CINQUIÈME PARTIE
L'évasion de Fabrice et la manière dont elle s'était opérée fit naturellement sensation dans le village, où l'on n'avait pas de tels événements tous les jours. On ne le blâmait guère de s'être dérobé par la fuite à une arrestation arbitraire ; on en riait plutôt comme d'un tour joué au syndic et aux autorités, sans s'inquiéter d'ailleurs de ce qui en résulterait. La plupart ne doutaient point que l'affaire n'eût été arrangée d'avance entre lui et ses prétendus complices, les coureurs de nuit. Perrette racontait même à qui voulait l'entendre que ceux-ci, ayant coupé dans les bois de jeunes arbres avec leur feuillage, les avaient appliqués contre la tour de manière à atteindre la haute porte ; que là , Fabrice , passé maître en fait de clefs et de serrurerie, était venu les recevoir pour descendre de branche en branche comme eux, et les suivre ensuite dans la forêt. Perrette n'était peut-être pas tout à fait désintéressée en parlant de la sorte, et cette fois son discours pouvait bien lui avoir été dicté par son mari : il avait vu le coup, disait-elle, mais n'avait pu s'y opposer, n'étant pas en force.
Les autorités en croyaient bien moins Perrette que
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l'échelle de cordes, trouvée pendante encore à la fenêtre de la prison ; mais les autorités n'apprirent rien de plus. La Reverdie, lui-même, eut l'air de n'en pas savoir davantage, et de s'être borné à courir en vain après le fugitif. Il n'était pas fâché que son séjour dans un van passât de plus en plus à l'état de mythe, et qu'il put ainsi n'en laisser croire que ce qui lui conviendrait.
L'étonnement augmenta lorsqu'on se fut assuré que Marthe comme Fabrice avait disparu. On ne les avait aperçus nulle part, et leur cabane, aussi bien que leur maison, était vide. Au grand chagrin de Perrette, nul ne pouvait dire ce qu'ils étaient devenus. Quant au Balalarme, impossible d'en rien tirer : il ne répondait que par ses grimaceries.
Si l'on eût interrogé Valentin, il aurait tout avoué sans doute ; mais on n'y pensa pas sur l'heure. On eût osé encore moins s'adresser à Marguerite, qui, d'ailleurs, était bien femme à tenir tète en riant à tous les interrogateurs. Néanmoins, le prudent docteur, sachant que tout se soupçonne et à la longue se devine, saisit ce moment pour déclarer que la santé de Valentin réclamait un petit pèlerinage alpestre, qui durerait quelques jours ou quelques semaines au besoin. 11 y herboriserait pour leur compte à tous deux : pour lui, les fleurs belles et rares, pour le docteur les plantes communes, mais utiles. Ce dernier le chargea, en outre, de lui rapporter des nouvelles d'une famille de montagnards chez laquelle il envoyait parfois des malades étrangers qui avaient besoin d'un séjour dans les hauteurs pour se remettre les nerfs.
L'affaire de Fabrice n'avait de gravité que dans la forme, et même ici les premiers torts étaient du côté du syndic ; pendant l'absence de Fabrice, elle s'éclaircirait ou s'assoupirait, et à son retour ce ne serait presque plus que de l'histoire ancienne. Tel était le plan du docteur.
Ces malades aux nerfs délicats intriguaient bien un peu Marguerite, et Balthazard ne se fit pas beaucoup presser pour reconnaître avec elle que ce devaient être, que c'étaient surtout des dames; il ajouta même de son plein
gré que, dans ce moment, il y en avait une; mais sur son âge, si elle était belle ou laide, le docteur restait muet. Là-dessus, Marguerite demeura quelque temps muette aussi. Cependant, le docteur ayant insisté sur la sagesse et la nécessité de son projet, elle finit par y donner les mains. Bien mieux, au moment du départ, les siennes semblaient ne pouvoir se séparer de celles de Yalentin.
En passant par Lunegrande, qui était sur sa route, Valentin alla voir Matigny, et lui conta le nouvel incident survenu dans la vie de Fabrice.
— Voilà qui arrive on ne peut plus à propos, dit le journaliste.
— Pourquoi? demanda Valentin surpris.
— J'étais justement en train de terminer un article sur la nécessité de relever et d'assurer la position des maîtres d'école. Ce n'était pas amusant. Il n'y a rien d'ennuyeux comme ces questions pédagogiques, et je me suis toujours étonné que les femmes , non-seulement au pays de Lunay, mais en tout pays, en aient cependant la manie, comme si elles n'étaient pas, sans tant de raisonnements, les meilleures éducatrices. J'aime à penser que ce n'est pas pour cela que mademoiselle Marguerite s'intéresse à Fabrice. Quoi qu'il en soit, il faut bien faire quelque chose, n'est-ce pas, pour mademoiselle Marguerite ? L'aventure de son protégé va me servir de trait final et de démonstration anecdotique. Mon article en aura plus de sel pour l'abonné, qui ainsi le digérera mieux. Des faits ! des faits ! c'est ce qu'on nous demande, sans se douter qu'on nous jette ainsi dans la tentation d'en inventer plutôt que d'en laisser manquer le lecteur. Mais ici je n'invente rien : donc, comme je vous le disais, cela vient à merveille... pour mademoiselle Marguerite, pour moi et pour tout le monde ; excepté, il est vrai, pour le syndic ; mais, dans la république universelle, nous ne sommes pour aucune espèce de syndic, pas même pour celui de Lunay.
Et tout en causant et riant de ce qu'il appelait les faits transitoires et le détail courant de la vie, tandis que les
questions de principe et d'avenir le trouvaient d'un sérieux poussé jusqu'au fanatisme, il rédigea sur l'heure, d'après ce que lui avait conté Valentin, un petit narré mystérieux et problématique, où il ne disait moins que pour faire entendre plus, et mieux éveiller l'imagination des lecteurs.
