‹ Le préjugé des racesChapitre 102 sur 122 · Mor allié nègre · texte numérisé non relu

Mor allié nègre

Mais lorsque les esclaves du préjugé des races se voient forcés de rendre justice à l'intelligence nègre, égale à tous les points de vue à celle des Blancs, sous peine d'être taxés de partialité, ils se consolent en pensant à l'immoralité « innée » des nt>irs.

Voilà une infériorité regrettable, clameront les détracteurs des Nègres et avec eux tous les authropologistes qui croient aux fatalités du sang et de la couleur. Cette accusation doit tomber devant les faits. En vain les ennemis de la race nègre s'efforcent de nous convaincre que ses mauvais penchants augmentent avec l'instruction. Les chiffres statis-

tiques, à qui appartient la voix décisive, leur opposent un démenti formel. Disons que, même dans le cas où la criminalité des Nègres serait trop ékvée, ces derniers mériteraient une absolution spéciale.

La population colorée continue encore à traverser une des périodes les plus critiques. Du jour au lendemain elle se trouva jetée de l'esclavage dans la vie libre, sans les moindres ressources morales et matérielles. Il lui a fallu se frayer le passage dans la vie, au prix d'efforts surhumains. Loin d'être encouragée dans la voie du perfectionnement moral par ses anciens maîtres, elle n'a cessé d'être en butte à leurs tracasseries et à leurs persécutions. Le Nord, dans son désir d'humilier le Sud, a fait le plus grand tort à ces enfants de la nature en leur accordant, d'emblée, les droits politiques les plus larges. Appelés à voter, les Nègres bornés et illettrés ont fait tout leur possible pour envenimer davantage leurs relations avec les Blancs. Vaniteux comme des enfants, grisés par le pouvoir tombé si brusquement entre leurs mains, ils ont perdu toute notion delà réalité. L'esclavage étant chez eux synonyme du travail, ils ont considéré la liberté comme incompatible avec toute occupation. Désœuvrés et vaniteux, ilsjouaient Rvec la vie comme les chiens avec des objets qui tombent entre leurs pattes. Dans leur insouciance et l'incompréhension du monde où ils venaient d'entrer sans la moindre préparation, ils ont bientôt perdu tout équilibre et le peu de morale chrétienne qu'on leur avait enseignée dans la servitude. Ceux qui ont

bénéficié d'une éducation libérale se sont vite découragés devant le mépris des Blancs et la difficulté de trouver un gagne-pain.

Le nombre des déclassés de couleur grandissait à vue d'œil et avec ceux-ci le chiffre des criminels. Peu à peu leurs yeux se sont dessillés. Les hommes de bien et d'initiative recrutés parmi les Blancs du Nord, comme le général Armstrong, et, dans le milieu nègre, des gens comme Booker Washington, ont compris que, dans l'état actuel des choses, l'avenir appartient à l'enseignement professionnel et ils ont dirigé de ce côté leurs efforts. Et voici comment cette seconde révolution survenue dans la vie intime des Nègres les a rendus meilleurs et plus dignes. Même en dehors de ces circonstances atténuantes, les Nègres n'ont point besoin de baisser la tête devant les Blancs. Il serait fastidieux de comparer en détail les chiffres de la criminalité blanche et celle des gens de couleur. Notons ce fait que l'augmentation d'habitants de couleur dans une localité ne fait point monter le taux de la criminalité. La proportionnalité reste toujours la même. On accuse les Nègres d'être surtout en délicatesse avec le code dans le Nord. A cela, répondent les écrivains nègres, comme Booker Washington, le professeur Du Bois, etc., rien d'étonnant. Les Nègres y arrivent surtout du Sud, tantôt vivant déjà en marge de la société pour des raisons connues par la police de leur localité d'origine, tantôt en qualité d'émigrés h la recherche du pain.

Or arrivés dans le Nord, ils se trouvent en butte aux persécutions des syndicats du travail. Découragés et affamés, ils succombent souvent aux tentations du désespoir et de la misère.

