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I. — Traits physiologiques

En examinant la question des crânes longs et étroits, de la chevelure, de la couleur de peau, de l'odeur nègre, etc., nous avons relevé et discuté la valeur des traits différentiels qu'on oppose aux

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noirs. A la lumière des observations impartiales, les qualités fondamentales et immuables de la physiologie nègre se modifient et évoluent sensiblement. Les Nègres ne font que confirmer cette règle générale que tout ce qui divise l'humanité n'est point immuable.

Cette transition incessante des caractères séparatistes empêche l'espèce humaine de dégénérer en une série de types immobiles. Les Nègres, qu'on a voulu considérer comme une espèce humaine à part, tendent, comme les autres humains, à se rapprocher de toutes les autres races, lorsqu'ils se trouvent soumis aux mêmes conditions de milieu physique et mental.

Leur ressemblance avec les Blancs aux Etats- Unis y déjoue souvent toutes les ruses mises en œuvre pour les reconnaître.. Nous avons même actuellement de nombreux romans américains dont la trame tragique est basée sur cette entrée des nègres « perfectionnés » dans la vie des blancs ^ A

1. Rappelons entre autres le roman de M™® Gertrude Atherton, Senator North. Une riche héritière du Sud, Miss Madison recueille chez elle sa jeune sœur, fruit d'une liaison de son père avec une femme de couleur. Rien dans la nouvelle venue ne décèle son origine et Harriet Walker pourrait très bien passer pour une femme blanche. Emerveillée par sa beauté, Miss Madison s'écrie : « Vous serez heureuse, je vous ferai oublier tout I » Mais Harriet lui répond avec un signe de tête désespéré : « Pas tout ; quelque part en moi, cachée mais présente, est une veine noire, gonflée de sang des esclaves. » C'est une allusion aux ongles de ses doigts. Pourtant un blanc tombe amoureux d'elle et personne dans l'entourage n'arrivant à reconnaître ses origines dégradantes, elle l'épouse et la tragédie n'éclate que lorsque Harriet elle-même s'avise d'avouer à son mari « sa tare héréditaire ».

vrai dire, peut-on encore considérer ces spécimens brillants de révolution des races comme de véritables nègres? Cette identification des blancs et des Nègres va très loin , comme le prouve ce curieux exemple cité par John S. Dnrhdim {Atlantic Monthly^ V. 81). Deux frères, imprimeurs de leur état, arrivèrent il y a quelques années, à Philadelphie, pour y chercher de l'occupation. L'un se plaça dans une imprimerie où ne travaillaient que des Blancs. Au bout de deux ans, un des ouvriers finit par savoir la vérité et dénonça le contremaître. Les Blancs nommèrent aussitôt une délégation chargée de demander au patron de renvoyer sur-le-champ l'homme de couleur. Le patron, tout en appréciant le mérite de son contremaître, lui fit compi^ndre la cruelle nécessité où il se trouvait de céder aux objurgations de ses subordonnés.

Le malheureux oc nègre » lui demanda alors comme grâce d'accepter à sa place son frère : ce De la sorte, lui dit-il, je pourrai vivre des produits de son travail, comme il vécut du mien. » Ainsi fut fait. Les ouvriers, ignorant les origines de leur nouveau contremaître, travaillèrent sous ses ordres pendant un temps assez long jusqu'au moment où l'identité du frère aux cheveux blonds fut reconnue Et voici la conclusion de M. Durham. « Le premier des deux frères abandonna la lutte, désespéré. Il quitta sa famille et entra dans un monde plus vaste, celui des blancs qui, ignorant ses origines, lui ont permis enfin de vivre de leur vie et de jouir de

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toutes les douceurs réservées aux Blancs des Etats- Unis. »

Booker Washington insiste d'une façon plaisante sur les embarras des chefs de trains aux États-Unis. Tel voyageur est-il Nègre ou ne l'est-il pas? se demandent fréquemment les employés perplexes. Dans le premier cas, il faudrait le faire entrer dans le compartiment réservé aux gens de couleur. Mais, m ne l'est pas et si Ton s'avise de lui assigner uno place considérée comme humiliante pour les Blancs, quelle responsabilité I

Les tribunaux américains ont, du reste, eu à juger des cas où des méridionales d'Europe ayant été prises à tort pour des femmes de couleur et renvoyées par force dans les wagons spéciaux des Nègres, ont demandé et obtenu de fortes indemnités.