Après avoir enveloppé son récit dans les formules ordinaires : s On nous rapporte... » « Nous avons peine à croire... »•« Cependant nos autorités sont telles... » « Voilà donc, ajoutait-il en terminant, à quoi peut être exposé un pauvre maître d'école qui n'a pas le don de plaire à son syndic. C'est sans doute ici un cas exceptionnel, mais qui ne l'est que dans la forme ; dégagez-en le fond et vous y trouverez, comme en bien d'autres exemples moins curieux, mais non moins concluants, la position dépendante et précaire de ceux dont dépendent pourtant l'avenir et le progrès de la civilisation. Quant à celui qui fait le sujet de ce récit, nous le connaissons personnellement pour un très-brave homme. 11 n'est peut-être pas à la hauteur d'un système d'éducation populaire tel que nous l'aurons un jour, mais sa classe n'est pas une des moins bonnes au point de vue actuel. Il a une manie bien innocente. Dans ses heures de loisir, il aime à pêcher à la ligne; mais il n'est pas, du moins, de ces gros poissons qui veulent manger les petits. C'est même le contraire qui lui arrive, à ce qu'on prétend. Il ne veut pas qu'un sien pré soit avalé par celui du voisin. De là son crime. Quant au délit qui lui est imputé, personne n'y croit, il en est incapable, et l'on a mis à l'arrêter une précipitation que rien ne justifie. Le pauvre homme en a perdu la tête. Pourvu que, de désespoir, il ne se soit pas jeté dans la Vignonne ! car il a si bien disparu qu'on ne peut le retrouver. Ceux qui l'ont poussé à bout en ont sans doute déjà du remords. Aussi devrait-on se hâter de proclamer son innocence, afin de le rappeler à la raison , et peutêtre à la vie, s'il en est encore temps. Nous savons bien que, par contumace, on n'absout guère ; mais en bonne démocratie, mais en pays de Lunay, pourquoi non, si le
prétendu coupable ne l'est pas? La procédure et les formalités sont en horreur à la vraie république. »
— Voilà ! fit Matigny, en achevant de lire tout haut la fin de son article à mesure qu'il l'écrivait. Mademoiselle Marguerite sera contente de moi, j'espère. Au reste, il va sans dire que je crois Fabrice innocent. Bien plus, héias! je le crois un innocent. Pauvre Fabrice ! Il ne faut pas être un innocent, dans ce inonde qui n'est pas encore le meilleur des mondes possibles. Plus tard à la bonne heure! on n'y verra que des innocents, et on ne les massacrera pas. Mais, en attendant : pauvre Fabrice !
Pauvre Matigny! aurait pensé le docteur, qui eût été bien capable de le dire; mais Valentin, dans sa juvénile confiance au bien idéal, n'y pensa même pas.
11 est vrai qu'il pensait à toute autre chose. Le ton dégagé avec lequel Matigny se posait en cavalier servant de Marguerite ne prouvait pas un sentiment bien sérieux ; mais de l'entendre ainsi prononcer et ramener dans tous leurs entretiens un nom si cher avec tant de familiarité, fût-ce avec une sorte d'amicale malice, ne laissait pas de lui être désagréable, bien qu'il y fût habitué de la part de Matigny. 11 plaçait cependant Marguerite trop haut dans son cœur et dans sa vie pour céder à cette impression. Il n'avait aucun droit sur elle, mais il se sentait trop à elle pour qu'elle ne fût pas un peu à lui et que jamais quelqu'un pût complètement la lui ravir. Aussi, lorsque Matigny, apprenant son voyage, se fut mis à fredonner l'air célèbre de Bon Juan, avec cette variante de sa façon :
Il tuo tesoro intanto Andremo si consolai'.
— Je crois en elle, lui répondit simplement Valentin, comme vous croyez en la république.
— Bon ! bon ! répliqua Matigny, c'est votre refrain à tous deux, mais je n'en suis pas dupe : il n'est que trop clair pour moi qu'elle vous préfère.
— Soyez sûr, interrompit froidement Valentin, qu'elle
ne m'a jamais autorisé, ni, je crois, personne, à supposer rien de pareil, et quant à lui avouer un sentiment que je dois me garder de m'avouer à moi-même, je tiens trop à son amitié pour me l'être permis.
— Alors, tant mieux ! reprit Matigny de son même air ; je suis libre, et je tâcherai d'avancer mes affaires pendant que vous serez loin.
Sur ce mot et sur d'autres semblables, par lesquels Matigny jouait avec le cœur de Valentin comme un artiste qui s'amuse avec un instrument pour le seul plaisir de lui faire rendre des sons, sans en tirer un chant bien suivi, Valentin avait bonne envie de retourner sur-le-champ à Lunay ; mais, l'instant d'après, il sentait que ce serait ridicule à lui et indigne de Marguerite. 11 avait peine, toutefois, à se remettre en route et à s'éloigner d'elle encore plus. Une fois décidément en voyage, il lui semblait qu'il en serait séparé pour toujours. Involontairement il retardait donc son départ de Lunegrande, par toutes sortes de tours et de haltes dans la ville, chez les personnes qu'il connaissait.
Valentin alla voir en dernier lieu un vieux bonhomme appelé Claude Brun, qui savait passablement de choses philosophiques et autres. Longtemps absent du pays, il y était rentré depuis peu. Valentin avait fait sa connaissance au bureau du journal, car c'était une manière d'écrivain. On l'eut décoré du titre d'homme de lettres à Paris, où ce titre a bien la valeur d'une coquille de noix, mais où il est pourtant accepté, pris même, faute de mieux. Il avait composé un assez bon nombre d'écrits en prose et en vers, ballades, chansons et poèmes, histoires où il n'avait pas mis de roman, romans où il n'avait pas mis d'histoire. Son procédé littéraire était bien simple : donner naïve-
ment du sien sans le prendre à d'autres, et à défaut de génie y aller du moins de toute son âme. Dès sa verte jeunesse, il s'était logé dans la tète et au cœur d'écrire une histoire détaillée et suivie du pays de Lunay, et il avait exécuté le premier cette entreprise, peu différente, en son genre, de celle qui consisterait à tailler et polir de petits cailloux pour en bâtir une maison ; car le pays de Lunay a presque toujours été assez heureux ou tranquille pour n'avoir pas d'histoire ou ce qu'on entend par là, c'est-à-dire de grands événements et de grands malheurs. Aussi les Lunaisiens lui surent-ils gré de leur en avoir trouvé une. Ils faisaient cependant plus de compte de ses chansons, dont quelques-unes se chantent encore parmi eux; mais c'étaient là de ces petites choses d'occasion que plus d'un bon Lunaisien était persuadé de pouvoir faire à son tour s'il voulait : seulement son tour ne venait jamais.
D'autres ne manquaient pas d'opposer à Claude Brun ses vers pour rabaisser sa prose, et lorsqu'il tentait quelque ouvrage sérieux, de lui dire : « Fais-nous donc des chansons ! »
Ces choses-là, au surplus, ne se voient pas seulement au pays de Lunay, et il y jouissait, après tout, d'une certaine réputation, qui lui était d'autant plus chère qu'elle lui venait d'amis et de concitoyens, mais qui lui laissait peu d'illusions sur le succès de sa vie littéraire. A Paris, où il avait longtemps vécu, on le trouvait trop lunaisien, comme en Lunay on le trouvait trop parisien. Le but avait reculé devant lui et il en avait pris son parti, comme bien d'autres, c'est-à-dire qu'il ne l'avait pas pris. A trente ans, il s'était dit que l'on ne réussit bien que vers quarante; à quarante, qu'on le peut encore à cinquante; à cinquante, que beaucoup ont dû attendre jusqu'à soixante; a soixante, il aurait les exemples (et il en savait) de ceux qui ne sont arrivés à leur but qu'à soixante-dix ; à soixantedix, il se réciterait la fable de « l'octogénaire qui plantait; » il avait ainsi du temps devant lui. 11 en riait avec lui-même , mais avec les autres, c'était plutôt dans le
secret espoir de s'entendre contredire qu'il se donnait pour un homme fini.
