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LE CONGRÈS

dans la grande et belle salle de la bibliothèque de TAcadémie royale des sciences. L'inauguration se fait avec pompe : S. M. le roi de Portugal, don Luiz, protecteur du Congrès, S. M. le roi don Fernando, son père, président d'honneur, prennent place sur un trône, au fond de la salle. Les ministres, les membres du corps diplomatique, les principaux fonctionnaires de l'Etat, assistent à la séance en grand costume. Des sièges spéciaux sont réservés aux membres du Congrès. Les galeries supérieures sont garnies de dames en toilettes élégantes. L'orchestre joue l'hymne national et la marche triomphale de Camoëns. M. Joao de Andrade Corvo, président du Congrès, ouvre la séance par un discours très applaudi.

Dans un langage élevé, il nous dit combien l'étude de l'anthropologie et de l'archéologie préhistorique est intéressante, et démontre que ces deux sciences sont appelées à jeter une vive lumière sur les évolutions successives de l'humanité ; il termine en souhaitant la bienvenue aux savants étrangers, et remercie le roi don Luiz et le roi père, du haut patronage dont ils ont bien voulu honorer le Congrès.

M. Carlos Ribeiro, secrétaire général, prend ensuite la parole. Promoteur et organisateur du Congrès de Lisbonne, M. Ribeiro est un savant des plus distingués. Depuis longtemps chef de la section des travaux géologiques, il a contribué, dans une large mesure, à faire connaître la géologie si intéressante de son pays. M. Ribeiro rappelle que c'est à Paris, en 1878, au Congrès des sciences anthropologiques, que la ville de Lisbonne a été choisie pour la session actuelle. Il donne, avec émotion, quelques paroles de regret au professeur Broca, dont le monde scientifique tout entier déplore la perte ; puis il passe rapidement «n revue les questions

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principales dont le Congrès aura à s'occuper. Il insiste sur Texistence de Thomme aux époques miocène, pliocène et quaternaire, sur la faune des cavernes, sur les débris de cuisine de Salvaterra et de Mugem, sur les dolmens, si nombreux en Portugal. Nous sommes certain, dit M. Ribeiro, que le Congrès de Lisbonne, en même temps qu'il jettera le jour sur beaucoup de questions douteuses, contribuera puissamment à développer, dansle Portugal, l'intérêt pour les études de la paléontologie humaine, de Tanatomie comparée et de larchéologie préhistorique ! De chaleureux applaudissements accueillent ces paroles.

Les excursions, les séances, les visites aux musées, les réceptions, ont occupé les instants du Congrès, et les huit jours qu'il a duré ont été bien employés.

Je parlerai d'abord des excursions.

La première avait pour but de visiter le terrain tertiaire (TOtta, où M. Ribeiro avait, à plusieurs reprises, signalé la présence de silex taillés. Le terrain était-il tertiaire ? Les silex recueillis étaient-ils le résultat du travail de l'homme ? Avaient-ils été rencontrés à la surface du sol, ou bien provenaient-ils de l'intérieur même de ces couches ? Toutes ces questions devaient être discutées "au Congrès, mais il était d'abord nécessaire de visiter le gisement.

Le 22 septembre, à six heures du matin, nous quittons Lisbonne, en train spécial, au nombre de cent cinquante, et franchissons en une heure les 36 kilomètres qui nous séparent de la station de Carregado. Là, nous attendent des voitures en nombre suffisant, et nous voilà bientôt, par un temps splendide, roulant à toute vitesse sur une jolie route un peu poussiéreuse, à travers un pays bien cultivé et très accidenté.

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TERRAIN TERTIAIRE d'OTTA 255

J'ai eu la bonne fortune de me trouver dans la même voiture que M. Choffat, de Zurich, qui, attaché, depuis plusieurs années, à la section géologique du Portugal, connaissait admirablement le pays; chemin faisant, il me signalait les dépôts tertiaires, les collines jurassiques et crétacées qui bordaient Thorizon, toujours faciles à reconnaître soit à leur couleur, soit à leur disposition.

Nous passons près d'Alamquer, située au fond d'un vallon plein d'ombre et de fraîcheur, que domine une vieille citadelle mauresque. Nous arrivons à Otta. Deux ou trois mules s'ajoutent à chacune de nos voitures, et nous quittons la route, pour prendre un chemin difficile, à peine tracé au milieu des bruyères, des palmiers nains et des chênes rabougris; c'est le désert (la charneca d'Otta) qui conduit au gisement que nous devons visiter. Après un trajet de 2 ou 3 kilomètres, les premières voitures s'arrêtent, et nous descendons tous.

