CHAPITRE VI
Du second fruit de l'Amour parfait, qui est d'être indifférent à tout.
D. Comment se pratique et s'établit dans le cœur cette indifférence à tout?
R. L'homme qui ne désire que Dieu , et qui cherche à lui plaire en tout , est tellement disposé par rapport à tout ce qui se présente , qu'il ne veut pas plus une chose que l'autre , et que tout son désir est d'accomplir la volonté de Dieu.
Celui qui use envers Dieu de réserve , qui conserve de l'attachement à un objet plutôt qu'à un autre , se prive de l'état d'indifférence. C'est un état parfait qui empêche l'homme d'être esclave de sa volonté propre , et qui fait qu'il est toujours conlent.
Un exemple fera entendre ceci. — Supposons deux personnes qui s'aiment beaucoup , et qui
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sont dans cet heureux état d'indifférence. Si l'une devient très-dangereusement malade, l'autre qui ne veut que le bon plaisir de Dieu , sera tellement disposée , quel que soit le sentiment naturel qu'elle éprouve, quel que soit le mouvement qui s'élève dans son cœur , qu'elle ne voudra réellement pas davantage la conservalion de la vie d'une personne qui lui est si chère, que sa mort; quoiqu'elle sache qu'il n'y a point de mal à désirer la prolongation de ses jours, surtout si elle croit que la vie sera plus utile au salut de cette personne , et que Dieu y trouvera sa gloire. Quoiqu'il lui soit permis de former des vœux , et d'adresser au Seigneur des prières à cet effet , cette personne néanmoins se tient dans l'indifférence relativement à ces deux événemens qui sont si contraires; elle ne désire réellement que l'accomplissement de la sainte volçnté de Dieu.
Il y a une grande sagesse à se tenir dans cette indifférence , parce qu'en souhaitant une chose plutôt qu'une autre , on peut souhaiter ce qui n'est pas avantageux, ce qui est même préjudiciable. Cette indifférence est d'ailleurs la source d'un doux repos j d'une abondante paix; car, quelque chose qui arrive , on est toujours content. Telle est la manière d'agir des plus parfaits. Ils ne désirent pas plus une chose qu'une autre , et ils disent avec le grand-prêtre Héli ;
SUR LAM01;R de dieu. lOD
« Le Seigneur est Je maître, que ce qui est boa à ses yeux se fasse. Dominus est; quod bonu,m est in oculis suis, faciat.
Cette disposition est en elle-même si excellente , et si avantageuse à l'âme , qu'elle a reçu des éloges de la part même des plus sages philosophes païens. Elle procure à l'homme la sagesse , et rend son cœur libre. Elle l'approche de Dieu, le lie à sa divine volonté, et le tient , comme il doit l'être , dans vine dépendance parfaite de sa puissance.
On peut comparer l'état de ce fortuné mortel à celui d'une juste balance. Une balance, dont les deux bassins sont également éloignés du cen- tre autour duquel roule le balancier , auquel les bassins sont suspendus, ne penche pas plus d'un côté que de l'autre. Il en est ainsi de la volonté de l'homme , qui est attachée constamment h la volonté de Dieu. Un effet se présente-t-il avec son contraire? la volonté , qui est fortement unie à la volonté de Dieu , demeure alors entièrement indifférente , par rapport h ce qui arrivera. Elle ne produit aucun désir qui la tire de son équilibre. Elle attend de Dieu seul , dont elle chérit le bon plaisir , la détermination de tout. Dieu fait ce qu'il veut , et à l'instant même qu'il a déclaré sa volonté , l'âme adore ses desseins , elle le bénit , et se porte avec ardeur à ce qu'il désire, sans néanmoins perdre son indifférence ,
\o/t QUESTIONS ET REPONSES
parce qu'elle ne veut que ce que Dieu veut. L'âme ne s'inclinant point par un motif tiré de la nature de la chose , mais uniquement par le seul motif de la volonté de Dieu qui lui a été manifestée ; et demeurant dans son indifférence , elle jouit d'une parfaite sécurité , d'une pleine liberté ; nulle passion ne s'allume en elle ; le noble motif du vouloir de Dieu, des intérêts de Dieu , ne peut en exciter aucune , puisque Dieu n'étant que grandeur , beauté , bonté , et tout bien , il produit nécessairement en cette âme , qui est tout à lui , toutes sortes de biens et une délicieuse paix.
Le zèle de Dieu donne de l'ardeur et quelque apparence d'inquiétude; néanmoins , celui qui suit ses impressions ne perd point la paix, parce qu'il conserve l'égalité d'esprit d'où elle procède. Comment ce digne Chrétien ne seroil-il pas imperturbable en tout? 11 ne veut que Dieu , il n'a point d'autre volonté que la sienne.
Appliquez-vous donc à ne vouloir qne Dieu; l'homme ne peut arriver sur la terre à un plus haut point de perfection , dit Saint François de Sales. C'est quand la volonté propre est véritablement morte en l'homme , que Dieu possède l'homme pleinement.
Cette mort de la volonté consiste à n'avoir d'autre volonté que celle de Dieu , à faire sa nourriture de celte volonté , qui est toujours
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ïidorable et aimable, à vivre du bon plaisir de Dieu.
Quelque parfait que soit cet état , on y arrive infailliblement par la pratique constante de ce que nous recommandons , par l'assiduité h faire tout pour Dieu , à ne prendre aucune détermination que pour plaire à Dieu. Celui qui chasse en toute rencontre tout motif distingué de celui d^accomplir la volonté de Dieu , parvient enfin à ne vouloir que Dieu , et à être trèsindifférent pour toute autre chose que Dieu.
Sur les dispositions de son cœur , et saintes affections.
Ne désiré-je que Dieu? Tout mon désir est-il d'accomplir sa volonté?
Que d'affections déréglées dans mon cœur ! Que de bagatelles auxquelles ce cœur criminel est attaché ! Hélas ! n'en est-il aucune que je préfère à mon Dieu?
Nesuis-je pas idolâtre de ma propre volonté ? Combien de fois n'ai-je pas résisté à la volonté de Dieu , pour faire la mienne?
0 mon Dieu , que je suis avare , puisque vous ne me suffisez pas! Quoi! vous ne me suffisez pas , vous , l'Etre infini , qui vous suffisez pleinc-
Ï06 QUESTIONS i:t répoîîses
ment à vous-même ! Vous ne me suffisez pas , vous en qui on trouve tout , et qui voulez être mon Tout !
Qu'ai-je gagné enm'atlachant aux créatures? J'ai éprouvé qu'il n'y a sous le soleil que vanité ; et qu'un cœur qui s'attache à la vanité , est toujours vide; qu'il est toujours dans l'agitation et l'inquiétude; qu'il ne peut être heureux , qu'il est malheureux.
En s'éloignant de vous , ô mon Dieu , on s'éloigne de la source du bonheur. Il n'y a que vous qui puissiez procurer le repos et la paix.
Je veux vous aimer sans réserve , vous qui direz un jour à ceux qui vous auront servi avec ferveur : « Entrez dans la joie du Seigneur votre Dieu. »
Pour vous aimer sans réserve , je me soumets à votre volonté ; je veux tout ce que vous voulez , je ne veux que ce que vous voulez , .çt c'est parce que vous le voulez , que je le veux.
Mettez-moi, Seigneur, dans un état d'indifférence qui fasse que mon cœur soit toujours préparé à tout , et qu'il vous bénisse de tout. Je vous immole ma volonté , daignez en accepter le sacrifice. Donnez la mort à cette volonté qui vous a été si long-temps rebelle. Je veux faire éternellement mes grandes délices de votre bon plaisir.