CHAPITRE X
D\ne tentation fort ordinaire à plusieurs serviteurs de Dieu.
D. Quelle est cette tentation ?
7?. C'est de vouloir mettre des bornes h son amour pour Dieu; c'est de vouloir servir Dieu sans vouloir le servir parfaitement. 11 n'est point de mal qui soit plus général, qui se répande plus aisément, et auquel il soit plus difficile de remédier.
Parmi ceux qui se sont dévoués à Dieu , et qui ont dit qu'ils vouloient , à quelque prix que ce fût, se sanctifier, il en est beaucoup quij peu de temps après leur conversion, ne veulent pas remplir tous leurs engagemens , refusent de donner à Dieu tout ce qu'ils lui ont promis , cessent de lui offrir tout en holocauste. Au lieu de s'approcher de Dieu, ils s'en éloignent; au lieu de s'efforcer de croître dans son amour , en ne cherchant que Dieu, en n'agissant que pour le contenter et lui plaire , ils se persuadent que Dieu n'exige pas cola d'eux, que ce seroit pour eux une témérité d'aspirer à faire toujours ce qu'ils savent être le plus parfait, qu'il leur en coûteroit trop^ et que la chose n'est pas possi-
SUR l'amour de DIKU. Cl
Me. Leur cœur se rétrécit pour Dieu; Dieu ne leur suffit pas , il leur faut autre chose que Dieu ; c'est très-rarement qu'ils agissent par amour pour Dieu; pour Dieu seul.
Saint Ignace et Sainte Thérèse pensoient et agissoient bien autrement. Notre saint Fondateur avoit toujours pour but , et se proposoit dans toutes ses actions , la plus grande gloire de Dieu. La sainte Réformatrice de l'Ordre du Garmel , avoit fait vœu de tendre à ce qu'il y avoit de plus parfait, de faire toute sa vie ce qu'elle sauroit être plus agréable à Dieu= Elle se portoit constamment avec joie , par amour, h ce qui étoit plus conforme à son bon plaisir.
Pourquoi parmi tant de Chrétiens de l'un et de l'autre sexe , qui font profession de servir Dieu , y en a-t-il si peu de Saints ? La vraie cause , c'est qu'on ne s'offre pas continuellement et entièrement à Dieu ; c'est qu'on ne se contente pas de Dieu, et qu'on cherche autre chose que lui ; c'est qu'on poursuit des choses indifférentes , et qu'on s'y attache ; c'est qu'on fait presque tout ce qu'on fait , naturellement et pour se satisfaire ; c'est qu'on ne s'applique pas à faire tout pour Dieu , et qu'on ne désire pas de le servir aussi parfaitement qu'on en est capable.
Je connois plusieurs âmes qui servent Dieu parfaitement : elles sont dans une perpétuelle vigilonce; elles ont continuellement une soif ar-
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dente de Dieu; elles s'examinent sans cesse pour voir quel est l'esprit qui les anime dans ce qu'el* les font : aussi elles ne se reposent jamais dans les créatures; elles ne cherchent que Dieu , elles n'agissent que pour Dieu. C'est l'amour de Dieu qui les tient dans le recueillement et la vigilance , les rend attentives à étoufFer les mouvemens de leurs passions , et à modérer leur activité naturelle, afin qu'il ne se glisse en elles rien d'humain. Tout cela se fait sans gêne, sans inquiétude. Elles ont la vraie liberté, et elles goûtent une paix délicieuse.
J'en ai vu d'autres qui ont fait pour Dieu de grands sacrifices ; mais elles sont sensibles h leurs intérêts ; elles s'attristent quand les choses ne réussissent pas suivant leurs désirs : elles sont jalouses de l'estime de certaines personnes, et se plaignent quand il leur est arrivé quelques humiliations : elles contristent sans cesse l'Esprit-Saint, en lui refusant ce qu'il désire d'elles. Cependant elles pensent faire beaucoup pour Dieu; et afin de se tranquilliser sur leur état, elles se persuadent qu'elles ne peuvent être parfaites ,et que Dieu leur laisse ces foiblesses pour les tenir dans l'humilité.
On peut leur répondre que Dieu laisse des foiblesséis aux âmes qui le servent avec le plus de ferveur , pour les humilier ; mais que ce qu'elles appellent leurs foiblesses sont des fautes qui
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déplaisent beaucoup h Dieu , parce que ces fautes viennent de leur lâcheté , et d'un défaut de zèle pour leur sanctification.
Quand on leur parle de perfection , elles disent qu'elles n'ontpas le bonheur d'être du nombre de ces âmes extraordinaires que le Seigneur comble de ses faveurs signalées; qu'elles n'aspirent point à rhonneur d'être unies à Dieu sur la terre si intimement; qu'elles se contentent de marcher dans la voie ordinaire qui est la plus assurée; qu'elles croient que c'est l'esprit de leur vocation.
Je leur réponds : vous n'aspirôz pas à avoir une grande union avec Dieu , à goûter les douceurs ineffables dont il favorise ses âmes privilégiées , mais c'est peut-être parce que vous ne sentez pas l'onction de la grâce, et que vous n'avez pas le goût de Dieu , que vous êtes si foibles dans la tentation, que vous êtes si souvent rebelles à la voix du Seigneur , et qu'on a tant de peine à vous consoler , lorsque Dieu vous met à quelque épreuve , qu'il vous envoie quelque Iribulation, lorsqu'il permet que vous souffriez quelque perte, que vous ayez quelque humiliation. Si vous travailliez avec zèle à votre perfection , en ne refusant rien à Dieu , en ne désirant que lui, en ne cherchant de consolation qu'en lui. Dieu vous accorderoit peut-être ces faveurs précieuses qui rerapliroient votre cœur d'un si
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grand courage , que rien ne seroit capable de l'ébranler.
