OS INCISÉS ET ENTAILLÉS
$ 1 . Faluns «le Pouancé. — Pondant que l’abbé Bourgeois recueillait des silex taillés dans certaines assises de la
formation des calcaires de Bcaucc, son collègue au collège de Pontlevoy, M. l'abbé Delaunay, découvrait, dans les faluns de la carrière de la Barrière, commune de Chazé- Ilonri, près Pouancé (Maine-et-Loire), les débris d un squelette d ' H alitherium, animal fossile de la famille des lamentins. Quelle ne fut pas sa surprise quand il reconnut, sur des fragments de cotes et d'humérus extraits devant lui du gisement, des coupures et de profondes incisions!
Les coupures et l’intérieur des incisions présentent le même état de décomposition que le reste de la surface de l’os, état qui tranche très nettement avec les cassures fraîches, Coupures et incisions sont donc anciennes. Les os gisaient à la base d'une assise parfaitement en place et non remaniée; coupures et incisions sont donc de l’époque du dépôt de cette assise. Ce qui confirme encore davantage cette conclusion, c’est que les os, au lieu d’avoir conservé leur nature première, sont pétrifiés, ce qui arrive souvenl aux os de cétacés fossiles. Coupures et incisions ont dû être faites avant la pétrification; elles sont trop profondes, trop nettes, trop franches pour qu’il en puisse être autrement.
Parmi les incisions, il en est de coudées, par conséquent faites en deux reprises. Ce ne sont donc pas là des pioduils de frottement et de pression. C’est l’œuvre d’un animal, qui s’y est pris à deux fois pour opérer son action. Cet animal, quel est-il?
Tout d’abord ces impressions furent attribuées à l'homme, et, moi-même, je partageai cette opinion. La présentation
des os d’halithérium de Pouancé au Congrès international
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d’archéologie et anthropologie préhistoriques de Paris, en 1867, produisit une profonde sensation (l).
Les faluns de l’Anjou, peut-être un peu plus récents que
(l) Bourgeois, Compte rendu du congrès de Paris, 1SG7, p. 74, avec fig.
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les fai uns de Touraine, font, comme ces derniers, partie de l’étage mayencien ou miocène inférieur. G était temblement vieillir l’homme. Mais, après les recherches de M. Delfortrie sur les os incisés des faluns de Léognan (1), on reconnut que les incisions des os d’hahtherium de Pouancé devaient être attribuées aux dents de grands carnassiers marins de la famille des requins. Et, de fait, les faluns de l’Anjou contiennent en abondance de fortes dents très acérées et très tranchantes de lamilas, d’oxyrhinus, de carcharodons et autres poissons de celte famille. Ces poissons, enchantés de rencontrer des halilhériums échoués sur la côte, ont dù s’en repaître, en laissant sur les os de nombreuses marques de leur voracité et de la puissance de leurs dents.
Dans la séance du 5 mai 1879 de la Société géologique de France, M. Tournouôr (2) a présenté un os d’halithérium portant des entailles et incisions remarquables. Cet os provenait également des faluns de Chazé-Hemi. Li présentateur a reconnu que ce n’étaient point des entailles et incisions produites par l’homme. Il les a attribuées aux dents solidement implantées des squalodons. En effet, le dépôt en renferme en certaine abondance.
Faluns de Chavan nes-les-Eaux. — Le / septembre 1871, M. Farge (3) a présenté cà la Société géologique de France un fragment de radius et cubitus d'halithénum portant aussi de nombreuses incisions. 11 provient également des faluns de l’Anjou, mais de Chavagnes-les-Eaux, localité de Maine-et-Loire, distante de 80 kilomètres de la précédente. L’auteur de la présentation lui-même reconnaît que, suivant toutes les probabilités, cet os a ( té incisi
(1) Delfortrie, Ossements entaillés et striés du miocène aquitanien, 1869, dans Actes Soc. linnéenne de Bordeaux.
(2) Tocrnouer, Bull. Soc. géol., 1879, séance du 5 mai.
(3) Farge, Bull. Soc. géol., 7 septembre 1871, p. 2G5, pl. II.
par les dents du Carcliarodon megalodon, abondantes dans le gisement.
