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MAGDALÉNIEN. — ART

^ 1. Genres et distribution. — L’art, qui a pris naissance à la fin de l’époque solutréenne, s’est largement développé et brillamment manifesté a l’époque magdalénienne (I). Nous trouvons à cette époque :

Des gravures en creux, simples traits creusés sur des surfaces unies, produisant certaines ornementationsou dessinant le pourtour et les détails de divers êtres (fig. 46) ;

Des bas-reliefs ou demi-bosses reproduisant divers sujets en reliefs plus ou moins accentués ;

(1) G. et A. de Mortilt.et, Musée préhistorique, pi. XXVI à XXVIII, no» 193 à 212.

ARCHEOLOGIE PRÉHISTORIQUE.

Enfin des rondes-bosses ou véritables sculptures.

Il y a tous les passages entre la gravure la plus élémentaire et la sculpture la plus complète. Il y a même un genre intermédiaire tout spécial, c’est la sculpture par application l’une contre l’autre de deux demi-bosses. Telles sont une tète de loup et une tète de renne, de Laugerie -Basse, collection Massenat.

L’art magdalénien n’était pas l’attribut spécial de quelques populations isolées, mais bien un des caractères particuliers de l’époque tout entière. De fait, on a recueilli

des objets d’art dans la plupart des stations magdaléniennes, disséminés un peu partout depuis les Pyrénées jusqu’en Belgique et en Angleterre, et depuis les Charentcs jusqu’à l’extrémité nord-ouest de la Suisse. Nous pouvons citer, en commençant par la Dordogne, département qui a fourni au moins un tiers des objets connus (la Madeleine, Laugerie- Basse, les Eyzies, Corgnac), la Mayenne (Cave à Margot), la Vienne (les Cottes, le Chaffaud), la Charente (la Chaise, le Placard), le Tarn-et-Garonne (Bruniqucl), les Landes (Sordes), les Hautes-Pyrénées (Aurcnsan, Lorthet), la Haute-Garonne (Gourdan) , l’Ailier (Massat, la àaebe),

Bouquetin femelle gravé sur corne de renne, i/2 grandeur.

l’Aude (Bize), le Gard (Pont du Gard), la Haute-Savoie (Salève). le canton de SchafThouse, en Suisse (Thayngen), l’arrondissement de Dinant, Belgique (Goyet, trou Magrite), le Derbyshire, Angleterre (Creswell).

^ 2. Matières employées. — Les matières employées par les artistes magdaléniens ont été :

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D’abord la pierre, souvenir et tradition de l’époque précédente ; seulement l’époque de la Madeleine ne nous a donné que des gravures sur pierre. Je ne connais pas une seule sculpture, comme à Solutré. C’est tout naturel : le travail de l’os et de la corne ayant fait négliger le travail de la pierre, il y a eu grande décadence dans l’emploi de celle matière. Les gravures sur pierre de l’époque de la Madeleine sont, entre autres : un ours sur un caillou ( Musée préhistorique', n° 210), trouvé par M. Garrigou dans la grotte inférieure deMassat; un cheval recueilli auxEyzies par Lartet et Christy ; un combat de rennes [Musée préhistorique, n° 206), de la Madeleine, collection de Vibraye; enfin divers sujets de la grotte du Chaffaud. Les pierres gravées sont ou des cailloux en serpentine tendre ou des plaques schisteuses faciles à entamer. Dans tous les cas, elles sont assez rares.

Après la pierre vient l’ivoire, tout au moins aussi rare que la pierre. Il j a des gravures comme le fragment de défense recueilli par Edouard Lartet à la Madeleine, portant un mammouth finement gravé [Musée préhistorique , n° 212). D’autres fois ce sont des sculptures complètes, comme les deux rennes de Bruniquel, de la collection de M. Peccadeau de l’Isle.

A l’ivoire se rattachent les dents ; mais elles n’ont été utilisées que fort rarement. Nous pouvons citer des canines d’ours et de lion sur lesquelles sont reproduits, en très faible relief, des animaux marins, grotte de Sordes, touilles de MM. L. Lartet et Chaplain-Duparc.

Puis viennent les os. Ceux qui ont été le plus employés sont les omoplates et les côtes. Ils offrent toujours des gravures. Comme exemple, je citerai un petit bovidé des Eyzies {Musée préhistorique, n° 204) et une vache de la Madeleine, récoltes Lartet et Christy ; entre plusieurs sujets provenant de,Laugerie-Basse, une loutre et un poisson de la collection Massenat, et la femme enceinte ( Musée

préhistorique , n° 202) cédée par M. Landcsque à M. Piette ; la lète de cheval recueillie dans une des grottes de Cresxvell par MM. Mcllo et Boyd Dawkins. Enfin les cornes de renne ont à elles seules fourni la matière première des trois quarts environ des objets d’art magdaléniens.

