CHAPITRE VII
Du troisième fruit de l'Amour divin , qui est Camour des mépris.
D. Gomment oblient-on de Dieu l'amour des mépris , par la pratique de l'amour divin ?
B. Celui qui soupire après l'amour parfait , et qui , pour l'obtenir , ne se propose dans ses actions que le motif de Dieu , reçoit de Dieu , par une faveur spéciale , un très-grand Don , un Don excellent , qui est une source féconde de délices inefTables. Ce précieux Don , c'est l'amour des mépris dont les hommes ont naturelleîtient tant d'horreur , c'est le désir d'être méprisé , et de souffrir des affronts, afin d'être conforme à Jésus-Christ , couvert d'ignominies. L'amour des mépris est un fruit délicieux du pur amour de Dieu. Cette manne céleste a une douceur qui n'est connue que de ceux h qui le Seigneur , dans son infinie bonté , daigne en faire part.
Si vous voulez obtenir ce Don incomparable , considérez souvent , et toujours attentivement , Notre-Seigneur Jésus-Christ , le Verbe de Dieu fait Homme , cet Homme -Dieu qui s'appelle Jésus , et qui est mort très-volontairement pour les pécheurs , d'une mort si ignominieuse. Ce
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Fils unique de Dieu , égal à son Père , Dieu comme lui , s'étant rendu visible aux hommes, pour accomplir l'ouvrage de leur Rédemption, fut établi par son Père sur toute créature ; et néanmoins , il parut parmi les hommes dans l'état le plus abject. 11 consentit à être traité comme le dernier des hommes. Sa parfaite Sainteté , la multitude et la grandeur de ses miracles, Texcellence de sa doctrine , annonçoient qu'il étoit véritablement Fils de Dieu : mais quoiqu'il fût digne d'être adoré de toutes les créatures du Ciel et de la terre , il voulut être rassasié d'opprobres. Il fut regardé comme un imposteur et vm blasphémateur; il fut jugé digne de mort par son peuple , par ce peuple qu'il a voit comblé de biens , et il fut condamné comme un scélérat , à une mort ignominieuse. C'est sur une croix qu'il meurt î
Celui qui aime Jésus-Christ , peut-il faire réflexion que son divin Sauveur , qui pouvoit forcer tout genou de fléchir devant son infinie Majesté , a préféré la pauvreté à l'abondance , les humiliations aux honneurs , les soufi'rances aux délices; qu'il s'est humilié jusqu'à l'anéantissement, et qu'il s'est fait l'homme de douleur, par amour pour lui , sans s'écrier dans un transport d'admiration et d^amour : Quoi ! c'est ainsi qu'un Dieu m'a aiuié ! Il s'est hvré pour moi ! Jésus est mon maître et mon modèle : je le sui-
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vrai jusque sur le Calvaire ; je désirerai d'être méprisé , et de souffrir comme lui , et pour lui.
Mais que pense , qu'éprouve au-dedans de luimême , celui qui aime beaucoup Jésus-Christ , lorsqu'il considère que par ses humiliations, son divin Sauveur s'est rendu infiaiment agréable à Dieu son Père , lorsqu'il pense que par là, il lui a rendu la gloire que le péché lui avoit ravie , lorsqu'il se rappelle, ce qu&la foi lui apprend , que s'il s'efforce de se rendre semblable à son divin modèle, il sera agréable aux yeux deDieu qui aime , et comble de bénédictions ceux qu'il voit conformes à son Fils ?
Ces réflexions excitent admirablement dans son cœur, le désir de souffrir, et d'être méprisé comme son divin Maître. Le Seigneurl'éclaire , et il apprend de lui que s'il y a eu un trésor de gloire et de délices caché dans les humiliations et les souffrances que Jésus-Christ a embrassées , il trouvera dans l'imitation constante de Jésus humilié et souffrant , un trésor de grâces, un bien ineffable qui surpasse tout autre bien du Ciel. Cette vue le ravit , il sent pour les mépris et les croix une ardeur inouïe ; il juge qu'il ne peut rien lui arriver de plus avantageux , de plus salutaire ; qu'il n'y a rien pour lui de plus désirable que d'être aux yeux de tous un objet de mépris , que d'être foulé aux pieds comme la plus infâme créature. S'il lui arrivoit d'être
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ainsi traité , il s'estimeroit plus honoré , et plus heureux que s'il étoit placé en triomphe sur le plus brillant trône de l'univers.
Représentez- vous donc souvent Jésus-Christ, votre Seigneur et votre Dieu , sur le perron du prétoire de Pilate, déchiré de coups et tout ensanglanté, le visage couvert de crachats mêlés avec son sang , tenant h la main un roseau , ayant sur la tête une couronne d'épines , et sur les épaules , un lambeau de pourpre. Qu'il vous semble entendre ces cris d'un peuple forcené ; ôl'ez-le, ôtez-le , nous ne le voulons p^s pour Roi ; qu'on le crucifie : ôtez-le , crucifiez-le , que son sang retombe sur nous et sur nos enfans.