Mais, au Nord de même qu'au Sud, le chiffre des condamnations ne répond aucunement à la criminalité réelle des Nègres. Le jury composé de Blancs leur est franchement hostile. Et si la police lesinquiète et les amène devant les tribunaux pour le moindre propos, ceux-ci les condamnent également pour les plus petites peccadilles. Dans certains États du Sud, il y a même une sorte de prime spéciale qui provoque une augmentation du nombre des Nègres condamnés. Car leur séjour dans les prisons se solde par des bénéfices considérables pour les États, sans parler des intermédiaires. Un détenu nègre est obligé en cette qualité de travailler dans les fermes, dans les mines ou dans l'industrie. On calcule qu'un prisonnier rapporte en moyenne 750 francs à l'État (J. A. Hobson). Dans la plupart des cas, des entrepreneurs blancs, pires que les anciens planteurs, exploitent durement leur travail et s'enrichissent à leurs dépens. Tout le monde, en commençant par l'État et en finissant par l'entrepreneur, se trouve, de la sorte, intéressé à la sévérité de la condamnation. Car, plus l'emprisonnement est long, plus les revenus de l'État et ceux du concessionnaire du travail nègre augmentent.

Les préjugés et la haine des juges aidant, les Nègres ont à leur compte des condamnations sou-

vent injustes et presque toujours plus rigoureuses que celles distribuées aux Blancs. Fréquemment, lorsqu'un désordre se produit dans un milieu nègre, désordre dont les causes restent souvent mystérieuses, on opère parmi eux une sorte de rafle. Arrêtés, accusés, condamnés à des amendes considérables, les pauvres noirs se trouvent dans l'impossibilité de les payer. Un bienfaiteur blanc survient alors, et, après avoir remboursé les sommes fixées par le tribunal, prend à son service les Nègres en vertu d'un contrat public.

Ces abus honteux du pouvoir judiciaire devraient, à vrai dire, augmenter plutôt la criminalité des Blancs coupables de partialité et d'injustice ! Ils pèsent pourtant sur celle des Noirs.

Après tout, peut-on décemment demander à une race exaspérée par toutes sortes de traitements barbares et injustes le respect de soi-même et la dignité morale, ces meilleures barrières contre les penchants criminels ?

Ajoutons que certains de leurs crimes n'ont qu'un cachet transitoire. Tels les menus vols qu'on reproche aux Noirs. Pendant l'époque de l'esclavage, les Nègres étaient privés de toute propriété. Tout ce qu'ils arrivaient à acquérir appartenait de droit à leurs maîtres. Le vol prenait dans ces conditions une forme particulière. Le Nègre, ne pouvant s'emparer de la propriété d'autrui, ne volait pas dans le véritable sens du mot : il déplaçait, mais ne diminuait aucunement la richesse de son maître.

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En tout état de cause, celui-ci restait propriétaire lie tout ce qui appartenait à ses esclaves. Booker Washington cite cette anecdote plaisante d-'un esclave qui, ayant volé des poulets à son maître, lui dit ceci en guise d'excuse : « Maintenant, Massa, il i est vrai que vous avez un peu moins de poulets, mais, Massa, vous avez un peu plus de nègres. «Les conceptions enracinées dans la conscience nègre pendant des siècles n'ont pu disparaître pendant une nuit d'été. Contentons-nous de signaler que les Noirs réellement instruits en sont indemnes. Preuve évidente que le vol n'est point dans le sang nègre. Ce n'est que le résultat temporaire d'une mentalité spéciale, d'un état d'âme particulier.

11 en est de même en ce qui concerne leur vie de famille. On leur reproche leur immoralité , en oubliant que le mariage et la famille ne datent chez les gens de couleur que de l'émancipation. A l'époque de l'esclavage il n'y avait ni maris, ni femmes, ni parents, ni enfants. Le maître disposait de la vie et du bien-être de ses esclaves comme de ses autres objets mobiliers. Les mulâtres, dont le nombre dépasse deux millions, sont là pour témoigner quel fut le respect des planteurs pour la chasletJ des femmes nègres en général et de leur vie conjugale en particulier! Les femmes séparées de leurs époux au gré de leurs maîtres, les enfants transportés au besoin loin de leurs parents, les jeunes filles livrées au caprice des planteurs et de leurs employés,

176 Y A-T-IL DES PEUPLES ÉTERNELLEfMENT INFÉRIEURS?

tout cela avec Tappui de la loi qui n'admettait aucune résistance de la part des intéressés : voilà le bilan de la vie familiale d'antan. Elle ne peut point fleurir dans un milieu d'où on ne cesse de la bannir.

