LA PIERRE POLIE
trécissant en forme d'appendice pour faciliter l'emmanchure. Une autre pièce du même genre, malheureusement incomplète, est un véritable chef-d'œuvre ; sa surface est couverte d'entailles uniformes, parallèles, légèrement concaves, partant des bords et se dirigeant toutes vers le milieu avec une régularité telle qu'on dirait une série de coups de gouge donnés avec le plus grand soin dans une matière tendre.
Citons encore, parmi les objets en silex, des grattoirs circulaires en forme de disques, des scies dont quelquesunes sont enchâssées dans leurs manches en bois, des pointes de flèches offrant les traces du travail le plus délicat et présentant souvent de^ restes d'emmanchures.
Les instruments en os ne sont ni moins nombreux, ni moins curieux. Signalons des pointes de flèches enduites à la base d'un corps bitumineux, qui prouve que le corps de la flèche en bois s'appliquait contre la partie en os, et qu'ils étaient fixés ensemble par un fil sans doute imprégné de bitume.
Les outils en os, aiguisés à l'extrémité, tantôt sont terminés en pointe et tantôt en biseau. Le docteur Clément en présente de nombreuses séries, commençant aux ébauches et finissant aux pièces usées, avec tous les états intermédiaires. Certains os longs de ruminants de forte taille, employés dans toute leur longueur, ont été travaillés de manière à former de terribles poignards, si bien conservés qu'ils seraient encore aujourd'hui des armes redoutables. Un des objets en os les plus remarquables est un vase creusé dans la base d'un bois de cerf, vers l'embranchement du premier andouiller ; le trou dont il est percé latéralement montre que ce vase était destiné à être suspendu.
Dans une station lacustre les instruments de pêche ne G.- Cotte AU. Le préhistorique. 2
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pouvaient faire défaut, et M. Clément a recueilli à la station de Saint-Aubin de superbes harpons en bois de cerf. Les haches polies et leurs emmanchures abondent : tous les types, toutes les formes, sont représentés.
Plusieurs gaines de corne de cerf sont encore munies de leur hache en pierre. Il y a aussi des manches en bois à moitié pourris, mais dont la forme, parfaitement distincte, présente à l'endroit le plus épais la gaîne en corne de cerf destinée à recevoir une hache en pierre polie.
Un des instruments les plus rares est une hache en pierre emmanchée directement dans une base de bois de cerf, le premier andouiller servant de manche. Cette pièce unique a été recueillie dans la station de Concise.
Les dents travaillées se rencontrent fréquemment et proviennent de divers animaux : plusieurs, percées d'un trou, ont été suspendues comme ornement ; les autres, emmanchées et retouchées, ont servi de poinçon, de racloir ou de couteau.
Les palafittes de Tâge du bronze et du fer ne sont ni les moins riches ni les moins intéressantes. C'est par milliers qu'on peut compter les objets recueillis: des armes de toute espèce, des épées, des poignards, des stylets, des flèches, des javelots, des haches ; des vases aux formes les plus variées, des ornements en bronze et en os> des bijoux, quelquefois travaillés avec beaucoup dart^ des instruments de chasse et de pêche (fig. 2), et, mêlés à tous ces objets qu'on rencontre au fond des eaux, autour des débris de pilotis qui soutenaient les habitations, quelques spécimens beaucoup plus rares et qui indiquent chez quelques-unes de ces peuplades une civilisation déjà avancée.
Je citerai un rasoir en bronze, au dos un peu recourbé^
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LAGE DU miONZE
dont la lame plane, fine et tranchante, ne laisse aucune incertitude sur l'usage auquel elle était destinée (fig. 3).
Fig.1
Fig. 3.
Fig. 4
Fig^ 2. Hameçon en bronze, lac de Neuchàtel (âge de bronze). G. M
Fig. 3. Rasoir en bronze, lac de Neuchàtel, grandeur naturelle (âge de bronze). G. M.
Fig. 4. Instrument en os, lac de Neuchàtel, 1/2 grandeur. G. M.
Il n'est pas rare de rencontrer, dans les palafittes, des objets dont l'usage est demeuré inconnu et se rapporte sans doute à quelque coutume oubliée (fig. 4).
