CHAPITRE VI
JDe la manière d'aùner les créatures , sans préjudicier à cette totalité d'amour pour Dieu.
D. Peut-on aimer Dieu purement , ne chercher qu'à lui plaire, et être uni d'une étroite amitié avec quelqu'un en particulier ?
B. La chose est possible , mais il faut que ce soit avec un esprit si libre , que l'on soit aussi indifférent , aussi dégagé que celui qui n'a point d'ami.
La raison pour laquelle on le peut, c'est parce que Dieu ayant créé l'homme pour la société , l'ayant rendu dépendant de plusieurs personnes et de beaucoup de choses , l'ayant de plus , mis dans la nécessité d'agir souvent au dehors , il veut aussi que ce même homme se lie à quelqu'un de ses semblables. C'est encore parce que Dieu veut que les choses créées aident l'homme
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h aimer son Dieu. Or , il peut se faire que la liaison avec quelqu'un en particulier , soit trèsutile au cœur de l'homme , pour s'unir à Dieu. Ainsi, s'il arrivoit que toutes les fois qu'on traite avec une certaine personne , on sortît d'auprès d'elle, rempli de bons désirs , et animé à mieux servir Dieu ; si on en recevoit de bons conseils qu'on seroit porté à suivre , entraîné parles bons exemples dont on seroit témoin; il n'y a point de doute qu'on ne fasse d'ordinaire alors , une action agréable à Dieu , de la voir , de converser avec elle , et qu'il n'y a point d'imperfection de contracter avec elle une amitié étroite; mais il faut faire en sorte que celle amitié, loin de préjudicier au désir de n'avoir , et de ne vouloir que Dieu , fortifie de plus en plus ce désir. v.
Comment mon amour pour Dieu dimlnueroitil par l'amour que j'ai pour celte personne? Je ne l'estime , et ne la considère que parce que ses exemples et sa conversation me servent beaucoup pour aller à Dieu. En l'aimant, j'aime Dieu plutôt que je ne l'aime; cette amitié n'est pas naturelle, mais divine. Dieu étant le lien de cette amitié , elle me fait croître dans l'amour que je lui dois , puisqu'elle rend plus forte la disposition de ne vouloir que Dieu , de me donner tout à lui. Je puis dire véritablement : je ne veux que Dieu , je suis entièrement à lui. En aimant cette personne uniquement pour Pieu , je ne dé-
tourne aucun ruisseau de la source , l'attachement que j'ai pour elle, m'aide à y parvenir ; et cetle personne ne me seroit rien , si elle ne me servoit pour tendre à ma fin , qui est Dieu.
Saint Paul disoit : Je regarde toutes choses comme de l'ordure , pour avoir J ésus-C hrist, » Il vouloit faire entendre par là qu'il faisoit un si grand cas de Jésus -Christ, et qu'il éloit si rempli de lui , que ce divin Sauveur possé^oit toute son affection , que tout, comparé à lui , éloit h ses yeux, très-vil. C'est comme s'il eût dit : Je désire avec tant d'ardeur cl'avoir en moi Jésus- Christ , aussi parfaitement que je le puis avoir , et dans toute la plénitude de mon cœur, que tout le reste ne m'est rien, et est, selon moi, moins que rien. Je ne pourrois avoir Jésus- Christ , si tout ce qui est terrestre me paroissoit avoir plus de prix que de la boue et du fumier.
C'est ainsi que Jésus Christ mérite d'être considéré et eslimé. Il faut regarder ce qui est distingué de Jésus-Christ, tant qu'on n'y voit point de rapport avec lui , comme ce qui n'est pas. Il faut regarder ce qui est contraire à Jésus-Christ, comme une chose abominable. L'homme qui n'estime pas comme une chose digne de mépris , tout ce qui n'est pas Dieu , n'a pas le goût de la vérité , et II ne parviendra point ù la solide grandeur. Le cœur de l'homme est petit, et
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fampanl , s'il estime quelque chose en présence du Bien éternel , infini et immense , dit le pieux auteur de l'Imitation de Jésus -Christ, qui est un si grand maître de la vie spirituelle. Il ne dit pas qu'il fautpréférer le Bien infini au Bien fini , mais qu'on ne doit estimer rien de grand , que ce qui est immense et éternel. Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien , et doit être réputé pour rien. Qutdquid Deus non est , nihil est, et pro nihilo computari débet.
