‹ Le pré aux noisettesChapitre 6 sur 18 · LE PB É A 0 X X 0 I S E T T ES · texte numérisé non relu

LE PB É A 0 X X 0 I S E T T ES

les autres sur un lit de mousse, on y dort chaudement sans bouger.

Valentin y dormit fort bien pour son compte ; mais le sommeil lui vint pourtant moins vite et moins soudainement qu'à ses compagnons, habitués à ce genre de couche ou que leurs pensées tenaient moins éveillés. Le seul qui tarda quelque peu fut un vieux vacher, occupé à murmurer sa prière; on en saisissait moins les mots que le souffle, se mêlant à celui du vent autour de la hutte, où le messager aérien semblait la recueillir au passage, et se charger de la porter, invisible offrande, sur l'autel invisible. — « Il peut donc y avoir aussi, jusque dans ces hauteurs désolées, un Pré aux Noisettes, avec son humble cabane, avec son nid de pierre, pour s'y retirer du tracas du monde, y secouer un instant les soucis de la vie, et y retrouver, avec la paix du soir, cette paix du cœur qui ne peut non plus venir que du ciel. » Ainsi se disait Valentin, témoin secret de la secrète confiance de cet homme qui, en ce moment, lui rappelait Fabrice. Puis ce murmure de prière cessa de frapper ses oreilles, et il ne distingua plus que celui du vent dans la nuit, devenue âpre et noire, ainsi que la vie peut le devenir tout à coup : le récit de Claude Brun ne le lui faisait que trop entrevoir. Comme si le vent fût plus libre dans l'obscurité, il semblait la remplir tout entière et y régner seul. Valentin se le représentait donc couchant les gazons, soulevant les neiges, tournoyant autour des pointes de rochers, et, l'entendant gémir ainsi dans la solitude, il pensait à ceux qui gémissent aussi dans la leur, à sa mère quand elle avait dû se séparer de lui, à Céline, dont peut-être, à cette heure, la prière s'élevait aussi, hélas ! encore plus solitaire que celle du vieux pâtre, dormant déjà d'un sommeil si paisible que ses lèvres et ses yeux avaient dû se clore en même temps.

Au matin, le temps était redevenu clair; pas un nuage à Thorizon, bordé d'une vague lueur rose qui en irisait l'azur. A cette hauteur,*«et avec cette pureté de l'air qui laissait le regard nager librement dans la libre étendue,

le ciel semblait encore mieux embrasser la terre et en faire un temple, où les cimes, comme de jeunes prêtresses venant les premières saluer le jour, ceignaient çà et là de bandelettes de pourpre et d'or leur front blanc.

Le glacier sur le bord duquel Valenlin et les chasseurs avaient passé la nuit dans leur hutte, commençait à s'éclairer à son tour au moment où ils y mirent le pied. Il couronnait l'alpage de son faite arrondi et venait y mourir à fleur des gazons. Au sommet, ils trouvèrent le soleil déjà complètement établi et se jouant sur cette prairie de neige, à laquelle les bergers des anciens âges ont donné le nom de Champ -Fleuri, comme les vieux trouvères appellent une barbe blanche une « barbe fleurie. » Entre sa double muraille de pics aigus, de tours arrondies et de contreforts massifs, ainsi se déployait, sur une lieue de large et quatre ou cinq de long, ce haut plateau blanc, poli comme du marbre, et dont une légère couche de neige récente dissimulait en ce moment les plis dangereux. Le soleil y faisait miroiter des milliers d'étincelles, mais n'en pouvait encore amollir la matinale dureté. La neige craquait sous les pas sans se marquer. A tout hasard, les hardis mais prudents compagnons s'étaient cependant munis d'une corde, et, se l'attachant aux bras, ils traversèrent ainsi les uns à la suite des autres, avec une joyeuse prestesse, le dos puissant de ce dragon des montagnes, sans même entrevoir ses écailles de glace sous la précoce toison d'hiver qui les couvrait. Lui-même semblait y aller avec eux en riant, et, au lieu de chasser de son domaine ces indiscrets visiteurs, se plaire à les porter; mais plus tard, ils enfonçaient jusqu'aux genoux, parfois même f un d'eux jusqu'aux aisselles, le buste enfoui tout à coup dans quelque abîme où, sans la corde et ceux qui la retenaient à l'avant et à l'arrière, il eût probablement disparu pour jamais. Monstre redoutable et malin, le glacier joue ainsi de ces tours; il sourit pour attirer sa proie et la dévorer; mais, vieux et rusés montagnards comme lui, les chasseurs ne s'y laissèrent pas prendre, et ils indiquèrent à Valenlin le versant abrupt et toujours neigeux par lequel

il pouvait néanmoins descendre de l'autre côté sans péril.

Pour eux, ils ne quitteraient pas de sitôt, peut-être pas de quelques jours, cette plaine cachée dans les airs, l'une de celles où le chamois se retire après avoir déjeuné des herbes et des fleurs les plus délicates sur quelque saillie des rochers situés au-dessous. Ils allaient s'y mettre en chasse, ou plutôt à l'affût, car, excepté dans la basse montagne, on ne court pas le chamois, le chien ne pouvant le suivre dans ces hauteurs où ne monte que l'homme, de tous les animaux chassants qui n'ont pas d'ailes. Le chamois y arrive plus directement par les immenses parois, souvent à pic, qui supportent ces sommités souveraines; encore est-il obligé d'y choisir son chemin, des rubans de corniches invisibles à qui n'y est pas, mais où son pied élastique et prenant trouve à s'accrocher. Tout chamois qu'il est, il a aussi ses passes forcées, impraticables pour tout autre que pour lui, mais que le chasseur connaît. C'est là que ce dernier l'attend, pour le tirer à balle et presque au vol, tant celui de sa course est rapide et comme un trait sur la neige; mais, hélas! le coup d'œil de son ennemi est si juste, que la blanche arène est bientôt ensanglantée; la charmante chevrette à la robe d'un gris fauve et rosé, aux jolies petites cornes recourbées, n'arpentera plus ses hauts déserts.

Malgré la hardiesse de ce genre de chasse, dont le théâtre et les périls exaltent ceux qui s'y livrent, bien quece soient la plupart des hommes de peu cle culture et d'une imagination grossière, Valentin n'en fut pas tenté. 11 se contenta d'accompagner ses guides sur une cime qui se dresse toute seule au bord même du glacier, et d'où ils pouvaient, eux, reconnaître leur champ de bataille, lui, contempler encore plus à découvert la scène grandiose qu'il avait sous les yeux. A ses pieis, cette vaste plaine de neige éblouissante et sans tache; devant lui, avec un entre-deux profond de vallées où le regard tombe sans pouvoir y plonger, une armée de cimes encore plus hautes que celle où il se trouvait. Son œil éperdu les suivait dans l'azur, où elles s'élevaient d'un tel jet qu'il lui semblait

les voir y monter encore et l'y enlever avec elles. Notre jeune enthousiaste allait ainsi de l'une à l'autre dans leurs mille entrelacements aériens, pénétrait dans ces hautes vallées blanches, coupées d'ombres qui n'en font que mieux ressortir l'albâtre, descendait; comme par des degrés de cristal, avec ces torrents de glace qui précipitent sans bruit leurs vagues tumultueuses et congelées, source des grands fleuves, et, quand il se retournait, voyait s'abaisser dans le lointainles coteaux et la plainebleuedupays de Lunay ; mais c'était surtout celui des cimes qui absorbait ses regards. 11 le dominait comme d'un observatoire. Il y errait de la pensée et des yeux ; et devant ce spectacle fantastique et sublime, les images cl'antiques Babels évoquées par Claude Brun lui revenant alors à l'esprit, celle de sa mère ne tardait pas à s'y joindre avec une intensité nouvelle. N'était-ce pas là comme un monde supérieur, déjà à moitié détaché de la terre, et où elle allait descendre du ciel pour se montrer à son fils dans ces hautes retraites d'une blancheur éthérée ? Il se la représentait s'avançant vers lui les bras ouverts, d'un pas doux et grave ; il croyait presque la voir, il l'appelait dans son cœur, mais elle ne venait, elle ne répondait pas.

Quand ils eurent quitté leur observatoire, \alentin, disant adieu à ses guides, commença donc, d'après leurs indications, à se laisser dégringoler sur l'autre versant de l'arête dont, avec le glacier, ils venaient de franchir le sommet presque plan. De ce côté, la rampe était au contraire fort roide ; mais, pour la descendre, Valentin s'y prit à la montagnarde. Le corps légèrement penché en arrière sur son bâton ferré, les talons enfoncés dans la neige, ayant soin d'y éviter devant lui les endroits où une teinte bleuâtre indiquait de secrets abîmes, il se mit

ainsi, toujours debout, à glisser, à voler, son bâton lui servant de gouvernail, ses pieds de proue, et le flot neigeux de la pente y mettant des ailes : en moins de rien ce fut fait.