Je signalerai encore un mors de cheval en bronze, à barre brisée, accompagnés de deux montants ornementés
Le 25, le Congrès conduit par M. Desor a été visiter la è'Lifion lacustre d'Auvernier, Deux habiles explorateurs,
F$g. 5. Mors de cheval en bronze, lac de Bienno, 1/2 grandeur (âge de bronze). G. M.
le pêcheur de M. Desor et celui de M. Clément, ont accompagné les membres du Congrès. Il faisait un peu de vent, mais comme la baie d'Auvernier est très protégée, on a parfaitement reconnu la station de 1 âge de la pierre, non loin du bord, et celle de Tâge du bronze, plus développée et plus avant dans le lac. L'existence
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STATION DAUVERNIER
des pilotis a été facilement constatée ; plusieurs fragments de poteries ont été retirés avec la pince, et la drague a
ramené de nombreux ossements, des fruits, des débris de vases parmi lesquels s'est trouvé une sorte de bouton en bronze.
Dans Taprès-midi, le Congrès devait visiter la station de la Tène^ de l'âge du fer, mais l'état du lac ne Ta pas permis.
La séance de clôture a eu lieu à Auvernier même, où M. Desor nous a donné de nombreuses et intéressantes explications sur toutes les questions qui se rapportent aux constructions lacustres.
CHA.PITHE DEUXIEME
Silex tertiaires présentés par l'abbé Bourgeois. — Galerie du travail à FExposition universelle. — Caravansérail égyptien. — Muséum d'histoire naturelle. — Excursion à Saint- Acheul. — Allée couverte d'Argenteuil.
La seconde session du Congrès d'archéologie préhistorique s'est ouverte à Paris, au mois d'août 1867. L'Exposition universelle avait attiré un grand nombre d'étrangers, venus de toutes les régions du monde ; beaucoup en ont profité pour se joindre aux savants attirés par le Congrès, et, pendant les deux semaines que la session a duré, le vaste amphithéâtre de l'Ecole de Médecine était, à chaque séance, envahi par une foule nombreuse, désireuse d'écouter ou de prendre part aux discussions. Mon but, dans ce livre, étant de parler surtout de la science préhistorique à l'étranger, le Congrès de Paris ne doit y occuper qu'une place très restreinte.
Je ne puis oublier cependant que c'est dans une des séances du Con;;rès que l'abbé Bourgeois, professeur d'histoire naturelle au collège de Pontlevoy, a exposé ses idées sur l'existence de V homme tertiaire, et présenté pour la première fois des silex recueillis dans les calcaires miocènes de la Beauce, qu'il considérait comme
taillés par Thomme. C'était le point de départ d'une des questions les plus importantes de Tarchéolog^ie préhistorique. L'abbé Bourgeois et quelques-uns de ceux qui examinèrent ces silex à cette époque, y voyaient la trace certaine de la main de Thomme. L'abbé Bourgeois était persuadé qu'il ne tarderait pas à rencontrer, dans-'les mêmes couches ou ailleurs, d'autres silex mieux caractérisés et de nature à convaincre les plus incrédules. Les recherches et les observations faites depuis n'ont pas confirmé les prévisions du savant abbé. Aucun fait nouveau et concluant ne s'est produit, et le nombre des archéologues qui admettent aujourd'hui l'existence de l'homme à l'époque tertiaire est de plus en plus restreint.
Je me borne à mentionner les communications importantes de Lartet et de Desnoyers, sur les différentes populations qui ont successivement habité les cavernes, de M. Garrigou sur Y anthropophagie préhistorique , de Pruner-Bey et du docteur Broca, sur les caractères anatomiques des premiers hommes , de M. Nilson, sur Y origine du bronze en Scandinavie.
Le Congrès a fait plusieurs visites et excursions scientifiques dont je vous dirai quelques mots:
La première de ces visites a été pour Y Exposition universelle qui, dans la galerie du travail, offrait pour chaque contrée d'antiques vestiges de l'industrie humaine, provenant des points les plus éloignés et qu'il était si utile de pouvoir examiner et comparer.
