lunay, où les jeunes
LE ri7K AUX NOISETTES 24:1,
bergers sont très-forts pour la faire ainsi en plein champ. Telle était la pantomime (car ils ne sonnaient mot l'un ni l'autre) dont Jacques régalait La Reverdie, à la lueur de la rampe et de son unique quinquet, le ver luisant.
L'arrivée de Fabrice mit fin à ce spectacle, et peut-être même, à en juger par les antécédents de Jacques, détournat-elle de la tète de La Reverdie un dénoûment tragique.
— Eh bien! s'écria ironiquement celui-ci, vous êtes libre, et moi, pour vous avoir cru comme un sot, je ne le suis pas.
— Vous allez l'être dans un instant, dit Fabrice. Et il lui délia les bras.
Si La reverdie tenait à se conserver un air de jeunesse, il faut avouer qu'il lui en restait bien quelque chose, car, une fois détaché, il partit presque comme un ressort et fut debout en un instant.
— Ainsi, reprit-il en se tàtant et frappant sur ses jambes, on vous a relâché !
— Oui, sous caution.
— Et les autres?
— .Ils sont partis.
— Heureusement qu'en partant ils ont pensé à moi.
— C'est tout au plus, répondit Fabrice en riant, et dans tous les cas ils ne m'ont pas chargé de vous le dire.
— Les traîtres! c'est donc vous qui avez pensé à moi?
— Mais oui, il ne faut pas ajouter au mal , ni le rendre ! ajouta Fabrice d'un ton grave.
— Ne pas le leur rendre ! dit La Reverdie après une pause, et feignant de se méprendre sur le sens des dernières paroles de Fabrice : non , non ; je le leur rendrai. Il y en a un que je crois avoir reconnu.
— Au train dont vont les choses, vous feriez mieux de vous tenir tranquille.
— Enfin, c'est un beau trait que vous avez fait là. Sans vous je passais la nuit avec cet acrobate. Et ce qui n'est pas moins beau, ajouta La Reverdie, c'est de vouloir à toute force rentrer dans la tour, car vous allez sans doute aussi revenir avec moi, comme vous me l'avez promis.
— Xon; maintenant le mal est fait, et je passerais toujours pour avoir voulu m'enfuir. D'ailleurs, ceux qui viennent de me rendre la liberté m'ont imposé la condition de la garder pour moi-même ; sans quoi, ils seraient bien capables de tenter à mon sujet quelque autre sottise. Ils veulent que, jusqu'à nouvel ordre et pour un temps plus ou moins long, je m'absente du pays.
— Alors je vous renouvelle mon conseil : que n'allez vous en Amérique?
— C'est bien loin... , surtout pour mon épouse , ajouta involontairement Fabrice.
— Pourquoi l'emmener avec vous ? elle n'est pas compromise.
Cette réponse, faite d'un ton gaillard, partit aussi à La Reverdie, dont le volage et peu scrupuleux esprit couvait maintenant une idée étrange, à laquelle il s'étonnait de n'avoir pas pensé p)us tôt, comme à la vraie solution, et une solution parfaitement possible selon lui.
— Monsieur, dit Fabrice, il se fait tard. On doit être inquiet de vous au château. Le mieux est, je crois, que vous y retourniez sans perdre un instant.
— Singulier homme! se disait La Reverdie en s'éloignant. 11 pense aux autres : c'est le bon moyen que les autres ne pensent pas à lui.
La Reverdie n'en continuait pas moins par des réflexions du genre de celles-ci : — Aimerait-il encore sa femme? après tant d'années de mariage? Cela ne s'était jamais vu. Tout passe ; tout finit par finir. — Pénélope en tenait-elle pourM.de Romans? Eh bien, un divorce alors, comme en Amérique ! Ce serait aussi le bonheur de ce pauvre diable de Fabrice, dont le départ était forcé maintenant. On lui assurerait un sort, et Romans épouserait ainsi la seule femme qu'il eût aimée, puisqu'il avait eu cette tocade de n'en aimer qu'une. Oui, elle en tenait pour lui. Sans quoi elle n"eùt pas tant fait la mijaurée avec moi, ajoutait le vieux séducteur en se redressant.
Tout entier à sa nouvelle fugue, La Reverdie était presque gai et content dune aventure qui, à présent qu'il en
le n:i: aux noisettes
était quitte, n'était pas loin de lui apparaître comme une de ses anciennes escapades de jeunesse, ou comme un des bizarres accidents qui arrivent à tout le monde en temps de révolution, et dont on ne fait que rire.
C'est dans cette disposition bienveillante pour luimême et dont le surplus se répandait généreusement sur autrui, qu'il fit le récit de ses infortunes à Marguerite, surprise et contente, après tout, de le revoir si tôt et de si belle humeur.
— Dans un van ! répétait-il : vous figurez-vous?
— Oh î très-bien, je vous assure! disait Marguerite, riant encore mieux que lui.
— Et le sauvage, le Grand Indien qui exécutait devant moi ses plus beaux tours de saltimbanque pour m'aider à passer la nuit. Je croyais rêver, et qui sait si, en effet, je n'ai pas rêvé tout cela?