Après cette descente aussi prompte que légère, et qui l'avait bien plus amusé que fatigué, notre voyageur se trouva dans un coin de vallon encore très-haut, puisqu'il touchait aux neiges éternelles, mais vert et fleuri jusque sur leurs bords, et formant ainsi, à leurs pieds, un véritable élysée. Un ruisseau y faisait au milieu un ruban froncé, mais continu, de mille petites cascatelles d'argent, riant, sautillant, étincelant à chaque saut de pierre en pierre. Les parois de rocher qui enfermaient ce vallon de toutes parts, sauf à son extrémité inférieure, lui donnaient l'apparence d'un cirque ou d'un colisée, au-dessus duquel le fronton blanc du glacier se dessinait dans l'azur comme celui d'un temple de marbre de Paros sur sa colline sacrée. Les troupeaux n'y montaient pas à ce moment de l'année ; son printemps n'avait pas été touché; il était encore plein de fleurs, qui n'y avaient pour compagnes que les abeilles, avec les papillons et le soleil. Le chalet était désert. Excepté Valentin, nulle figure humaine. Encore y était-il venu par les hauteurs, comme tout à l'heure il s'était figuré voir sa mère en descendre et lui apparaître. Aussi lui semblait-il ne pas bien être encore sur la terre. 11 en eut une sorte de tressaillement religieux. La profonde solitude de ce vallon, que l'on eût dit tout à fait ignoré du monde, en laissait la beauté plus complète et plus pure. Valentin était à la fois troublé et ravi, ému et enchanté.

S'il en eût été le maître et le roi, comme de fait il l'était dans cet instant, on se doute bien quelle en eût été la maîtresse et la reine. Voilà le Pré aux Noisettes qu'il eût rêvé pour Marguerite et pour lui. Accoudé sur l'herbe, après s'être régalé de l'eau cristalline du ruisseau et avoir déjeuné de quelques provisions qu'il avait dans son sac (car nos personnages mangent très-bien, quoique nous n'ayons pas toujours le temps de le raconter, et ni Valen-

tin, ni Marguerite elle-même ne se nourrissaient de fleurs et de rosée), il était tout entier à ce rêve, il se figurait Marguerite et lui établis dans ce haut petit vallon où Balthazard, Claude Brun et Fabrice viendraient seuls de temps en temps les visiter, lorsqu'il lui sembla tout à coup voir une tête à l'entrée de son domaine imaginaire. En effet, c'était bien quelqu'un y arrivant par le bas, comme lui venait d'y arriver par le haut. D'autres sans doute allaient suivre, voyageurs ou bergers, et peut-être aussi avec ceux-ci le troupeau lui-même. Mais non : aux vêtements, il ne tarda pas à reconnaître une femme, et personne ne parut après elle, ni berger, ni troupeau. Elle passa devant le chalet, situé à l'entrée du vallon, mais ne s'y arrêta pas ; elle continua de s'avancer dans le pâturage, en le remontant le long du ruisseau sur le même bord que celui où Valentin se trouvait. Comme il était à demi couché, elle ne le vit pas d'abord, tandis que lui, au contraire, eut le temps de l'examiner avant qu'elle fut tout près.

Ses habits étaient ceux d'une montagnarde, mais 'bien étoffés : une robe à liséré rouge et de gros drap bleu, car dans ces hauteurs où la température se refroidit souvent tout à coup, la laine est le vêtement le plus sûr, même en été. Elle n'était plus jeune, mais de belle prestance, et sa figure, ferme et hàlée, avait un mélange de rudesse et de dignité.

En découvrant tout à coup Valentin, elle eut un mouvement, non d'inquiétude, mais de surprise, qu'elle ne chercha pas, du reste, à dissimuler; avec cette curiosité familière des montagnards, mais qui n'était pas exempte de quelque ton impérieux, -elle lui demanda d'où il venait.

— De là -haut, répondit laconiquement Valentin en désignant les cimes.

— Ah! fit-elle... puis, d'un air visiblement radouci, elle ajouta : Si c'est comme cela, je vous pardonne.

— Me pardonner quoi? répliqua Valentin : les montagnes ne sont-elles pas libres?

— Non ; vous l'apprendrez a votre tour, jeune homme, si vous êtes digne de l'apprendre : la liberté n'existe pas, excepté dans quelques âmes fières où elle se réfugie contre la tyrannie du monde : les hommes ont tout enchaîné et tout pris, tout soumis a leurs lois, même les montagnes ; elles non plus ne sont pas libres; elles sont à tels ou tels, particuliers ou États. Aussi, m'a-t-il fallu acheter celle-ci, ne pouvant pas la prendre, afin d'en avoir une et quelque chose à moi.

— Quoi! ce vallon est à vous... madame! dit Valentin, étonné de ce langage sous des habits de paysanne.

— Je ne suis pas une dame, remarqua-t-elle d'un ton bref, je ne suis rien.

— Comment dois -je alors vous appeler? ma bonne femme? demanda Valentin, qui ne put retenir un sourire.

— Encore moins, répondit -elle sans se fâcher ni sourire à son tour. Je ne suis pas bonne; nul ne l'est, le Christ l'a déclaré lui-même : Dieu seul est bon. Oh! que du moins, fit-elle en élevant la voix et le regard, oh! que du moins ce seul bon existe ! 11 faut qu'il existe ! autrement l'univers entier ferait mieux de s'ëcrouler sur l'heure, et se serait déjà écroulé mille fois, ne le pensez -vous pas?

Valentin en était presque à se demander s'il n'avait pas affaire à quelque Anglaise originale et prêcheuse, qui s'était ainsi déguisée pour mieux trouver des ouailles. Aussi se contenta-t-il de répondre avec réserve et fermeté : — Oui, comme vous, je le crois.

— Mais moi, reprit-elle de son air dur qui n'avait pourtant rien de froid ni de sec, malheureusement je n'y crois pas toujours. Souvent je doute du seul bon, tant je vois partout la méchanceté et le mal. Tous ceux qui rêvent le bien, comme le Christ, sont sûrs de périr comme lui sur leur croix. S'il s'était trompé et, en se trompant, nous avait trompés tous? Affreux! affreux! répéta-t-elle , les yeux froncés et baissés vers la terre. Mais, poursuivit-elle en les relevant, il est inutile de parler de ces choses. D'en parler ne fait rien : le tout est d'y croire ; autrement , on ne peut plus se dire sûr de rien, puisque tout tombe et

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passe, et que rien ne reste, si Dieu ne reste point. Mais la foi ne se commande pas.

— Si ! et nous devons nous commander ! fit à demivoix Valentin, devenu prêcheur à son tour.

Elle le regarda, sur ce mot, d'un air de réflexion et d'intérêt. Puis, se tournant vers les cimes :

— Ainsi, vous êtes venu delà, reprit-elle, tout seul?

— Oui, à partir du sommet, où des chasseurs que j'avais pour compagnons m'ont enseigné le chemin.

— Des chasseurs de chamois! s'écria-t-elle avec colère : vous l'êtes donc aussi?

Valentin désigna du doigt son bâton posé pour toute arme en travers de son sac. A cette réponse muette., mais sans réplique possible, l'inconnue laissa pourtant échapper un sourire , qui courut sur une bouche bien dessinée et des dents très-belles ; sa figure en eut un éclair de gaieté franche et presque de jeunesse; mais aussitôt ses traits revinrent comme d'eux-mêmes a leur calme rigide, et ses yeux, de la couleur de l'acier, en avaient l'éclat et la fixité métalliques, lorsque, les tournant de nouveau vers les cimes, elle reprit ainsi; avec l'amertume d'accent qui paraissait lui être habituelle :

— Jusque là-haut! que vous disais-je? la violence et la ruse! Mes pauvres chamois, ces jolies bêtes du bon Dieu et du ciel, ils ont beau se sauver aux sommets de la terre, l'homme les y poursuit sans pitié; quelle tristesse ! Je leur abandonnerais volontiers ce vallon pour refuge; mais l'homme trouverait encore plus commode de les y tuer à son aise comme dans un parc. J'aime à y venir lorsqu'il est encore tout fleuri; c'est mon temple à moi : eh bien, il faut que j'y voie aussi des traces de sang sur ses murs et son portail de neige !

— Les troupeaux n'y viennent-ils donc jamais? demanda Valentin, moins pour le savoir que pour prolonger cette singulière rencontre et suivre ce flot de pensées qui semblaient avoir besoin de s'épancher.

— Nos montagnards m'en voudraient, répondit-elle, de ne pas leur louer cet alpage et de laisser perdre une

si bonne herbe, comme ils diraient. Ils me traiteraient de folle et me feraient peut-être passer pour telle, car on est fou dès qu'on agit autrement que tout le monde, n'est-il pas vrai?

— Mais si ce vallon est à vous? interrompit Valentin sans répondre.

— Sans doute il est à moi , puisque je l'ai payé , comme il faut que tout se paye, et bien plus cher que ce vallon ne m'a coûté : encore une chose que vous apprendra la vie, qui ne nous ménage pas ses enseignements, mais en ayant soin de nous les donner presque toujours trop tard. Oui, ce vallon est à moi, bien à moi, j'en suis dame et maîtresse en ce sens, et c'est la seule chose dont je puisse encore me vanter; mais cela n'empêche point que, pour ne pas être mise hors la loi de la belle raison humaine, je suis obligée de souffrir ici sur mes terres, non-seulement les troupeaux, qui d'ailleurs ne m'offusquent pas (j'aime leurs grands yeux doux et vagues, comme la vague sonnerie de leurs clochettes), non-seulement de vieux bergers, mes amis, dont la vie est un peu sauvage comme là mienne, mais encore mes ennemis, les ennemis des chamois et de toute vie qui ne demande qu'à être libre à l'écart: ce sont ceux-là qui ne devraient pas avoir le droit de venir ici sur mon bien, et d'en haut pas plus que d'en bas.

