CHAPITRE Y
De la manière d'exécuter la pratique de ne vouloir que Dieu, et de ne sa remplir que de lui.
D. Par quels moyens l'âme parvient-elle à ne se remplir que de Dieu , et à se livrer à la possession de son parfait amour ?
B. C'est en montant par degrés à ce qu'il y a de plus parfait, que l'âme parvient enfin au bonheur de n'avoir que Dieu seul dans son cœur, et de le sentir en sa plénitude, autant qu'on peut le sentir en celte vie.
5o QUESTIONS ET RÉPONSEg
1° Il faut que celui qui veut arriver à la per» feclion de la vie chrétienne , se persuade bien qu'il peut et qu'il doit , avec la grâce , chercher Dieu en tout, lui rapporter toutes choses sans exception ; se réjouir uniquement en lui , et faire que lui seul occupe toutes les facultés de son âme , et surtout son cœur. Il faut qu'il tâche de se proposer toujours la plus grande gloire de 'Dieu. Car si l'on croit que cela est impossible > ou si l'on se persuade qu'on peut parvenir à la perfection , et prendre quelque repos dans les créatures , qu'on peut chercher quelque satisfaction hors de Dieu, sous prétexte que Dieu a créé tout ce qui existe, que toutes les créatures sont bonnes , on est dans l'erreur. Jamais on n'arrivera au parfait amour.
Si vous ne vous proposez pas de chercher Dieu uniquement , tout sera pour vous un piège et un obstacle à la perfection , non par le des sein de Dieu qui a fait toutes choses pour vous élever vers lui, et vous attacher à lui, mais par la foiblesse et la corruption de votre nature qui vous incline vers la terre , et vous y tient courbés , si vous ne vous élevez pas sans cesse vers Dieu.
2° 11 fîiut ne chercher que Dieu , considéré ou comme le souverain Bien ou comme son souverain Bien. Dieu touche d'abord l'âme de sa crainte , afin qu'elle se corrige de ses dé-
SUR L* AMOUR DE DIE t. Si
fauts. Que le motif qui vous fasse d'abord agir, soit la crainte de déplaire à Dieu , ou le désir de recevoir sa grâce , pour travailler efficacement à la grande œuvre de votre perfection. Vous devez avoir soin d'exclure tout motif humain , de ne jamais agir ni par la crainte de déplaire aux hommes, ni par le désir de vous attirer leur estime , ou de vous procurer des avantages temporels. Quand ces vues humaines , purement naturelles , se feront sentir , renoncez-y , proposez-vous un motif surnaturel. Si ce n'est pas toujours le plus relevé , comme celui de faire tout purement pour Dieu , que ce soit un motif de crainte ou d'espérance qui vous conduise au motif de contenter Dieu. Après avoir persévéré long-temps dans cet état , vous trouverez certainement en Dieu la force de résister aux tentations par lesquelles Dieu permettra que vous soyiez éprouvé.
Vous ne devez jamais chercher qu^à contenter Dieu seul, si Dieu et la raison ne vous obligent à contenter aussi votre prochain , en exerçant la charité à son égard. Mais alors vous devez bien prendre garde , sous le spécieux prétexte qu'il faut que vous obéissiez à la loi de la charité fraternelle , de suivre votre humeur, et de vous procurer quelque satisfaction naturelle. Il faut que vous puissiez dire alors avec vérité : J'agis ainsi , parce que Dieu le veut ,
2a QUESTIONS ET RÉPONSES
et que sa gloire y est engagée. Je tâcherai de rendre service à celle personne , et de la contenter pour contenter Dieu. Si mes bons offices ne sont pas reconnus , et s'ils m'attirent des mortifications et des mépris , j'en bénirai Dieu , et je m'en réjouirai ; les mortifications et les mépris sont des médecins salutaires , qui me guériront de mon amour -propre. Cet amour déréglé de moi-même est incompatible avec le pur amour de Dieu. Tant que je l'écouterai, et que je suivrai ses désirs, je n'aimerai pas Ditju comme il l'exige.
Que celui qui tend à devenir parfait en amour pour Dieu , considère donc souvent son co&ur d'un œil très- allenlif , afin d'étouffer aussitôt toute satisfaction naturelle , tout désir de voir sa volonté accomplie , ou de s'attirer de l'estime et des lou anses. Une vigilance continuelle est nécessaire pour ne pas chercher h contenter son amour-propre et ses autres passions, pour ne pas suivre ses inclinations naturelles, déréglées. Jamais l'homme ne servira Dieu d'une manière digne de lui , et ne lui sera Irès-agréable , s'il ne travaille pas à ne se laisser toucher que de Dieu ; s'il n'envisage pas Dieu en tout , s'il ne le considère pas uniquement; ou comme l'Etre infiniment parfait, digne d'un amour infini , ou comme son Dieu , de qui il a tout reçu , de qui il a tout à craindre s'il ne le sert pas, et tout ^ attendre s'il le sert fidèlement.
