‹ Le Préfet RégionalChapitre 16 sur 82 · Joseph Barthélémy, op. cité, p · texte numérisé non relu

Joseph Barthélémy, op. cité, p

aussi vraie que la famille et que le métier. À côté de l'amour de la grande Patrie, subsiste celui de la petite Patrie. Tout homme est d’abord de chez lui, et si le patriotisme s’étend à la nation toute entière, à la communauté nationale, il commence, pour chacun, là où il est né et où il a été élevé. Chaque Français aime mieux qu’une autre une province de France. L'erreur des philosophes modernes, et des idéologues révolutionnaires, a été de concevoir un homme abstrait, idéal, un être indéfini et irréel, indépendant des contingences locales, historiques et sociales, alors que seul existe l’homme concret, vivant et pensant selon des lois, non plus empruntées à la philosophie pure, ou à la logique formelle, mais données par la terre et par l’histoire. Déjà, le mouvement romantique au XIX° siècle avait réagi contre cette conception. Les personnages romantiques se meuvent dans des décors connus, comme dans le « Jocelyn » de Lamartine, ou dans les romans régionalistes de George Sand. Flaubert, normand d’origine, situe dans le bocage normand la scène de Mme Bovary. A la fin du siècle, A. Daudet fait venir de son Midi natal les personnages de ses romans parisiens, et fait revivre dans sa Provence, « Tartarin de Tarascon », qu’il nous montre avec les qualités et les défauts propres à sa race. Toute une floraison, enfin, de romanciers ou de poètes régionalistes, — parmi lesquels nous nous bornerons à citer Mistral et Théodore Botrel, aux deux extrémités de la France — remettent en lumière l’importance du terroir et en évoquent le parfum et la saveur. Il existe donc un patriotisme local, un genre de vie locale, des mœurs et des coutumes spécifiquement locales.

La conception intellectuelle du régionalisme s’efforce de faire revivre ces particularismes provinciaux. M. Bellet, rapporteur du projet de loi concernant la réorganisation administrative présenté à la Chambre des Députés, le 14 juin 1923, résumait en ces termes cette conception : « Le régionalisme littéraire est surtout du folklore. Il veut maintenir les beautés provinciales, les accroître. Il fonde des musées locaux, suscite des revues, fait renaître

des usages, applaudit au réveil des jeux du terroir, ou des formes de théâtre disparues. Il cherche à réaliser la décentralisation artistique, donne des spectacles aux arênes d’Arles ou de Nîmes, veut maintenir toute la couleur locale des Pardons Bretons. Il désire, et a-t-il vraiment tort, perpétuer nos costumes provinciaux. Il affirme que la coiffe de velours noir et de mousseline blanche sied mieux à Mireille que les chapeaux uniformes des grands magasins, et que les papillons de dentelles qui, en Vendée, survolent de leurs ailes le front des Sablaises, s’harmonisent plus intimement à leur grâce spéciale » (1).

Le régionalisme littéraire vise en outre à développer les idiomes locaux. Il entend réveiller les langues provençale, bretonne ou basque, redonner de l’éclat aux Universités de Province. Sur ce dernier point, il est nécessaire d’agir avec prudence, car le particularisme linguistique semble être le plus dangereux, pour l’unité nationale, puisque poussé à son extrême, il empêche les peuples de se comprendre. Dans son ouvrage « Provinces », M. Joseph Barthélemy souligne ce danger, notamment pour la Bretagne : « Sans prendre les choses au tragique, écrit-il, je crois qu’il faut les prendre au sérieux; je consentirai au développement des études celtes d’enseignement supérieur pour une élite. Je m’opposerai à l’enseignement de la langue dans les écoles primaires. » Il est certain qu’en ce domaine linguistique, un contrôle du pouvoir central sur l’enseignement est indispensable. Mais ce contrôle assuré, rien ne s’oppose au développement des idiomes provinciaux qui peuvent et doivent servir de véhicule aux idées françaises et faire mieux apprendre ou comprendre la langue française.