— Je ne me sens l'ennemi de personne, dit Valentin.

— Ami de tout le monde ! répliqua-t-elle avec ironie. ,

— Pourquoi pas? J'aime à aimer, dit encore Valentin.

— Alors malheur sur vous! s'écria-t-elle : qui aime haïra un jour; l'amour finit par la haine; sachez encore cela, jeune homme ! Et lui disant adieu d'un signe de tête, elle poursuivit son chemin.

Valentin aurait bien voulu la questionner davantage; mais elle ne lui en laissa pas le temps, ou il ne l'osa pas. La pure beauté de ce vallon, qui semblait s'être, d'hier, élevé et creusé dans les cimes, avait rasséréné son àme; le trouble y était revenu, sinon le doute, avec les traits véhéments que cette étrange femme avait lancés sur le

monde et la vie, et même à son adresse. La haine succéder à l'amour! non : Marguerite Tabandonnàt-elle, il ne pourrait que l'aimer encore, bien loin de la haïr jamais. Ce fut pourtant sous une impression bien différente de celle de son arrivée dans cet alpestre Eden qu'il en descendit la pente, où il lui semblait voir toujours l'inconnue et sentir comme derrière lui son regard fixe et froid qui le suivait.

Parvenue à la limite des gazons, elle se retourna, au moment où il se retournait aussi de son côté pour dire ariieu à ce beau vallon et y jeter un dernier coup d'œil. La rencontre de cette femme aux bizarres allures, mais qui devait avoir beaucoup souffert pour sentir et parler de la sorte, lui avait laissé une espèce de vague terreur, mêlée de sympathie et de respect. Par un mouvement involontaire, il la salua de loin, en agitant son chapeau, comme une de ces personnes avec lesquelles un certain courant de nature et d'idées, même en sens opposé, nous laisse, plus intimement qu'après une longue connaissance, en communication secrète. Qu'elle s'en aperçût ou non, elle ne lui rendit pas son salut, et se remit au contraire en marche, mais cette fois en longeant les pentes, où sa robe d'un bleu sombre et son chapeau rond de paille brune se dessinaient en noir sur le fond blanc des neiges. Valentin, le cœur serré, quoiqu'il n'eut trop su dire pourquoi, disparut dans le sentier qui s'enfonçait tout à coup •en dessous du chalet.

Vers la fin d'une première descente dont les contours anguleux se dépliaient et se repliaient sous ses pas, Valentin aperçut de l'autre côté d'un ravin, dans une prairie escarpée, un homme qui fauchait; il était attaché par la ceinture à une corde fixée à un pieu, afin que l'élan forcé

du buste dans ce genre de travail ne risquât pas de le précipiter. De sa position dominante, il avait dû voir passer l'inconnue, et peut-être savait-il qui elle était, puisqu'elle paraissait habiter la contrée. Valentin alla donc à lui par le haut du ravin, qui ouvrait sur la pente comme une moitié d'entonnoir gigantesque, la gueule en bas et la pointe en l'air.

Cet homme, le voyant venir, releva sa faux, l'essuya, en secoua l'herbe, et, pour ne pas perdre de temps, se mit en devoir de l'aiguiser avec la petite meule suspendue à sa ceinture dans cet étui de bois que les montagnards du pays de Lunay appellent un «cové, » comme au seizième siècle un coftret s'appelait un « coffin. » Il pouvait avoir quarante et quelque années, était grand et fort, la taille encore mince, mais pleine, et ne portait point de barbe, sauf une moustache épaisse et d'un beau noir.

Aux premiers mots que lui dit Valentin : — Demandez à mon père, répondit-il, vous le trouverez qui fauche audessus de moi. Et lui-même se remit tranquillement à faucher.

Il y avait, en effet, derrière lui, une nouvelle pente plus haute, mais moins inclinée, que l'on ne découvrait pas de l'autre bord du ravin. C'était comme le second étage delà première.

Le ton de la réponse," d'ailleurs honnête, ne permettait point d'insister. Valentin, ne voulant pas en avoir le démenti, gravit donc du côté qu'on lui indiquait. Le second faucheur était occupé à ramasser son herbe pour l'emporter lui-même, ni charrette ni bête de somme ne pouvant arriver jusque-là. Presque aussi grand et aussi droit que son fils, seulement plus osseux ^et plus maigre, on ne lui eût guère donné que cinquante ans, quoiqu'il dût avoir au moins la soixantaine. Il ne portait pas de moustache, mais un collier de barbe qui allait s'élargissant sous le menton, où elle commençait à peine à grisonner. L'approche inattendue d'un étranger lui fit aussi suspendre un instant son travail; mais à la question de Valentin, il répondit de même : — « Demandez à mon père, qui ràtèle

du foin au-dessus de moi. » Et achevant de rouler son drap rempli d'herbe, il s'assit dessous, contre la pente, pour le faire passer de ses épaules sur son cou et sa tète.

— Encore un étage, se dit philosophiquement Valentin : puisque me voilà au second, va pour le troisième! '

Il continua donc de monter, et tout à fait au sommet, sur une petite esplanade unie, il se trouva face à face avec un beau vieillard aux épaules légèrement voûtées, pius grand malgré cela que son petit-fils, qui était d'ailleurs tout son portrait, mais à la barbe pleine et fournie tombant sur sa poitrine et déjà tout argentée. 11 cessa de faire courir son râteau pendant que Valentin lui parlait.

— Je connais en effet cette femme, répondit-il, mais que vous importe son nom? Me diriez-vous le vôtre, si je vous le demandais?

— Pourquoi pas? fit Valentin en riant ; mais je ne veux pas être indiscret dans ma curiosité. Ayez seulement la bonté de me renseigner sur ma route, je crains de m'ètre égaré.

— Alors, pourquoi venez-vous ici, remarqua le vieux montagnard, si vous ne savez pas les chemins?

Et, souriant dans sa barbe de neige, le vieillard encore vert se mit de nouveau à râteler.

— Je veux faire en passant une visite à une famille qui doit demeurer de ce côté de la montagne; vous la connaissez peut-être : la famille Tabor...

Ce nom biblique ou hussite, mais dans tous les cas d'une origine inconnue pour ceux qui le portaient et ne s'en inquiétaient guère, était en effet celui de la famille à laquelle Valentin était adressé. •

— Les Tabor! reprit l'octogénaire, certainement je les connais; mais non pas vous, semble-t-il, puisque vous ne savez même où ils demeurent.

— Il est vrai que je ne suis jamais venu chez eux, mais je leur suis envoyé par un de leurs amis. •

— Ils n'en ont pas beaucoup : ce sont des gens qui vivent à leur guice.

— Celui qui m'envoie chez eux leur rend au moins de temps en temps des visites.

— Le docteur Balthazard, peut-être?

— Oui; le connaissez-vous?

— Et M. Valentin aussi, dit le vieillard, dont la figure, naturellement joviale, acheva de se dérider tout à fait.

— Mais c'est moi qui suis Valentin, s'écria notre voyageur.

— Et moi le père Tabor, ou plutôt le grand-père, car vous devez avoir rencontré, en montant, le fils et le petitfils, les trois Tabor, comme on nous appelle. Je me suis bientôt douté que c'était vous que nous attendions, mais je voulais en être certain. Maintenant descendons : vous logez chez moi. Cette personne que vous avez rencontrée demeure avec nous. Ainsi, je puis bien vous dire son nom: elle s'appelle Juliane. Comme tout le monde, vous l'aurez trouvée un peu singulière ; mais pour nous, nous y sommes habitués. Elle a toutes sortes d'idées, et on peut trèsbien causer de tout avec elle. Enfin, vous la verrez... si elle veut vous voir ; car nous la laissons entièrement libre, et il ne s'agit pas de la gêner en rien.

Après être restés encore quelque temps à rassembler l'herbe déjà coupée, les trois Tabor, puisqu'on les nommait ainsi, descendirent donc avec Valentin de leur pré à trois étages; le fils et le petit-fils portant chacun leur faisceau de foin, sous lequel leur forte nuque se courbait sans plier ; l'aïeul les faux, les fourches et les râteaux, dont il ne voulut jamais permettre à leur jeune hôte de se charger.