La liberté accordée aux gens de couleur était impuissante k ressusciter du jour au lendemain les vertus qui n'ont peut-être jamais existé. Il faut laisser travailler le temps. Secondé par la culture morale et intellectuelle dont jouissent les Nègres d'aujourd'hui, il leur permettra de s'élever au niveau des blancs. D'ores et déjà on constate une moralité parfaite chez des femmes nègres qui ont passé par l'école. L'enquête faite M'"^^ E.-C. Hobson et E-.C. lïopkins, à la demande des administrateurs de la Fondation JohnSlater*, nous en apporte des preuves.

Chaque fois qu'il s'agit de mesurer la vitalité des Blancs et d'escompter leur avenir, on se préoccupe de leur natalité. A tort ou à raison on voit dans l'augmentation numérique de la population un symptôme de la santé et un critérium du rôle auquel l'histoire semble l'avoir prédestinée. Envisagés à ce point de vue, les hommes de couleur des États-Unis devancent de beaucoup les Russes et les Italiens, considérés comme les plus prolifiques parmi les peuples. Tandis que les autres Américains, abandonnés à leurs propres ressources, en dehors de l'immigration, finiraient par diminuer numériquement, la population de couleur ne cesse de grandir.

1. The Trustées of the John Slater Fund occasionnai Papert, n» IX, 1896.

Depuis 1860 (nous laissons de côté la période avant la libération des Nègres, caractérisée par l'arrivage incessant des esclaves d'Afrique), la population nègre a plus que doublé. D'environ cinq millions en 1870 elle est devenue six millions et demi en 1880, sept millions et demi en 1890, et environ neuf millions en 1900.

A l'heure qu'il est, environ 280 comtés américains, ayant une étendue de 150000 milles carrés, accusent une population nègre dépassant de beaucoup celle des Blancs (environ 130 hommes de couleur contre 100 Blancs).

Un crime grave contre la chasteté pèse lourdement sur la conscience nègre. Il s'agit du viol des femmes blanches. Ce fait attriste profondément les meilleurs parmi les Nègres, de même que les Blancs qui leur témoignent une sympathie réelle. Sans vouloir chercher des excuses à la criminalité nègre sur ce point, disons pourtant que sa gravité se mesure bien plus à l'indignation des Blancs qu'au nombre vrai des crimes commis. La justice sommaire [lynchage) en dénature singulièrement le caractère, en faisant très souvent des gens soupçonnés d'un crime des accusés et ensuite des victimes. Les Nègres répondent, du reste, avec raison que le crime de viol n'est point inconnu parmi les Blancs et qu'eux aussi le pratiquent sur une échelle assez vaste. Les hommes immoraux sont également méprisables, quelle que soit la couleur de leur peau. Les Blancs qui commettent ce crime à l'égard des femmes nègres valent bien les

Nègres qui s'en rendent coupables à l'égard des blanches. N'oublions pas pourtant que tous les cas de lynchage ne comportent pas seulement des outrages contre la vertu des blanches. D'après une statistique américaine, on avait lynché dans les États du Sud, de 1891 à 1902, 1862 personnes dont 448 seulement à la suite d'attentats contre les femmes' 770 pour meurtres, etc.

Ehi reste, ce genre de justice ^ ou plutôt d'injustice, a pour effet de faire naître les crimes qu'il est censé étouffer. Exaspérés parla férocité stupide des foules, les Nègres s'en vengent en multipliant les crimes qui paraissent toucher le plus leurs persécuteurs. Les législateurs américains le comprennent si bien qu'ils livrent actuellement une guerre à outrance au lynchage en général, et à celui ayant pour motif le viol des blanches, en particulier.

Les transformations profondes qui s'opèrent dans la vie des noirs ne feront que diminuer ce genre de crimes. Remarquons que les agriculteurs de couleur, de même que les Nègres instruits, en sont indemnes. Sa disparition complète ne dépend que des Blancs eux-mêmes. Qu'ils essaient d'être plus justes à l'égard des Nègres ; qu'ils s'efforcent de réparer à leur égard les crimes du passé ; qu'ils se pénètrent de l'idée que la pudeur d'une femme de couleur vaut celled'une femme blanche; qu'ils évitent surtout le lynchage, bouillon de culture incomparable pour la multiplication de mauvais instincts, et ce crime qui désole les Blancs du Sud diminuera de plus en plus.