M. Jules Huret, dans les intéressants souvenirs de son voyage En Amérique^ nous dit la même chose en ce qui concerne la transformation du type nègre. En observant de plus près les élèves de l'École de Tuskegee , il constate qu'aucun de ces 1 400 jeunes gens qui reçoivent leur éducation chez Booker Washington ne porte plus en lui le stigmate de l'esclavage. A côté des rejetons trop purs des nègres soudaniens, on y voit défiler les types les plus accomplis de la race humaine : des figures de « femmes au teint d'ambre, au profil fin et presque hautain, aux yeux ardents, mélancoliques et comme baignés dans de la nacre liquide, les lèvres juste assez charnues pour signifier la sensibilité, le menton

se relevant d'une gracieuse courbure, l'ovale noble, la taille fine et souple, la main petite et distinguée... » Or toutes ces femmes ne sont que des quarteronnes ou des octoronnes nègres de la Jamaïque, de Porto-Rico et d'autres pays du globe. Et ce Parisien, libre de tout préjugé des races, conclut avec justesse qu'en France, en Europe, toutes ces femmes eussent été entourées des hommages des hommes : tandis que, dans les États du Sud, on les parquait, comme des lépreuses, dans des écoles spéciales, dans des wagons ou des hôtels spéciaux.

M'^' Mary Church Terrell, la Présidente d'honneur de la vaste « Association des femmes de couleur », m'a confirmé cette impossibilité fréquente de reconnaître les Blancs des Nègres, Elle-même, du plus beau type méridional, peut voyager à son gré dans des wagons destinés aux Blancs et descendre dans leurs hôtels. Et pourtant, me disait-elle avec son fin sourire, mes parents étaient des esclaves et je ne dois ma liberté, comme tant d'autres de mes frères et sœurs, qu'à la guerre de Sécession. Personnellement, elle aurait pu aller vivre parmi les Blancs, si elle ne préférait remplir ses devoirs envers ses proches malheureux et humiliés. Le nombre de femmes et d'hommes de couleur mêlés aux Blancs et participant à leur vie intime est incalculable. Si jamais l'étiquette de Blanc devait tomber du visage de ceux qui n'y ont aucun droit dans les États du Sud, leurvie sociale en serait singulièrement révolutionnée. Et pour cause I C'est

que rinfluence du milieu, y compris le métissage avec les Blancs, y ont opéré des modifications radicales.

A l'heure qu'il est, on a beau chercher, on ne rencontre plus de traits distinctifs chez certains produits des Nègres croisés avec les Blancs. Le D^ Pearce Kintzing, qui a voué plusieurs années de sa vie à l'étude de cette question, le constate également dans American Médecine (Juillet 1904J.

On ne retrouve, nous dira-t-il, les moyens de distinguer le sang mixte du sang blanc que dans les romans américains. Dans la réalité, tout nous trompe, y compris la couleur des ongles, si infaillible pour certaines romancières du Sud. Afin de dissiper toutes les illusions, le D^ Kintzing avait soumis, pendant trois ans, à un examen attentif 500 malades recrutés parmi les blancs et les noirs. Les étudiants étaient appelés à se prononcer sur les origines du sujet, complètement couvert, sauf ses ongles. Or les erreurs étaient tellement manifestas et fréquentes que le D^ Kintzing a fini par rejeter les ongles comme trait caractéristique. Les autres traits significatifs trompent de la même façon. Le même auteur cite des cas d'enfants de couleur, entrés et inscrits à l'hôpital comme enfants blancs.