Selon les habitudes à moitié nomades des montagnards, ils avaient non-seulement leur maison proprement dite, qui n'était pas même située tout au fond de la vallée, mais

plusieurs chalets où toute la famille montait à mesure qu'y montaient l'été et les troupeaux. Outre ses trois chefs, cette famille se composait des deux femmes du fils et du petit-fils (l'aïeule était morte) et des enfants de celui-ci, trois fillettes et un garçon déjà grand. Les deux femii.es suffisaient aux soins du ménage, les trois hommes aux occupations pastorales et agricoles, et l'arrière-petit-fils, marchant sur les traces de son bisaïeul, promettait d'être un excellent « fruitier, » comme on appelle au pays de Lunay le berger qui fait le fromage et le beurre, ou le « fruit » des montagnes. C'était lui qui gouvernait ; non pas dans la maison, comme on le croirait sur ce mot, mais dans l'étable et la grange; lui qui, soir et matin, en revenant de l'école ou avant d'y aller, soignait le bétail, le menait boire, garnissait de foin les râteliers : tout cela se dit d'un seul mot, « gouverner, » employé même sans régime, et c'est uniquement dans le sens rustique de cette métaphore significative que ce jeune homme « gouvernait. » Quant au gouvernement de la famille, il appartenait à ses trois chefs, hiérarchiquement superposés l'un à l'autre, et que l'on aurait pu comparer à un lieutenant, un capitaine et un colonel. Chacun dans leur sphère, ils y faisaient respecter la discipline, et la respectaient eux-mêmes. Suivant les cas, qu'il s'agît d'actes de prudence ou d'actes d'autorité, tout remontait à l'aïeul, qui gardait le sceptre, s'il en usait peu. Ainsi vivait, ainsi se comportait cette famille patriarcale : honnêtement, allègrement, sans trop s'inquiéter de ce qui se disait, se faisait, se chuchotait, se criait dans le reste du pays. Quand ils fauchaient sur les hauteurs, les trois hommes voyaient pourtant dans le lointain Lunegrande et la fumée qui s'en élevait; mais à moins d'alerte, et s'ils jugeaient que c'était une fumée de paroles et non celle d'un feu d'alarme, ils se remettaient tranquillement à faucher.

Amis du docteur, qui les avait dénichés dans ses excursions de botaniste, et, d'année en année, s'était de plus en plus intimement lié avec eux , les Tabor, comme il l'avait dit, recevaient en effet quelquefois de ses malades,

plutôt par complaisance qu'autrement. Cela mettait pourtant quelque argent dans la maison, chose toujours assez rare chez les gens de campagne, même dans l'aisance, surtout chez les montagnards. De nouvelles figures de temps en temps ne déplaisaient pas non plus aux femmes, ni quelque compagnie à l'aïeul, qui était son i du pays dans sa jeunesse et avait été au régiment; mais ces séjours des protégés du docteur n'avaient lieu qu'à des intervalles irréguliers, et, en général, duraient peu, le temps nécessaire pour profiter du bon air des montagnes. Celle, au contraire, dont le vieux Tabor avait appris à Valentin le nom de Juliane, était chez eux à demeure depuis plusieurs années, vivait, logeait, mangeait avec la famille, et la suivait dans ses ascensions nomades. Les enfants l'appelaient tante, et elle était devenue partie intégrante de la maison, tout en y conservant ses habitudes à part. L'aïeul savait seul son histoire, mais ni l'un ni l'autre n'y faisaient jamais la moindre allusion.

Cette personne, qui lui avait laissé une impression si forte et si mélangée , Valentin allait donc la revoir, être son commensal pendant quelques jours : il ne savait plus s'il devait s'en réjouir ou le craindre ; au fond, cependant, il attendait son retour avec impatience. Elle arriva à la nuit tombante. C'était bien elle.

Elle ne parut ni fâchée ni étonnée de le trouver là; laissa seulement tomber sur lui un de ses regards fixes, mais indifférents, comme sur un de ces étrangers qu'elle voyait parfois chez les Tabor, mais avec lesquels elle ne se liait jamais; se mit à table à la place qui lui était toujours réservée à côté de l'aïeul ; ne prit aucune part à la conversation, n'eut pas même l'air de l'écouter, mangea peu, et se retira dans sa chambre aussitôt après le repas. Le vieux Tabor l'y suivit, et lui remit silencieusement une lettre qu'il avait reçue dans une autre à sa propre adresse, comme toutes celles qui arrivaient de temps en temps pour elle. Cette lettre, dont elle et lui pouvaient seuls comprendre le sens, ne renfermait que ces mots :

« Juliane,

« 11 sera près de toi quand tu liras ces lignes. 11 ne sait rien et ne saura jamais rien, si, pour des raisons que je ne puis ni ne veux combattre, tu persistes à lui rester inconnue ; mais le moment de se décider est venu. L'ignorance dans laquelle nous l'avons tenu le tourmente , et pour l'en tirer, il y a encore d'autres pressants motifs. Je n'ai pas voulu te troubler à l'avance; mais le voila! regarde -le bien, car c'est la première et la dernière fois, si tu dois rester morte pour lui. Chère Juliane, que ton cœur t'inspire !

« Balthàzard. »

Le silence qui avait accompagné la remise de la lettre, sembla devenir encore plus profond pendant qu'elle la lisait. Son front s^était crispé, mais elle était excessivement pâle, et des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux. Le vieillard voulut s'éloigner. Elle lui fit signe de rester :

— C'est lui? dit-elle.

— 11 n'a pas eu besoin de réapprendre son nom, répondit le vieillard; je l'avais déjà reconnu.

— A quoi?

— 11 n'y a qu'à le voir.

Elle eut un brusque mouvement de tète , mais plutôt violent que négatif.

— D'ailleurs, continua le vieillard, j'avais déjà cette lettre depuis plusieurs jours; mais je ne devais vous la donner qu'à son arrivée et sur quelques mots du docteur qu'il m'a remis. Ainsi, c'est sûr.

Elle fit un ou deux tours par la chambre, lentement, mais presque en frappant du pied.

— Vous a-t-il dit, reprit-elle tout à coup, que nous nous étions déjà vus?

— Oui , dans la montagne. Et même avant de savoir qui j'étais, il a grimpé jusqu'à moi tout au haut de mon pré, ^>our me demander si je vous connaissais.

— Lui avez-vous dit mon nom?

— Oui; celui de Juliane.

— 11 demeurera chez vous?

— Sans doute.

— Où l'avez- vous mis?

— Dans cette petite chambre à côté de la vôtre. C'est la seule libre que nous ayons ici.

— Mais on peut à peine s'y tourner ! pourquoi ne l'avoir pas mis dans la mienne?

Les lèvres du vieillard laissèrent échapper un sourire, à la fois de malice et d'approbation ; mais il se hâta de le faire rentrer dans sa barbe et ne lui permit pas même de se montrer sous ses blancs sourcils.

— Vous savez bien, dit-il, que nous n'acceptons jamais de vous déloger pour personne. Pour le docteur, passe encore! mais pour lui... cela aurait paru singulier. Je gagerais bien, du reste, que pas plus que le docteur il n'y eût consenti.

— Fera-t-ii un long séjour?

— Cela dépend.

Et le reste de la pensée du vieux Tabor alla se perdre aussi dans sa barbe avec son sourire.

Voyant que Juliane ne le retenait plus, il sortit.

Elle s'était assise, se roidissant au dedans et ne donnant au dehors aucun signe de mouvement ni de vie. Elle resta ainsi dans l'immobilité la plus complète, sans s'apercevoir que la nuit était venue. Elle fut tirée de cet état d'insensibilité extérieure, moins par les ténèbres qui l'entouraient que par un faible rayon de lumière qui s'y glissait à travers les fentes de la paroi. Prompte et silencieuse, elle vint y coller ses yeux. C'était lui. Il écrivait : sans doute a Balthazard. Lui parlait-il de leur rencontre? Quand il relevait la tète, elle le voyait en face. Elle ne s'en était pas aperçue d'abord, mais il avait effectivement plusieurs de ses traits : dans l'ensemble et l'air plutôt que dans les détails; le haut de la figure surtout, le front et la couleur des cheveux. Ressemblait-il aussi?... Question douloureuse pour elle, même terrible. Cependant elle

n'hésita point , chercha dans sa mémoire avec répugnance... Heureusement cette autre ressemblance qu'elle s'était plutôt figurée n'existait pas. a 11 n'est qu'à moi ! » s'écria-t-elle dans son cœur avec un élan de joie. Ayant peur de le lui dire tout haut, elle alla doucement se rasseoir. Il n'est qu'à moi ! répétait-elle; mais non, revintelle à conclure comme elle l'avait fait dès le premier jour, en cela sans pitié pour elle plutôt que sans amour pour lui : non, je n'ai pas le droit de l'appeler mien.

En ce moment, Valentin s'étant couché, la faible lumière s'éteignit, et Juliane retomba dans les ténèbres. Elle se jeta sans se déshabiller sur son lit, et y veilla, le cœur tout en pleurs et les yeux secs, jusqu'au matin.

Quand il fut jour et qu'elle entendit le plus vieux des Tabor causer joyeusement avec le plus jeune, déjà occupé à conduire les vaches à l'abreuvoir, elle descendit vers eux, et prenant l'aïeul à part :

— Croyez-vous, lui dit-elle, puisqu'il aime la montagne, qu'il consentirait à y faire un tour avec moi aujourd'hui?

— Si je le crois!

- Eh bien, proposez-le-lui.

— Vous vous êtes donc décidée?

— Je l'ai toujours été. Il vaut mieux qu'il ignore que d'avoir à rougir. D'ailleurs n'a-t-il pas Balthazard?

— Rie#ne vaut ni ne remplace une mère, dit sentencieusement le vieux patriarche.

Valentin n'ayant pas tardé à paraître autour de la maison : — Qu'allez-vous faire aujourd'hui? lui demanda son hôte. Vous promener? Eh bien, celle dont vous étiez hier si pressé de savoir le nom ne serait pas fâchée non plus de faire un peu connaissance avec vous. Est-ce parce que vous êtes un ami du docteur, qu'elle estime beaucoup? ou bien parce qu'avec les femmes, quel que soit leur caractère, il faut toujours compter sur la curiosité? Bref, il parait que vous l'avez amadouée; car, elle qui ne veut jamais que personne l'accompagne, elle vient de

m'offrir de vous servir de guide. Je ne saurais vous en donner un meilleur, et vous pouvez la suivre en toute assurance, mais ne lui faites pas de questions.

