SAPINS ET HÊTRES
en bois, peintes en rouge et toujours si coquettement posées, ces beaux lacs aux eaux tranquilles, semés d'îles verdoyantes, découpés à Tinfini, tantôt couvrant quelques hectares à peine, tantôt, ainsi queleWeneroule Wetter, ayant plus de cent kilomètres de longueur, sillonnés de bateaux à vapeur et se perdant à l'horizon comme une mer intérieure. J'admirais surtout l'aspect du sol, qui, dans maints endroits, est littéralement couvert de graviers et de blocs granitiques anguleux plus ou moins considérables, entassés pêle-mêle, et démontrant, d'une façon si claire, si évidente, les phénomènes gigantesques dont cette contrée avait été le théâtre à l'époque glaciaire !
Je n'oublierai jamais ce beau voyage : avec M. de Saporta, M. de Maussion, son neveu, et mon frère, nous occupions un wagon. Mon frère, qui avait déjà fait cette route et la savait par cœur, nous indiquait à l'avance les villes, les villages, les lacs. M. de Saporta se préoccupait surtout de l'état de la végétation ; il nous faisait observer que les hêtres, si magnifiquement développés dans la Fionie et le Seeland, avaient à peu près disparu ; que les chênes devenaient rares ; que les pins, les sapins prenaient, au fur et à mesure qu'on s'avançait dans le nord, un aspect particulier, et ses remarques doublaient pour moi l'intérêt du voyage. Puis, quand la route devenait un peu plus monotone, nous mettions sur le tapis, une des questions scientifiques à l'ordre du jour : entre M. de Saporta, un peu transformiste, et moi, quel* que peu partisan de la fixité des types, la discussion aurait pu se prolonger indéfiniment, si quelque splendide moraine, quelque bloc erratique plus pittoresquement posé que les autres, en nous ramenant aux beautés de la nature, ne nous eût promptement mis d'accord.
Pour ne pas voyager la nuit et bien voir le pays qud
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nous traversions, nous nous sommes arrêtés le soir à Jônkôping, sur les bords du beau lac Wetter, et le lendemain nous en repartions à huit heures. Le nombre des membres du Congrès augmentait à chaque station.
A sept heures du soir, nous arrivions à Stockholm, et nous trouvions à la gare, pour nous recevoir et nous guider, M. Landberg, l'un des aimables secrétaires du Congrès, que j avais rencontré plusieurs fois à Paris ; Une heure après j'étais, ainsi que mes compagnons de route, parfaitement installé au Grand-Hôtel, qui, pour rétendue, le confortable et la perfection du service, peut rivaliser avec Thôtel du Louvre ou le Grand- Hôtel à Paris. Le lendemain matin, avant de quitter ma chambre, je reçus la visite de M. Lovén, prévenu depuis quelques jours de mon arrivée. M. Lovén est un des savants les plus distingués de l'Europe : ses beaux travaux sur les animaux inférieurs, notamment sur les mollusques et les échinodermes, lui ont valu le titre si recherché de correspondant de l'Institut de France. M. Lovén m'inspira tout de suite une vive sympathie, et les relations que j'eus avec lui, pendant mon séjour à Stockholm, sont l'un des meilleurs souvenirs de mon voyage.
La séance d'inauguration du Congrès avait lieu, à deux heures, au Riddarhauss ou Maison des Chevaliers. Ce palais remonte au temps de Gustave-Adolphe et appartient à la noblesse suédoise, qui l'avait mis gracieusement à la disposition du Congrès. La salle des séances, entièrement décorée de blasons, présente un grand caractère. Au moment où s'ouvre cette première réunion, elle est, malgré son étendue, à peu près remplie par les membres du Congrès.
C'est avec un vif plaisir que je retrouve, toujours plein de force et d'énergie, le doyen des archéologues
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MUSÉUM d'histoire NATURELLE 123
de la Suède, le vénérable M. Nilsson, que j'avais déjà •eu l'honneur de voir plusieurs fois à Paris, chez M. Hébert. Plus de cinquante dames, membres du Congrès ^t venues de tous les pays, assistaient à la séance, et des places leur avaient été réservées, à droite du bureau. A cette réunion, j'eus encore la bonne fortune de serrer la main de M. Camille Doucet, l'aimable académicien ; il était accompagné de sa femme et de sa fille. Visitant la Suède en touristes, ils avaient profité de leur présence à Stockholm, pour assister au Congrès. J'eus l'occasion de me trouver plusieurs fois en leur agréable compagnie, soit aux séances, soit aux excursions, soit aux fêtes qui nous étaient données.
Dans cette séance d'ouverture, M. Hans-Hildebrand, secrétaire général du Congrès, et qui s'était occupé avec tant de soin et de dévouement de son organisation, a présenté le résultat des recherches préhistoriques faites Jusqu'ici en Suède; il a insisté sur les découvertes les plus récentes et résumé, en quelques mots, les principales questions qui doivent être discutées dans le sein du Congrès.