A gauche s'élève le mont Redondo, aux pentes escarpées et qui fait partie du terrain jurassique ; en face et à droite, s'étend une vaste plaine inégale, ravinée, composée d'un conglomérat de sables et de cailloux roulés, tantôt friables, tantôt plus ou moins solidement agglutinés par un grès ferrugineux et formant poudingue ; à l'horizon, s'élèvent des collines composées de marnes blanchâtres, de l'époque miocène, paraissant supérieures au conglomérat de sables et de poudingues. Ce conglomérat est le gisement à explorer : il y a grande importance à constater la place positive que les silex taillés occupent dans le dépôt.

Une commission, dont j'avais l'honneur de faire partie, avait été désignée à Lisbonne pour étudier, dans les collections, tous les éléments de la question. Cette

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même commission doit continuer ses observations sur place, et les membres du Congrès sont invités, lorsqu'ils rencontreront quelques silex leur paraissant taillés, à ne point y toucher, sans appeler les membres de la commission.

Nous voici tous disséminés sur la plaine, cherchant et fouillant dans les excavations, dans les ravins, partout où le sol déchiré ou dénudé laisse apercevoir les sables et les poudingues. Plusieurs trouvailles sont successivement signalées : M. de Quatrefages fils recueille, à la sur-

Fig- 73. — Silex trouvé par M. Bellucci, à Otta, vu de face.

Fig. 74. — Le même, vu de dos, cône de percussion.

face, un grand racloir, M. Vilanova, moi-même et d'autres encore nous rencontrons, toujours à la surface, des instruments grossiers, incomplets, mais qui paraissent, cependant, présenter la trace de cassures intentionnelles. La pièce la plus importante est recueillie par M. Belucci; c'est un petit grattoir certainement taillé, et les membres de la commission constatent qu'il est en place, sur le bord d'une fissure, qu'il fait bien corps avec le conglomérat, et qu'il présente encore des grains de sables fer-

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EXCURSION DE MUGEM 257

rugineux adhérant solidement à sa surface. Le silex est mis soigneusement de côté, et, dans la séance, le champ sera ouvert à la discussion.

Le temps s'écoulait vite à ces recherches intéressantes ; il était près de midi ; la chaleur, que ne tempérait pas un souffle d'air, était accablante, et ce fut avec un vif plaisir que chacun de nous se dirigea vers la tente qui, dressée sur une éminence voisine, abritait un excellent déjeuner. Vingt toasts furent portés, ce qui n'a rien d'étonnant, si l'on considère avec quelle profusion coulaient le porto et le Champagne frappé.

Autour de la tente, s'était groupée toute une population curieuse et sympathique, accourue des environs; nous examinons leurs types et leurs costumes; les hommes ont tous un grand bâton garni de cuivre ciselé.

Dans l'après-midi, malgré la chaleur, les membres du Congrès visitèrent un second gisement de poudingues qui ne renfermait pas de silex taillés, mais qui, sur ce point, paraît recouvert par les couches à Hipparion gracile, A huit heures du soir, le chemin de fer nous ramenait à Lisbonne.

La seconde excursion, celle de Magem^ est intéressante à la fois pour le savant et le touriste. Un train spécial nous conduit, en deux heures, à Santarem. En arrivant, nous trouvons toute la ville sur pied. Le conseil municipal, en costume et grands bâtons cuivrés à la main, esta la gare. Des discours sont échangés; puis, escortés par la population qui nous acclame et par la mu.sique locale jouant la marche de Gamoëns, au milieu d'une double ligne d'oriflammes aux couleurs de toutes les nations et se prolongeant pendant près d'un kilomètre, nous rejoignons les bords du Tage, qu'on traverse sur un pont en fer d'une immense étendue. En ce G. CoTTEAU. Le préhistorique . 17 ^

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moment, le spectacle qui s'offre à nos regards est vraiment féerique. Le Tage, à l'entrée du pont, est dominé par une colline que couronne un vieux château arabe, aux murailles crénelées. Les pentes de la montagne sont partout couvertes de monde, et, çàet là, s'élancent des fusées volantes (fugaetas), des pièces d'artifice, qu'on entend pour ainsi dire sans les voir, et dont le bruit se mêle aux accords de la musique et aux cris de la foule. A droite et à gauche, à 30 ou 40 mètres au-dessous de nous, coule le grand fleuve dont les eaux, très basses à cette époque de l'année, sont passées à gué par les voitures qui doivent nous emmener et les cavaliers destinés à nous servir d'escorte. Ajoutez un ciel d'un bleu limpide et transparent, et vous comprendrez l'émotion indéfinissable que nous ressentons tous.