L'idée de se retrouver seul avec cette femme à l'air étrange et aux non- moins étranges discours ne laissait pas de causer à Valentin une sorte d'effroi ; mais cet effroi même le poussait aussi vers elle, comme dans une fascination. 11 accepta donc, en chargeant son bote de la remercier.

Sitôt qu'on eut déjeuné, ils partirent à eux deux, d'un air de bon accord, sauf pourtant que, même dans les endroits difficiles, ils ne se donnaient ni le bras ni la main. Valentin n'osait pas, et il était évident d'ailleurs que, le voulût-elle ou non, elle pouvait très-bien s'en passer. Elle le précédait et ne se retournait de temps en temps vers lui que pour l'arrêter, au vrai point, devant les sites remarquables : c'était, plutôt que par des paroles, sa manière de les lui signaler. Peu à peu, cependant, elle devint plus causante et plus expansive ; elle entrait elle-même dans quelques détails qui pouvaient intéresser son jeune compagnon, jamais, il est vrai, sur les personnes, uniquement sur les lieux; elle ne le laissait plus s'extasier tout seul devant un site imprévu, dont le tournant des vallées ou l'éparpillement d'un nuage leur découvrait soudain le tableau riant ou sublime. Elle lui répondait par quelques mots où sa manière d# sentir la nature gardait toujours un cachet de force et d'originalité; mais elle n'y joignait plus ces pensées amères où elle se complaisait la veille et semblait même les éviter à dessein.

Une fois pourtant, elle lui dit : — « Voulez-vous voir un exemple de ce que serait la nature si l'homme, au lieu de se contenter d'en être le roi, ne s'en était pas fait le tyran et le bourreau. Restez un peu en arrière, et surtout bien tranquille. J'aperçois un écureuil de ma connaissance, pour lequel j'ai toujours une noisette dans ma poche, lorsque je passe en cet endroit, qui est son quartier général. A nous deux seulement, la noisette et moi, nous saurions bien le décider à descendre jusqu'à nous, de

•2iH LE PEE AUX NOISETTES

branche en branche ; je vais cependant essayer, si cela vous amuse ; mais il vaut mieux , pour l'apprivoiser, que j'appelle d'abord mes oiseaux, qui sont aussi là, quoiqu'ils ne se montrent pas.

Le sentier qu'ils suivaient en ce moment traversait un bouquet de mélèzes fantastiquement juchés sur un lit de rocs éboulés et arrêtés là depuis des siècles, à en juger par leur manteau de mousse et les barbes blanches de leurs arbres centenaires.

Elle ouvrit une noix , en plaça les morceaux dans sa main tout ouverte, fit entendre un petit gazouillement d'amical appel, et les oiseaux ne tardèrent pas à se montrer sous le feuillage. Les plus hardis, de jolies mésanges à l'aile bleue ou à la tète noire avec le poitrail jaune, vinrent s'abattre à ses pieds, tourner et virer au-dessus de sa tète, puis se poser sur ses épaules, puis becqueter dans le creux de sa main, d'où elles s'envolaient avec leur proie.

L'écureuil les regardait faire et ce n'était point faute d'envie s'il ne les imitait pas; mais il hésitait... Tout à coup il prit son vol, à sa façon, s'élança du haut de son arbre en dessus du sentier sur un autre en dessous, et le corps, le museau, les pattes et la queue allongés, élargis, tendus, il traversa obliquement, rapide et léger, tout ce grand vide, dix ou douze fois plus long que toute sa longueur à lui... N'est-ce pas voler, cela? qui ne se contenrait de voler en cette guise ! S'élancer et se soutenir ainsi dans les airs de son propre essor et comme la chose la plus naturelle du monde, nous ne le faisons qu'en rêve : les écureuils, Valentin put le voir, le font en réalité ; mais si c'est en un clin d'œil, ce n'est aussi que pour le même espace de temps. 11 leur faut des reposoirs. Le nôtre, arrivé sur celui-là, se trouvait en même temps avoir exécuté un savant mouvement stratégique pour se rapprocher de la main de Juliane. Il y voyait à présent non plus seulement des morceaux de noix, mais, afin de le mieux décider, une noisette entière, si grosse, si ronde, si rousse et si belle, qu'elle semblait venue en droite ligne

de la haie de Fabrice, et il n'était pas impossible, en effet, que les noisettes de .Marthe allassent de Balthazard à Juliane, et de Juliane aux écureuils, qui passent en général pour avoir de beaucoup meilleures dents que les docteurs.

Après son trajet aérien, notre gentil clown habillé de roux n'avait plus qu'un saut insignifiant pour tomber, de la nouvelle branche où il était assis la queue en l'air, sur la main étendue à sa portée avec la noisette. Il couvait celleci de toute la tendresse de son petit œil noir et brillant; mais cela ne l'empêchait pas de dresser les oreilles, et de tout voir à la ronde. Entre autres, il voyait parfaitement Valentin, quoi qu'il n'en laissât rien paraître. Il le voyait si bien, que ses pieds et sa queue, déjà frétillants, firent soudain volte-face et qu'il alla de nouveau se percher à distance. C'était décidé, il n'y avait pas à en revenir, et Juliane, sachant à qui elle avait affaire, n'eut plus d'autre parti à prendre que de lui jeter la noisette. Le malin drôle y comptait apparemment, car, après s'être précipité sur elle entre les blocs de rochers, il reparut bientôt au sommet de l'un des plus moussus, et là, sur cette table de pierre à la nappe verte, il ne fit plus de façons pour montrer à Valentin comment il grignotait une noisette à belles dents.

Ce furent là tous les événements de leur promenade ; mais sa simplicité même les avait peu à peu. mis à l'aise, et ils en revenaient plus rapprochés, plus ouverts, plus liés, sans se le dire, et comme détendus moralement.

Juliane avait pris un autre chemin qui abrégeait. Dans un endroit où elle avait voulu que Valentin passât le premier, il se retourna pour voir si elle n'avait pas besoin de lui, et le pied lui manqua tout à coup. Elle le saisit par le collet de son habit, et l'empêcha de glisser plus bas. — Mais ce n'est rien ! lui dit-il. Sans répondre, elle le tint encore un moment d'une main vigoureuse, pendant qu'il se remettait en marche.

— Mais il n'y a rien à craindre 1 répétait-il.

— Rien ! fit-elle quand ils atteignirent le bout du passage.

L'étroite pente où avait glissé Valentin se perdait brusquement dans un précipice qu'il ne pouvait voir. Elle s'assit, se disant un peu lasse. Le bleu d'acier de ses yeux se teignit comme d'une lueur humide. Elle les ferma un instant, puis se releva bientôt, affirmant à son tour que ce n'était rien. Valentin lui offrit son bras. Elle le prit sans mot dire, lui, assez étonné de sentir que ce bras, tout à l'heure si ferme, tremblait un peu maintenant, et s'appuyait même avec plaisir sur le sien; mais elle était redevenue pensive et, sans toutefois reprendre son air morne, elle laissait plutôt parler Valentin.

Quand il les vit ainsi arriver comme s'ils étaient déjà d'anciennes connaissances, le vieux Tabor, qui était à fendre du bois devantsamaisond'été. approuva du regard, mais ne dit rien. Son regard les suivit de même le reste de la journée dans les petits rapprochements dont Juliane cherchait l'occasion, ou le prétexte au besoin. Le vieillard continuait de fendre son bois et de sourire en se baissant.

Le soir, il alla dans la chambre de Juliane, comme la veille.

— Eh bien? lui dit-il.

— A quoi bon? répondit-elle : il est heureux; il ne le serait plus autant.

Le vieillard secoua la tète.

— Balthazard viendra-t-il? dcmanda-t-elle.

— Pas pour le moment; à moins que vous ne lui permettiez d'apprendre à M. Valentin...

— Jamais! s:éeria Juliane, l'œil de nouveau farouche; lui surtout, je ne veux pas qu'il me méprise!

En ce moment Valentin regagnait sa chambrette et son lit. Ils se turent; le vieillard n'en fut pas fâché, puis-

que, pensait-il, avec elle, on a beau vouloir raisonner, cela ne sert de rien.

Aussitôt qu'il fut éloigné, Juliane se tourna vers son poste d'observation, ou plutôt de contemplation, pour mieux dire; mais, comme elle y allait, le point lumineux disparut. Valentin, fatigué, s'était couché tout de suite. Elle en fit autant, comme si, en éteignant sa lumière, il lui avait dit par ce langage muet : — Vous devez être fatiguée aussi.