On peut ajouter les cornes de cerf, mais extrêmement rares, très exceptionnelles. Elles sont plus rugueuses, plus grossières et plus dures que celles de rennes, ce qui les a généralement fait repousser.

Le bois devait aussi très probablement être fort employé par les artistes de l’époque magdalénienne. Pourtant, nous n’en avons pas la preuve certaine ; car le bois ne se conserve pas et on n’en a jamais trouvé dans les stations remontant aux temps géologiques. Nous ne pouvons juger que par analogie, les peuples sauvages actuels taillant et sculptant très fréquemment le bois avec des instruments en pierre.

§ 3. Burins. — Si maintenant nous recherchons quels ont été les instruments employés par les artistes de l’époque de la Madeleine, nous reconnaîtrons que ce sont des lames de silex (fig. 47), assez longuesetassez épaisses, terminées au sommet par un taillant en biseau oblique, de 2 à 4 millimètres de dévelôp- Lcs Eyzies. 1/2 gr. pement (Musée préhistorique, nos 144 à 130). Ce sont de véritables burins en pierre au lieu d’être en métal. Ces burins sont parfois doubles(loO), chaque bout ayant son biseau. Parfois aussi ils sont associés à un grattoir (148) destiné à nettoyer les surfaces et à effacer les traits irréguliers et imparfaits. C’est M. Leguay qui a bien déterminé les attributions du burin en silex. Ces burins carac-

Burin en silex.

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térisent très bien l’industrie magdalénienne de la pierre.

§ 4. Dessins géométriques. — Les produits artistiques les plus simples consistent en une série de lignes droites constituant diverses combinaisons : ce sont comme des hachures en divers sens, des quadrillages, des zigzags, des successions de chevrons, des lignes se coupant en X. Ces divers motifs d’ornementation découlent probablement de l’usage de tracer des lignes en creux sur les biseaux des pointes de sagaie.

Après ces ornements d’une grande simplicité, viennent des séries de lignes ondulées usée préhistorique , n° 178), de mamelons et autres conceptions de fantaisie ( Musée préhistorique, nos 193, 194, 218), mais elles sont rares. On peut remarquer que, dans toutes ces combinaisons de lignes, on ne retrouve aucun de ces signes qui, dans les temps actuels, oui passé d’époques en époques en acquérant et conservant un sens mystique et religieux. Il n’y æ ni ronds concentriques, ni ronds centrés, ni triangles. La croix, signe qui nous parait si simple, deux barres se coupant perpendiculairement, n’existe pas. C’est une des nombreuses preuves que les populations des temps géologiques n’avaient pas de culte, pas d’idées religieuses.

§ 3. Dessins «l imitation. — Passons maintenant aux représentations d’êtres organisés.

Les gravures de plantes sont peu nombreuses. On peut citer comme exemple une fleur à neuf pétales étalés, sur une pointe de sagaie en corne de renne de la Madeleine, et une longue branche garnie de feuilles sur un bâton de commandement, également en corne de renne, du pied du Salève.

Les représentations d’animaux sont, au contraire, très nombreuses. Il y a quelques reptiles, pas mal de poissons, de rares oiseaux et beaucoup de mammifères. Les reptiles sont peu déterminables; parmi les poissons gravés ou en

faible relief, il en est d’admirablement reproduits. On reconnaît très bien certaines truites et certains brochets. Comme oiseaux, nous pouvons citer un cygne recueilli par de Vibraye à Laugerie-Basse et une série d’oies provenant des fouilles Larlet et Christy à la Madeleine. Parmi les mammifères, on retrouve toute la faune du temps. Les reproductions de beaucoup les plus nombreuses sont les rennes ( Musée préhistorique, nos 191, 205, 206) et les chevaux (182, 192, 198). Viennent ensuite les aurochs (203), urus (195), bouquetins (207), saïgas (208), chamois, cerfs, mammouths (196, 211 et 212), sangliers, renards, loups, ours (210), lynx, loutres, lapins, etc.

§ 6. Caractère artistique. — Les gravures et sculptures magdaléniennes qui sont parvenues jusqu'à nous ne sont que des rejets, des rebuts, des pièces cassées et détériorées. Pourtant elles offrent encore le plus grand et le plus vif intérêt. Nous reconnaissons en elles les œuvres d’une population éminemment artiste. Dans ces gravures et sculptures primitives, on remarque un sentiment si vrai des formes et des mouvements, qu’il est presque toujours possible de déterminer exactement l’animal représenté et de se rendre compte de l’intention de 1 artiste. Certaines pièces sont même de petits chefs-d’œuvre. 11 suffira de citer la gravure du renne broutant de Thayngen et les deux charmants rennes sculptés de Bruniquel.