La persécution et l'injustice des Blancs font pourtant leur œuvre. Tracassés et méprisés, les « noirs », y compris ceux-là mêmes qui ont cessé de l'être, se rapprochent de plus en plus et forment jne sorte d'État dans l'État. Les humiliations subies

en commun cimentent ce rapprochement. Les Nègres, dirait-on, sont rentrés en eux-mêmes, les tristesses de leur vie actuelle entravant l'œuvre de leur libération morale et intellectuelle.

Tout permet cependant de croire qu'il ne s'agit là que d'un arrêt, de nature plutôt sentimentale. Les Nègres, loin de se décourager, se remettent à l'œuvre et travaillent vaillamment pour l'émancipation de leur pensée et de leur personne. L'école du malheur est la meilleure des écoles. On a constaté chez presque tous les peuples (et on observe le même phénomènes chez des individus, pris isolément), que rinfortune et les privations ne font qu'exercer et développer leurs facultés intellectuelles, et améliorer leur vie morale. Les Nègres, sans cesse à l'école du malheur, deviennent plus moraux, pluséclairés, plus riches et plus indépendants. Leurs progrès (I) physiologiques, pour nous servir du langage anthropologique, étant secondés par leurs progrès intellectuels, un observateur impartial peut escompter d'ores et déjà le temps, pas trop éloigné, où les deux races ennemies aiTiveront à l'entente et à l'unité.

Que dire enfin des souverains et politiciens blancs qui provoquent des guerres cruelles, pour des mesquineries de leur amour-propre blessé ou de leurs intérêts mal compris, et immolent à leurs instincts criminels des centaines de milliers de vies humaines?

Le cannibalisme n'est souvent que le résultat d'un culte des parents mal interprété. On les tue et

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on les mange afin de conserver les vertus familiales. Tous les explorateurs sont au surplus d'accord pour constater la disparition de cette coutume, sous l'influence des peuplades plus civilisées. Le mépris qu'elles montrent à l'égard des cannibales en diminue rapidement le nombre. Le moment est proche où ceux-ci disparaîtront complètement de la terre.

La psychologie des peuples primitifs, et en particulier des Nègres, ressemble, en général, d'une façon étrange, à celle des classes non instruites de l'Europe. Les habitants d'un village nègre du centre de l'Afrique sont comme les paysans vivant loin des chemins de fer àl'extrême-nord de la Russie ou à /extrême-sud de l'Italie. Les voyageurs qui arrivent parmi les Nègres avec des idées non préconçues, signalent l'étroitesse de leur esprit, leur misonéisme fortement accentué, la mesquinerie de leurs préoccupations journalières, leur amour des bibelots criards. Les femmes potinent, se jalousent et se querellent ; les hommes se battent et s'envient, tandis que les enfants grandissent insouciants sous les yeux attendris de leurs mères et indifférents de leurs pères. Cette analogie se rencontre également chez les Nègres commerçants. Les palabres nègres ont elles-mêmes des traits d'analogie frappante avec les réunions communales des villages perdus dans le vieux monde.

Tout en accusant des vertus et des vices communs aux autres hommes, le Nègre, étant plus près de

la nature, aura certains côtés de son caractère plus accentués, certains autres plus effacés en comparaison de ceux qui caractérisent la population blanche. Les Nègres africains se ressemblent bien plus que la population blanche de l'Europe. L'œuvre de la différenciation des individus, qui se produit sous l'influence des facteurs innombrables de la culture, n'a presque pas encore touché l'âme nègre, restée par cela même plus entière, plus unie. Mais suivons leur évolution aux Etats-Unis, et nous verrons comment, exposé à l'action des facteurs qui ont forgé Tàme des Blancs, ce même Nègre stupide, insouciant, souvent même anthropophage, s'approprie la mentalité et les conceptions intellectuelles de ces derniers.

IL — La mentalité nègre.

C'est en vain qu'on voudrait soutenir la thèse de rinfériorité mentale des Nègres et présenter par conséquent leur élévation comme impossible.