Il continuait donc à écrire, et apparaissait de temps en temps, sous le pseudonyme de David La Taupe, dans le Lunaisien ou ailleurs. Ses « taupinées, » comme il les appelait, ne laissaient pas, sur l'heure, d'être « mont a ses yeux ; » mais, une fois poussées, il était le premier à les oublier dans leur coin.
Comme son jeune ami, il professait le culte de l'idéal et de l'invisible. L'âge et la réflexion l'avaient, toutefois, mis en défiance de plus d'un argument que l'école même donne pour tel. D'autre part, le scepticisme lui paraissait souvent bien affirmatif, le matérialisme un peu trop empressé de conclure que tout se réduit à une question de nerfs, et qu'il n'y a plus d'électricité dès l'instant qu'il n'y a plus de fil électrique. Pour lui, dans la nature et l'histoire, il y avait de la pensée, et par conséquent un Penseur; des lois, un ordre et un plan, et ainsi, quels qu'en soient le nom et l'essence inconnue, un Ordonnateur. Tout rentrait dans ce plan , et il s'y fiait. Comme d'autres, il pouvait essayer de résister à cette colonne d'air supérieur qui nous attire et nous presse, et hors de laquelle la respiration manque, pour ainsi dire, à notre àme; mais prétendre n'en pas sentir le poids mystérieux lui semblait aussi sûr que de fermer les yeux pour ne pas voir ce qui gêne ou ce qui déplaît. Seulement, il ne jugeait pas aussi facile de la suivre que l'imaginait encore Valentin, et il voyait s'y mêler plus d'un nuage trompeur ou obscur. Surtout, que l'on pût la mesurer chacun à sa propre mesure, et imposer cette mesure à d'autres, il le croyait encore moins. « Ceux, disait-il, qui arrangent à leur gré la table du Père de famille pourraient bien la trouver ordonnée et composée tout différemment de ce qu'ils se figurent. L'essentiel sera d'y être admis. Fut-ce au dernier bout, il s'en contenterait bien. »
Parler de ces sortes de sujets, ce n'est guère aujourd'hui parler français. Nos deux rêveurs ne s'y épanchaient pas moins en causeries infinies, comme deux amis dont
les idées ne diffèrent que par l'âge et suivent le même chemin.
Valentin, du reste, n'avait nulle envie, en ce moment, de parler philosophie avec Claude Brun, ni même de lui parler de rien. Il ne voulait, près de lui, que penser plus doucement à Marguerite, quoique avec lui non plus il n'en parlât jamais.
Il le trouva dans sa petite chambre haute, la fenêtre ouverte sur sa table de travail, d'où le vieux poëte entendait au printemps bourdonner l'abeille et la rime dans les prochains cerisiers en fleur. Quand il apprit que Valentin allait faire une absence, il eut a l'instant l'impression d'une crise dans la destinée de son jeune ami, et le lui témoigna par un serrement de main plus prolongé et plus vif; mais Valentin, pour écarter tout indice d'émotion, lui demanda aussitôt des nouvelles, et d'abord de la littérature.
— Ah! bien oui, s'écria notre songe-creux humoriste, nous avons assez à penser sans cela, nous autres de Lunegrande, assez à penser nous avons, nous autres gens de Lunay ! Nous voulons changer tout l'état social : la littérature étant l'expression de la société, elle changera toute seule sans qu'on s'en inquiète, et deviendra ce qu'elle pourra. En attendant, elle s'en va, les livres s'en vont; ceux qui font le plus de bruit ne durent pas un mois ; la poésie a déjà pris les devants, le reste suivra; il n'y a que la prose qui ne s'en va jamais. Nous sommes pourtant passablement utopistes, nous tous tant que nous sommes, Lunaisiens et Lunegrandois. Comme je l'entendais dire à un de nos campagnards dont les yeux avaient si bien vu cette idée au fond de sa bouteille qu'ils semblaient y être encore : « Diàbe m'enlève ! si le pays de Lunay le voulait, il bouleverserait le monde ! » Rien que cela! Nous ne pouvons pas faire cette expérience sur les autres, nous la ferons sur nous-mêmes : en petit, mais à fond, jusqu'à ce que d'autres la fassent en grand, sinon mieux. Nous allons donc tout changer, les hommes et les choses, car avec une maison neuve il faut bien avoir aussi balai neuf. Je ne
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sais trop quelles libertés de plus on nous donnera, car nous les avons déjà toutes, ou peu s'en faut, et nous en usons largement sans qu'il en arrive mal. Nous sommes un bon petit peuple, après tout, qui pensons que d'être libre n'empêche pas d'être honnête. 11 n'y a que la liberté de conscience qui, même ici, dans le pays de Lunay, ne soit pas encore beaucoup en faveur. Comme bien d'autres nous y sommes plus forts en théorie qu'eu pratitique : il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Nous trouvons tout juste et tout naturel en principe que chacun prêche ce qu'il croit; mais en fait nous n'aimons pas qu'on nous prêche : la difficulté serait-elle là? Quant au reste, nous voulons du meilleur en tout, dans l'instruction, la justice, l'administration, l'équipement militaire, les canons, les galons, la répartition de l'impôt, l'association du capital et du travail, les placements, les actions, car aujourd'hui l'on met tout en actions au lieu d'en faire, et j'ai peur qu'on ne m'y mette moi-même : en tout cela, dis-je, nous voulons du meilleur, quoique le mieux risque d'être l'ennemi du bien, même au pays du Lunay . Qui donc, au milieu de ce brouhaha, s'aviserait de songer à la littérature? Personne excepté vous et moi. Et encore vous?... vous pensez à autre chose...
— Mais, dit Valentin, évitant de répondre, ce ne sont pas uniquement là des chimères et des rêves, et vous croyez au progrès, au bien final.
— Certainement, j'y crois! et à cette parole aussi : « Mon Père travaille toujours, » c'est-à-dire nous propose quelque chose de toujours plus haut, de toujours plus digne de lui et de nous. Je me suis même demandé quelquefois si le Grand Révolté de Milton ne l'était pas devenu autant par paresse que par orgueil ; il se trouvait bien de sa condition et redoutait d'en changer ; il ne voulait du progrès ni pour lui, ni pour un autre, ni encore moins par un autre. 11 fut ainsi, en même temps que le premier des orgueilleux, le premier des paresseux, le premier adversaire du progrès. Je suis, en principe, contre lui, quoi qu'il puisse m'arriverde ne l'être pas toujours en fait. Je
suis, comme vous, pour le progrès, et même en ce moment mieux que vous..., qui ne me paraissez pas suivre mes belles élucubrations avec l'attention qu'elles méritent, et me laissez bonnement aller mon train pendant que vous allez le vôtre.
— Moi! fit Valentin, se reprenant à la première idée venue, je vous suis si bien, que je vais vous mettre en contradiction avec vous-même. Je n'ai, pour cela, qu'à me rappeler ce que vous m'avez dit plus d'une fois : que nous reconstruisions la tour de Babel. Alors, que devient le progrès?