Au sortir de la réunion, M. Lovén m'emmena avec M. de Saportaau muséum d'histoire naturelle^ où je visitai en détail ces belles collectigns, moins luxueusement installées peut-être que celles de Copenhague, mais qui me parurent plus complètes encore. Les salles relatives à la Scandinavie fixèrent surtout mon attention. Que de richesses ! que d'espèces curieuses et rarissimes, notamment parmi les poissons et les crustacés I Un de ces crustacés, dont le nom m'échappe, vit à la fois dans la Baltique et dans les eaux douces ; il est probable qu'à l'époque quaternaire, lorsque la mer s'est retirée, l'espèce est restée dans les lacs et s'y est acclimatée peu à
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peu, s'habi tuant à vivre dans des eaux qui devenaient de moins en moins salées.
Avec quel intérêt j'examinai les animaux inférieurs, péchés à de grandes profondeurs dans les mers du Groenland et du Spitzberg, et classés avec tant de soin et de savoir par M. Lovén ! Plusieurs espèces fort rares d astéries et d'ophiures manquaient à ma collection. Avec sa bienveillance habituelle, M. Lovén s'empressa de m'offrir toutes celles que le musée possédait en double.
Pendant mon séjour, je revins souvent au musée de Stockholm; c'était pour moi une satisfaction bien grande de pouvoir m'entretenir de mes études de prédilection avec M. Lovén, qui connaît si bien les échinides et venait tout récemment d'en faire l'objet d'un travail très important, alors sous presse. C'est au musée que je fis la connaissance de M. Nordenskiold, professeur de minéralogie, intrépide voyageur qui, cinq fois, est allé au Groenland ou au Spitzberg, et a dépassé le 82® degré de latitude. Jeune encore, M. Nordenskiold est une des gloires scientifiques de la Suède ; il fut charmant pour moi et me fit voir avec empressement les collections précieuses qu'il a rapportées de ses voyages à l'extrême Nord, des séries fort belles de fossiles appartenant aux terrains anciens, triasique? et jurassiques, des plantes miocènes qui rappellent une flore presque tropicale, et démontrent qu'à une époque relativement rapprochée de nous, la température de ces régions était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui.
Le soir de la première séance, une fête donnée par la ville réunissait tous les membres du Congrès au Djurgarden, dans les jardins et le restaurant d'Hasselbacken. La situation de ce lieu de réunion, très fréquenté des habitants [de Stockholm, est ravissante ; de la terrasse
LE LAC MQELAR 125
d^Hasselbacken, la vue s'étend sur le lac Mœlar et sur la ville. Toute la journée le ciel avait été brumeux ; dans la soirée, le temps devint beaucoup plus clair et nous permit d'admirer le splendide panorama que présentait la ville de Stockholm, éclairée par le soleil couchant et se reflétant dans les eaux tranquilles du lac. Nous pûmes jouir à loisir de ce beau spectacle, car à Stockholm, dans la saison où nous étions, le soleil ne disparaît que fort tard de l'horizon, et à dix heures il fait encore jour. Tout concourut du reste à rendre charmante cette fête de bienvenue, que la ville nous offrait si gracieusement, le jour de notre arrivée : la musique, avec ses airs nationaux, des illuminations, des feux d'artifice et de bengale, des rafraîchissements de toutes sortes servis à profusion, un excellent souper auquel plus de douze cents personnes ont pris part, et, par-dessus tout, l'accueil cordial et profondément sympathique des Suédois, qui tous paraissaient heureux de nous faire les honneurs de leur pays.
Personne n'oubliera le toast porté dès le début par M. d'Ugglas, le premier magistrat de Stockholm. Je le vois et je l'entends encore à la tribune improvisée : c'était un homme de grande taille, à la figure distinguée, à la voix retentissante et sympathique. Après avoir porté un toast à la santé du roi, protecteur du Congrès, il nous a souhaité à tous la bienvenue dans un français très pur et sans accent, avec des paroles énergiques, chaleureuses, partant du cœur et couvertes de mille applaudissements.
Le lendemain, 8 août, commençaient les travaux du Congrès, qui s'est prolongé jusqu'au dimanche 16 août. Ces huit jours ont été bien remplis ; toutes les questions inscrites au programme et d'autres encore ont été discutées. Chaque jour deux séances avaient lieu, l'une à
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dix heures, Tautre à deux heures. Deux journées ont été consacrées à de très intéressantes excursions; j'en parlerai d'abord :
La première avait pour but une visile à Upsal, à Tantique CEsta Aros, qui fut autrefois la capitale de la Suède, et Tétude, à quelque distance de cette ville, d'un tumulus gigantesque, ouvert à grands frais et avec beaucoup de soin, afin que les membres du Congrès pussent en constater facilement la disposition intérieure.