On objectera peut-être que les choses créées étant quelque chose, ne sont pas un néant. — On répond qu'elles sont un néant en un sens véritable, puisque l'apôtre Saint Paul dit : « Si » quelqu'un se persuade être quelque chose, » quoiqu'il ne soit rien , » et le Roi-prophète en s'adressant à Dieu a dit: «Ma substance est devant vous comme le néant. » Or, si cela est vrai en un sens , je dois agir en conséquence ; je dois ne pas faire plus de cas de ce qui est créé, que si ce n'éloit rien. Dieu seul me doitparoître grand , et digne de toute mon estime.
Aussi Dieu veut que je ne voie que lui en tout. Il veut que ce soit lui que j'écoute dans ceux qui sont chargés de m'instruire , et que ce soit à lui que j'obéisse , en obéissant k ceux qui ont droit de me commander. Il veut que ce soit Jésus-Christ pauvre, Jésus-Christ souffrant, que je me propose d'assister et de secourir , en as-
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sistant les pauvres , en secourant ceux qui souffrent; et il s'engage à regarder comme fait à lui' même, toutes les œuvres de charité que j'exercerai à l'égard de mon prochain, si j'agis alors en son nom. Dieu veut que je le considère en tout , et que je ne considère que lui , parce qu'il y a un néant moral , en tout ce qui est hors de Dieu.
Dieu est tout en tous, et en toutes choses. Omnia inomnibus. Il faut donc, lorsqu'on considère les choses en elles-mêmes , n'avoir pour elles aucune estime : mais considérées en Dieu , nous devons avoir pour elles , par rapport à Dieu , lessentimens que Dieu veut qu'elles nous inspirent. Or, ceux qui ont étudié l'Evangile, et qui y croient , savent que des Chrétiens ne doivent point avoir le cœur attaché aux richesses , aux honneurs et aux plaisirs du monde , pour lesquels Jésus-Christ a montré tant de mépris; qu'ils doivent craindre ces faux biens comme des obstacles à leur salut. Ils savent que les disciples d'un Dieu crucifié , doivent regarder toutes les espèces de croix comme des châtimens pa'ernels, des épreuves de sa miséricorde , des faveurs précieuses dont il» ont sujet de se réjouir. Ils savent qu'il y a un précepte d'aimer le prochain comme soi-même ; que tous les hommes étant créés à l'image de Dieu , et pouvant se rendre dignes du royaume de Dieu,
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il faut aimer sincèrement tous les hommes, sans exception, pom' Dieu, et leur manifester son amourpar ses prières et par ses œuvres ; et qu'on doit plus aimer ses semblables, parce que Dieu le commande , que par les bonnes qualités naturelles qu'on aperçoit en eux.
COUP- D' ŒIL
Sur les dispositions de son cœur , et saintes affections.
EsTiîii-JE les choses selon leur juste valeur ? n'ai-je que du mépris pour tout ce qui est méprisable aux yeux de la Foi ? Suis-je bien convaincu que tout ce qui est dans le monde, n'est que vanité et piège. Moncœur n'est-il pas attaché aux faux biens que les partisans du monde recherchent ? Ne désiré -je pas comme eux d'être riche , et de plaire aux créatures ? Ne me livréje pas à l'atlrait que je sens pour les folles joies du monde, pour les plaisirs sensuels? Ne suisje uni d'amitié qu'avec des personnes pieuses ? Est-ce pour croître dans j.a piété queje les fréquente ? Ne leur suis-je affectionné que pour Dieu ?
O mon Dieu , vous demandez des cœurs vides afin de les remplir. Vous êtes un Dieu jaloux, vous voulez être seul dans les cœurs pour y ré-
^ï». or ESTIONS ET RÉPONSES
gncT en maître absolu; je reconnois que tout est vanité, excepté de vous aimer. Détachez mon cœur de tout; je ne veux rien aimer hors de vous, que pour vous. C'est vous que j'aimerai dans ce que j'aimerai avec vous. J'aimerai ce que vous voulez que j'aime; mais je ne l'aimerai que parce que vous voulez que je l'aime. Je ne désire, je n'aime que votre gloire et votre bon plaisir. Daignez me faire connoître votre volonté par l'attrait de votre grâce. Que votre divin amour m'enseigne par son onction , ce que vous voulez que je fasse pour vous plaire, je vous obéirai aussitôt : je prends votre volonté pour ma règle. Ma volonté ne voudra plus que ce que vous voudrez , et me fera vouloir par vo-