II disparaîtra même complètement, lorsque les deux races auront compris qu'elles ne forment que deux bras du même corps et que de leur entente et de leur travail fraternel dépend le bonheur des États du Sud.

FV. — L'avenir nègre et le tnomphe du milieu.

Pour comprendre l'étendue des progrès effectués par les gens de couleur, il faudrait mettre en regard du point où ils sont arrivés leur point de départ. Les Nègres ne se trouvent sur le territoire des Etats- Unis que depuis deux cent cinquante ans\

Les historiens mentionnent, il est vrai, quelques transports d'esclaves amenés avant 1650, mais le nombre de ces « immigrés » fut minime et n'a jamais dépassé 2 à 300.

L'époque de l'immigration forcée des Noirs dans l'Amérique du Nord commence en 1672, avec l'activité de V African Royal Company, D'après Bancroft, le nombre des esclaves s'élevait, en 1754, au chiffre de 293000. Quarante ans plus tard, il dépassait 700000. Au moment de l'affranchissement des Nègres en 1863, il était déjà de quatre millions et demi.

Il importe de remarquer que les transports incessants des Noirs continuaient pendant toute cette époque. Et s'il nous est impossible d'en préciser les

^ Jiancroft {Uistory of the United Stales, vol. I), G.-W. Williams {Hislory of the Negro Race in America, vol. Ij, etc.

arrivages annuels, nous pouvons cependant conclure que ceux-ci étaient des plus considérables. En voici une preuve indirecte :

Entre 1790 et 1860, la population nègre a monté de 757 000 à 4450000, c'est-à-dire quelle s'est sextuplée en soixant-dix ans. Entre 1860 et 1900 les Nègres ont monté de quatre millions et demi à neuf millions (en chiffres ronds), autrement dit, ils ont doublé en quarante ans. On considère généralement que leur natalité a même progressé pendant les premières années après l'émancipation i Or, ce fait nous démontre que le surcroît de l'augmentation exceptionnelle des Nègres, dansla période entre 1790 et 1860, devrait être mis sur le compte des esclaves nouveaux qui ne cessaient d'affluer des pays africains. En réalité, la traite des esclaves continua à prospérer aux Etats-Unis jusqu'en 1860 \

Plusieurs auteurs signalent, aux abords de cette date, des captures scandaleuses de navires négriers, appartenant aux citoyens américains, par des croiseurs anglais. « Dans l'espace d'une année et demie (1859-1860), 85 négriers ont été armés à New-York et ces navires seuls transportaient par an de 30 à 60 000 esclaves» (Du Bois).

En 1858, vingt et un navires négriers furent saisis par des croiseurs anglais. Si les puritains du Nord ont condamné l'esclavage chez eux, peut-être parce que les conditions climatériques et industrielles

1. Prof. Du Bois, Suppression of the Slave trade.Yoir également: -Spears, The American Slave Trade.

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en détruisaient les bénéfices, ils n'ont point méprisé pour cela le commerce si lucratif de la chair humaine. Ils armaient des navires négriers, transportaient des esclaves dans la Caroline du Sud et en rapportaient des matériaux pour la construction des navires.

La ville de New- York a été le port principal du monde pour ce commerce infâme. Elle partageait cette triste célébrité avec Portland et Boston. De ces trois endroits partaient des cargaisons fréquentes pour les États du Sud.

Il résulte de toutes ces données que la durée du séjour de la population globale des Noirs aux États- Unis ne peut être fixée, en moyenne, au delà de cent quarante-cinq ans. Car, pour le petit nombre de ceux qui y sont arrivés au xvii® siècle, il y en a une grande quantité qui ne datent que du xviii® et encore une plus grande dont les ancêtres n'y séjournent que depuis le xix*' siècle. D'autre part, les origines géographiques des Noirs américains sont des plus variées. On recrutait les esclaves dans le Congo, dans la Gambie, dans le Niger, dans le Zanzibar, dans le centre de l'Afrique, de même que dans la Guinée et ians la Côte d'Or.