— Eh! assurément, l'homme la reconstruit sans cesse. Le progrès est à cette condition ou du moins dans ce milieu-là; car la tour de Babelç à laquelle vous ne me faites ainsi remonter que pour me défendre l'entrée de la vôtre, plus enchantée encore, la tour de Babel, continua Claude Brun, une fois lancé, est le commencement et le type des civilisations. Ne disons pas de mal de la civilisation ; elle ne moralise pas toujours, il s'en faut! mais elle civilise: c'est déjà quelque chose. Comme l'abeille construit sa ruche, l'homme construit la sienne, qui est la société. Seulement, son tort est de vouloir l'égaler au ciel et se passer même du ciel et de Celui qui l'a fait. Alors, que cette ruche humaine, haute comme une tour, soit l'œuvre des Chaldéen-, des Grecs, des Romains ou de nous, il lui arrive ce qui arriva à l'antique Babel : il se prononce sur elle, je ne sais de quel invisible tribunal, quelle muette sentence. Elle tressaille dans ses fondements, avec des craquements sourds qui se répètent et s'étendent. Et un jour il n'y a plus que ruine et poussière là où ses gigantesques assises semblaient, au sommet de la terre, couronner l'espace et défier le ciel. La nôtre enjambe de ses deux piliers l'Atlantique; et pourtant!... Mais j'ai beau, pour vous secouer, évoquer devant vous les plus lugubres images, vous ne m'écoutez que comme le dormeur à demi éveillé écoute le tic-tac de sa pendule afin de se rendormir et de poursuivre son rêve.
— Oh! fit encore Valentin en lui rendant cette fois
son sourire, c'est qu'en effet, du haut de cette moderne tour de Babel qui, à vous entendre, doit aussi craquer un jour, je pensais à notre petite tour de Lunay, qui ne peut manquer d'avoir le même sort, puisqu'elle n'est qu'un des mille clochetons delà grande. Eh bien, peuple lilliputien que nous sommes, nous n'avons qu'une pierre lilliputienne comme nous, mais nous l'aurons apportée du moins à la cité de l'avenir. Il est bon qu'il y ait des Dons Quichottes, même en petit. J'avoue que je suis plutôt pour les Dons Quichottes, s'il faut choisir.
— Et moi donc, interrompit avec vivacité Claude Brun, et moi donc ! d'autant plus que l'espèce en devient assez rare en tout pays. On pourrait même soutenir que ce sont eux qui font le monde et que leurs héritiers naturels y sont les Sanchos Panças. Au reste, soyons justes envers ceux-ci: ils sont aussi nécessaires à l'ensemble que l'herbe l'est à un pré ou à leurs montures, et on ne laboure pas un champ la lance à la main. Mais pour « parler Lunay », j'y vois non-seulement quelques Dons Quichottes qui rêvent, mais beaucoup de Sanchos Panças qui dorment et ne rêvent pas ; non-seulement' des politiques de bonne foi comme votre ami Mauverney, mais aussi des démocrates à tout faire, même les aristocrates; non-seulement de vrais orateurs qui ne parlent pas pour eux sous prétexte de parler pour nous, mais aussi plus d'un moulin à paroles qui pourrait bien être un moulin à vent. Je ne suis plus assez Don Quichotte pour m'y laisser prendre, et ne peux comme vous... me prendre à mieux.
— Vous voyez en noir, dit Valentin.
— Mais non, mais nonl s'écria encore Claude Brun; rose et noir, sans compter les nuances (les nuances sont fort à la mode aujourd'hui) : la lumière et l'ombre, le matin et le soir, la naissance et... le contraire de la naissance, un second enfantement, mais qui diffère pourtant du premier en ce que c'est l'enfant qui souffre ici à sortir, et plus encore que la mère ne souffre dans l'autre. Voilà les deux couleurs dominantes de ce bas monde, jusque dans un de ses coins les plus haut perchés, comme notre
pays de Lunay. Mais vous n'en voyez qu'une en ce moment : ou tout noir, ou tout rose, je ne sais, mais plutôt tout noir, j'en ai peur...
— En quoi cela intéresse-t-il Lunegrande?
— Tout est intéressé à tout, tout se tient, depuis le brin d'herbe jusqu'aux étoiles, depuis les marguerites des champs jusqu'aux marguerites des cieux, ajouta Claude Brun, comme s'il continuait seulement de revêtir sa pensée d'une image. L'univers et ses mondes périraient, l'un emportant l'autre, si tout ne s'y rattachait pas au contraire de proche en proche par une solidarité secrète et un invisible lien. Et ce lien, c'est l'amour de celui qui les a faits ou laissés se faire d'après sa pensée et ses lois. Il est amour, autrement il ne serait rien. Si la moindre de ses créatures souffre ou se perd, il doit donc en être le sauveur et le réparateur. Le nier n'est au fond que refuser de l'aimer; mais, quel qu'il soit, il n'existe pas moins. L'amour n'a pas besoin de preuves : on aime ou on n'aime pas. Vous le savez bien, vous..., qui me rappelez ce vers de Ronsard :
Un long penser, une parole brève...
— Quel portrait avez- vous là? demanda Valentin en avançant le bras vers une esquisse à moitié enfouie sous les papiers qui encombraient la table. Me permettezvous?...
— Je ne montre pas ce portrait au premier venu ; mais à vous, répondit Claude Brun, je vous raconterai même, si vous voulez, l'histoire de l'original, car je vois bien que vous en avez assez de mes croquis politiques et de mes autres digressions du blanc au noir.
Valentin, pour lequel cette esquisse n'avait été qu'une manière de faux-fuyant, l'examinait avec curiosité. Il lui semblait l'avoir déjà vue quelque part; mais il ne dit rien.
— Allons ! commença Claude Brun, voilà qu'au lieu de vider votre cœur, vous me poussez presque à vider le mien; mais ce serait par trop de l'histoire ancienne, et vous verrez que dans celle-ci je ne suis guère que narrateur.
Je me trouvais alors, il y a environ vingt-cinq ans, dans une petite ville d'Allemagne, où j'accompagnais un jeune homme à l'université. Comme tous les étudiants, auxquels je me mêlais avec mon élève, j'avais remarqué une jeune fille d'une beauté telle que je n'en ai guère vu de comparable à la sienne : il est vrai que je n'ai jamais vu...
— Marthe Fabrice dans son beau temps, dit Valentin, empressé cette fois de prendre la parole.