Suivez ensuite votre Sauveur sur le Calvaire. Voyez-le crucifié entre deux voleurs , et fermez les oreilles aux blasphèmes qu'on vomit contre lui , pour écouter ce qu'il vous dit. Il vous adresse tes paroles : je suis le Roi de gloire , le Roi des rois , le Roi du Ciel et de la terre. Je suis Dieu , je suis voire Dieu. Les Puissances du Ciel sont (hns un saint tremblement h la vue de mon infinie Majesté , et elles m*adorent; elles sont en même temps ravies d'admiration de ma beauté, et embrasées d'amour pour moi ; et néanmoins j'ai voulu être traité comme vous voyez que je l'ai été. C'est parce que je vous ai aimé que je suis en cet état ; pouvois-je mieux vous enseigner le mépris du monde, et de vous-même?
Si VOUS m'aimez, vous devez m'imiter. Serezvous toujours rempli d'amour-propre et de vanité ? Aurez-vous toujours une si grande opposition pour les humiliations et les mépris ? En me voyant , ne désirez-vous pas d'être oublié , ignoré , humilié , méprisé? Plus vous m'aimerez , plus vous aimerez les mépris ; et plus vous les aimerez , plus je vous aimerai. Regardez l'amour des mépris comme le plus riche trésor; cachez-le dans votre sein , et réjouissez -vous toutes les fois que vous aurez occasion de l'augmenter.
ÎN 'est-il pas bien étonnant qu'il n'y ait que très-peu de personnes qui goûtent, qui comprennent une vérité si éclatante ? Saint Ignace en parloit à ses enfans dans les termes les plus énergiques. Il leur dit que cette importante vérité est comme un degré précieux en la vie de l'esprit. Il les exhorte à y penser attentivement en présence de leur Créateur. Il désire qu'ils s'excitent à l'amour des humiliations et des mépris en vue de notre Seigneur Jésus-Christ, pour son amour , et par le respect qu'ils ont pour lui.
C'est d'après Saint Paul que notre Saint Fondateur s'explique ainsi : ce grand Apôtre disoit qu'il ne faisoit état que de Jésus crucifié , et que la parole de la Croix , qui est folie aux yeux des sages du monde , est la vertu et la sagesse de Dieu. Comment des Chrétiens , et même ceux
qui font profession de piété , et qui tendent y disent-ils , à la perfection , croient-ils qu'ils puissent y arriver , étant si jaloux de leur honneur, sous le prétexte delà gloire de Dieu? Gomment craignent-ils si fort les humiliations , et cherchent-ils avec tant d'ardeur , les moyens de détourner , d'éloigner celles mêmes qui leur viennent de la main de Dieu , par la voie de ceux qui leur tiennent sa place, et qui ont droit de leur commander. En entretenant en eux l'aversion naturelle qu'on a pour ce qui blesse l'amourpropre , en fuyant les croix , et en menant une vie molle , qu'ils n'espèrent pas d'arriver à celte union divine, après laquelle soupirent ceux qui travaillent à devenir parfaits ; qu'ils n'espèrent pas goûter jamais Dieu , comme le goûtèrent les François Xavier , les Thérèse , et les autres Saints qui puisèrent des douceurs ineffables dans l'amour des croix et des mépris.
On peut , sans avoir le désir de souffrir , et d'être méprisé , être juste , se conserver en grâce , et faire son salut ; mais celui qui n'a pas ce désir , et qui ne fait rien pour l'exciter en soi , ne sera jamais parfait , ne deviendra jamais un Saint. Ce désir des souffrances et des opprobres ne doit-il pas être très-vif dans le cœur de ceux qui recounoissent que le Seigneur les a prévenus de l'abondance de ses bénédictions , pour les attirer à lui ; ceux qui lui ont été con-
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sacré- solennellement , et qui sont dans un état saint ; ceux qui s'unissent très-fréquemment à Jésus-Christ dans le Sacrement de son amour ? Le désir sincère de sa perfection , ^i renferme certainement le zèle pour prendre les moyens d'y parvenir , est une des dispositions nécessaires pour la Communion fréquente ; et ce désir doit être d'autant plus ardent , qu'on communie plus fréquemment.
Il y en a qui disent : il est probable que je suis dans l'amitié de Dieu , puisque je me préserve, avec le secours de sa grâce , de l'offenser grièvement. Si je suis dans l'amitié de Dieu, sa charité est en moi ; j'aime Dieu , j'ai l'amour de Dieu comme ceux qui pratiquent ce qui est de perfection.