Tout ce que les explorateurs nous disent de leur vie en général, même de celle des Nègres primitifs du centre de l'Afrique, nous fournit les preuves du contraire. N'oublions pas avant tout qu'il serait souverainement injuste de mesurer leur vie psychologique et leurs aspirations morales d'après le canon des peuples ayant derrière eux des siècles de civilisation et de progrès intellectuels. Celui qui s'aviserait de comparer la mentalité des paysans euro-

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péens à celle de l'élite blanche trouverait sans doute entre eux un gouffre bien plus grand qu'entre ces mêmes paysans et les noirs du centre de l'Afrique. Leurs préoccupations, idées, et superstitions trahissent des airs de famille qui les rapprochent singulièrement. Cette ressemblance devient encore plus frappante lorsqu'on compare entre eux les Nègres et les paysans vivant dans un milieu analogue. Les hommes de la forêt (le Pahouin) se distinguent radicalement des Nègres de la vallée. Les nombreux travaux d'Ad. Cureau, qui, en qualité d'administrateur en chef des colonies françaises, a eu l'occasion d'étudier l'âme nègre pendant de longues années, nous apprennent combien le milieu et l'occupation arrivent à façonner la mentalité et le genre de vie des primitifs. Tandis que le Pahouin, sorti de ses taillis, mélangé aux autres hommes, ressemble à la chauve-souris que la lumière aveugle, l'homme des plaines et des grands fleuves se montre franc, ouvert, gai et exubérant.

Le premier est inquietet ombrageux ; il ne rêve que de retourner sous ses voûtes sombres, dans ses bois mélancoliques et tristes ; le second, enclin à se mêler aux nouveau venus, les accueille à bras ouverts, tant que ces derniers n'abusent pas de sa confiance. Sa douceur et son hospitalité dépassent même celles des classes populaires d'Europe. Il suffit d'observer de plus près sa vie intime pour voir combien de traits communs la lient à celle des Blancs. Les femmes aiment leurs petits avec la même tendresse, la

même abnégation que celles de l'Europe; les pères se montrent moins tendres. « Qu'une mère passe dans un village avec son marmot, raconte un voyageur, toutes les autres voudront prendre l'enfant, le tenir dans leurs bras, le pouponner, le faire sauter... Un cannibale qui vient de déguster un morceau humain en est tout aussi capable que le plus sensible de nos civilisés. »

L'anthropophagie elle-même n'a point, sur place, des côtés aussi répugnants qu'on nous les représente d'ordinaire. Elle ne constitue nulle part un instinct ou un besoin inné, mais une simple coutume.

Ceux qui la pratiquent sur une large échelle ne cessent point pour cela d'être sympathiques aux Européens eux-mêmes, a Ils sont doux et gais et de relations agréables pour leurs amis. Manger les corps de leurs ennemis leur semble aussi naturel qu'à un paisible bourgeois du xvf siècle un autodafé d'hérétiques*. »

Le cannibalisme, considéré à ce point de vue, n'est qu'une forme spéciale de la guerre, ou l'extension de la chasse au butin humain. Rendons-nous, du reste, à l'évidence que les civilisés mangent leur prochain d'une façon encore plus cruelle, mais en y mettant sans doute plus de formes. Tel patron exploiteur des classes pauvres ou tel financier, qui ruine, grâce à sesopérations malhonnêtes, desmiMiersde familles et

1. D' Gureau. Psychologie des races nègres de l'Afnque tropicale. Revue Générale des Sciences, 1904, n^ 14 et 11),

provoque souvent de nombreux suicides, a sur sa conscience bien plus de victimes que toute une tribu de cannibales.

On connaît cette boutade de John C. Calhoun : « Si je pouvais trouver un Nègre sachant la syntaxe grecque, je croirais que le Nègre est un être humain qui doit être traité comme un homme. » La chose se passait en 1834 et le sénateur de la Caroline du Sud pouvait alors impunément promettre aux nègres sa considération spéciale à des conditions irréalisables. Les punitions les plus sévères étant réservées à quiconque se serait avisé d'enseigner l'alphabet à un enfant de couleur, il devenait improbable de pouvoir amener un Nègre jusqu'à la compréhension de la langue d'Homère et de Platon.

