‹ Le préhistoriqueChapitre 7 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MARCHE DESCENDANTE DE LA GÉOLOGIE A LA PALÉOETHNOLOGIE. — L’HOMME FOSSILE.

Un mouvement inverse, beaucoup plus vaste, beaucoup plus audacieux, s’est produit en France. Il a paru même tellement audacieux, qu’on s’est efforcé de le comprimer et qu’on a cherché à l’étouffer dès sa naissance, au nom de la religion et des prétendues saines doctrines. Il s’agissait de la conjonction de la géologie et de l’histoire, en partant des données de la première de ces sciences. Ce sont ces études qui ont prodigieusement agrandi comme durée la période humaine, et qui ont conduit à la découverte de \' homme fossile

Pour le géologue, l’épithète fossile s’applique à tous les débris organiques enfouis dans les dépôts de la surface de la terre pendant les temps géologiques, c’est-à-dire tant qu on! duré les apparitions et extinctions d’espèces animales et végétales, les importantes migrations de ces espèces, les grands changements dans les rapports des terres et des mers, les profondes modifications climatériques. D’après ces données, qui sont celles de la vraie science, l’homme fossile existe, l’homme fossile a été parfaitement constaté.

En 1828, Tournai, lesympathiqueconservateur du musée de Narbonne, annonçait, Annales des sciences naturelles. vol. XV , p. 348, la découverte dans la grotte de Bizc (Aude) d ossements humains et de poteries, associés à des débris d animaux d espèces en partie disparues, en partie actuelles. Le tout était empâté ensemble dans une couche d’argile, et même parfois formait une véritable brèche. Les ossements humains, d’après Marcel de Serres, étaient

exactement dans le même état chimique que ceux des autres mammifères associés.

L’année suivante, de Christol, de Montpellier, publiait une observation analogue dans une brochure intitulée : Notice sur les ossements humains des cavernes du Gard, 18-29.

11 avait découvert dans les environs de Pondres des os humains au milieu d’un dépôt argileux renfermant des os d’hyène et de rhinocéros. La caverne contenait aussi de la poterie.

Des découvertes semblables furent faites par Emilien Dumas dans la grotte de Souvignargues, près de Sommières (Gard), et par le docteur Pitore, à Fauzan, près de Cesseras (Hérault).

Ces premiers laits signalés soulevèrent une violente opposition; ils contrariaient tant d’idées reçues !... On les combattit de toute manière, par des arguments bons et mauvais. L’argument le plus sérieux et même le seul sérieux était qu’il pouvait y avoir eu un mélange postérieur dans les cavernes.

En cfTct, dans les cas signalés, le mélange a existé; car, ainsi que nous le verrons en traitant des cavernes, la poterie est postérieure aux espèces éteintes.

Pourtant Tournai lit aux diverses objections une réponse qui levait tous les doutes. Il avait constaté dans les grottes des ossements d’espèces éteintes portant l’empreinte parfaitement caractérisée d’instruments tranchants (1).

Surexcité par les recherches des savants français, un savant belge, Schmerling, en exécuta d’analogues dans les cavernes des environs de Liège. Dans deux d’entre elles il trouva aes ossements humains dont il donna la description détaillée : Recherches sur les ossements fossiles décou-

(1) Tournal, Annules des sc. nut., 1829, vol. XVIII, p. 244.

verts dans les cavernes de la province de Liege, 1833, un gros volume et un atlas in-4°. Les ossements humains, entourés de débris d’éléphants, de rhinocéros et de carnassiers d’espèces éteintes, étaient dans un état tout à fait semblable à celui des os de ces divers animaux. Il y avait identité si parfaite qu’on en pouvait conclure qu’ils avaient subi les mêmes altérations, et, par conséquent, qu’ils appartenaient à la même époque. Entre autres, un crâne de vieillard, dans la grotte d’Engis, se trouvait presque à la base du dépôt osseux, sous lm,50 de brèche intacte, renfermant au-dessus du crâne humain une dent de rhinocéros. Aussi l’auteur conclut : « Il est hors de doute que les ossements humains ont été ensevelis à la même époque et par la même cause que ceux des restes des races éteintes (1). »

Il devenait en effet bien difficile de contester ces conclusions, que l’on avaient combattues avec tant d’acharnement et de passion, quand elles furent posées tout d’abord par les Tournai, les de Ghristol, les Emilien Dumas et autres observateurs français. On changea de tactique, et l'on lit autour d’elles la conspiration du silence, se contentant de répondre, faute de bonnes raisons :

— Le grand Cuvier, le père de la paléontologie, a reconnu et proclamé que l’homme fossile n’existe pas!...

Toujours le principe d’autorité qui vient barrer le chemin au libre examen.