Cette promenade avait d'autant plus d'intérêt que les honneurs de chaque pays nous étaient faits par les hommes les plus compétents, souvent par ceux-là mêmes qui avaient organisé cçtte partie de l'Exposition. En France, c'étaient M. de Mortillet, M. le Marquis de Vi-
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MUSÉUM d'histoire NATURELLE 25
braye, qui nous servaient de guides ; en Angleterre, c'était M. Francks; en Danemark, M. Worsaae; en Suisse, le docteur Clément.
La visite de l'Exposition s'est terminée par une station au Caravansérail égyptien, dans le bâtiment désigné sous le nom à'Okel, construction bizarre, aux murailles blanchies, aux lignes irrégulières et qui semblait, tant la reproduction était fidèle, avoir été transportée d'une seule pièce du Caire au Champ de Mars., Dans une salle du premier étage, interdite au public, se trouvait le musée anthropologique renfermant une collection considérable de crânes égyptiens remontant aux époques les plus reculées et une série très curieuse de sarcophacjes et de momies. C'est là que le docteur Broca a procédé, en présence des membres du Congrès, à l'ouverture d'une momie réservée pour la circonstance par le commissaire général de l'Exposition égyptienne. Renfermée dans un triple sarcophage de bois, couvert partout d'hiéroglyphes aussi frais que s'ils venaient d'être tracés, cette momie était celle d'un personnage de distinction, du gendre du grand-prêtre du dieu Horus, embaumé deux mille cinq cents ans auparavant, du temps de la dynastie des Psammeticus. Nous avons vu se dérouler, pendant plus de deux heures, les innombrables bandelettes qui l'entouraient en tous sens et sur lesquelles se montraient de temps en temps des caractères hiéroglyphiques. Nous avons vu le collier en perles bleues suspendu à son cou, la couche épaisse de bitume noirâtre à laquelle adhéraient les bandelettes, et sous cette couche, le corps desséché, rempli d'aromates, mais parfaitement conservé, avec ses cheveux, sa barbe, ses ongles et sa peau intacts.
Un autre jour, le Congrès s'est rendu au Muséum d'histoire naturelle, MM. de Quatrefages et Pruner-Bey
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j»Anis
nous ont conduits dans les g-aleries d'anthropologie et nous ont montré, en y joijj^nant leurs savantes explications, les trésors exposés dans ces salles bientôt trop
f'ig 7. — Hache en silex de Saint- Acheul, vue de face.
Fig. 7. — Hache en silex de Saint- Acheul , vue de côté.
étroites pour les contenir. M. Gaudry, de son côté, nous a fait voir dans son laboratoire la précieuse série qu'il a rapportée de son voyage à Pikermi, et de très beaux
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ALLÉE COUVERTE d'aRGëNTEUIL 27
ossements recueillis dans le terrain quaternaire des environs de Paris.
Le Musée archéologique de Saint-Germain, qui venait d'être fondé et présentait déjà un ensemble si remarquable, a été également Tobjet d'une visite. M. Alexandre Bertrand, le directeur du musée, et M. de Mortillet nous en ont fait les honneurs.
Des excursions plus lointaines ont été organisées: le Congrès est allé à Amiens ; il a tenu à voir le célèbre et classique gisement de Saint-Acheul, et a étudié sur place les couches où, pour la première fois, les traces de l'industrie humaine ont été rencontrées, dans un terrain quaternaire parfaitement caractérisé, associées à des débris d'animaux aujourd'hui disparus.
Le Congrès a visité ensuite Vallée couverte d'Argenteuil, monument mégalithique récemment découvert aux environs de Paris. Situé à un kilomètre environ d'Argenteuil, vers 1^ sommet d'une montagne d'où la vue découvre un de ces magnifiques panoramas, si fréquents aux environs de Paris, ce monument, du même âge que les dolmens et les menhirs de la Bretagne, forme une sorte de galerie souterraine longue de sept à huit mètres et servant sans doute de lieu de sépulture. Les parois latérales, en maçonnerie grossière, supportent de larges et puissantes dalles de grès. M. Leguay, président de la Société archéologique de la Seine, nous accompagnait dans cette excursion. Chargé de faire les premières fouilles, il a constaté l'existence de plusieurs squelettes et recueilli un assez grand nombre de haches polies, déposées au musée de Saint-Germain où nous les avions vues quelques jours auparavant.
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