L'éducation nègre est de date toute récente. Avant la guerre de Sécession, l'instruction des noirs était formellement interdite dans les États esclavagistes ^

Les personnes accusées d'avoir violé cette loi étaient passibles de la prison ou du fouet. Constatons, à cette occasion, que la première école pour les Nègres fut fondée à New-York en 1704, pai un Français, Elias Neau. Il réunit, grâce aux permissions obtenues chez les maîtres, au prix de grands efforts personnels, environ 200 enfants. Neau ensei-

1. Voir à ce sujet : V Education des nègres aux Etats-Unis par Kate Brousseau ; G. W. Williams : History of the Negro Race in America; E. B. Andrews. Last Quarter of century in the United States; Meriwether, History of Higher Education in South Carolina; Booker T. Washington : The Future of the American Negro; Up from Slavery, etc., etc.

gnait à titre absolument gracieux, ne cherchant sa récompense que dans le sentiment du devoir accompli à l'égard de ces enfants infortunés. L'exemple donné par ce noble Français fut suivi dans les Etats du Nord par plusieurs sociétés bienfaisantes. Dans le Sud, les dispositions hostiles dirigées contre l'éducation des Nègres ont persisté jusqu'à la guerre de Sécession.

C'est ainsi que, dans la seule Caroline du Sud, il y avait en 1874, 200 juges nègres ne sachant ni lire ni écrire. Il en était de même des membres des commissions scolaires (School Commissioners) qui, illettrés, présidaient aux destinées des écoles. La plupart des sénateurs nègres, prétend Andrews, pendant les huit années de la reco?istruction des Etats du Sud qui ont suivi immédiatement la guerre, étaient incapables d'écrire trois lignes; certains ne savaient même pas lire, or, ceux-ci étaient recrutés parmi l'élite nègre.

L'instruction des noirs ne commence qu'avec la guerre de la libération. Sous la surveillance des officiers du Nord, on fonda des écoles où les Nègres recevaient l'instruction primaire. Ecoles militaires d'un genre spécial, elles donnaient des leçons d'éducation civique, au lieu des meilleures recettes pour tuer son prochain. Dans l'espace d'un an (1863-1864) le général Banks réussit à créer dans la Louisiane 95 écoles avec 162 maîtres et 9571 élèves. Le général Howard constate, dans son rapport général du 1*^ janvier 1866, qu'il y avait déjà dans le Sud

740 écoles, avec plus de 1 300 maîtres et 90 500 élèves. Voilà le véritable début de la civilisation nègre I Elle ne remonte qu'à quarante ans, dont il faudrait encore retrancher une dizaine, car l'instruction nègre, loin de rencontrer des sympathies ardentes, a été pendant longtemps en butte à toutes sortes de persécutions. Les entraves apportées à l'œuvre de l'éducation par les fanatiques du Sud et par le manque de pondération de la part des législateurs du Nord lui ont causé des dommages irréparables. D'autre part, les Nègres, trompés dans leurs illusions au sujet de l'éducation libérale, ont pris en aversion l'instruction elle-même. Les masses nègres n'ont pu avoir que beaucoup de mépris à l'égard de cette éducation qui ne savait que les rendre plus méprisables et plus malheureuses. L'ambition de ces enfants de la nature déchaînée, endurait des souffrances cruelles au contact de la vie et de ses déboires. Leur vanité s'exaspérait en présence des railleries des Blancs et de leur faim inassouvie. Toutes les portes leur étant fermées, ils devinrent victimes des tentations criminelles. En constatant les résultats, sans remonter aux causes, les Blancs les mieux intentionnés se sont mis à douter de la moralité et de la capacité intellectuelle des gens de couleur. Il est devenu de mode de parler de leurs mauvais instincts innés, et de leur impuissance à s'approprier la vraie civilisation des Blancs. La haine de leurs ennemis et l'impatience de leurs amis ont eu des conséquences également funestes. Les uns et

les autres ont oublié cette vérité élémentaire, que le délai d'une réaction morale est au moins proportionné à la durée du mal primitif. L'œuvre néfaste des siècles ne peut être enrayée par l'influence de quelques années dejustice.