Ne pensant plus à rien, sinon qu'il était là, elle finit par s'endormir. Vers le matin, elle crut s'entendre appeler dans son sommeil. Elle se leva, s'habilla rapidement à la première et faible lueur du jour, et distingua en effet des sons inarticulés qui venaient de la chambre voisine. Une porte de communication donnait dans la sienne. Elle en tourna doucement la clef et l'ouvrit. — Vous m'avez appelée: êtes-vous malade? demanda-t-elle à voix trèsbasse. 11 ne répondit point. Elle entra, retenant ses pas et son haleine. Il dormait encore d'un sommeil profond , mais pénible. Avoir le mouvement agité de ses lèvres, il croyait parler, mais aucun son ne s'en échappait que celui de sa respiration oppressée. Enfin, comme avec un redoublement d'efforts, le son y revint et y éclata tout à coup:

— Manière! s'écria-t-il dans son rêve. Et d'une voix suppliante qui semblait vouloir percer au loin les airs :

— Ma mère! répéta-t-il, les yeux toujours fermés et en étendant les bras.

— Mon enfant ! mon enfant !

Et Juliane s'était précipitée dans ces bras ouverts. Il s'éveilla et la regarda vaguement comme quelqu'un qui croit rêver encore.

— Moi! moi! s'écria Juliane en le couvrant de caresses.

Puis, se laissant tomber à genoux, mais lui tenant toujours les mains et y appuyant la tète sur le bord du lit :

— Pardonne-moi! continuait-elle d'une voix entrecoupée ; pardonne-moi , Valentin ! pardonne à ta mère ! Folle que j'étais! qu'est-ce que cela nous fait qu'on le

sache! Et, d'ailleurs, .qu'a-t-on besoin de le savoir? Il nous suffira que nous le sachions, nous deux : moi, que tu es mon fils ; toi , que je suis ta mère, ta mère que tu appelais, car je l'ai bien entendu, tu m'as appelée : ta méchante mère, qui ne venait pas; mais elle est venue, à la fin ; me voilà, je suis là! nous ne nous quitterons plus; nous vivrons ici, sur la montagne, comme les chamois. Mon enfant ! mon fils ! j'ai tant souffert ! oh ! que je t'aime ! Mais tu ne me dis rien; tu ne me pardonnes pas! Malédiction sur moi !

Elle releva la tète. Valentin avait les yeux de nouveau fermés. Dans le premier saisissement de ce qu'il ne pouvait croire encore, il ne lui avait plus été posible de parler ni de penser, et il avait soudain perdu tout sentiment de l'existence : immobile et blanc comme un marbre, on n'aurait pu dire s'il était mort ou s'il dormait.

Elle prit de l'eau, lui mouilla le front sans parvenir à le ranimer.

— Je l'ai tué ! c'est moi qui l'ai tué !

Cette pensée la remplit d'épouvante. Elle voulut appeler au secours ! mais personne encore n'était debout autour de la maison. Le vieux Tabor, ainsi que les autres membres de la famille, avait sa chambre au rez-dechaussée. Elle courut l'éveiller.

— Venez vite! lui cria-t-elle; venez voir ce que j'ai fait! vous l'avez voulu : je savais bien, moi, qu'il ne fallait pas le lui dire! Je l'avais abandonné, Dieu le reprend : c'est juste ! Je l'ai tué ! je l'ai tué ! répétait-elle d'une voix rauque, ses traits, un moment détendus, roidis de nouveau, et son regard plus farouche et plus dur que jamais.

Tandis que le bonhomme, encore un peu assoupi malgré la légèreté de son sommeil de vieillard, s'habillait en silence, elle remonta convulsivement à l'étage; mais, devant la porte de Valentin, elle s'arrêta, n'osant plus la pousser.

— Oh! pensa-t-elle, pour cette fois je deviendrai folle, c'est sûr ; je le suis déjà.

— Rien qu'un rêve! jamais qu'un rêve ! dit une voix dans la chambre.

Avec un élan qu'elle ne songea même plus à retenir, elle était déjà près de lui, s'écriant : — Non, non, ce n'est pas un rêve ! c'est bien vrai, c'est bien moi ! mon enfant, mon enfant chéri, qui m'es rendu ! c'est bien moi ta mère ! Demande au vieux Tabor! Crois-moi ! pardonne-moi! Mais ne dis rien ! ne pense à rien ! ne va pas me faire encore cette horrible peur! je mourrais avec toi, ou je deviendrais folle. Pardonne-moi! Mon fils! mon fils! oh! que je suis heureuse !

Dans ce qu'elle lui disait ainsi coup sur coup et qu'elle aurait voulu pouvoir lui dire et lui redire tout à la fois, Valentin ne comprenait, n'entendait qu'un mot : Sa mère ! il avait retrouvé sa mère ! Ce mot lui entrait si profondément et si doucement dans le cœur, que, hors d'état de le répéter, et de nouveau d'une pâleur dont elle pâlit ellemême, il ne put que lui ouvrir les bras, avec un torrent de larmes qui le soulagèrent. Elle s'y précipita, fondant aussi en pleurs comme elle n'en avait pas versé depuis des années. Ils se tinrent ainsi étroitement enlacés dans cette muette effusion où les regrets se confondaient et se perdaient dans la joie. Mais, devenue aussi craintive pour lui qu'elle l'était peu de nature pour elle-même, elle se laissa encore glisser à genoux, les mains dans ses mains, les yeux dans ses yeux, et ne pouvant se rassasier de le contempler, le regard rayonnant cette fois, et lui faisant signe de se taire.

Mais ne pouvant se taire elle-même: — Je t'ai bien fait souffrir, reprenait-elle : tout à l'heure encore...

— Souffrir ! que dites-vous ? interrompit Valentin ; oh ! c'est si bon une mère !

Et se penchant sur le bord du lit, il la ramena sur son cœur avec ce seul mot qui disait tout : Ma mère !

Leur hôte arrivait dans ce moment. La porte était ouverte. Il entra :

— Que me chantiez-vous, fit-il, qu'il était malade? Il se porte comme vous et moi. Allons! qu'on se lève. Il fera beau temps aujourd'hui pour courir la montagne.

Ainsi rassuré du premier coup d'oeil, le bonhomme ressortit aussitôt, sa barbe encore plus argentée que de coutume par le sourire qui s'y mêlait à celui du jour naissant.

— Oui, dit-elle, il a raison, il faut te lever. Je vais te laisser pour que tu t'habilles...

Mais elle n'en recommençait pas moins ces douces paroles sans suite de l'amour maternel, dont elle s'était volontairement et violemment privée, et qui lui revenaient maintenant, toutes à la fois, comme un flot longtemps refoulé, mais jamais tari.

— ... Il a toujours raison, le vieux père. Cela te fera du bien démarcher. Tu n'es plus malade, n'est-ce pas? Nous vivrons ici. Je n'aurais pu supporter la vie ailleurs. Maintenant ce sera un paradis. Tu as tout de suite aimé mon chalet. Il est à toi, je te le donne. Nous y viendrons dès le printemps. J'y aurai des provisions, et c'est moi qui te ferai tes repas. Nous l'habiterons ainsi à nous deux quand on y est encore seul et que les marmottes, sortant de leur long sommeil, se livrent à mille gambades sur leur théâtre de roc et de mousse et y jouent leurs curieuses pantomimes de singes des montagnes. Tu verras aussi les chamois descendre le matin des hauteurs de l'alpage et, leur déjeuner fait, regrimper lestement leurs sentiers de neige. Mes oiseaux et mes écureuils viendront bien vite manger dans ta main commevdans la mienne. Toi, tu ne les effrayeras pas : tu es bon, puisque tu me pardonnes. J'ai senti aussitôt que tu étais bon. Mon cœur te reconnaissait déjà , il me le disait, mais je ne comprenais pas. L'hiver, nous demeurerons chez les Taboi* Nous aurons nos deux chambres communes. Nous ne nous quitterons

plus. Nous ne saurons rien du monde et il ne saura rien de nous.

— Et Balthazard? fit timidement Valentin , quelque chose l'avertissant de ne pas prononcer encore un autre nom.

— Balthazard voudra ce que nous voudrons; car il est bon aussi, quoiqu'il taille un bras ou une jambe aussi froidement qu'un morceau de pain ; mais il n'a jamais donné à personne un coup de couteau dans le cœur. 11 a été pour moi un frère, bien que nous soyons à peine parents; mais nous sommes véritablement frère et sœur. Il était orphelin, ma mère le recueillit dans le temps de notre prospérité. Nous avons été élevés ensemble, quand j'étais encore petite et lui déjà grand. Il ne nous a pas abandonnés dans le malheur. Pauvre chirurgien de régiment, il nous envoyait de loin tout ce qu'il pouvait. Ma mère morte, et le sachant de retour, je suis allée à lui. Il a quitté le service et s'est mis à gagner de l'argent pour toi et pour moi. J'en ai pagné aussi quelque peu; mais je n'ai pu rester comme lui dans le monde ; dès que j'ai eu de quoi vivre, je suis venue me cacher ici. Il a été mon sauveur et le tien. Il a voulu me donner son nom ; j'ai refusé, je le devais. C'eût été un mensonge. Mais tu es son fils par sa tendresse et ses soins, comme, au môme titre, je suis sa sœur. Tu n'es qu'à lui et qu'à moi, qu'à moi, mon Valentin! Quant à cet autre, pour tout te dire, car je dis tout, moi, ne me fais pas de questions sur lui, ne me demande pas son nom; je l'ai oublié, je ne sais plus même s'il existe, il ne t'est rien : rien ! répéta-t-elle avec énergie. N'en reparlons jamais. Il m'a fait trop de mal. Il m'a fait prendre la société et la vie en haine. Un moment, et c'est ce que je lui pardonne le moins, j'ai cru même ne pouvoir t'aimera cause dç lui; mais ce n'était pas vrai! J'avais beau m'en défendre, je t'aimais de toutes les puissances de mon âme : jour et nuit je ne pensais qu'à mon Valentin. Seulement, il me semblait mieux pour toi que tu ne me connusses pas. Et puis, si tu lui avais ressemblé !... Mais non ! ta figure même n'a rien de la sienne

et ne la réveille en rien dans ma mémoire. Qu'il soit donc pour nous deux comme s'il n'existait pas. C'est tout ce que tu dois savoir. Balthazard ou moi aurions fini par te l'apprendre. Pour me punir de t' avoir si longtemps laissé, il vaut mieux que ce soit moi. Maintenant que je t'ai là et que tu m'as pardonné, je n'accuse plus personne, ni moimême. J'ai chassé tout le reste de mon souvenir.