Oui, Cuvier, dans son remarquable Discours sur les révolutions du globe, a nié l’existcnee de l'homme contemporain des derniers phénomènes géologiques et des derniers animaux d’espèces éteintes, de l’homme fossile en un mot. C’est que chez Georges Cuvier, à côté du savant de

(I) Sciimerling, Recherches sur les ossements fossiles de la province de Liège, p. 59.

premier ordre, à côté de l’homme de génie dont la France et le monde entier s’honorent, il y avait 1 ardent biblisle.

L’illustre professeur du Muséum, créant une science nouvelle, était doublé d’un médiocre conseiller d’Etat se posant en défenseur de ce qu’alors, comme à présent, on nommait l’ordre moral. Mais que pèse et que doit peser le sentiment intéressé de Cuvier devant la voix suprême de faits bien constatés ?...

En même temps que les géologues français et belges recherchaient l’homme fossile dans les cavernes, un coreligionnaire de Cuvier, le descendant d’une de ces familles protestantes dont les persécutions religieuses ont privé la France, M. Ami Boué, de l’Académie des sciences de Vienne (Autriche), le recherchait dans les dépôts quaternaires (1). 11 le retrouva d’une manière plus ou moins certaine dans le détritus et la terre noire du calcaire alpin de la basse Autriche, dans le sol marno-alluvial de Krcms, et surtout dans le grand dépôt alluvial du Rhin, à Lahr. Scs recherches, couronnées de succès, furent combattues d'abord avec acharnement, puis entourées d’un silence de mort.

L’opposition systématique et le silence ayant découragé les observateurs, la question de l’homme fossile paraissait à peu près complètement oubliée, quand apparut un fait nouveau. M. Aymard, secrétaire de la Société académique du Buy, signala, le 24 novembre 1844, à la Société géologique de France (2), la découverte d'ossements humains dans une couche de laves boueuses de l’ancien volcan de

(1) Boue, Annales des sc. nat., 1829, vol. XVIII, et Bulletin Soc. géologique de France , 1830-1831, vol. I, p. 103.

(2) Aymard, Note sur une découverte de fossiles humains dans un bloc de pierre provenant de la montagne volcanique de Denise, lue le 2 décembre 1844, dans Bull. Soc. géol., sér. II, vol. I, p. 107-110.

Denise, commune d’Espaly (Haute-Loire). C’est bien là l’homme fossile, contemporain des dernières éruptions volcaniques du Yelay. Aussi, immédiatement se mit-on à contester le gisement, supposant gratuitement qu’il s’agissait des restes d’un individu accidentellement tombé dans une fente. On alla plus loin, on nia l’authenticité de la découverte : c’était l’œuvre, dit-on, d'un adroit faussaire, d’un marchand intéressé. Heureusement on avait affaire à un homme énergique, qui, au lieu de se laisser abattre par la contradiction, y puisait une nouvelle ardeur.

Etudiant son sujet avec soin, toujours sur la brèche, M. Aymard eut réponse à tout. Soumettant successivement la question sur place, pièces en main, à tous les hommes spéciaux et indépendants, il finit, non sans peine, par faire admettre et triompher la vérité; mais il lui fallut pour cela plus de vingt années, tant les vieilles idées avaient puissamment enrayé la science.

La même résistance, plus grande encore si c’est possible, se produisit à l’égard des recherches et découvertes de Boucher de Perthes. Cet aimable savant, partant d’une idée fausse, arriva, malgré tous les obstacles, à la constatation d’une importante vérité.

L’homme, s’éfait-il dit, existait avant le déluge ; on doit donc trouver ses traces dans les dépôts diluviens. Au point de vue orthodoxe, le raisonnement pouvait être irréprochable; mais, au point de vue scientifique, il n’avait pas le moindre fondement. La science n’a pas encore pu reconnaître les dépôts laissés par le prétendu déluge universel. Ce que les géologues ont malheureusement, à la suite de Buckland, nommé diluvium ou terrain diluvien, n’est point le produit d’un déluge ou grande inondation de courte durée; c’est un ensemble de dépôts qui se sont formés successivement, lentement, pendant de longues séries

d’années, et même de siècles. Ce sont d’anciennes alluvions fluviatiles qui ne diffèrent de nos alluvions actuelles qu’en ce qu’elles datent des temps géologiques, au lieu d’appartenir aux temps historiques. Résultats de conditions climatériques et hydrographiques différentes des nôtres, elles occupent des positions que n’atteignent plus les alluvions actuelles ; elles contiennent, en outre, des animaux d’espèces aujourd’hui éteintes ou diversement distribuées. Pour faire cesser toutes les confusions, les géologues ont supprimé le mot de diluvium et ont donné à cette formation le nom de terrain quaternaire.