Il n'est pas bon de désirer les visions , les ré-^ relations, les faveurs extraordinaires; mais il est très-bon que vous soyez si libéral envers Dieu , que vous l'engagiez à l'être à votre égard. Notre Seigneur est prodigue de ses richesses spirituel-^ les envers ceux qui embrassent pour son amour la pauvreté d'esprit. Quelle est celte pauvreté d'esprit ? elle consiste à ne se chercher en rien ; à renoncer parfaitement à l'estime, aux applaudissemens des hommes , à accepter , embrasser et épouser toutes les croix comme venant de Dieu , et étant une preuve de son amour ; à bénir Dieu , dans quelque état qu'on se trouve , sacrifiant continuellement sa volonté propre au bon plaisir de Dieu.
Non , il n'y a rien de meilleur que d'être tellement à Jésus-Christ, qu'on ne soit touché que de sa charité ; que de se souvenir qu'on n'est pas h. soi, mais à Jésus-Christ; qu'on ne doit point chercher à être estimé , honoré , et h se contenter; mais qu'on doit s'intéresser uniquement à ce que Dieu soit honoré et servi , et qu'on ne doit vivre qu'à Jésus-Christ, qui doit tenir lieu de tout.
Heureux le Chrétien qui agît constamment ainsi ; qui est très-fidèle à cette excellente pratique; qui ne s'arrête point sur soi-même, et
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ne considère que Dieu, afin de lui plaire? U mène véritablement alors, une vie spirituelle; il a la vraie union que donne un grand amour pour Jésus-Christ.
C'est par là qu'on ouvre la fontaine qui jaillit jusqu'à la vie éternelle; que l'âme est éclairée, sans le secours du raisonnement, des lumières divines ; qu'elle est inondée d'un fleuve de paix , d'un torrent de bénédictions; que le cœur embrasé s'exhale en de saints transports , et qu'il lance vers le Ciel des traits qui percent le cœur de Dieu.
C'est parce que Saint François Xavier né désiroit , ne cherclioit que Dieu seul , qu'il parvint à brûler d'amour pour lui ; cet amour le reraplissoit de si grandes consolations , qu'il ne pouvoit les supporter; il étoit obligé de prier le Seigneur d'en tempérer l'excès. Cet amour le ren^ doit au milieu des tribulations, avide de nouvelles croix, et le portoit efficacement à louer Dieu sans cesse , et à travailler de toutes ses forces à le faire connoîtie et aimer.
Saint François d'Assise étoit si riche des biens de la grâce, que Dieu lui suffisoit pleinement, qu'il trouvoit en lui toutes choses en abondance. Tout rempli de son Dieu , il passoit des heures entières à dire : « Mon Dieu et mon Tout. » Comment s'étoit-il si fort enrichi des biens célestes? par la pauvreté d'esprit. Il s'étoit entiè-
rement vidé de toutes choses , et de lui-même ; il ne vouloit que Dieu.
Tel a été le grand moyen par lequel les Saints sont devenus Saints. Il n'en est point d'autre pour se sanctifier, et il ne peut y en avoir d'autre que de chercher continuellement Dieu , Dieu seul.
COUP- D' ŒIL
Sur les dispositions de son cœur , et saintes affections.
Depuis que j'ai quelque désir d'aimer mon Dieu , n'ai-je pas toujours mis des bornes à mon amour? Ai-je désité ma perfection , suis-je entré dans le chemin de la perfection , y ai-je couru? N'ai-jc pas été dans cette erreur que Dieu n'exigeoit pas de moi que je tendisse à la perfection; que je n'en relirerois pas de grands avantages; que c'est en vainque je ferois tous mes efforts pour y arriver?
Je dois tendre 5 la perfection. Jésus-Christ me dit : •« Soyez parfait comme voire père céleste est parfait. » Ne fais-je pas injure h un Dieu infiniment aimable , qui m'a créé pour l'aimer, et qui m'ordonne de l'aimer de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces, lorsque je ne l'aime pas autant qu'abc ea grâce je puis l'aimer?
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Quels avantages ne relirerai-je pas , si j'aime mon Dieu autant que je puis l'aimer 1 N'est-ce pas un grand avantage que d'être, pendant la vie, un objet de complaisance aux yeux d'un Dieu , la bonté même , qui est d'autant plus libéral, qu'on l'est davantage à son égard? N'estce pas un grand avantage que d'être à la mort , détaché de tout, sans remords, sans souillure, plein de mérites, et brûlant d'amour pour son Dieu? N'est-ce pas un grand avantage que d'être pendant l'éternité , avec les plus grands Saints , très-proche de Jésus-Christ , couronné de gloire , d'une gloire d'autant plus grande qu'on aura eu pour Dieu, plus d'amour?
Non , mon Dieu , je ne veux plus mettre de bornes h mon amour. J'ai une soif ardente de vous. Je ne veux rien faire qui ne puisse vous contenter: je ne veux rien faire que pour vous contenter. Je vous aurai toujours en vue , et toute ma consolation sera en vous. Je coopérerai fidèlement, par amour, à la grâce de chaque moment , pour attirer sur moi de nouvelles grâces. Je serai , de plus , dans une perpétuelle vigilance, et je m'examinerai très-souvent chaque jour, pour découvrir quel est l'esprit qui m'anime , afin de renouveler la ferme résolution que j'ai prise de n'agir que pour l'amour de Dieu, de n'agir que par amour pour Dieu.
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