Ce qui caractérise surtout les œuvres de cette époque, c’est une extrême naïveté. Nous sommes là en présence de l’enfance de l’art, mais d un art très vrai, très réel. Cette enfance de l’art est loin d’être de 1 art d enfant. Il y a loin, bien loin des œuvres de cette époque aux ébauches informes qui parfois couvrent les murs autour de nos écoles. C’est tout au plus si l’on a découvert dans les stations magdaléniennes une ou deux de ces ébauches, et elles tranchent tellement avec tout le reste, qu’immédiatement

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on les a crues fausses. C’est ce qui est arrivé pour une gravure très grossière de cheval sur corne de cerf {Musée préhistorique, n° 197) provenant de Laugeric- Basse, collection Massenat. On l’a mise longtemps en suspicion, bien qu’elle présente les caractères les plus certains d’authenticité.

^ 7. Groupements et ensembles. — Si les artistes magdaléniens savaient parfaitement représenter des animaux isolés, ils étaient tout à fait gauches et maladroits pour les grouper et en faire des tableaux. Leur groupement le plus habituel, quand il s’agit d’animaux de même espèce, consiste à les aligner en procession, à la suite les uns des autres. C’est, en effet, le groupement le plus simple et le plus naturel. Nous trouvons ainsi diverses files de chevaux (Musée préhistorique , n° 192), de veaux, de chamois, d’oies, etc. Tous les individus de la procession sont alors de grandeur à peu près uniforme.

Mais il n’en est plus de même quand l’artiste a groupé sur un seul objet des représentations d’animaux divers. Il suffira de citer deux pièces : un fragment de corne de renne de la Madeleine {Musée préhistorique, n° 198); il porte, d’un côté, gravé, un tout petit bonhomme nu, entre deux têtes de cheval plus grosses et presque aussi longues que lui, le tout accompagné d'une anguille en sens inverse ayant trois fois la longueur de l’homme ; une autre pièce provenant de Laugerie-Basse, musée de Saint-Germain comme la précédente, porte un renne en bas-relief et une tête de cheval en ronde-bosse presque aussi grosse que le renne tout entier.

Parfois, lorsque l’artiste a représenté plusieurs sujets sur la même pièce, la place lui manquant pour terminer le dernier, il n’a pas hésité à le faire empiéter sur le sujet gravé tout d’abord. C’est ce qui a eu lieu dans la gravure de la femme enceinte ( Musée préhistorique , n° 202). Les jambes d’un renne placé dans une autre position viennent s’enchevêtrer dans celles de la femme.

Quand, au lieu d’un assemblage fantaisiste, comme ceux que je viens de citer, l’artiste a voulu exécuter un véritable sujet, une scène — ce qui est assez rare — il s’est heurté contre des difficultés qu’il a surmontées parfois de la manière la plus naïve, la plus enfantine, la plus imprévue. Ainsi, dans un combat de rennes ( Musée préhistorique , n° 206), déjà cité à propos de l’emploi de la pierre, il y a un renne à terre, étendu sur le dos, les quatre pattes en 1 air ; l’autre renne est au-dessus, enjambant le premier, et pourtant on voit aussi ses quatre pattes. Les pattes de chacun des rennes, qui devraient être cachées par le corpsde l’autre animal, sont gravées quand même, ce qui produit le plus curieux enchevêtrement de lignes.

Dans une remarquable pièce sur corne de renne, de M. Massenat, provenant de Laugerie-Basse, une chasse à l’aurochs, il y a un aurochs, sa femelle et un chasseur sée pré historique, n°203).L’aurochs, admirablement gravé, est représenté fuyant, la tête baissée, la queue relevée, comme tout bovidé effrayé. 11 est bien développé horizontalement dans la longueur du fragment de corne de renne. Mais ce fragment n’étant pas assez large pour que le chasseur pût être représenté debout, l’artiste l’a figuré couché leventret contre terre. Le bras gauche du côté extérieur est bien a sa place , mais pour montrer le bras du côté opposé, naturellement masqué par le corps, l’artiste embarrassé a violé toutes les lois anatomiques. Quant à la femelle d aurochs, l’espace faisant encore plus défaut, elle a été rejetée sur le revers de la corne de renne, et elle se trouve là en sens inverse de son mâle, c’est-à-dire les pieds en 1 air et la tète en bas par rapport à lui. Cette curieuse pièce montre combien les artistes magdaléniens, qui avaient si bien le sentiment de la forme quand il s’agissait du simple individu, étaient peu entendus en ce qui concerne le groupement.