§ 3. Assises «le Monie-Aperto. — Le professeur de géologie de l’Université de Bologne, M. G. Capellini, ayant récolté à Poggiorone, près Monte-Aperto, province de Sienne, des ossements de cétacé du genre Ralænotus, v a reconnu des incisions et des entailles. Yoici le résumé de la communication qu’il a faite à ce sujet dans la séance du 23 novembre 1875 de l’Institut de Bologne:
« A peine avais-je commencé à laver les os, que j’avais moi-même extraits de l’argile bleue pliocénique, synchronique du crag gris d’Anvers (étage astien), que je fus grandement surpris de voir sur une apophyse dorsale une entaille et une incision. Cette dernière, surtout, était tellement nette et profonde qu’on doit admettre qu’elle a été faite avec un instrument très tranchant.
« Je dois dire que les os recueillis sont tellement pétrifiés qu’ils conservent jusqu’aux détails les plus délicats de leur structure microscopique, et qu’ils ont acquis une telle dureté qu’on ne peut les rayer avec une pointe d’acier. Cette circonstance doit faire rejeter toute supposition qui tendrait à attribuer les entailles à des actions modernes.
« En poursuivant le lavage, j’ai découvert d’autres très belles incisions sur la face externe de l’extrémité inférieure des côtes. Des incisions et entailles, parfois se croisant, ont aussi é Lé trouvées sur des apophyses de vertèbres, toujours vers l’extrémité supérieure et d’un seul côté (i). »
M. Capellini a successivement signalé sa découverte à l’Académie des Lincei de Borne (2), au congrès internatio-
(1) Capellini, iUomo pliocenico in Toscana, 1875, in-8°; Bull. Mituto Boloff., 23 novembre 1875.
(2) Capellini, TUomo pliocenico in Toscana, in-4° tiré ?i part, et
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nal d’anlliropologie et d’archéologie préhistorique de Budapest en 1876 (1), et au congrès international d’anthropologie de Paris en 1878. En montrant ses principaux échantillons au congrès de Budapest, il s’exprimait ainsi :
« J’ai l’honneur de présenter quelques pièces bien remarquables, car elles portent des entailles qui, par leur forme et par la place à laquelle elles se trouvent , témoignent d’une manière irréfutable l'action cl'un être qui maniait un instrument. Tel a été l'avis de tous les naturalistes et des anatomistes les plus expérimentés, non seulement d'Italie, mais des différentes parties de l’Europe, qui ont examiné les échantillons et les ont jugés sans idées préconçues (2).»
Les passages en italiques ont été soulignés par l’auteur lui-mème, qui insiste beaucoup sur le fait que les entailles ne se trouvent que sur un côté. «Ayant surveillé, dit-il, les fouilles des débris du squelette du Balænotus de Monle-Aperto, j’ai pu aisément me rendre compte de. l’existence des entailles d’un seul côté, et toujours du même côté. En effet, il est évident que, pour l’individu en question, les entailles ont été faites par l’homme, qui s’est emparé de l’animal échoué dans des eaux peu profondes, et au moyen de couteaux en silex ou d’autres instruments a essayé d’en détacher des morceaux (3). »
Depuis sa première découverte, M. Gapellini a retrouvé un certain nombre d'os de cétacés portant des incisions et des entailles analogues à celles remarquées sur les os du balænotus de Monte-Aperto. Ce sont des ossements prodans Atti R. Accademia dei Lincei, séance du 7 mai 1876, vol. III, sér. n, planches.
(1) Capellini, Traces de l'homme pliocène en Toscane, dans Compte rendu du congrès de Ihtdapest, vol. I, p. 46. — Congrès de Paris, p. 224.
(2) Capellini, Compte rendu de Budapest, 1876, vol. I, p. 47.
(3) Capellini, Compte rendu de Budapest, 1876, vol. I, p. 49.
venant de diverses localités de la vallée de la Fine, en partie donnés par M. Lawlev au musée de Florence, en partie conservés par lui. Ces ossements proviennent à peu près du même niveau géologique que les premiers.
Parmi les os du musée de Florence trouvés à la Collinella, près Castelnuovo délia Misericordia, vallée de la Fine, bon nombre sont recouverts d’incrustations gyp-
Fig. 3. — Incisions sur côte de balænotus de la Collineila, en partie recouvertes d'incrustations. Musée de Florence. 1/2 gr.
seuses. En dégageant partiellement ces os, on reconnaît parfois des incisions très nettes et très profondes, qui continuent sous l’incrustation. C’est une preuve que les incisions sont bien anciennes. Personne, du reste, ne met le fait en doute.
