CHAPITRE III
De la manière de diriger son intention , pour maintenir e?i soi la pratique du pur amour de Dieu,
D. Comment faut-il diriger son intention pour se maintenir en la pratique du pur amour de Dieu?
B. Il ne faut pas imiter ceux qui , pleins d'amour pour eux-mêmes, et cherchant à se contenter hors de Dieu, se livrent à des choses in difiérentes. Ils disent, pour leur justification , que ces choses ne sont pas mauvaises en ellesmêmes ; et pour pouvoir se rendre le témoignage qu'ils ne désirent et ne cherchent alors que Dieu, qu'ils n'agissent que pour lui , ils disent à Dieu : Mon Dieu, je vous l'offre; mais on ne peut en
ï^ QUESTIONS ET RÉPONSES
imposer kDieii. Non , ce n'est point ainsi qu'on doit agir. Il ne faut s'appliquer h aucune chose indifféi'ente , à moins qu'on y trouve véritablement et sinccixmcnt Dieu.
Dieu qui a pour les hommes , la tendresse d'un père , leur permet de prendre les soulageraen» qui leur sont nécessaires; mais il veut que ce soit pour sa gloire, en vue de lui, et pour le mieux servir , sans se flatter. Il ne consent point qu'on prenne de la nourriture ou des délassemens honnêtes, pour satisfaire son inclination naturelle , sa sensualité ou son amour-propre ; il veut qu'on en use^ uniquement pour réparer ses forces , et se mettre en état de le mieux servir.
Ainsi , c'est du fond du cœur qu'il faut dire alors : je vais faire cette action qui flatte la nature , et contente les sens , non h cause du plaisir que j'y trouve naturellement , mais par devoir, mais parce que j'y suis obligé, et que je ne pourrois conserver, sans cela , les forces dont j'ai besoin pour le service dennion Dieu. Le seul poids qui incline mon cœur, est la connoissance que je ferai en cela , ce qu'il demande de moi. Je m'en priverois si je ne croyois pas faire sa volonté. En usant de ce dont Dieu me permet d'user , je veillerai sur moi-même pour ne point suivre le mouvement de la nature , pour n'admettre aucun sentiment qui lui déplaise , pour contrarier mon inclination naturelle, en modo-
SUR l'amour de dieu. 19
rant mon activité , dans le dessein de contenter Dieu; je ne cherche et ne désire que lui.
Telle est la manière dont les âmes qui veulent aimer Dieu parfaitement, doivent diriger leur intention. Elles ne font que ce que Dieu, par son Esprit dont elles entendent intérieurementlavoix, leurpermet; et elles s'abstiennent pour son amour , de tout ce que la raison leur dit lui déplaire.
C'est diriger son intention vers Dieu, que de se proposer , dans les choses permises qui sont selon le goût des sens , de pratiquer l'obéissance ou la charité. Dieu est honoré par ceux qu'un de ces motifs fait agir ; mais il faut qu'ils prennent bien garde, dans le cours de l'action qui leur procurera quelque satisfaction naturelle , de s'y arrêter, de chercher à se satisfaire, de se reposer en eux-mêmes , comme l'amour déréglé d'eux-mêmes et la sensualité le leur suggéreront.
Du reite , on peut et on doit agir avec simplicité, quand on est bien déterminé h ne vouloir que Dieu , qu'on ne sent point de reproche intérieur de la conscience, et qu'après s'être recommandé à Dieu , on fait ce qu'on croit qu'il permet. Il arrive souvent que Dieu permet d'abord , ce qu'il ne permettra pas dans la suite , lorsqu'il aura donné plus de lumières, parce que Dieu conduit toujours à quelque chose de
2t) QUESTIONS ET BÉPOÎS'SES
plus parfait; il en agit ainsi pour fournir à l'âme un moyen de parvenir à une plus grande pureté ; mais , toutes les fois que Dieu demande de plus grands sacrifices, il le fait avec une douceur , «ne suavité qui ne contraint et ne gêne point les esprits.