Quoi qu'il en soit, la foi profonde que Boucher de Perlhes avait en son raisonnement produisit le meilleur résultat en stimulant vivement son ardeur et en le passionnant dans ses recherches. Elles furent bientôt couronnées de succès. Dès 1840, Boucher de Perthes découvrait dans les dépôts quaternaires de la valléede la Somme, à Abbeville, des silex taillés prouvant l’existence de l’homme. Il publia ces découvertes, en 1847, dans le premier volume de ses A ntiquités celtiques et antédiluviennes , mais elles reçurent le plus froid accueil. D’une part, les hommes d’étude et de science sourirent en entendant le raisonnement qui avait déterminé les recherches; de l’autre, les défenseurs des soi-disant saines doctrines trouvèrent la nouveauté dangereuse et la repoussèrent comme ils avaient déjà repoussé toutes les découvertes du même genre. Personne ne mit en doute la bonne foi de Boucher de Perthes, mais on l'accusa de se faire d’étranges illusions, et l’on prétendit qu’il avait été dupé par de malins ouvriers spéculant sur sa bonhomie. Sur ce, on se permit quelques plaisanteries, et tout fut dit ; comme toujours, en pareil cas, on en revint au silence.

Boucher de Perthes n’était pas homme à se laisser décourager. Eclairé par ses recherches, il reconnut bientôt

à sa découverte une portée plus grande qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Il ne s’agissait plus simplement de l'homme antédiluvien dans le sens de l’histoire biblique, mais bien de l’homme préhistorique, de l'homme fossile. L’horizon, en s’élargissant, ne fit qu’enflammer davantage son ardeur, et, justement fier du résultat qu’il avait obtenu, l’heureux inventeur se voua tout entier à la propagation et à la vulgarisation de son importante découverte. Après des efforts obstinés et de nombreuses luttes, il eut enfin la satisfaction d’entendre, avant sa mort, tous ses contemporains lui rendre justice. Ce fut surtout à l’intervention, en 1859, de savants anglais, MM. Joseph Prestwich et John Evans, que le savant français dut de voir sa découverte généralement admise.

Cette fois, un élan irrésistible était donné. Dès 1861 (I), Edouard Lartet, l’habile et sagace paléontologue, à propos de la grotte d’Aurignac (Haute-Garonne), reprenait brillamment l’étude des cavernes, étude qui nous a révélé les détails de la vie et des mœurs de l’homme fossile. Deux ans plus tard, en 1863, le célèbre géologue anglais sir Charles Lyell publiait son The Geolocjical Evidences of the Antiqmty of Man, — Preuves géologiques de l’antiquité de 1 homme, — fort volume orné de cartes et de gravures, qui a été traduit en presque toutes les langues. L’année suivante, 1864, pour vulgariser rapidement les découvertes nouvelles et surexciter les recherches, je fondais un organe spécial mensuel, les Matériaux pour l’histoire positive et philosophique de l'homme, revue que j’ai cédée à mon ami Emile Gartailhac, après 1 avoir dirigée quatre ans. Restait à mettre en relation intime les cher-

(1) Edouard Lautet , Nouvelles Recherches sur la coexistence de l’homme et des grands mammifères fossiles réputés caractéristiques de la dernière période géologique, dans Annales sc. fiat., 1 SG J , vol. XV, p. 177.

cheurs de tous les pays. Très désireux d’atteindre ce dernier but, en 1865, à la réunion extraordinaire de la Société italienne des sciences naturelles qui avait lieu à la Spezzia, je proposai la création du Congrès international paléoethnologique ou d’ archéologie et d anthropologie préhistoriques. Gette proposition fut soutenue par MM. Emilio Gornalia, Giovanni Capellini et Antonio Stoppani, et acceptée par toute la réunion. Depuis, l’œuvre modestement créée à la Spezzia a rapidement grandi. D’utiles, brillantes et savantes sessions ont eu lieu successivement en Suisse, à Neuchâtel ; en France, à Paris ; en Angleterre, à Nonvich ; en Danemark, à Copenhague; en Italie, à Bologne ; en Belgique, à Bruxelles ; en Suède, à Stockholm ; et en Hongrie, à Buda-Pest.La neuvième s’est tenue celte année même, 1880, à Lisbonne, en Portugal.

Grâce à cet ensemble d’efforts, les études paléoethnologiques, sans avoir encore acquis leurs lettres de naturalisation dans certaines grandes Académies, surtout sans avoir pu pénétrer dans les traités d’instruction élémentaire, ont pourtant triomphé à peu près de toutes les oppositions plus ou moins passionnées ; elles sontarrivées, comme nous allons le voir, à former un corps, un ensemble, un tout, je dirai même une science spéciale, qui a déjà de nombreux et ardents adeptes, une littérature abondante et variée, des musées fort remarquables, et qui, grâce a l’exemple donné, depuis cinq ans, par l’Ecole d’anthropologie de Paris, commence même à posséder un enseignement régulier.

Page 1