Quelques os de la vallée de la Fine ont été brisés aux points où se trouvent les entailles. Gela est tout simple et ne prouve rien. Un certain nombre de ces os sont brisés d’ancienne date; il est très naturel que ceux qui se trouvaient incisés se soient rompus de préférence au point dcl’incision, point qui offrait moins de résistance.
Au congrès de Budapest, M. John Evans (1) a soulevé deux objections. Les entailles et incisions sont anciennes, c’est certain ; mais sont-elles dues à l’intervention de
(1) J. Evans, Compte rendu du congrès de Budapest, 1870, vol. 1, p. 50.
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l’homme? Ne sont-elles pas plutôt l’œuvre de poissons carnassiers qui auraient dévoré les cétacés; de carcharodons, par exemple, dont les dents tranchantes et aiguës se rencontrent en abondance dans les mêmes couches que les os incisés ?
La seconde objection porte sur le gisement. «Les preuves, dit-il, que les couches étaient littorales et non profondes, semblent manquer, et il est impossible de croire que l’homme pliocène, en admettant qu’un homme pliocène ait existé, allât chercher ses aliments au fond de la mer. »
Un naturaliste italien, M. Pélégrino Strobcl (l), avait déjà émis l’idée que les couches contenant le balænotus à os incisés n’étaient pas littorales, mais bien de mer assez profonde. Ce fait fut démontré par un géologue toscan, M. de Stéfani. Etudiant le mode d’habitat des coquilles de Monte-Aperto, associées au balænotus, coquilles déterminées par M. Panlanelli, il a reconnu que « leur ensemble prouve qu’elles n’ont pas vécu sur un littoral émergé même à marée basse, mais bien dans un fond toujours couvert au moins d’une dizaine de mètres d’eau (-2). » Que devient alors le cétacé échoué sur la côte?
Une autre objection s’est produite au eongrès de Budapest. M. de Porto-Seguro (3) a demandé à M. Capellin» s’il existait des espadons à l’époque oii les entailles ont pu être faites et si l’on ne pouvait pas les attribuer a ce poisson.
M. Capellini a répondu qu’en effet, pendant l’astien, il existait dans les mers italiennes des poissons de la famille
(1) P. Stkobel, Bullettino cli paletnologia italiana , mai et juin 187 G, p. 108.
(2) De Stéfani, Bassegna semestrale dette scienze, 1876, vol. II, p. 163. — Bull, di palet, ital., août et sept. 1877, p. 152.
(3) De Porto-Seguro, Compte rendu du eongrès de Budapest, 1876, vol. I, p. 62.
des espadons. On a retrouvé des rostres leur appartenant ; mais il ne pense pas que ces rostres aient pu produire les incisions observées. A son retour du congrès, M. le docteur Magitot voulut s’en assurer (1). Il prit des os frais de cétacés et les attaqua avec des rostres d’espadons actuels. Il obtint ainsi sur les os des incisions assez profondes, et fut porté à admettre que les cétacés fossiles à os incisés avaient succombé dans des combats singuliers avec des espadons. Attaqués et harcelés sur le même côté par l’ennemi, naturellement les blessures, et par suite les incisions, seraient toutes du même côté.
Ayant examiné avec soin les incisions produites par M. Magitot avec des rostres d’espadons, et les ayant comparées avec celles des ossements fossiles de la Toscane, j’ai reconnu qu’elles étaient très différentes. Le rostre d’espadon produit des éraillures plutôt que des coupures nettes. Le bord de l’incision, la lèvre, n’est jamais plan et net, et le fond n’esl pas à angle vif. Ce ne sont donc pas des espadons qui ont produit les incisions fossiles de la Toscane.
Quoi qu’en dise mon savant collègue de Bologne, les incisions qu'il a signalées n’ont pas de rapport non plus avec celles que l’on aperçoit quelquefois sur les squelettes actuels de nos musées. Il est bien facile de s’en assurer. Ces incisions actuelles sont bien moins profondes et l’une des lèvres est bien moins nette que dans les incisions fossiles. Ayant essayé de faire des incisions volontaires sur des os de cétacés actuels avec de bonnes lames en acier, je n’ai pas pu arriver à en faire d’aussi profondes que les incisions fossiles. Ces incisions n’ont donc pas été faites avec des lames de silex, qui coupent moins et qui sont bien plus difficiles à manier.