Rappelons donc avant tout que, pendant une période assez longue, les écoles du Sud manquèrent de maîtres. Les professeurs refusaient d'y enseigner par crainte du mépris et de la haine de leurs concitoyens. Force fut de s'adresser aux gens du Nord. Ceux-ci répondirent à l'appel avec l'ardeur et la foi de véritables missionnaires. On allait instruire dans le Sud comme on irait convertir les sauvages de l'Afrique Centrale.

Le contact avec les préjugés des Blancs fut pourtant bien plus dangereux, leur accueil plus hostile et leur haine plus implacable que celle des sauvages. Les professeurs blancs des deux sexes venus du Nord furent mis au ban de la société. On les considérait avec dégoût et on les évitait comme des pestiférés. Un pasteur de Géorgie déclare, dans une réponse à une commission d'enquête : ce Je ne sais rien de ces femelles du Nord qui sont venues enseigner dans les écoles de couleur; je n'ai jamais parlé à l'une d'elles. Elles étaient rigoureusement exclues de la société. » (K. Brousseau). Découragés, les professeurs sesauvèrentdansle Nord, abandonnant leurs écoles. L'instruction se trouva ainsi souvent interrompue. Si le mépris et les chicanes sans nombre ne suffisaient pas à détourner les maîtres de leur devoir,

on avait recours à la violence. On incendiait les écoles, au risque de faire brûler ensemble et les bâtiments maudits et leurs mauvais génies, les instituteurs. Si ces tentatives échouaient, on ne reculait pas devant des attaques nocturnes. Les institutrices ou instituteurs blancs furent souvent battus ou fouettés.

Dans ces recours à l'intimidation ou à la violence se signalèrent surtout de nombreuses sociétés secrètes, dont celle de Ku Klux Klan fut la plus redoutable. Elle fut fondée en 1866, dans l'État de Tennessee, afin d'écarter du scrutin les électeurs nègres et d'empêcher les gens de couleur ,d arriver aux fonctions électives. Déguisés d'une façon burlesque, les membres du Klan entraient dans les huttes des Nègres en s'efforçant de terrifier leur imagination par diverses cérémonies extravagantes. Tantôt, un sac sur le bras, en forme de cœur, ils réclamaient à hauts cris de la chair de nègre frite; tantôt, portant un estomac en caoutchouc, ils épouvantaient les Nègres en s'abreuvant d'une quantité imposante de seaux d'eau. Mais, à côté de ces enfantillages, ils se livraient également à des assassinats en règle. Se promenant en bandes avec leurs masques épouvantables et vêtus de leurs robes blanches, ils se jetaient sur des Nègres, qu'ils estropiaient ou fouettaient pour la moindre faute. Les Blancs accusés de connivence avec les nègres, et surtout leurs instituteurs et institutrices, subissaient le même sort. C'est ainsi que les membres du Ku Klux Klan réussirent à faire fermer

de nombreuses écoles dans l'État de Mîssîssipî. Le gouverneur R. C. Powers dénonça même au Congrès ce fait monstrueux que, pendant huit mois, aucune école nègre ne fut tolérée dans le comté de Winston, et que toutes les maisons qui avaient servi d'écoles sauf une, avaient été incendiées (Andrews). Les autres Etats esclavagistes étaient logés à la même enseigne. En Géorgie, par exemple, il y eut, en 1871, un grand nombre de localités où une école pour des gens de couleur n'était pas tolérée. Les incendies des écoles et des églises y étaient très fréquents.