— Vous en avez rêvé bien d'autres, mon cousin.
— C'est vrai, trop vrai ! ajouta-t-il en prenant un faux air contrit. Par exemple, continua-t-il, que, lassé de vous avoir pour ennemie, je pourrais bien tourner avec vous du côté de Fabrice.
— Oh 1 cela, vous l'avez rêvé, c'est sur!
— Mais non, mais non ! où serais-je maintenant sans lui? dans un van! J'ai été comme ensorcelé depuis que je m'étais maladroitement tourné contre les Fabrice. Je viens à résipiscence. D'ailleurs le syndic m'ennuie à force de me questionner sur ces titres : aussi je les ai renvoyés aux archives.
Marguerite se tut, attendant de voir où il en voulait venir ; mais il poursuivit :
—7 De plus, vous me trouvez léger, n'est-ce pas?
— Très-léger.
— Eh bien, je le suis. « Il faut glisser la vie, » a dit, je crois, Montaigne, et je suis de son avis. Mais qui dit léger dit changeant : donc je tourne du côté des Fabrice. Au reste, j'ai toujours été pour la femme, si je n'ai pas toujours été pour le mari. Mais un autre rêve encore que j'ai fait tout éveillé dans mon drôle de fauteuil, c'est que votre
père a un faible pour Marthe, un faible encore plus fort que le mien. Voilà un rêve dont vous ne vous doutez pas.
— Mais si! mon père aime beaucoup Marthe, fit ingénument Marguerite.
— Quand je dis qu'il a un faible pour elle, c'est, par exemple, comme Valentin...
— Laissons ces rêves-là ! interrompit Marguerite d'un ton net.
— Soit 1 mettons que nous ne les fassions pas. Mais votre père en a fait de tels sur Marthe dans sa jeunesse.
— Ce sont de vieilles histoires dont personne ne sait rien. D'ailleurs il s'est marié, et elle aussi.
— Mais il ne s'est pas remarié.
— Hélas, oui, ce pauvre père! il ne l'aura pas voulu à cause de moi. Je crois pourtant que je le lui pardonnerais s'il trouvait quelqu'un qui lui plût et qui saurait le rendre heureux.
— Comme Marthe.
— Quelle folie?
— Qui sait? on voit arriver tant de choses réputées impossibles, et celle-là ne l'est pas.
— Allons ! voilà que votre esprit léger est en train de souhaiter à Fabrice de mourir, comme autrefois le docteur, ajouta Marguerite devenue pensive.
— De mourir, non ; mais d'aller en Amérique, où l'on se marie et se démarie avec une égale facilité et sans doute avec un égal plaisir.
— Quelle horreur!
— Rien n'est si commun. Pourquoi n'en serait-il pas de même au pays de Lunay? On en vient toujours là dans les époques de civilisation. Voyez Rome jadis ; car enfin c'est de l'histoire, et on peut bien interroger son témoignage devant vous qui, sans être savante, êtes du moins une personne sensée à qui l'on peut honnêtement tout dire. Eh bien , à Rome, les plus grandes dames avaient successivement trois ou quatre maris, tous vivants et bien portants, à moins qu'ils n'eussent figuré sur les tables de proscription. Voyez, je vous le répète, l'Amérique, le
pays du self goucrnment. Voyez l'Allemagne, qui nous touche de plus près, la savante Allemagne...
— Je ne veux rien voir du tout!
— Mais c'est la liberté, c'est le progrès !
— Joli progrès !
— Je vous croyais plus libérale, vous qui avez des amis dans le camp radical. Je suis plus avancé, moi qui passe pour un rétrograde. Je n'aime pas les révolutions, c'est vrai, mais j'aime la civilisation en tout.
— Même pour en faire des plaisanteries que mon père n'approuverait pas.
— Eh ! il aime assez les idées américaines !
— Pas celles-là.
— Elles auraient cependant cela de bon que, pouvant seules lui offrir quelques chances d'arriver ou plutôt de revenir à ce qu'il avait, je crois, rêvé aussi, elles le rendraient par là même plus coulant pour une autre union qui a de même son genre de difficultés.
— De plus en plus intéressant ! fit Marguerite.
— Pour les intéressés, certainement.
— Et en quoi les intéressés le sont-ils à ces belles idées?
— Ah ! dit-il en continuant sur ce ton d'ironie dont il ne pouvait se départir alors même qu'il se croyait sérieux, c'est que les idées américaines ne sont pas seulement fort bénignes à ceux qui désirent changer de ménage, mais qu'elles n'ont pas non plus de curiosité indiscrète envers ceux qui veulent y entrer pour la première fois. Peu ou point de ces ennuyeuses questions sur le passé, les origines, la famille : les idées américaines ne tiennent nullement à savoir d'où l'on vient, ni même où l'on va.
— Oh! bien, fit impétueusement Marguerite, je puis vous dire au moins les origines de l'un des intéressés, puisque vous ne les connaissez pas : c'est d'être orphelin comme moi.