«Uïl l'amour de DIlîU. 53
Lorsqu'on est arrivé à vouloir n'être touché ïjue de Dieu, à ne considérer que Dieu dans les services qu'on rend au prochain , on fait très-bien de s'exciter h l'excellent motif de plaire à Dieu , et d'accomplir sa volonté , si l'on est porté par la grâce de Notre-Seigneur , à tout faire par pur amour pour Dieu. Celui qui témoigne au prochain son amour par ce motif, est tellement animé de Dieu , que sans ce motif le prochain ne luiseroit rien , et qu'il seroit trèsinsensible à ses intérêts , parce qu'ils ne lui sont chers que par le désir de plaire à Dieu , en qui il voit le prochain.
C'est à s'exciter à ce pur amour de Dieu , que Saint Ignace invitoit les>eligieux de son ordre , en leur disant : « Dépouillez-vous de l'amour do » toutes les créatures , pour transférer toute t votre affection au Créateur. » Qiie tout votre amour soit pour Dieu , et que tout ce que vous faites pour votre prochain , procède do cet amour comme de sa racine. Cela n'est-il pas selon l'ordre? La grandeur des perfections de Dieu , qui le rendent infiniment aimable , demande sans doute que des créatures faites pour aimer Dieu, l'aiment ainsi. Pourquoi Notre-Seigneur, en parlant à sa sainte Mère, lui dit-il : i^emmc, qu'y a-t-il entre vous et moi? Il voulut nous faire entendre que l'amour qu'il avoit pour elle n'étoit point humain , et que s'il l'aimoit plus
que toutes les autres créatures, c'étolt par l'unique motif de l'amour qu'il avoil pour Dieu son père.
L'heureux Chrétien qui est parvenu au point de ne regarder que Dieu , est rempli de Dieu en toute sa plénitude; il peut dire avec vérité : Mon Dieu et mon Tout. Mais ceux qui ne considèrent pas Dieu uniquement , ceux qui aiment quelque chose de créé naturellement, et non pour Dieu , sont bien éloignés de pouvoir tenir ce langage. Dieu n'a pas toute l'affection de leur cœur , puisqu'il y a quelque chose distingué de Dieu , qu'ils n'aiment pas pour Dieu.
Sur les dispositions de son cœur , cl saintes affections.
Cherché-jte Dieu en tout? lui rapporté- je lo ce que je dis , et tout ce que je fais ? Dieu remplit-il mon cœur? Est-ce sa plus grande gloire que j'ai toujours en vue? M'excilé-je à servir Dieu par la crainte de ses châtimens , et celle de lui déplaire , par le désir de ses récompenses et celui de le contenter? N'est-ce pas uniquement l'envie de me satisfaire qui me fait agir. La nature et la grâce s'offrent >à être mes guides, et c'est à la voix d'une nature déréglée que j'o-
SUR L AMOUR DE DIEU. ô5
béis , je refuse de suivre les saintes impressions de la grâce. Hélas ! combien de fois n'ai-je pas préféré mes passions h Dieu.
IN 'est-ce donc pas pour vous, ô mon Dieu, que vous m'avez créé et que vous me conservez ? N'est-ce pas pour vous aimer que vous m'avez donné un cœur ? N'êtes-vous pas digne d'un amour infini? Si je ne vous aime pas autant que je puis vous aimer , vous aimé-je autant que je le dois?
0 mon Dieu , que j'ai de douleur de ne vous avoir pas toujours aimé , et depuis que je vous aime, de vous aimer si peu! Je veux vous aimer , et j'espère qu'aidé de voire grâce , rien ne me séparera de votre amour.
Je vous aimerai partons les motifs que j'aide vous aimer, et le motif de vos perfections sera toujours le motif qui dominera tous les autres. C'est votre charité qui me fera exercer toutes les vertus, et qui me fera rapporter à votre gloire toutes mes œuvres.
O qu'heureux sont ceux que vous éclairez sur la nature du pur amour, que vous attirez par votre grâce, à cet amour , et qui suivent ce doux attrait.
Je vous désire , ô mou Dieu , qui êtes nonseulement en vous-même tout Bien , mais, qui êtes encore mon Bien, mon bonheur et ma récompense. C'est surtout pour me conformer à "
SG QUESTIorïS ET Ril'OKSES
voli e volonté que je vous désire. Tous mes désiri sont subordonnés à votre volonté. Je ne veux rien que pour vous seul, et que comme vous dé* sirez que je le veuille. Je ne veux rien aimer hors de vous que pour votre seul amour, et de votre amour. Ce n'est qu'en vous que je l'aimerai , et c'est vous qui me le ferez aimer.