Le régionalisme intellectuel demeure l’un des éléments essentiels de la réforme actuelle, qui vise à la constitution des provinces françaises. « La restauration des provinces, « déclarait le 6 novembre 1940 le Chef de l'Etat devant

1. Rapport de M. Bellet, député, Doc. Parlem. Ch. ann., 1923, n° 6, 144, p. 1207,

« l’Académie des Jeux Floraux à Toulouse, va faire revi- « vre, je le souhaite, les anciennes coutumes. C’est toute « une nouvelle vie, toute une jeunesse nouvelle, que la « terre de France va ainsi retrouver, en puisant dans ses « traditions ancestrales, et je m’en réjouis à l’avance. »

Mais avant d’en venir à la réforme actuellement en cours, il convient de rappeler les critiques adressées à l’organisation départementale, ainsi que les essais et les projets d’organisation régionale,

SECTION II

Les critiques adressées au département

Le courant régionaliste tire sa force des critiques dirigées contre l’organisation départementale. Pour les partisans du régionalisme, l’organisation administrative de la France, qui date de la loi du 28 Pluviôse An VIII, ne correspond plus aux besoins d’une nation moderne. Des critiques très nombreuses ont été adressées au département. On peut les résumer ainsi : le département apparaît comme une division artificielle résultant d’un découpage arbitraire des anciennes provinces, et comme une circonscription trop étroite. Ces deux défauts font, en conséquence, du département un cadre vide, une circonscription morte.

1° Le caractère artificiel du département.

« Le département n’a jamais eu bonne presse. Lorsqu'il « naquit, Burke l’accusa d’être le fruit affreux d’une char- « cuterie sacrilège : « Vous avez mis la France en lam- « beaux », reprochait-il aux constituants. Foncin quali- « fiait les départements, les enfants illégitimes de l’An- « cien régime et de la Révolution » (1). Le département, la différence de la commune, a été créé de toutes pièces

1, Joseph Barthélémy, op. cité. p. 7.

par la loi au début de la Révolution (1) : les anciennes provinces qui avaient une organisation très disparate, mais vivante, ont été partagées en un certain nombre de départements d’une étendue à peu près semblable, et dont la configuration, sous réserve de quelques modifications très secondaires, est demeurée la même. Le caractère artificiel du département s’explique par les raisons mêmes qui ont procédé à sa naissance : le désir de briser le particularisme de l’ancienne France, et de réaliser une division uniforme du territoire. Aussi, certains pays ont-ils été arrachés à leurs provinces traditionnelles, pour être rattachés à d’autres régions. Le découpage arbitraire des provinces a été voulu précisément pour marquer la rupture avec le passé. Le département apparaît dans son origine comme une pure création de l'esprit qui n’a tenu aucun compte des affinités, des besoins et des intérêts qui peuvent exister entre les localités. Dans ces conditions, si l’on veut asseoir l’organisation nouvelle sur des bases logiques, il faut faire disparaître le département, qui n’a aucune racine profonde dans les traditions.

Cette critique, dirigée contre le département, comporte une part très grande d’exagération. On pouvait la supposer fondée en relisant le rapport de Thouret, qui découpait la France en damiers. Mais nous avons indiqué, au chapitre précédent, que la Constituante, en repoussant l’idée de « l’'Echiquier » proposée par Thouret, et en suivant Mirabeau, s’était au contraire attachée à la vie réelle et qu’elle avait tenu compte des faits, des besoïns, et même des traditions. Les disputes très vives auxquelles la division départementale donna lieu devant l’Assemblée prouvent que celle-ci a tenu à s’assurer la collaboration des intéressés. Il n’est qu’à lire les noms des départements, pour voir qu’on a pris pour base, autant que cela fut possible, les rivières, les chemins, le relief du sol, les particularités géographiques. Et dans sa brillante plaidoirie en faveur du département, M. Joseph Barthélemy n’a pas

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