Cet aveu (car, si voilé qu'il fût, c'en était un) , cet aveu d'une faute dont elle avait été moins coupable que victime, augmenta plutôt l'amour et le respect de Valentin pour sa mère. Dans l'impétueux besoin qu'elle avait de se sentir aimée de lui malgré tout, elle venait cependant de le frapper, sans le savoir, sur un autre point secret et douloureux de sa vie. Une tache dans sa naissance le séparait sans doute pour jamais de Marguerite. Le voile s'était levé et, au lieu de vagues obstacles, il en découvrait un qui n'était que trop réel. C'était là un coup terrible, mais il fallait d'autant plus le cacher à celle qui, pensait-il, le ressentirait, sinon avec le plus de douleur, du moins avec le plus d'amertume. Ce fut donc avec une émotion contenue qu'il répondit :

— Ce que Balthazard me disait, je le sens encore mieux maintenant.

— Balthazard? interrompit-elle. Nous étions convenus qu'il ne te parlerait de rien. Que t'a-t-il dit?

— D'aimer ma mère !»

Et, lui passant un bras autour du cou, puis y avançant la tête, il la regarda avec un sourire si vrai et si doux, si bien celui d'un enfant à 'sa mère, qu'il la rassura tout à fait.

Ce jour-là et les suivants, ils reprirent leurs courses dans la montagne, pour reprendre mieux seuls leurs causeries. Un grand changement s'était opéré en Juliane. Ce

le rnr. aux noisettes soa

rœur si longtemps tourmenté et fermé s'était ouvert, il débordait; mais l'esprit était toujours le même : en révolte contre le monde, jusque dans ce qui lui vient de la nature et de Dieu, ne voulant rien de lui ni pour lui, et regardant comme une dernière illusion l'espérance d'y pouvoir rien changer. Son instinct maternel l'avertissait de ne pas risquer de heurter ou d'attrister l'esprit de Valentin par ce genre d'idées; mais on les sentait présentes dans le sien, comme ces pics que l'on soupçonne dans le nuage où ils sont cachés ; quelquefois même le pic reparaissait tout à coup; mais, en général, elle évitait plutôt de laisser voir à son fils, dans sa manière de juger la vie, ces hauteurs superbes et désolées.

Aussi lui parla-t-elle peu de ses études, mais plutôt de ses amis. Elle plaignit Céline. — « Pauvre fille! dit-elle; elle aime : il est juste qu'elle soit malheureuse! » Mauverney, Matigny ne lui allaient guère, et Valentin eut beau comparer les peuples, secrètement, mais invinciblement en marche vers un avenir qu'ils ne connaissent pas, à ces torrents que sa mère et lui ne pouvaient voir de leur place, mais dont ils entendaient la sourde rumeur et parfois les éclats de colère : — « Folie ! murmurait-elle : le monde peut changer de forme, mais au fond il a toujours été et restera toujours le même jusqu'à la fin. » Fabrice, en revanche, et son pré l'intéressèrent, elle qui en avait aussi un, quoique ce ne fut pas seulement celui qu'elle croyait, mais cet endroit secret du cœur où chacun de nous se complaît et se retire à part en lui-même. — « Pauvre Fabrice ! dit-elle encore : il perdra son procès, j'en suis sûre; mais qu'il vienne ici; seulement qu'il n'y vienne pas. pour pêcher! d'autant plus, ajouta-t-elle comme ayant pourtant besoin de se rassurer à cet égard, d'autant plus qu'il n'y trouverait rien. »

Il y avait encore deux noms que Valentin aurait bien voulu prononcer : ceux de Marguerite et de Claude Brun. Sans doute la différence était grande entre sa mère et le portrait, d'ailleurs simple esquisse , qu'il avait retrouvé chez ce dernier, après l'avoir déjà remarqué dans un des

portefeuilles de Balthazard : et pourtant ces cheveux toujours abondants et qui se rangeaient comme d'eux-mêmes en couronne sur la tète, cette taille encore élancée, sur laquelle une mante brune que prenait Juliane par les temps de brouillard se drapait si fièrement!... Mais, d'autre part, la souffrance et les années auraient-elles pu, à elles seules, amener une telle différence dans les traits? C'est elle ! pensait-il quelquefois, à s'en croire certain; puis il ne le pensait plus et se défendait même de le penser. Nommer Claude Brun devant sa mère, c'eût été, lui semblait-il, l'interroger.

Il n'osa donc pas; mais pour Marguerite, comme il ne s'agissait là que de lui-même, il en vint peu à peu à quelque confidence sur leur amitié d'enfance et la manière innocente dont elle s'était perpétuée. Juliane le laissa dire, et truand il eut presque tout dit de proche en proche, tout, excepté ce que, pour sa mère aussi maintenant, il s'efforçait de ne pas trop sonder :

— Mais, malheureux enfant! s'écria-t-elle, tu l'aimes! Ce fut alors un retour de tempête. Le pic altier reparut.

Valentin n'avait pas fini, que Juliane y était silencieusement remontée. Puis elle éclata soudain, ses paroles se croisant comme l'éclair ou tombant sur son fils comme une pluie d'orage poussée en deux sens contraires.

— Tu l'aimes! tu l'aimes! non, dis-moi que cela n'est pas, assure-moi que tu ne l'aimes point! L'amour! si tu savais ce qu'il est ! mais, comme moi, tu ne le sauras que trop tard. Ce qu'il est? la plus cruelle des illusions de ce monde. Un songe qui s'en va comme un songe et que nous ne retrouvons pas au réveil; un fantôme que l'on habille à son gré, et dont il ne nous reste pas même l'ombre; un nuage que notre imagination colore et qui passe, nous laissant les yeux secs, le cœur vide, et emportant avec lui jusqu'au rayon doré que nous lui avons fait! Perdu! si ce n'était que pour moi ! mais c'est aussi pour toi ! oui, perdu, flétri, froissé, trompé ou plutôt détrompé pour jamais, si tu aimes! N'aime pas! n'aime pas ! si tu veux conserver au moins la tranquillité et la possession de ton âme. Mon fils,

LE r J: i: AUX NOISETTES 808

mon cher fils, l'amour, mémo un semblant d'amour, a perdu ta mère : tu vois, je te dis tout. Il a longtemps tout troublé, tout gâté, tout révolté en moi et autour de moi. Quand j'eus fini de croire en lui, je fus pour ne plus croire en rien, il t'arrivera de même. N'aime pas! n'aime que moi ! Oh ! si je n'avais aimé que ma mère ! Séduction sotte et affreuse! une fois que le charme aura cessé, et il cessera, tout te paraîtra dépouillé, morne et froid, rien ne te sera plus rien. Misérable monde qui se joue ainsi de notre cœur! Ne t'y laisse pas prendre. Romps avec lui de bonne heure. Reste ici, reste en haut, reste sur la montagne, ne descends pas! L'amour est peut-être du ciel, il n'est pas de la terre.

Elle parla longtemps ainsi, sans laisser h Valentin le temps de répondre.

Aux premiers mots de sa mère, il avait rougi ; puis il était peu à peu redevenu plus calme et l'écoutait en silence. Si elle avait dit quelque chose contre Marguerite, il ne l'aurait pas supporté ; mais elle s'était tenue dans ses hauteurs, comme à son ordinaire, et n'avait fait que la satire générale de l'amour, sans se douter qu'elle en faisait tout autant l'apologie. Valentin fut sur le point de le lui dire; il se contint, voyant que pour le moment toute réplique ne ferait que du mal, et que toute explication même serait inutile.

Quand Juliane se tut, elle eut plutôt l'air, elle aussi, de ne pas concevoir de réponse possible. Elle était toujours à ses pensées, on le sentait, on le voyait à son front redevenu sourcilleux comme l'étaient en ce moment les cimes. Ils se levèrent; Juliane fit quelques pas toute seule. Valentin s'approcha d'elle. — Ma mère ! lui dit-il doucement, à voix basse. — Toi aussi, tu m'abandonneras ! s'écria-t-elle. — Ma mère ! répéta son fils. Elle éclata en pleurs et l'embrassa avec effusion, au milieu de la solitude; mais ils ne revinrent sur rien et firent ainsi, muets et tristes, toute la descente jusqu'à la maison des Tabor. Ils y trouvèrent le docteur Balthazard.