Ils arrivaient de partout. Il y avait parmi eux et des Nigritiens du Soudan et des Bantous de l'Afrique sud-équatoriale et les Guinéens avec leurs sousdivisions : Krou, Grebo et Bassa, etc. Embarqués en véritables sauvages, ils furent maintenus longtemps dans le même état par les planteurs. Ils travaillaient

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comme des bêtes domestiquées et leurs maîtres les considéraient comme telles. « L'esclave constituait un bien meuble personnel et pouvait être vendu ou hypothéqué, ou donné à bail au gré de son maître » (G. -M. Stroud). « J'ai essayé, le 22 juin, d'empêcher que les Indiens et les Nègres fussent mis sur le même pied que les chevaux et les porcs, mais je n'ai pas réussi ^ Et pourtant, malgré toutes ces persécutions, malgré la date relativement récente de leur séjour aux Etats-Unis, nous avons vu les progrès manifestes que les Noirs y ont réalisés.

Déjà très distincts de leurs frères africains au point de vue biologique, ils servent de preuve vivante de ce que l'influence du milieu peut faire à l'égard des races très prononcées. En outre, leurs progrès intellectuels et moraux, accomplis pendant un laps de temps aussi court, démontrent que toutes les races humaines sont capables de s'élever au niveau des Blancs.

Lorsqu'on examine la situation des Nègres dans les autres pays du monde, on arrive aux mêmes déductions. Avec le changement du milieu, compris dans sa plus vaste acception, change leur type physique et moral.

Prenons, par exemple, l'île de k Jamaïque où les Nègres furent affranchis en 1838. Le début de leur liberté ne fut pas des plus heureux. Réveillés de leur torpeur séculaire, gratifiés de la dignité d'hommes

i. Slavery m Massachussetts, extrait du Journal du Juge Scwall, 17i6j cité par Kate Brousseau.

libres tout en ayant une mentalité de bêtes de somme, les pauvres Noirs se signalèrent surtout par leurs extravagances de sauvages sans frein ou par r insouciance d'enfants privés de tuteurs. Mais une vingtaine d'années ont suffi pour les rappeler à la réalité. Aujourd'hui, nous dira Thistorien consciencieux des Nègres de la Jamaïque, M. W.-P. Livingston, les 610 000 Noirs y forment une population honnête et laborieuse. On ne peut qu'être émerveillé de leurs progrès. Cette marche en avant incessante autorise les plus beaux espoirs pour l'avenir... Loin d'être victimes de la civilisation, les noirs grandissent et se développent sous son influence.

Il devient donc risqué de mettre en doute leur amélioration possible et leur aptitude à se rapprocher des Blancs, aux points de vue moral, intellectuel et physique. C'est argumenter dans le vide que de vouloir faire croire à la persistance du type nègre pendant le cours des siècles. Cette affirmation manque avant tout de logique sous le rapport évolutionniste. Puisque c'est le milieu qui a façonné le Nègre, il est impossible de contester son influence transformatrice. De cela même que les Nègres résidan t dans certains endroits et exposés pendant des siècles aux mêmes influences climatériques ou culturales, arrivent à garder leur type intact, on ne peut que conclure en faveur de l'action du milieu. Les adversaires de son action décisive sur la formation des races aiment à citer les populations de la vallée du

Nil. Celle d'aujourd'hui ressemblerait d'une façon frappante à celle d'il y a quelques milliers d'années, représentée par les images et les sculptures de l'époque. Mais, à vrai dire, un changement dans ces conditions aurait plutôt de quoi nous surprendre. Dans ce pays classique d'immobilité, rien n'a changé. Pourquoi donc sa population aurait-elle fait exception à la règle?

Le milieu étant identique, y compris la façon de travailler (les outils eux-mêmes n'ont presque pas varié) et de se nourrir, les mœurs et le climat étant toujours les mêmes, le type devrait se montrer encore pks stable, plus cristallisé, plus difficile à se modifier. Mais patientons ! Que la civilisation commence à y agir pendant un ou plusieurs siècles, que les habitants subissent l'influence égalitaire de ses conditions de vivre et de penser, et les traits considérés comme immuables fondront comme la cire sous l'action de la chaleur.