Je réponds à ces Chrétiens dont le cœur est si rétréci pour Dieu, i" Etes-vous bien fondé à Cioire que vous êtes juste aux yeux du Seigneur? Ceux qui bornent leur amour pour Dieu à ne vouloir point l'offenser mortellement , se font souvent illusion sur des articles essentiels ; ils croient observer la loi toute entière , et ils n'en observent qu'une partie. 2° Quand vous seriez actuellement dans la justice , et l'ami de votre Dieu , avez-vous un grand sujet d'espérer que vous vous conserverez jusqu'à la fin dans son amitié ? Ceux qui ne travaillent pas constamment avec zèle à leur perfection , ne sont pas
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ordinairement bien enracinés dans la Gharilé. La précieuse grâce de la persévérance vous serat-elle accordée , si vous ne voulez faire que ce que Dieu «pge de vous , sous peine de péché , et si vous lui refusez ce qu'il désire de vous en témoignage de l'amour que vous avez pour lui ? 3° Il n'est pas question ici de l'amour de Dieu , qui est nécessaire pour qu'on puisse être honoré de l'auguste titre d'enfant de Dieu; il s'agit de l'amour parfait, de l'amour par lequel une àme est par rapport h Dieu , je ne dis pas comme sa Servante , mais comme son Épouse. Cet amour pur dans le sens que les Saints l'entendent , n'est qu'en ceux qui veulent , non -seulement obéir aux commandemens dont l'observation est nécessaire pour le salut, mais encore qui regardent comme un devoir de faire pour Dieu ce qu'il désire d'eux , ce qu'ils savent propre à le contenter : tous ceux qui sont remplis de cet amour cherchent à se conformera Jésus Christ , leur divin modèle , de la manière dont nous l'avons dit ; ils ne lui refusent rien de ce qu'ils savent qu'il demande d'eux, quoiqu'il ne leur en fasse pas un précepte : ils font constamment avec joie pour son amour, tout ce qu'ils croient pouvoir les rendre plus agréables à ses yeux.
Ceux qui auront connu les avantages démener une vie parfaite , et qui auront négligé de prendre les moyens de se procurer ces précieux avan-
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tages , se repentiront h la mort , d'avoir eu si peu de zèle pour leur sanctification , d'avoir si mal correspondu aux grâces du Seigneur , d'avoir perdu par leur faute , tant d'occasion démériter, d'avoir si peu aimé leur Dieu. Quand le Seigneur leur feroit miséricorde , qu'il leur en coûtera cher de n'avoir pas fait ce qu'il ne leurdemandoit que pour leur bien ; ils le pouvoient si aisément ! Il y a dans le lieu d'expiation , un grand nombre d'âmes qui y gémiront long-temps pour avoir contristéTEsprit-Saint qui les soUicitoit de travailler h leur perfection. Si elles avoient été dociles à la grâce , si elles avoient aimé leur Dieu moins imparfaitement , le feu sacré du divin amour les auroit purifiées entièrement dès cette vie , de tant de fautes qu'elles ne peuvent plus expier que dans un feu cuisant, allumé par la Justice divine. Elles auroient commencé à jouir de la gloire , à l'instant même que par la mort , elles ont passé du temps à l'éternité.
COUP-DQEIL
Sur les dispositions de son cœur , et saintes affections.
Jésus-Chbist vit -il en moi ? Vit-il dans mon esprit , m'occupé-je continuellement de sa vie, de ses mystères , de sa doctrine ? Vit- il dans mon
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cœur, suis-je animé de ses sentimens ! Quelle impression le spectacle d'un Dieu crucifié fait-il en moi? m'inspire -t-il l'amour du mépris et des souffrances ?
Je dois être une image vivante de Jésus crucifié : voit- on par ma conduite que je m'efforce de marchcF sur ses traces.
0 mon divin Sauveur , en vous voyant sur une Croix, dépouillé de tout, rassasié d'opprobres , et dans d'horribles tourmens , serai-je toujours avide de richesses, d'honneurs et de plaisirs? ]N'aimerai-je pas la pauvreté, les humiliations et les mortifications de toute espèce? N'embrasserai je pas avec joie et avec reconnoissance, toutes les différentes croix dont vous me favoriserez?
O que c'est une grande gloire de suivre son divin Maître ! à qu'on est bien sur la Croix , uni à son adorable Sauveur! ô qu'il est doux d'entendre de dessus la Croix , ces paroles consolantes : il a fallu que le Christ souffrît , et qu'il entrât ainsi dans sa gloire. Mon cher Disciple ^ je me souviendrai de vous , je m'en souviendrai pour votre bien , pour votre bonheur éternel.
0 amour de la pauvreté, que vous procurez de richesses désirables ! 6 amour des humiliations , que vous procurez de gloire et d'honneurs ! o amour des souffrances , que vous procurez de consolations et de joie !
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Mais, ô mon Jésus, ce n'est pas pour mériter le Ciel , que je désire de vous imiter. Je veux vous imiter parce que je vous aime. Le bonheur de vous plaire est la grande , l'unique récompense que je désire.