LES TROIS AGES
Les peuples delà Scandinavie, Danois, Suédois et Norvégiens, dont les documents historiques — textes et traditions — ne remontent pas à un millier d’années, fort désireux d’agrandir le cadre de leur histoire, se sont d’abord adonnés à la recherche de leurs légendes, récits merveilleux connus sous le nom de sagas. Mais cette intéressante étude n’a pas agrandi beaucoup, et surtout a fort peu éclairé l’horizon historique. Les savants du Nord, parmi lesquels ou peut principalement citer l’illustre Thomson, directeur
et pour ainsi dire fondateur des riches musées ethnographiques et archéologiques de Copenhague ; le vénérable M. Nilsson, doyen des antiquaires et naturalistes suédois, professeur de zoologie àjla florissante université de Lund ; le géologue danois Forchhammer, MM. Worsaae et Slcenstrup, directeurs actuels des musées de Copenhague, ont senti le besoin de suivre une autre voie. Faisant appel à toutes les connaissances humaines, ils ont tiré d’une archéologie fort rudimentaire tout ce qu’elle pouvait fournir, en s’aidant de la botanique, de la zoologie, de l’hydrographie et surtout de l’ethnographie. Ils créèrent ainsi, basée sur les données des diverses sciences, l'histoire antérieure à tous les renseignements écrits, à toutes les traditions, F histoire avant les documents historiques, en un mot, si l’on peut s’exprimer de la sorte, l’histoire préhistorique.
Les éléments de cette histoire, les Scandinaves — employant les méthodes de la géologie et de la paléontologie — vont les chercher sous des alluvions marines, dans des lacs, au fond des tourbières, au milieu d'accumulations de débris de coquilles et d’os brisés formant de longs bourrelets aux bords de la mer, dans des monticules artificiels de terre, etc. C’est là où ils ont découvert et découvrent tous les jours les restes des plus anciens habitants du pays et les traces de leur industrie. En interrogeant avec habileté ces vieilles et modestes reliques, ils parviennent à reconnaître les races d’hommes qui ont occupé la contrée dans la haute antiquité et s’y sont succédé ; ils peuvent déterminer les mœurs de ces diverses races, leurs habitudes, leurs croyances, le développement de leur industrie et de leur agriculture, leurs migrations et leur commerce. Mais il est impossible de rapporter toutes ces intéressantes découvertes à la chronologie historique, à une chronologie absolue. Pour les classer il faut forcément avoir recours à une chronologie relative. Thomsen a cherché et trouvé la
base de cette chronologie dans le développement de l’industrie. Plus on remonte dans le passé, plus l'industrie humaine se simplifie. Tliomsen ayant reconnu cette vérité, je dirai même cet axiome, qui s’est confirmé et se confirme partout de plus en plus, en a déduit sa division des temps préhistoriques.
Tout d’abord, l’homme, ne connaissant pas les métaux, s’est servi simplement de la pierre, surtout du silex, pour confectionner la plupart de ses armes et de ses instruments usuels. C’est ce qui constitue la première division, la plus ancienne, désignée sous le nom d 'âge de la pierre.
Le bronze est le premier métal qui se montre dans le Nord Scandinave et dans toute l’Europe. Ce fait est d’autant plus remarquable que le bronze n’est pas un métal simple, ni un alliage naturel de cuivre et d’étain, c’est un produit de l’industrie humaine. Pourtant le fait est certain, c’est bien le bronze qui dans le Nord, comme dans le reste de l’Europe, est venu le premier des métaux remplacer la pierre pour les besoins usuels. Aussi Thomsen a-t-il appliqué le nom de cet alliage à sa seconde division, Y âge du bronze.
Le fer, actuellement si répandu et d un emploi si général, n’a été connu que beaucoup plus tard. Son apparition et sa substitution au bronze a donné naissance à la troisième division, Y âge du fer.
Il faut bien se garder de confondre ces données scientifiques avec les rêveries mythologiques, et ne pas écrire, comme quelques-uns le font, âges de pierre, de bronze, ~de fer, pour âges de la pierre, du bronze cl du fer.
En 1833, Thomsen fit paraître, dans les Mémoires de la Société des antiquaires du Nord, un travail sur les antiquités de pierre (I) ; mais ce fut seulement en 1836 qu il
(1) Thomsen, OmNordiske Oldsager af Stcen, dans Nordiste tidskrift for Oldkyndighed , t. I, ne partie, 1833.
publia (I) sa classification et division des temps préhistoriques en âges de la pierre, du bronze et du fer. A partir de 1844, M. Worsaae a développé cette classification avec beaucoup d’habileté.
Une grande découverte ne se produit jamais spontanément ; elle est toujours précédée de divers aperçus, de divers faits qui s’en rapprochent plus ou moins, qui eu son.!, les précurseurs, les jalons d’attente. Le besoin de faire de l’érudition pousse toujours aussi quelque feuilleteur de livre à relever ces faits, ces aperçus, et à prouver que le véritable inventeur n’a rien inventé du tout. L’amour-propre national, le chauvinisme, s’empare alors de la question et démontre que l’invention doit bel et bien être attribuée à un compatriote. Il n’y a pas de découverte un peu importante qui ne soit ainsi revendiquée par cinq ou six nations. C’est ce qui est arrivé pour la classification si nette et si exacte des temps préhistoriques divisés en trois âges.