La persécution des écoles se prolongea encore pendant nombre d'années. Les Blancs montraient ostensiblement plus de sympathie aux Nègres illettrés qu'à ceux qui avaient eu le malheur de passer par les écoles. Pourtant, malgré tous ces obstacles, les Nègres ont réussi à réaliser des progrès tout à fait stupéfiants.

Vers 1899, la situation des gens de couleur aux Etats-Unis, d'après le onzième recensement et autres documents administratifs, se présentait de la façon suivante : il n'y avait sur chaque millier de Nègres que 8 indigents. Les Blancs en accusaient autant, mais ces derniers avaient 64 riches pour 1 Nègre riche. Sur 100 propriétaires, il y avait 7o Blancs contre 25 Nègres; or, ceux-ci, proportionneliement^ ne devaient pas dépasser le chiffre de 12 à 13.

Sur 100 maisons nègres, 87 étaient libres de

toute hypothèque; sur iOO maisons appartenart aux Blancs, il n'y en avait que 71 dans le même cas.

La valeur de 130 000 fermes nègres représentait en chiffres ronds 2 milliards de francs ; celle de leurs églises, environ 190 millions ; celle de 150000 immeubles, en dehors des fermes, environ 1 milliard et trois quarts, tandis que leur propriété mobilière s'élevait à environ 800 millions de francs. Chose plus significative : les 4/5 du travail exécuté dans le Sud Tétaient par les mains nègres.

Dans son discours d'inauguration du mois d'avril 1904, M. John Gordon, Président de l'Université Howard, a indiqué que cette université « de couleur », depuis trente-sept ans qu'elle existe, avait accordé des grades universitaires à plus de 2000 élèves, dont 200 sont pasteurs, 700 médecins, 200 avocats, etc.

La Fisk Unîversity a compté, en 1900, 400 diplômés de couleur, dont 17 docteurs, 9 hommes de loi, 46 directeurs d'écoles, 165 instituteurs, 19 ministres des cultes, etc. Il en fut de même des trente-six autres universités qui toutes travaillèrent de leui mieux au relèvement de la race nègre. Disons pourtant que leur niveau général, à l'exception de Howard, est de beaucoup inférieur à celui des universités des Blancs. Faute de ressources, il faut s'y contenter de niaîtres moins avancés, de laboratoires pauvres et '^l'une organisation rudimentaire. Mais, grâce à l'élan ï{ au zèle des élèves et des professeurs, leur instruc-

lion donne des résultais très satisfaisants. Les femmes de couleur, ne voulant pas retarder sur leurs frères et maris, luttent avec eux avantageusement dans le domaine de l'instruction supérieure. Presque toutes les universités nègres leur ouvrent les portes et accordent aux femmes un traitement égal en ce qui concerne les études et leur consécration, les diplômes officiels. Les données nous manquent pour l'époque consécutive à l'année 1898, oh le mouvement féministe a fait des progrès des plus considérables, mais il suffit de noter que, jusqu'à celte date, les Etats-Unis comptaient déjà 82 femmes de couleur ayant obtenu des grades universitaires dans le Nord et 170 dans les Universités du Sud.

Ces résultats brillants ont été acq;Uis en peu de temps. Certains écrivains du Nord ont reprocbé aux Nègres du Sud d'avoir employé environ 250 millions de fran<!3 depuis l'époque de leur émancipation pour l'instruction. Ce chiffre étonne précisément par sa modicité. D'après Kelly Miller, la ville de New-York en dépense autant tous les deux ans. O les Nègres comptent plus de 10 millions d'àme.^ il s'agit, en outre, d'un territoire d'un millioi de lieues, et d'une époque de quarante ans ! Et c'est avec raison que Booker Washington insiste sur la pauvreté des écoles de couleur. On dépense, nous dit-il, environ 100 francs par an pour chaque enfant dans les Etats de New- York ou de Massachussels, et on u'en dépense que 2 fr. 80 dans le Sud. 11 cite des écoles d'un comté du Sud, où ni l'État ni