Après avoir franchi le pont,' encore inachevé, nous montons dans des voitures attelées de six et quelquefois huit mules, avec postillon. Nous suivons d'abord une belle et large route, bordée de hauts peupliers. De chaque côté, des vignes plantureuses rampent sur le sol, chargées de gros raisins mûrs qu'on est en train de vendanger. Nous traversons successivement les villages d'Almeirim et de Bemfîca. Partout, les municipalités viennent nous recevoir ; ce ne sont qu'arcs de triomphe, drapeaux, oriflammes. Les populations accourent sur notre passage dans leurs costumes des plus pittoresques, aux couleurs voyantes. Ce n'est pas seulement la ville de Santarem qui est debout, c'est la province entière. A chaque pas, notre cortège grossit, et bientôt plus de quatre cents cavaliers, montés, la plupart, sur de beaux chevaux noirs, caracolent et font la fantasia autour de nous. Des voitures plus ou moins élégantes, des véhicules de toute sorte traînés par des ânes ou par des

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KJŒIKKENMOEDDINGS 259

bœufs, des piétons, se mêlent aux cavaliers, et, en arri^ vant à Mugem, sur remplacement des fouilles, nous avons certainement avec nous plus de 2,000 personnes, ^appartenant à toutes les classes de la société.

Notre but était de visiter une de ces collines artificielles, récemment découvertes en Portugal, composées de débris de cuisine, véritables kjœkkenmœddings qui ne diffèrent de ceux de la Suède et du Danemark que par la nature des coquilles dont ils sont formés. La colline de Mugem a 100 mètres de longueur, sur 40 ou 50 de largeur ; ces amas de cuisine étaient aussi des sépultures, et on y trouve fréquemment des squelettes.

Une profonde tranchée avait été pratiquée dans Tintérieur de la colline. Les squelettes, assez nombreux, rencontrés en fouillant, avaient été laissés en place, dans la position même qu'ils occupaient, avec cette particularité que les jambes sont toujours repliées de la même manière.

Tout est parfaitement disposé pour étudier, dans son ensemble et ses détails, ce gisement curieux. Les membres seuls du Congrès sont admis à descendre dans la tranchée. Quel tableau saisissant ! D'un côté, les membres du Congrès répandus dans les fouilles, les uns examinant cette masse énorme de coquilles accumulées (Lutraria compressa et Cardiiim edale) et cherchant à en extraire quelques rares ossements ou quelques silex taillés, plus rares encore ; les autres, portant toute leur attention sur les squelettes et sur leurs caractères anthropologiques, mesurant leur crâne, leur taille et notant la position qu'ils occupent; debout, tout autour de la tranchée, une foule pressée, silencieuse, attentive, dont les types et les costumes sont aussi très intéressants à étudier.

A quelle époque faut-il placer l'origine de ces kjœkkenmœddings ? Il a fallu, sans aucun doute, un laps de

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temps très considérable pour que les hommes, qui en faisaient leur nourriture, aient produit cette accumulation incalculable de coquilles. La présence de nombreux squelettes, épars dans l'ensemble du dépôt, montre que ces populations ensevelissaient leurs morts au milieu des débris de leur cuisine. De l'absence de poteries et de haches polies, on peut conclure que ces kjœkkenmœddings remontent au commencement de la période néolithique, peut-être même à la fînde l'époque paléolithique. Des cailloux roulés et des lits onduleux de coquilles sont la preuve, qu'à de certains intervalles, les eaux du Tage, alors beaucoup plus rapprochées de la mer qu'elles ne le sont aujourd'hui, ont envahi ces dépôts et les ont un peu remaniés sur place.

Il était midi ; l'heure était venue de gagner la tente du déjeuner vers laquelle, depuis quelque temps, se tournaient bien des regards anxieux. On eût dit qu'une baguette magique l'avait transportée du désert d'Otta sur la colline de Mugem. C'était le même festin et les mêmes vins délicieux et glacés.