Lucrèce, le poète libre penseur de Rome, dirent tout d’abord les érudits, a, environ soixante-quinze ans avant notre ère, déjà indiqué les trois âges de la pierre, du bronze et du fer, dans son poème : De natura rerum , vers 1282 à 1285 :
Arma antiqua, manus, ungues, dentesque fuerunt Et lapides, et item sylvarum fragmina rami,
Posterius terri vis est, ærisque reporta ;
Sed prior æris erat, quam terri cognitus usus.
« Les armes antiques furent les mains, les ongles et les dents, ainsi que les pierres et les fragments de branche des forêts ; vinrent ensuite le fer et le bronze, mais d’abord le
(1) Tiiomsen, Ledetrand til Nordiste Oldkyndighed, 183G. Publié en allemand à Copenhague même : Lcitfaden zur novdischen Alterthumskunde, 1837. Traduction anglaise par lord Ellesmere : A Guide to Northern Antiquités, 1848.
bronze, l’usage du fer n’ayant été connu que plus tard. » Chez Lucrèce, esprit critique et observateur, cet ordre de succession dans l’emploi des matières industrielles ne fut qu’un simple énoncé, sans démonstration, qui resta de longs siècles lettre morte pour la science. Cet énoncé, qui prouve que Lucrèce est un homme très remarquable, ne diminue en rien le mérite des savants danois.
Le chauvinisme allemand prétend que la découverte est allemande. Eckard (Eccardus), professeur d’histoire Brunswicquois, dit-il, mort en 1730, a signalé la succession du bronze à la pierre. En effet, dans son ouvrage De origine Germanorum , publié vingt ans après sa mort, en 1750, on lit : Lapideis armis apucl omnes successere ærea (§ XLII, p. 81). « Chez tous les peuples les armes de bronze ont succédé à celles de pierre. »
La découverte est française, d’après le chauvinisme français. Goguet, conseiller au parlement de Paris, dans V Origine des lois, des arts et des sciences, ouvrage publié en 1758, s'exprime ainsi : « Toute l’antiquité s’acccorde à dire qu’il a été un temps où le monde était privé de l’usage des métaux. » (Vol. I, liv. II, cliap. iv, p. 133; voir aussi p. 148.)Plus loin il ajoute : « L’usage du cuivre a précédé celui du fer. » (Id . , p. 140.) Mais, en bon chrétien, Goguet place toute cette succession après le déluge, parce qu’auparavant, presque au lendemain de la création biblique, Tubal-Gaïn forgeait déjà le fer et l’airain.
Le chauvinisme anglais rappelle que l’idée des trois âges se trouve dans l’histoire de Cornouailles de Boulase, et que sir Richard Colt Hoave exprime l’opinion que les instruments de fer dénotent une période beaucoup plus récente que ceux du bronze (1).
(1) Lubbock, t'IIomme avant l’histoire, traduction Barbier, 1867, cliap. i, p. 7. Sir John Lubbock, qui cite les deux auteurs anglais,
Je pourrais encore multiplier les citations, mais c’est inutile. A part Lucrèce, qui eut un éclair de génie dans l’antiquité, toutes ces citations, comme on vient de le voir, ne datent que du dix-huitième siècle. Elles furent les germes qui amenèrent la conception du savant Danois. La classification de Thomson, appliquée en grand dans un riche musée, s’imposa immédiatement en Scandinavie.
Les Suisses, les premiers, admirent cette classification et la vulgarisèrent dans le reste de 1 Europe. Les habitations lacustres', découvertes pendant l’hiver de 1833-oi, par M. Ferdinand Relier, le sagace et actif président de la Société des antiquaires de Zurich, vinrent bien vite confirmer l’exactitude de la classification proposée par Thomson . Elle fut dès lors généralement adoptée. Parmi les vulgarisateurs suisses de cette classification, Morlot, professeur de géologie à l’Académie de Lausanne, occupe le premier rang. Sous le titre d 'Eludes géologico-archéologigues en Danemark et en Suisse (1), il publia, en mars 1 8G0, un excellent petit traité qui obtint le plus grand et le plus légitime succès.
Toutes les données préhistoriques de la Suisse et de la Scandinavie, bien qu’acquises par les méthodes des sciences naturelles, se rapportent aux temps actuels et peuvent rentrer dans le cadre étroit de la chronologie classique, qui ne reconnaît aux sociétés humaines que quelques milliers d années d existence. C’est tout ce qu on pouvait obtenir en partant de l’histoire pour remonter vers les temps géologiques.
dont je n’ai pu voir les ouvrages, rend, en véritable savant, pleine justice ti Thomson.
(1) Les Études de Morlot forment à elles seules le fascicule XLVI complet du Bulletin de la Société vaudoise des sciences naturelles , vol. VI, mars 1800. Traduction anglaise sous le titre : General l "mes on Archæology, 1801.