— Si! répondit Claude Brun en riant, mais ce n'était pas elle. C'était un autre type; peut-être de moins haute beauté, mais la grâce même ; une grâce un peu sauvage, toutefois plus virginale que fière, et qui vous attirait d'autant mieux qu'elle fuyait : en un mot, pour employer l'image classique, une nymphe plutôt qu'une déesse. La taille, donc, moins grande que celle de Marthe, puisque vous ne me permettez pas de lui chercher d'autre objet de comparaison, mais d'un tour si élancé que la ceinture semblait n'y être pour rien et ne faire que l'indiquer, assez haut comme chez les Grecs ; un nez grec aussi, droit et partant du front; des cheveux dont les larges ondes paraissaient être sa couronne naturelle, et de ce brun doré par-dessous, la vraie couleur du fruit du châtaignier, dont les cheveux simplement chàtains-ne méritent pas toujours le nom ; avec cela, comme les rousses, quoi qu'elle ne le fût pas, une peau de fleur, un teint d'églantine, les yeux d'un bleu vif, et dans l'air et le regard quelque chose à
]a fois de riant et d'un peu farouche : je ne sais si elle ressemble ainsi... Au reste, ajouta Claude Brun, voyant que Valentin ne sourcillait pas, l'un de nous en a fait à la dérobée une esquisse, celle que vous avez là, mais qui ne rend que bien imparfaitement le modèle. Voici maintenant l'histoire de cette trop belle personne, ou du moins le peu que j'en sais.
Sa mère, mariée en France, y avait longtemps demeuré; devenue veuve, elle se trouva presque sans ressources, et bientôt dans l'isolement, qui est, pour l'ordinaire, l'accompagnement obligé des revers de fortune. Elle revint alors dans son pays natal, n'emportant pour tout bien que les quittances des dettes de son mari (car elle avait tout vendu pour tout payer), et quelque argent qui lui était resté en sus. Elle plaça cet argent sur une maisonnette, située au fond d'un étroit et assez long jardin, à quelques centaines de pas de notre petite ville d'université. Le jardin, comme je l'avais vu bien des fois pa ' les fentes de la porte sans oser en franchir l'entrée, était tout planté de légumes, excepté sa mince allée, par dessus laquelle courait même une treille en berceau, et, le long des hauts murs dont il était comme encadré, une étroite platebande de belles fleurs et de bons espaliers.
Tout en continuant d'avoir recours, pour les plus gros travaux, à des journaliers qu'elle payait, la mère avait fini par cultiver son jardin en grande partie elle-même. Du matin au soir on l'y voyait, accroupie sous son grand chapeau, semer, sarcler, bêcher même cette terre facile à remuer ; on l'y eût dit plantée comme ses salades ou ses primeurs et autres légumes fins, dont la culture n'atteint d'ordinaire tout son progrès qu'au voisinage des grandes villes, lesquelles ont au moins cela de bon d'amener les melons à leur point et de faire pousser et grandir les asperges.
La fille parlait non-seulement le français comme sa langue naturelle, mais elle le parlait très-bien. Elle n'était pas non plus sans quelque instruction. Aussi chercha-t-elle d'abord à se faire des élèves parmi les jeunes demoiselles
de la ville; quant aux étudiants, ils eussent volontiers abandonné leurs vieux professeurs pour la belle étrangère ; mais précisément à cause de cela il n'y fallait pas songer ; c'eût été par trop risquer d'avoir contre soi tous les gros bonnets de l'université. Elle ne pouvait donc espérer de se faire une clientèle bien nombreuse. En outre, quoique sans prétention, même sur sa beauté, dont elle riait et se bornait à être bien aise, ce qu'il y avait au fond d'indépendant et de fugace dans sa nature innocente et gaie, mais aisément effarouchée, la rendait peu propre à se plier aux caprices des gens du monde, parents et élèves, dans ce précaire et humble métier. Insensiblement elle se tourna du côté du jardin, se mit de plus en plus à y aider sa mère, et comme celle-ci au milieu de ses laitues, elle au milieu de ses belles roses dont elle était très-fière, elle n'eut pas trop de peine à y oublier les splendeurs bourgeoises de sa vie passée. C'était une nature primitive qui revenait à elle-même.
Elles finirent ainsi, à elles deux, par n'avoir presque plus besoin de personne pour cultiver leur petit enclos et en tirer le modeste revenu qui suffisait à leur entretien. On savait aussi par la poste, cette boîte aux nouvelles et non pas seulement aux lettres dans une petite ville, qu'elles recevaient de temps à autre de légères sommes de l'étranger; peut-être d'anciens débiteurs comme il y en a peu, puisqu'ils étaient assez bons pour s'exécuter. Ce qui est certain, c'est qu'elles vivaient ainsi de leur vie laborieuse et retirée, sans rien devoir ni demander autour d'elles, sinon les petits services que l'on se rend entre voisins. Les soins du ménage leur prenaient peu de temps. La fille tenait le linge et les vêtements propres et en bon état, et c'était elle qui allait au marché. Tous les matins on était sûr de voir stationner sur la principale place de la ville, au milieu de son étalage de fruits, de légumes et de fleurs, la « Belle Jardinière, » comme on ne pouvait manquer de l'appeler, et sa jolie marchandise verte, rose ou jaune ne tardait pas à être enlevée. Les étudiants se disputaient ses bouquets ; mais
:>i;4 LE PRÉ AUX NOISETTES
si l'un d'eux essayait d'entamer quelque négociation d'un autre genre, elle se mettait à lui parler français, et si bon français, qu'il en oubliait le sien, au cas qu'il le sût, et, pour ne pas prêter à rire à ses camarades, s'en allait sans répondre. Avec moi, elle ne pouvait user de ce moyen ; mais de mon côté, voyant ce qui arrivait aux autres, et d'ailleurs étant plus âgé, je me gardais bien de la réduire à me montrer qu'elle savait aussi l'allemand de façon à embarrasser le mien. Je me bornais donc à lui acheter des fleurs et des fruits, surtout des roses, ce dont elle me savait gré, aimant mieux les voir aller à quelqu'un qui s'y connaissait. Quand elle en avait de particulièrement belles, si on les lui demandait avant mon arrivée, elle disait qu'elles étaient retenues, et me les réservait. Cette communauté de goûts et l'occasion toujours agréable de pouvoir parler un moment sa propre langue en pays étranger, avaient fini par établir entre nous une sorte de petite entente, mais sans aller plus loin.
Comme je revenais, un jour d'automne, de me promener dans la campagne, et que j'allais peut-être céder à l'envie de m'arrèter à la porte de l'enclos, je l'y vis apparaître ayant sur la tète une corbeille de raisins. Afin de leur éviter tout contact avec une dalle de pierre qui servait d'auvent naturel à la porte en continuant le mur pardessus, elle avait dû faire au passage comme une légère rentrée du cou et des hanches, et s'en était acquittée avec autant de souplesse que de grâce; mais cette manière de révérence n'était évidemment point à mon honneur, quoique le hasard eût voulu qu'elle coïncidât juste avec mon arrivée devant la porte. Cependant, si la taille n'avait fait que plier comme un jonc qui à l'instant se redresse, si la tête et le cou portaient aussi légèrementleur charge qu'une colonne son chapiteau, ce devait être en réalité un fardeau assez lourd que cette corbeille de raisins bien garnie et tout échafaudée jusqu'au-dessus du bord.
— Je vous achète ces raisins, lui dis-je, à la condition qu'à nous deux nous en mangions déjà ici quelques-uns, et que j'aie ainsi moins de peine à emporter le reste.