A huit heures du matin, un train spécial nous emmenait à Upsal, au nombre de plus de mille, tous membres du Congrès ; le trajet dura deux heures ; après avoir dépassé la ville d'Upsal, dont la belle cathédrale se profile à l'horizon, on ne tarde pas à voir, à droite du chemin de fer, une série de petites collines aux pentes arrondies; c'est l'emplacement de l'ancienne nécropole, ce sont les tumuli d' Upsal; trois d'entre eux, remarquables de loiu par leurs énormes dimensions, par leur forme conique, renferment, suivant la tradition, les restes d'Odin, de Thor et de Frey, ces rois légendaires de la Scandinavie. En approchant on reconnaît bientôt celui qui a été ouvert pour le Congrès; déjà, du reste, une foule nombreuse, venue des environs, se pressait aux alentours.
Le train s'arrêta juste en face de ce tumulus, éloigné d'un kilomètre du chemin de fer. Cette ancienne et gigantesque sépulture est très curieuse à examiner ; pour en' saisir les proportions, il faut se trouver à la base. C'est une véritable montagne élevée de main d'homme ; sa hauteur est de plus de vingt mètres, sa longueur de trente-cinq à quarante, mais comme elle se trouve placée sur un tertre naturel, déjà d'une certaine élévation, elle paraît beaucoup plus large et beaucoup plus haute.
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TUMULi d'upsal 127
Le tumulus avait été ouvert dans une grande partie de son étendue, et il était facile d'en étudier la structure : la base est une argile compacte et durcie, sur laquelle repose une petite éminence de sables noirâtres, mélangés d'ossements calcinés; ce sont les débris du bûcher au milieu duquel de précieux ornements en or, des restes de vêtements, un fragment d'os, sur lequel était gravé un amour, ont été trouvés au moment des fouilles. Quelques grosses pierres, apportées de loin et qui gisaient dans le tumulus, recouvraient et protégeaient cet amas noirâtre. Au-dessus s'étendait une couche de sept à huit mètres d'épaisseur de sables et de graviers, puis une couche, plus épaisse encore, d'argile durcie, formant avec le sable une ligne très tranchée ; le tout était recouvert par une assise très mince de terre végétale et d'humus.
Monté sur une des pierres dont nous venons de parler, le secrétaire général, M. Hildebrand, nous donnait, au centre même du tumulus, des explications scientifiques du plus grand intérêt : il nous montrait comment ces couches puissantes de sable et d'argile, et qu'au premier aspect, on aurait pu croire déposées naturellement et par un phénomène géologique, étaient bien réellement l'œuvre de l'homme et formées de matériaux pris dans le voisinage même : il nous disait que la couche épaisse d'argile qui s'étendait au-dessus des sables était, suivant les rites funéraires, destinée à empêcher l'infiltration des pluies ; que les amis du mort, dernier hommage rendu à sa mémoire, avaient apporté successivement cette argile dans des corbeilles ou dans des sacs, et que cette couche variait ordinairement d'épaisseur en raison de l'importance du défunt ; il nous faisait voir, dans l'argile même que les fouilles ont mise à découvert, la trace de ces
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apports successifs et multipliés. Puis, cherchant à préciser l'âge de cette antique sépulture, il ajoutait que les ornements en os et en or, rencontrés au milieu des ossements calcinés, caractérisaient l'époque romaine et Scandinave du iv® siècle, donnant ainsi une date presque certaine à ce monument, qui n'en appartenait pas moins à une époque préhistorique pour la Suède, et dont l'origine était devenue légendaire.
Il était près de onze heures quand nous quittions le tumulus. Une demi-heure après^ nous arrivions à Upsal ; là, nous attendait une réception tout à fait originale. Les étudiants avaient tenu à faire aux membres du Congrès un accueil digne de la vieille et célèbre université. Bien qu'en vacances, ils étaient revenus presque tous et se trouvaient à la gare, en grande tenue, coiffés de leurs casquettes blanches bordées de velours noir ; et, avec leurs bannières d ^ployées, ils s'étaient joints aux autorités d'Upsal pour nous souhaiter la bienvenue.
Après les discours et les hourras obligés, le Congrès se dirigea vers V Université et le jardin botanique, situés à l'extrémité de la ville. Les étudiants nous précédaient avec leurs bannières, et faisaient entendre, avec beaucoup d'ensemble et d'harmonie, des chants suédois anciens et patriotiques. Une foule immense nous accompagnait ; les maisons étaient pavoisées de drapeaux et les fenêtres garnies de monde.
Cette promenade presque triomphale à. travers la ville, cette musique, ces chansons nationales que nous ne comprenions pas, mais qui cependant avaient quelque chose de saisissant, ont laissé, j'en suis sûr, dans l'esprit de tous ceux qui ont assisté à cette fête, un souvenir qui ne s'effacera pas.
L'Université d'Upsal domine la ville ; c'est un vaste
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