(1) Magitot, Bull. Soc. anthropologie, IG novembre 1876. p. 523.
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Elles auraient pu être produites par un coup de hache. Mais, dans toutes les haches, le tranchant étant plus ou moins arqué, l’entaille produite est plus profonde au centre que sur les bords. C’est le contraire qui existe dans les empreintes des cétacés iossiles de Toscane, comme dans celles des cétacés des faluns. Si l’on applique le tranchant d’une lame rectiligne au centre de l’incision, on reconnaît tout de suite que ce centre est plus élevé que les extrémités de droite et de gauche de ladite incision. Elle ne peut donc pas plus être le produit d’un coup de hache que d’une coupure au couteau.
Quels sont les animaux sur les os desquels nous observons des incisions? En Italie, comme en France, ce sont toujours des cétacés, des animaux marins. Il est donc tout naturel de penser que ce sont d’autres animaux marins qui ont fait ces incisions, plus naturel que de les attribuer à l’homme, qui vit et ne peut vivre qu’à la surface de la terre.
Existe-t-il des animaux marins armés de manière à pouvoir faire de pareilles incisions? Certainement. Qui n’a entendu raconter des histoiresde marins mutilés et dévorés par des requins? Toute la famille des squaloïdes, excessivement nombreuse en genres et en espèces, est armée de puissantes dents, très aiguës et très tranchantes, (pii font des incisions que ne pourraient faire les meilleurs couteaux. Nous avons vu de ces incisions actuelles tout a fait analogues aux incisions fossiles.
Mais, dit-on, un animal qui mord un os le saisit avec ses dents comme dans un étau ; les dents doivent donc marquer des deux côtés, laisser des empreintes sur les deux faces. Oui pour les animaux terrestres, non pour les squaloïdes. Les dents des squaloïdes forment plusieurs rangées dans le haut et le bas de la bouche. Une des mâchoires est beaucoup plus courte que l’autre, de sorte que
les dents ne sont pas opposées, et, par conséquent, ne peuvent laisser des empreintes en face l’une de l’autre, comme les dents des carnassiers terrestres. Elles ne sont donc pas placées pour former étau. De fait, dans la pratique, elles ne saisissent pas les corps durs. Une des mâchoires est garnie de plusieurs rangées de dents minces et allongées, l’autre, de dents larges et coupantes. Ces mâchoires fonctionnent comme les peignes à carder, dont l’un, immobile, retient la laine avec ses dents, tandis que l’autre, en mouvement, la sépare et 1a. divise. Quand le squaloïde saisit sa proie, il enfonce sa série de dents minces et pointues dans les chairs pour la retenir, pendant qu’avec la série de dents tranchantes il coupe et taille cette chair en lambeaux. Il n’y a que ces dents tranchantes qui atteignent et entaillent les os, accidentellement et irrégulièrement, mais à peu près toujours du même côté, parfois avec des reprises et même doubles incisions en croix pour détacher la chair. C’est exactement ce que nous observons dans les ossements découverts et signalés par M. Capellini.
Si les coupures étaient dues à l'homme, au lieu d’être distribuées au hasard, elles seraient intentionnellement groupées surtout aux points d’attache des chairs à l’os. 11 n’en est point ainsi.
En outre, dans les mêmes couches qui contiennent les os incisés, on trouve en abondance des dents de squaloïdes bien capables de faire les incisions, tandis qu’il n’y a pas trace de lames de silex. M. Capellini a bien parlé timidement de quelques silex, mais ce sont des échantillons venant de la surface et qui appartiennent à l’époque actuelle.
Enfin, 1 argument le plus fort, la preuve la plus positive, parce que c’est une preuve directe, c’est que l'outil a laissé, si je puis m’exprimer ainsi, son cachet, sa signature, dans les incisions. Les dents de squaloïdes, du moins de
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certaines espèces, sont finement dentelées tout le long de leur tranchant. Quand elles coupent en long, ces fines dentelures produisent des séries de stries longitudinales. Quand elles tranchent verticalement, les stries sont en travers et le fond de l’incision se trouve pointillé. Eh bien, en examinant à la loupe, et même parfois à l’œil nu, les incisions des os de cétacés de l’astien toscan, on reconnaît stries et dentelures.
Il n’y a donc plus de doute, toutes les incisions d'os de cétacés fossiles signalées jusqu’à présent sont de simples produits des dents tranchantes de grands squaloïdes.