LE PRE AUX Xnisr.TTES
— Ils sont promis, me répondit-elle : c'est pour le dessert d'un souper d'étudiants. Je viens de les cueillir tout frais et n'ai que le temps de les porter.
— Alors, repris-je, tout en cheminant avec elle, laissezmoi vous aider, du moins. Il est vrai que cette corbeille n'a pas même l'air de vous gêner. Jusqu'à la ville, pourtant...
— Oh ! dit-elle, j'y suis habituée.
— A nous deux, continuai-je, ce ne serait qu'une plume et qu'un jeu.
Elle s'arrêta.
— Le voulez- vous bien? fit-elle en me regardant.
— Si bien, que personne ne saurait le vouloir plus honnêtement ni mieux.
— Les passants se moqueront de nous, dit-elle encore, si nous venons à en rencontrer : cela m'est bien égal, mais à vous?...
— 11 est sûr que cela ne me sera pas égal, répliquai-je, de vous accompagner et de les rendre jaloux; mais ils croiront que c'est pour le seul plaisir de parler français, ajoutai-je en riant.
— C'est bien ainsi que je l'entends! fit-elle à son tour, de son air décidé, plutôt qu'avec malice ni trop de sérieux.
Et s'étant approchée d'un pan de mur qui bordait la route en cet endroit , elle souleva des deux bras la corbeille, et l'y déposa lestement, sans rien verser, sans que même une grappe eût tremblé.
Tout n'était pas dit, cependant. La corbeille avait bien, sur son bord ovale et évasé, une manière de festons, mais point d'anses; et, pour y laisser passer les doigts, l'osier était trop serré. Heureusement il n'en fut pas de même des deux bouts de ruban de fil qu'elle tira de sa poche de jeune ménagère, et nous pûmes ainsi tenir chacun d'une main ces deux anses improvisées.
A peu de distance de notre point de départ s'ouvrait, à travers champs, un ancien chemin abandonné, mais qui abrégeait. Quand nous y arrivâmes, elle regarda si je fai-
sais mine de le prendre. Il était de mon côté ; mais je passai outre, et je vis fort bien que je n'avais pas eu tort, à un petit mouvement de tète qui lui échappa comme à une personne qui approuve de la pensée. Elle devint aussitôt plus causante et tout à fait à son aise. C'est alors que j'appris d'elle le peu de particularités que je sais de son premier genre de vie. Je lui fis, à mon tour, mes petites confidences. « Moi aussi, lui dis-je, je vis un peu h l'aventure, sans avoir eu pourtant d'aventures, ajoutai-jc. En ce moment je dépends de mon élève, et , d'après les dernières lettres de ses parents, nous ne passerons peutêtre pas même tout ce semestre à l'université. — « Ah! fit-elle d'un air au moins naïvement contrarié. Je n'eus pas, du reste, la fatuité d'en croire davantage, et, depuis, je n'aurais pas voulu le croire ; mais dans ce moment-là, entraîné par la situation et par une de ces pensées chimériques qui n'en traversent pas moins l'esprit en de certaines occasions, je terminai ainsi : « Je suis sans fortune, mais jusqu'à présent je ne l'avais pas regretté. »
Pendant cette causerie, nous nous étions assis un instant sur le bord de la route, la corbeille entre nous, pour nous reposer. Sur ces derniers mots, qu'elle les eût écoutés ou non, elle se leva sans rien dire et reprit de son côté, moi du mien, l'anse du panier.
Elle resta ainsi quelque temps silencieuse, mais retrouva bientôt son enjouement et sa sérénité. Arrivés près de la ville sans encombre ni rencontre, car il se faisait tard et la route était peu fréquentée à cette heure, —Maintenant, dit-elle, il faut que je vous quitte et que je reprenne la corbeille, afin de la porter seule dans une maison ici près.
Elle ôta les anses, m'en donna une en souriant, je l'ai toujours gardée, mit l'autre dans sa poche , puis accepta mon aide pour replacer la corbeille sur sa tête et l'y assujettir convenablement, pendant qu'elle la soutenait du bout des doigts, les deux bras levés. Ce mouvement découvrait ses bras plus d'à moitié. Elle les avait un peu menus, mais charmants, pleins et longs, d'une rondeur fine et sculptu-
raie. Les derniers rayons du soleil couchant leur donnait un poli lumineux, plus beau que celui du marbre, et à sa figure, ainsi éclairée dans l'ombre de la corbeille et des grappes violettes qui en couronnaient le bord, une grâce et un éclat que le pinceau même ne pourrait qu'imparfaitement exprimer. On eût dit une jeune divinité de la Fable, apparaissant tout à coup aux mortels pour les convaincre de son existence, mais qui, ne pouvant se rendre longtemps visible à leurs yeux, allait s'évanouir en lumière dans les airs. Son souvenir m'est resté comme celui d'une apparition, et c'est pour cela que je vous en parle, puisque, pour ne rien dire, vous me faites parler.
Elle demeura ainsi un moment à s'assurer du juste équilibre de sa corbeille et moi à la contempler comme un rêve ou quelque objet enchanté. Ne pouvant se dissimuler l'air de ravissement avec lequel je la regardais, elle se mit à rire.
— De quoi riez-vous? lui demandai-je.
— De ce que vous pensez , répondit - elle avec franchise, car elle se savait belle et ne faisait nulle façon de l'avouer.
— Qui sait? répliquai-je : peut-être pensé-je encore mieux que vous ne croyez.
— Qui sait? répéta-t-elle en continuant de sourire et de soutenir la corbeille de ses deux bras levés.
Vous me trouverez bien osé, comme d'autres auraient déjà pensé sans doute que je l'avais été bien peu jusquelà, mais je ne puis m'accuser ni me vanter de plus ni de moins que ce qui arriva : c'est que ma tête aussi fut en un éclair et pour un éclair dans l'ombre de la corbeille, et que les deux bras qui soutenaient celle-ci ne l'abandonnèrent point pour se mettre en travers de moi. N'en eutelle pas le temps, ne le voulut-elle pas? Ici vous me trouverez bien fat, mais j'eus l'impression qu elle ne le voulut pas. Seulement, plus encore qu'aux feux mourants du soir, la blancheur et l'incarnat velouté de ses joues se teignirent d'un rayon de pourpre, mais il ne fit que rendre plus sensible, si je puis dire, ce souffle de fraîcheur et de pu-
reté virginales qui semblait s'exhaler d'elle comme d'une fleur, et j'eus aussi la perception claire et nette que, si elle m'avait permis un baiser, elle ne m'en permettrait pas deux. Du reste, elle ne me fit aucun reproche, ne me parut point offensée, mais peut-être bien déjà revenue à son humeur et son allure naturelle un peu fuyante et preste. Elle ne dit rien, ne témoigna rien et, me saluant d'un regard fugitif et détourné comme si elle ne faisait que passer, elle s'en alla; mais longtemps après qu'elle m'eut quitté, un de ces souffles printaniers que l'on respire avec délices me semblait encore errer autour de moi.