Sur quelques mots, suffisamment énigmatiques, que le

vieux Tab'or avait dictés à son garçonnet, comme il appelait son arrière-petit-fils, le docteur s'était aussitôt rendu à l'appel, laissant là ses malades, qui se tireraient bien d'affaire sans lui, pensa-t-il sans le dire. 11 n'y avait que Céline...; mais hélas ! toute sa science ne pouvait plus rien pour elle.

Le docteur donna ainsi à Valentin des nouvelles de tout leur petit monde de Lunay. La maison Regard faisait peine à voir. La mère se désolait de l'état de sa fille et ne pensait plus qu'à elle. Le père et le fils travaillaient tant et plus, celui-ci pour faire plaisir à sa sœur, celui-là pour se distraire de ses chagrins publics et domestiques. Mauverney ne paraissait plus chez eux, mais il venait tous les jours chez le docteur ou chez la Sabine pour avoir des nouvelles. Il souffrait, mais ne disait rien. Sa douleur se traduisait en une colère sourde, qui l'animait toujours plus à la politique. On allait avoir des assemblées populaires, après quoi il pourrait bien se faire que l'on marchât sur Lunegrande pour mettre à bas le gouvernement, si auparavant il ne tombait pas de lui-même. Perrette voyait et entendait tant de choses qu'elle ne savait plus que penser ni que dire, ce qui disait tout pour elle. Les Fabrice n'étaient point encore retrouvés, mais ils n'étaient pas perdus, ajouta le docteur d'un air mystérieux. Le procès suivait son cours et allait se plaider dans peu.

De même que Valentin, mais seulement pour ne pas l'embarrasser et sans se douter qu'en cela il faisait bien aussi pour Juliane, le docteur évita de parler de Marguerite. En revanche, mais comme en passant, il apprit à Valentin que M. de Romans était revenu.

Il mêlait ces détails à ceux qu'il demandait à Valentin sur son voyage, aux Tabor sur la manière dont il leur était arrivé et sur leur santé à tous, — « Quoique vous soyez une famille, ajoutait-il, qui se moque avec raison de la médecine et des médecins. » Il s'était contenté de serrer la main de Juliane, et, pendant tous ces dialogues, son regard seulement allait de temps en temps du fils à la mère et de la mère au fils. Jusqu'à ce qu'elle en eût

LE rr:E aux noisettes sot

décidé elle-même, il était convenu avec le vieux Tabor qu'on ne dirait rien.

Après avoir ainsi échangé quelques mots avecleurs hôtes, et contenu et calmé par là l'émotion du premier moment, ils se retirèrent à eux trois dans la chambre de Juliane.

Valentin se jeta au cou du docteur.

— Et toi? demanda celui-ci à Juliane.

Elle eut un de ces soudains redressements de tête par lesquels elle semblait tout à la fois dominer le monde et le fuir; mais, avec un retour non moins prompt, elle se jeta dans ses bras.

— Lui et toi !

C'est tout ce qu'elle put dire.

Après qu'ils eurent épanché leur tendresse dans cet enlacement muet, — Lui et toi! je n'ai que vous, je ne veux que vous! ajouta-t-elle.

Et se dégageant doucement de leurs bras, elle se tint un peu à l'écart, comme si dans sa chambre même et avec eux elle reprenait sa pensée et sa vie solitaires.

Le docteur avait ôté ses lunettes, car elles étaient si mouillées, qu'il n'y voyait plus. Il les essuya, les remit, la regarda.

— Juliane, dit-il, notre vieil ami Tabor m'écrit que tout va bien : je ne trouve pas, moi. Qu'y a-t-il?

— Rien, se hâta de répondre Valentin, craignant quelque nouvelle explosion de sa mère.

' — Eth! je te dis qu'il y a quelque chose, je vous dis!...

Après ce retour involontaire à sa forme de discussion saccadée et aiguë : — Voyons, reprit le docteur en se tournant de nouveau vers Juliane, et avec une douceur de paroles qu'il n'avait que pour elle : voyons, c'est toi qui n'es pas contente; est-ce de moi? ne te l'ai-je pas rendu tel que tu me disais dans tes lettres que tu te le représentais?

— Balthazard, mon ami, mon frère, dit-elle d'une voix lente et retenue, peux-tu seulement penser que je ne le sente pas ? Tu as été tout pour lui comme pour moi, tout, même une mère, ajouta-t-elle, et son front se rembrunit.

— Eth ! tu l'as toujours aimé, je le sais bien! plus même que je ne rainais et ne l'aime, ce qui n'est pas peu dire. C'est donc de lui que tu es mécontente?

— Je ne puis que souffrir et faire souffrir. Avec lui c'est déjà fait.

— Lui, souffrir ! je voudrais bien voir!...

— Balthazard, Balthazard! s'écria-t-elle, emportée par l'impétuosité de ses sentiments, pourquoi l'as-tu laissé en aimer une autre ? Il aime : il ne nous aimera plus.

— Ah ! il aime ! fit le docteur en prenant un air courroucé. Ce drôle-là! il aime... quelqu'un d'autre, c'est-àdire autrement qu'il ne nous aime. Et moi qui croyais que personne, même lui, ne s'en doutait, excepté moi. Mais voilà les enfants ! ils ne savent rien cacher à leur mère. 11 est bien comme les autres. Du premier coup il a tout dit à sa mère. A moi, son ami et son oncle, car je suis tous les deux, j'espère, pas un mot!

— Il ne m'a rien dit non plus, mais j'ai tout deviné, interrompit Juliane.

— Oh! si tu n'as que deviné, ce n'est plus aussi sur, reprit le docteur. Je ne devine pas, et ne sais que ce que je sais.

— Je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage, interrompit-elle de nouveau.

— Il y a pourtant une chose que tu ignores, insinua le docteur.

— Quoi encore? demanda impérieusement Juliane.

— Par exemple, à supposer qu'il aime, si on l'aime?

— Pourquoi ne l'aimerait-on pas?

— Tu penses comme moi; mais tout le monde peut ne pas penser de même. Si on l'aime, c'est bien plus grave- Mais l'aime-t-on? Pour moi, j'y ai perdu mon latin, je l'avoue, et lui aussi le sien, quoique pour ces sortes d'enquêtes il vaille beaucoup mieux que le mien. L'aime-t-on autrement que d'une amitié d'enfance et encore un peu enfantine, c'est ce que personne ne serait en état d'assurer, j'en réponds, pas même celle qui en aurait le droit. Il n'y aurait vraiment qu'un moyen de le savoir : tu ne

me demandes pas lequel; eh bien, c'est de voir. Toi qui es sa mère et qui vois si vite les choses, tu verrais tout de suite celle-là. Ainsi, viens avec nous, Juliane, car il faut qu'il reparte avec moi dès demain.

— Je ne veux pas que tu l'emmènes! s'écria-t-elle.

— Si tu t'y opposes, il faudra bien me soumettre. J'ai toujours respecté ta volonté, Juliane. Mais la présence de Valentin est nécessaire à Lunay. Céline voudrait le voir encore une fois, dit-elle ; ses amis de Lunegrande aussi le réclament; une plus longue absence lui ferait du tort. Enfin tu décideras.

Elle se jeta plutôt quelle ne s'assit sur l'une des chaises de bois qui formaient tout l'ameublement de sa chambre, à la montagnarde.

— A peine me l'as-tu rendu, que lu me le reprends ! dit Juliane.

— Mais non : puisque je t'emmène avec lui.

— Jamais! fit-elle en se relevant.

Mais son corps tremblait ainsi que sa voix, et elle fut obligée de se rasseoir.

— Quitter ma montagne! me laisser voir !...

— Personne ne te connaît. Tu passeras pour une de mes malades, que j'ai voulu soigner chez moi.

Valentin s'était mis à genoux et attirait ses mains dans les siennes. Elle l'embrassa convulsivement.

— Eh bien, partez, puisqu'il le faut, dit Juliane tout à coup : partez, mais cette nuit, que je n'en sois pas témoin.

— Puisqu'elle le veut ainsi ! fit le docteur comme s'il ne s'adressait qu'à Valentin.

— Me séparer de ma mère! s'écria Valentin. Est-ce qu'à présent je pourrais vivre sans elle? Et vous, ma mère, sans moi? Non, ne craignez rien, je reste.

Le cœur de la mère tressaillit à ce cri filial. Ses yeux rayonnèrent.

— Est-ce bien vrai? répèle-moi que c'est vrai! disaitelle, ses yeux plus encore que ses lèvres dévorant son fils de caresses, pendant que le docteur avait relevé ses lu-

nettes sur son front pour pleurer tout à son aise, et s'applaudissait en lui-même d'un — Eth! je le savais bien!... Mais en homme toujours expéditif , et qui l'était d'autant plus dans les moments de crise :

— Ainsi, se hàta-t-il de conclure, nous partons tous les trois demain ?

— Tu me promets de revenir? dit Juliane à son fils.

— Oui, avec vous.

— Ici, avec moi, dès que je le demanderai.

— Ici, avec vous, à votre moindre signe, partout où vous voudrez.

— Avec mes habits de montagnarde, je ne te ferai pas honneur, dit Juliane, qui fut pour rire elle-même de cette idée; mais, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et comme une personne qui, tout en faisant la volonté des autres, garde la sienne, on ne saura pas, on ne doit pas savoir que je suis ta mère.

— Il faudra pourtant bien qu'on le sache ! pensa de son côté le docteur.

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