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les autorités publiques ne possèdent ni un sou de matériel scolaire, ni une école, ni un tableau, ni un crayon. Dans l'Etat de Géorgie, 200000 enfants nègres n'ont pu pénétrer dans aucune école I

Les désillusions causées aux pauvres gradués de couleur par leurs diplômes infructueux ont produit parmi les Nègres un mouvement admirable en faveur des écoles professionnelles. Les écoles de Hampton et celle plus récente de Tuskegee sont de véritables modèles du genre, dignes d'être imités par les Blancs. Cette dernière contient aujourd'hui environ 50 bâtiments dont 47 ont été élevés par la main des élèves et 2 500 acres de terre labourée par eux. Le corps enseignant dépasse une centaine de professeurs, instructeurs, industriels et aides. Durant Tannée 4901 on y a enseigné aux 1324 élèves, 28 industries différentes. Pour l'immense bâtisse élevée en 1901, il a fallu 800000 briques, qui toutes furent fabriquées par les élèves de Tuskegee. Les plâtres, la maçonnerie, la charpente, la peinture, les toitures en zinc, en un mot toutes les fournitures, y compris celles de l'électricité, furent exécutées par les élèves, sur place. Les machines, dont une de 125 chevaux, furent également installées par les étudiants. Lorsque ces derniers n'ont pas de quoi payer leur école (environ 400 francs par an), ils travaillent dans la journée, et l'argent qu'ils gagnent est affecté aux écoles gratuites du soir. Grâce à la fondation Slater, on a créé une quantité d'autres écoles professionnelles, où, à côté de l'instruction

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spéciale, on s'efforce de donner aux élèves une instruction générale.

On développe parallèlement une grande activité dans le monde des femmes. On leur apprend, avec Fagriculture, la meilleure façon d'exploiter des vacheries ou la basse-cour. Les femmes de couleur travaillent ainsi à leur tour à la régénération de leurs sœurs. Leur somme de travail et leur esprit d'initiative sont prodigieux. Elles ont fondé tout un noyau de a sociétés fermières », les sociétés de progrès dans les villages « village improvements », etc., qui exercent une grande influence éducatrice.

Veut-on parler de la faculté créatrice des Nègres ? Il faudrait citer leurs nombreux poètes, romanciers, savants, ingénieurs ou inventeurs, comme Paul Lawrence Dunbar, (le Victor Hugo nègre) ; Kelly Miller, mathématicien, le D^ Blyden , linguiste; Booker Washington, pédagogue génial et homme public de tout premier ordre ; Du Bois, écrivain politique et historien, etc. Pour voir avec quelles difficultés ont à lutter les littérateurs nègres, rappelons que Dunbar, qui est mort tout récemment à l'âge de trente-deux ans, était fils d'un simple esclave qui s'enfuit au Canada. Sa jeunesse pleine de misères et de privations et son éducation des plus simplistes l'avaient préparé assez mal pour le métier d'écrivain. Après avoir débuté comme garçon d'ascenseur, il commença à s'instruire et à écrire ses poésies, qui l'avaient pris, aimait-il à dire, comme une rougeole. Tout fut ingrat pour lui, jusqu'à la langue, ce jargon

détestable dcsNègres américains, dans lequel ilaécrit les touchantes poésies de la vie humble et du foyer. Malgré la date très récente et l'insuffisance de l'instruction technique que reçoivent les Nègres américains, ils ont trouvé le moyen de se distinguer dans ce domaine. Le bureau des brevets de New- York a constaté, par exemple, que jusqu'à 1900, 357 brevets ont été pris par des gens de couleur. Dans les États-Unis, où l'aptitude aux affaires industrie^lles et commerciales est considérée comme une preuve de supériorité intellectuelle, il est intéressant de constater que les commerçants de couleur y sont déjà si nombreux qu'ils ont pu fonder une association spéciale : National Neg?v Business Leagne^ Aoni les membres se chiffi^nt par milliers.

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