Un autre amas de coquilles, formé dans des conditions identiques, se trouvait à quelques kilomètres. Des fouilles y avaient été pratiquées, mettant à découvert, comme à Mugem, un certain nombre de squelettes. La chaleur était de plus en plus forte, et, avec beaucoup d'autres, je laissai les jeunes et les intrépides, sous la conduite de M. Gartailhac, le plus ardent de nos archéologues, visiter ces secondes fouilles.

Nous reprîmes le chemin suivi le matin. A la gare, où noua attendait depuis longtemps notre train spécial, de chaleureux adieux furent adressés aux habitants de San ta rem et du district, qui nous avaient si bien accueillis. A neuf heures, nous étions de retour à Lis-

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CASCAÊS 261

bonne, un peu fatigués de la chaleur et de la poussière, mais ravis de ce que nous avions vu.

La troisième excursion, moins scientifique que les autres, se distingue de celles qu'on fait d'ordinaire dans les Congrès. Le matin, de bonne heure, de petites barques nous conduisent au navire VAfrica^ vaisseau de l'Etat, mouillé, à notre intention, dans les eaux du Tage. Tout respire un air de fête : le navire est pavoisé de drapeaux et d'oriflammes ; la musique salue notre arrivée à bord, le temps est superbe, et bientôt nous descendons le fleuve. Sur la rive droite, se déroule le magnifique panorama de Lisbonne, qu'on peut comparer à ceux de Naples et de Constantinople. Les maisons, dont la façade est souvent recouverte de carreaux de faïence, aux dessins les plus variés, étincellent au soleil. Nous reconnaissons le palais d'Ajuda, où le roi nous avait fait, quelques jours auparavant, une réception somptueuse ; l'abbaye de Belem avec son portail orné d'élégantes sculptures, et, un peu plus loin, la vieille tour qui s'avance dans le Tage. C'est, pendant longtemps, une succession ravissante de maisons de campagne, de jardins et de fabriques.

La structure géologique des collines qui bordent le fleuve frappe mon attention ; mon aimable et savant collègue, M. ChofTat, me signale d'abord des dépôts miocènes, caractérisés par de nombreux fossiles, des épanchements basaltiques, reconnaissables à leur couleur noirâtre ; et enfin, près de l'embouchure du fleuve, des calcaires crétacés à rudistes, plus ou moins modifiés et formant des falaises escarpées.

Nous entrons dans la mer, aussi calme en ce moment qu'un lac, et peu après nous arrivons à Cascaès, ville de bains et séjour d'été de la reine du Portugal qui, le soir

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même, pour fêter Tanniversaire de la naissance du prince royal, donnait, sous une tente improvisée, un bal auquel nous étions invités. L'escadre cuirassée française, qui se trouvait dans le Tage, mouillait devant Gascaès, en Thonneur de la fête. On descend à terre pour visiter, près de la ville, des grottes de Tâge de la pierre polie, explorées par M. Ribeiro et maintenant tout à fait vides. Les trésors archéologiques qu'elles renfermaient sont au musée de Lisbonne ; le Congrès se borne à examiner leur situation et leur disposition et retourne déjeuner à bord de YAfrica.

A midi, nous revenons à Gascaès ; de nombreuses voitures nous attendent, et nous partons pour Cintra. Pendant longtemps, la route est difficile et montueuse ; bordée d'opuntias et d'agaves gigantesques, elle traverse une contrée aride, desséchée, à peine cultivée. Aux approches de Cintra, l'aspect du sol change ; la verdure reparaît, et bientôt, devant nous, s'élève une haute montagne, couverte d'une végétation luxuriante, au milieu de laquelle se montrent, çà et là, d'énormes roches de granit grisâtre, que domine le château royal de la Penha,

Nous franchissons en voiture les premiers contreforts de la montagne ; chemin faisant, j'examine les blocs de granit qui jonchent de tous côtés le sol, d'autant plus intéressants à étudier qu'ils sont d'origine relativement récente et appartiennent à l'époque tertiaire. Au premier abord, on croirait que ces roches ont été entassées ainsi péle-pêle, à la suite de quelque violent cataclysme ; mais il n'en est rien; leurs formes bizarres, leurs dispositions variées, sont dues simplement aux influences atmosphériques.

Laissant nos voitures à mi-côte, nous traversons à pied des jardins remplis d'arbustes et de fleurs qui attei-

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