Comment une telle fraîcheur de corps et d'âme a-t-elle pu se flétrir en un instant? car elle s'est flétrie, hélas!
Je n'avais pu la revoir, excepté dans un court adieu sur la place du marché, où je vins lui acheter un dernier bouquet de roses, sans me douter que celles de sa vie ne devaient guère durer davantage. Le frère aîné de mon élève étant mort de la poitrine, on craignit pour le cadet quelque germe du même mal; on nous envoya sur-le-champ dans le Midi; nous y restâmes deux ans, l'été dans les Pyrénées, l'hiver à Cannes ou en Italie. A notre retour en Allemagne, comme c'était moi qui réglais notre itinéraire, je m'arrangeai pour faire une halte dans cette petite ville d'où j'étais parti, sinon avec un rêve impossible, du moins avec une image qui m'avait partout suivi et accompagné. A peine arrivé, je courus à la porte du jardin. Elle était toute grande ouverte, mais j'y vis d'autres figures. Je m'informai. Voici le peu que j'appris; il disait tout.
La mère était morte, heureusement pour elle, ajoutait une vieille voisine qui me donna quelques détails de plus. Sa fille, en revenant du marché, l'avait trouvée, comme d'habitude, la tète penchée contre terre au milieu de ses légumes; elle semblait encore semer et planter, mais elle ne vivait plus. Rien n'avait préparé à sa fin : elle était seulement devenue encore plus muette et silencieuse les derniers jours.
Cette brusque séparation et l'isolement profond qui en
fut la suite plongèrent d'abord la jeune fille, naguère si vive et si gaie, dans une espèce de stupeur. Elle n'avait plus l'air de se soucier de rien. Les voisins, inquiets, entrèrent chez elle, se mêlèrent de ses affaires, lui donnèrent de bons conseils; elle ne répondait pas, les laissait dire et faire. La porte de l'enclos prit la mauvaise habitude de rester souvent ouverte, et les passants ne se firent pas faute de s'y arrêter, les enfants d'y entrer sans qu'elle en parut bien aise ni contrariée. Évidemment il lui semblait que tout avait dCi changer, en même temps que son sort. Peu à peu, cependant, elle se remit à ses fleurs et à sa vie accoutumée ; mais alors justement, appuya la vieille voisine, d'un air significatif, « on vit apparaître dans le jardin et s'y promener audacieusement avec elle un officier en congé, qui était venu passer quelque temps dans un château des environs. Il trouva moyen de lui parler, de la distraire, de revenir souvent. Bref, un mois après il était parti, laissant l'orpheline désespérée et déshonorée. Il avait très-bon air, mais assurément point de cœur, pour avoir ainsi abusé d'une pauvre fille jusque-là si honnête et si laborieuse. Il avait bien parlé de promesse de mariage, mais les gens qui voient clair n'y avaient pas cru , et il n'en avait en effet rien tenu. On ne le connaissait que sous son prénom d'Hermann, et tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'il n'était pas de l'endroit, quoique officier dans une petite cour du voisinage. »
La nécessité força pourtant l'orpheline de retourner vendre les produits de son jardin sur la place du marché. Tout le monde alors comprit son état, et plus vite qu'ellemême. Quand il ne lui fut plus possible de douter, elle paya quelqu'un pour sortir à sa place et ne se montra plus. La vieille voisine assurait que, lorsqu'elle mit au monde un fils, « elle paraissait aussi ignorante de toutes ces choses-là que l'enfant lui-même. »
En écoutant cette femme, l'étonnement, le chagrin, la confusion m'agitaient comme s'il se fût agi d'une sœur. La chute de cette pauvre belle fille m'était comme un malheur personnel. Je me demandais même parfois si je
n'en avais pas été le premier la cause involontaire, par ce baiser plutôt d'admiration que d'amour, mais peut-être le seul qu'elle eût jamais reçu, à voir sa rougeur subite et rêveuse. Il a raison celui qui veut que l'on respecte une femme, même du regard, même dans le secret du cœur!
Le désespoir de la malheureuse créature fut affreux, et prit même un caractère si farouche, qu'on fut obligé de lui cacher son fils. Chaque fois qu'on essayait de le lui rapporter, elle était ressaisie par un accès de fureur, de larmes et de violences. Quand on lui dit que c'était un bel enfant : « — Tant pis, répondit-elle, qu'il soit beau, s'il ressemble à son père! mais au moins n'est-ce pas une fille : il n'aura pas le sort de sa mère. »
Quelques semaines se passèrent, les voisins déjà fort embarrassés; mais ils le furent bien davantage lorsqu'un matin ils ne la trouvèrent plus dans sa petite maison, déjà si solitaire depuis qu'elle l'habitait seule, et maintenant déserte. La veille, elle était descendue dans son jardin; le printemps qui approchait devait commencer à le fleurir çà et là de violettes et de pervenches; elle avait fait le tour des allées, mais sans avoir l'air d'y prendre même assez d'intérêt pour ôter en passant une mauvaise herbe. Et la nuit, elle avait disparu, sans qu'on sût où ni comment. On attendit des nouvelles, on fit des recherches, mais il ne vint rien et on n'apprit rien; seulement, quelques lignes trouvées sur sa table disaient de vendre ou de louer le jardin « pour subvenir aux dépenses. » Au bout de deux mois, cependant, arriva un étranger d'un certain âge ; ce n'était pas l'officier, et il déclara ne pas le connaître; mais il était muni de papiers en règle qui l'autorisaient à remplacer la mère; il conclut les négociations pour la vente du jardin, paya tout ce qu'il pouvait y avoir à payer, récompensa généreusement la bonne voisine, et, comme il s'était fait accompagner dune nourrice, prit avec lui l'enfant et repartit sans donner son adresse ni aucun autre renseignement.
Qu'est devenue l'héroïne de mon histoire? Je n'ai pu l'apprendre. Mais, si insuffisant que soit son portrait, il
vous prouve que sur sa beauté, du moins, mes souvenirs sont fidèles et que le mirage du passé n'y est pour rien.
Claude Brun ouvrit alors le tiroir de sa table à écrire : c'était toute sa cassette, et il y serrait pêle-mêle avec ses papiers les objets qui lui étaient chers. Il en écarta soigneusement, mais sans aucun air de mystère, un bout de ruban de fil et des roses séchées, qu'il mit sous les yeux de Valentin. — Voilà, dit-il, tout ce qui me reste d'elle, des fleurs fanées, mais qui me parlent du temps où elle était la plus belle fleur de son jardin.
Valentin les regarda, et de nouveau le portrait, même en prenant peu après congé de Claude Brun.