Pour ceux qui cherchent à se satisfaire en tout, qui se livrent à tout ce qui plaît à leurs sens, n'ayant d'autre règle que celle d'éviter le péché mortel j et se contentant, pour diriger leur intention, de dire à Dieu : mon Dieu, je vous l'offre; qu'ils ne se flattent point de faire tout pour Dieu ; ils se font illusion à eux-mêmes. Pour arriver à la perfection de l'amour divin , il ne suffit pas de s'interdire ce que Dieu défend , il faut encore que le cœur cherche toujours en toutes choses, le service de Dieu; il faut qu'il courre avec ardeur , et de toutes ses forces , à tout ce qu'il sait être plus parfait, et être plus agréable à Dieu.
Quelle est donc la meilleure manière de diriger son intention, d'avoir, dans toutes ses actions, une intention droite ? C'est de chercher à la lumière du flambeau de la Foi , ce qui plaît à Dieu davantage; c'est de considérer, d'après le précepte du renoncement à soi-même , consigné dans le saint Evangile , ce qui est le plus selon la grâce , et de chercher par ce chemin royal de la Croix , le royaume de Dieu; c est de
SUR L AMOUR DE DIEU. Ql
marcher sur les traces de Jésus-Christ , notre modèle, sans blesser jamais la discrétion et la prudence ; prenant conseil , non des hommes les plus savans, mais.de ceux qui senties plus versés dans les voies spirituelles.
C'est par ce moyen qu'on cherche toujours le plus grand service de Dieu, ou du moins, qu'on ne se repose jamais qu'en Dieu , ou qu'en ce qui est de Dieu ; et qu'on parvient enfin à n'employer ses talens , son activité et ses forces surnaturelles , qu'à glorifier Dieu. Heureux état! On est alors dirigé par la grâce de Dieu , et conduit par son Esprit; on satisfait pleinement à toutes ses obligations , sans que la droite raison puisse se plaindre, et sans outrager la nature, qui , dès-lors , est bien réglée , et soumise à la grâce comme elle doit l'être.
Sur les dispositions de son cœur , et saintes affections.
Qu'est-ce qui m'anime et me conduit ?
Qu'est-ce qui me fait agir? n'est-ce pas presque toujours rhumeur, la passion, le désir de satisfaire mon orgueil, ma vanité, mon ambition, ma paresse, l'amour que j'ai pour ce qui flatte les sens ? Quelles sont les actions que j'ai faites
par esprit de pénitence, par esprit d'humilité, par esprit de charité ? Quelles sont celles que j'ai faites purement pour Dieu , pour le glorifier et lui témoigner mon amour ?
Ne dois-jepas chercher en tout, jusque dans mes actions les plus communes ,1a gloire de mon Dieu , puisqu'il est mon premier principe et ma dernière fin ?Dieu lit dans le plus intime de l'âme , il apprécie les actions par les intentions. 0 que d'actions saintes en elles-mêmes sont perdues pour le Ciel , parce que je ne les ai pas faites par un saint motif ! Que d'inestimables richesses j'aurois amassées pour le Ciel , si en agissant j'avois toujours eu des intentions dignes de Dieu ! 0 insensé! j'ai beaucoup travaillé, et j'ai toujours travaillé en vain , j'en ai perdu tout le fruit; il m'en auroit coûté si peu de lessanc- -lifier , et de les rendre méritoires du Ciel ! .
Pardon , ô mon Dieu , de ce que je vous ai dérobé une gloire dont je sais par vos Ecritures, que vous êtes si jaloux. Vous m'avez créé pour vous, je ne veux plus vivre et agir que pour vous. Ne permettez jamais que je cherche à me satisfaire hors de vous. Je tâcherai de vous avoir toujours présent par la foi et par l'amour; et je veillerai continuellement sur moi-même pour ne point me laisser emporter dans mes actions par la passion, l'humeur, l'impétuosité naturelle. Je m'efforcerai de coimoîlre ce que vous
exigez que je fasse , ce qu'il y aura par rapport à moi de plus parfait , et je le ferai avec joie , par amour pour vous obéir , et par là , vous contenter et vous plaire. Dieu seul, Dieu seul en toutes choses. Je ne chercherai que vous seul , ô mon Dieu, dans tout ce que je dirai, dans tout ce que je ferai.