£ g. — Appropriation et imprévoyance. — Ils avaient

Fiy . 48. Fig. 49.

Poignard en corne de renne. Bâton de commandement avec chevaux, Laugerie-Bassc. 1/3 gr. en corne de renne. La Madeleine. 1(3 gr.

néanmoins parfois une grande entente de l'appropriation de leurs œuvres aux nécessités. Un modèle en ce genre est le manche du poignard ( Musée préhistorique , n° 1 9 1 ), en corne de renne, recueilli par E. Lartet et H. Christy, à Laugerie- Basse (fig. 48). Un renne fort bien sculpté constitue ce manche ou poignée. Pour que les cornes ne gênent pas la main, l’animal a la tête relevée, le nez au vent, de manière a ce que les cornes soient couchées sur le dos. Pour le même motif, les pattes de devant sont repliées sous le ventre, comme si l’animal effectuait un saut. Les pattes de derrière se trouvent ainsi allongées dans le sens de la lame.

Pourtant, malgré ce savoir-faire, nos artistes manquaient complètement de prévoyance. Ils ne terminaient leurs pièces d’un emploi usuel qu’après les avoir complètement ornées, de sorte que le travail de l’industriel venait souvent détruire en partie l’œuvre de l’artiste. Dans diverses pointes de sagaie à double biseau, ces biseaux sont venus couper en partie des gravures préalablement exécutées le long de la baguette. C’est ainsi que les biseaux de deux pointes de la Chaise coupent l’arrière-train de deux animaux. Dans certains bâtons de commandement le percement du trou a emporté la tète ou la partie postérieure d un animal préalablement gravé ou sculpté avec beaucoup de peine. La Madeleine (lîg. 49), entre autres, a fourni deux bâtons de commandement garnis de séries de chevaux qui ont subi des mutilations de ce genre (Musée préhistorique , n° 1 92).

Faut-il en conclure que les hommes de l’époque de la Madeleine étaient plus artistes qu’industriels? Ce. serait peut-être aller un peu loin. Le fait signalé prouve seulement deux choses :

1° Les artistes magdaléniens s’empressaient d utiliser les cornes de renne quand elles étaient fraîches, parce qu’alors elles se trouvaient plus faciles à entamer, gunei et sculpter ;

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2° Les hommes de cette époque avaient l’esprit léger, manquaient de réflexion et de prévoyance. G est ce qui s’observe encore dans diverses populations sauvages.

Si maintenant nous examinons quels sont les instru-

Manclie de poignard, mammouth sculpté, en corne de renne. Bruniquel.

1/3 gr.

ments que l’on ornait le plus, nous reconnaîtrons que ce sont d’abord les bâtons de commandement, puis les pointes de sagaie, enfin les manches de poignard. Le musée de Saint-Germain possède sur ivoire, os ou corne de cervidés, cent seize objets d’art de l’époque de la Madeleine, originaux ou moulages. Sur ce nombre, il y a 29 bâtons de commandement, 22 pointes de sagaies et 5 manches de poignards (lig. 50), total : 50, soit à très peu près la moitié de l’ensemble. Les autres sont pour la plupart des objets indéterminés comme usage ou de simples ébauches artistiques. Les objets les plus remarquables sont, sans contredit, les manches de poignard. Tous constituent des sculptures complètes, rennes, mammouth, lynx.

^ 9. Représentations humaines. — Un coup d’œil sur les représentations humaines nous permet de tirer quelques déductions intéressantes. Les quatre représentations principales en pied sont : le petit bonhomme de la Madeleine

[Musée préhistorique, n° 198), le chasseur d’aurochs, de Laugerie-Basse (203), la femme enceinte de la môme localité (20'2); enfin, une statuette de femme aux parties génitales si accentuées que son possesseur, de Yibraye, l’a désignée sous le nom de Vénus impudique. Ces deux hommes et ces deux femmes sont entièrement nus. Comme les artistes de nos jours, les artistes des temps préhistoriques préféraient dessiner et sculpter l’académie.

La main est une partie du corps qui est assez souvent représentée isolément [M usée préhistorique, nos 200, 201). On en a rencontré plusieurs à la Madeleine. Fait curieux, ces mains n’ont que quatre doigts de figurés, le pouce ne se voit jamais. La tète a aussi été représentée à part. M. Massenat a une tête humaine sculptée de Laugerie-Basse, et Bourgeois en a recueilli une, intermédiaire entre la sculpture et la gravure, à Rochebertier ( Musée préhistorique, n° 19Ü).

Ces diverses pièces seront utilisées dans notre chapitre sur l’homme magdalénien.

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