Où donc avait-il déjà vu cette esquisse? se demandait-il encore en sortant. Dans les portefeuilles de Balthazard, vrai fouillis, en effet, de dessins, d'estampes, de croquis rassemblés sans ordre, mais non sans choix, et dans lesquels il y en avait qui eussent fait envie à un amateur. Oui, ce devait être là : il s'en croyait sûr maintenant. C'était bien la même esquisse, à quelques coups de crayon près : la même tète sous un panier de roses, et, se dégageant d'une robe. toute simple, la même taille élancée... L'auteur de ce dessin en avait tiré quelques copies ; l'une d'elles avait pu attirer l'attention de Balthazard; mais comment était-elle venue entre ses mains? 11 n'avait pas étudié en Allemagne, et il connaissait encore peu Claude Brun.
Pendant que Valentin agitait ces questions, ce dernier, resté seul, se disait : — C'est étonnant, il me la rappelle. J'avais déjà le sentiment vague de cette ressemblance; elle me frappe à présent.
Que son père adoptif eût aussi le portrait de celle dont Claude Brun venait de lui raconter l'histoire, Valentin en resta malgré lui préoccupé et troublé. 11 avait beau se dire que c'était là une circonstance vraisemblablement fortuite, il ne parvenait pas à chasser de son esprit cette pensée : Si c'était ta mère ? Sa mère ! il lui avait toujours gardé dans son cœur une place, sans doute vide de toute image, mais où il n'eût pas même permis à celle de Marguerite de se loger. Celle qui seule y avait droit lui était inconnue : l'aurait-il maintenant trouvée? Mais, ô pensée non moins douloureuse que celle-là était douce! cette mère, cette belle jeune fille à la tète ombragée de roses, elle s'était enfuie de son enfant, elle l'avait maudit peutêtre ! Non, ce n'était pas sa mère : la sienne, Balthazard lui avait dit de l'aimer.
C'est dans ce tumulte de cœur et d'esprit que Valentin commença son voyage. Lorsqu'il s'enfonça décidément dans les montagnes, la fatigue du corps et la nouveauté des lieux parvinrent enfin à le distraire. Peu à peu, avec les jaseries des oiseaux dans les bois, et celles des ruisseaux dans les gazons étoiles de fleurs, l'image de Marguerite reprit le dessus et lui tint fidèle compagnie durant tout le chemin; mais celle de sa mère, qu'il ne pouvait s'empêcher de se représenter maintenant jeune et triste, lui revenait parfois tout à coup, et d'une façon si poignante, qu'il lui semblait l'entendre marcher à côté de lui.
L'image aussi du docteur le suivait, non pas précisément comme un idéal de beauté, mais de bonté, et en ce sens digne pendant de l'autre. Sans cet homme, en effet, vraiment bon sous un masque bizarre, quelle eût été sa destinée? Elle avait commencé dans l'ombre et le secret
tout au moins, si elle n'avait pas eu encore de plus tristes analogies avec celle dont le récit de Claude Brun l'avait laissé malgré lui si vivement ébranlé. Plus ce récit le faisait penser avec trouble à sa mère, plus il se rattachait au docteur et à Marguerite, comme à ses deux centres de vie, l'un assuré, l'autre lumineux. Ils étaient tout pour lui plus que jamais. Aussi, tout lui parlait d'eux, jusqu'aux plantes quil rencontrait en chemin et qu'il eut voulu leur adresser par les airs en guise de lettres : pour elle, la petite gentiane bleue; pour lui, la grande gentiane ou quelque autre herbe médicinale. Il n'oubliait pas non plus cette famille de montagnards que le docteur lui avait recommandé de visiter; mais, dans la disposition d'Ame avec laquelle il était parti, le besoin d'être seul lui avait fait d'abord promener un peu à l'aventure son pèlerinage.
Il avait déjà erré quelques jours dans le labyrinthe de cimes et de hautes vallées qui se dresse à l'orient du pays de Lunay. Vers le milieu d'une gorge profonde, montante, tortueuse, il rencontra des chasseurs qui s'en allaient à la poursuite du chamois dans les glaciers et les dernières hauteurs. Ils l'invitèrent à les y accompagner, lui disant que de là, sans beaucoup de détours, il pourrait redescendre dans la vallée dont il leur avait demandé le chemin, celle où habitaient les montagnards du docteur. Il se mit donc en route avec eux.
La gorge, longtemps basse et encaissée avec son torrent au bord du sentier, se haussait tout à coup, par un saut brusque et rude, en une vaste pelouse d'au moins vingtcinq minutes de long, mais toujours encaissée entre deux murs de neige et de rocher, dont l'un surtout, celui qu'ils avaient à leur gauche, se dresse en une énorme paroi crénelée. Un ruisseau, venu des glaciers de droite, serpentait au ras des gazons et de petites îles de mousse qu'il semblait s'être amusé à créer au passage, afin d'avoir avec qui jouer dans le milieu de son courant. A l'extrémité supérieure, cette haute pelouse tout unie et trèspeu inclinée, qui est comme le col allongé de la gorge et d'une élévation de quelque six mille pieds, se termine
LE pbé aux noisettes
d'une façon encore plus roide qu'à son ouverture, non plus par un saut seulement, mais par un abîme de profondeur.
Au lieu d'y descendre, ils en longèrent sur la gauche les pentes abruptes et ravinées , surmontées de tètes rocheuses, mais branlantes sous le poids des neiges et des siècles. Plus d'une est déjà tombée, soc formidable labourant tout sur sa route et l'indiquant encore aujourd'hui par d'énormes sillons déchirés. Leur point d'arrêt, un étroit vallon, jadis vert, n'est plus qu'un aride chaos de blocs gigantesques, parmi lesquels un petit lac, morne et bleu, semble ramper et luire comme un serpent. On dirait une cité de géants disparus, couchée là dans sa fosse où la précipita son orgueil, tandis que ses sœurs, restées debout sur la cime, dessinent toujours leurs remparts sur le bleu du ciel, en attendant de s'écrouler à leur tour.
Après avoir traversé à mi-côte le lit de cette avalanche de rocs dont ils voyaient dans le fond l'entassement confus, Valentin et ses guides se trouvèrent en face d'une autre pente, toujours très-roide, mais moins impossible à prendre de front et qu'il fallait gravir pour atteindre le glacier. Elle les conduisit à un alpage, dernier liséré vert des neiges, et si élevé que les troupeaux ne le fréquentent que durant fort peu de semaines de la belle saison. L'herbe seule y croît savoureuse et fine ; nul arbre ni arbuste ; il faut aller chercher le bois à dos d'homme dans les grêles forêts qui s'arrêtent assez loin en-dessous. Cette absence de bois n'a pas permis non plus d'y bâtir un chalet confortable. Fermé sur les côtés et au fond, mais complètement ouvert par devant, celui-ci est plutôt un hangar» Abri suffisant le jour, il ne le serait pas la nuit, qui dans ces hautes régions deviennent souvent glaciales. Aussi n'y couche-t-on pas, mais dans de petites huttes de pierre, si étroites et si basses que l'on peut seulement s'y étendre ou s'y tenir à genoux. On se blottit là cinq ou six* autant qu'il y a de place sur le sol, les grands en long, les petits bouviers en travers à leuta pieds; et avec des peaux de moutons pour se couvrir^ serrés les uns contre