Une conclusion s'impose : il n'y a pas de races supérieures et inférieures, il n'y a que des races et des peuples vivant en dehors et en dedans de l'influence culturale. L'apparition de la civilisation et son évolution chez certains peuples blancs et sous une certaine latitude géographique n'est que l'effet des circonstances. Les Nègres, considérés à tort comme occupant à tout jamais un des plus bas échelons de l'humanité, en s'élevant au niveau des Blancs les plus civilisés apportent par cela même un argument puissant en faveur de l'égalité des

aptitudes humaines. Lorsqu'on considère en outre les progrès accomplis par les Noirs américains pendant un siècle et quart, au milieu de difficultés presque insurmontables, il n'est pas exagéré d'affirmer que, sous l'influence des mêmes causes, les Nègres sauront, dons l'espace d'un ou deux siècles, acquérir, aux points de vue physiologique et intellectuel, le type ambiant du milieu américain.

Lorsque le thermomètre se montre impuissant à indiquer les modifications imperceptibles de la chaleur, les physiciens emploient une méthode bien simple : ils transforment cette chaleur, grâce à la batterie thermo-électrique et au thermo-multiplica* teur, en électricité dont les moindres gradations sont plus facilement saisissables et contrôlables. Notre méthode n'a même pas eu besoin d'avoir recours à des transformations de faits. Il nous a suffi de les examiner dans leur plus simple expression. Au lieu de nous perdre dans les nuages des mots et dans des formules vagues, répétées sans discernement depuis des siècles, nous avons cru possible et utile de regarder de plus près leur contenu. Faisant ainsi table rase des articles de foi surannés, nous avons simplement rappelé les procédés logiques qui ont provoqué leur genèse. Au lieu d'étudier les races d'après les divergences de leur indice céphalique, leur couleur ou leur taille, leurs angles faciaux ou leur psycholoûjie collective. Jious

avons commencé par refaire le travail fait, en en soumettant les idées admises à une vérification préalable de leurs éléments constitutifs. Et, de même qu'une lumière envahissant un champ obscur, en éclaire les parties invisibles et leur donne un aspect insoupçonné, tout a changé dans le domaine des ' races. Dès le moment où, en renonçant aux idée? acquises, on n'a voulu admettre que celles basées sur l'observation, contrôlées en outre par les conquêtes récentes de la science, les faits ont pris une signification nouvelle.

L'analyse de toutes les théories successives sur l'inégalité nous causa avant tout une profonde stupéfaction devant la crédulité et l'inertie de notre pensée. Les générations qui se sont suivies n'ont fait qu'ajouter foi à la même erreur. Ce qui a toujours favorisé sa naissance, a facilité en même temps sa persistance. Toutes les apparences étant pour le dogme de l'inégalité, on l'adopta avec les premières sensations superficielles qui nous sont parvenues du dehors. Cette croyance se trouva, de la sorte, aussi enracinée que l'était jadis la foi au mouvement du soleil autour de la terre.

Et il s'écoulera sans doute quelque temps avant que la science, affranchie de tous les préjugés créés, semés et multipliés pendant des siècles, sache faire triompher la vérité. Toutes ces mensurations, avec leurs chiffres imposants munis d'un vernis mathématique, de même que les observations et les déduc-

lions théoriques, se résolvent, comme nous l'avons vu, en une doctrine nébuleuse, qui affirme beaucouf de choses et n'explique rien du tout.

Les instruments de précision dont se servent les anthropologistes et surtout les « crâniométristes » offrent des données fantaisistes. Les résultats de leurs opérations sont consignés en des milliers de volumes, et pourtant quelle est leur portée réelle? En les examinant de près, on peut à peine leur attribuer une valeur descriptive, tellement ils se contredisent et se détruisent mutuellement.

Nous avons vu, par exemple, combien précaires sont les affirmations de la crâniométrie qui forme pourtant la section de l'anthropométrie la plus développée. Si les instruments que celle-ci met à la disposition des savants sont des plus nombreux, leurs manières de s'en servir sont encore plu& variées. Le manque d'unité dans les observations, les buts opposés que semblent poursuivre ceux qui s'y adonnent, engendrent de nombreux malentendus qui aboutissent à des affirmations chaotiques. En opposant les données les plus indiscutables, en procédant à cette sorte de cross-examinadon, pour nous servir du terme juridique anglais, on arrive à une conclusion toute contraire à celle que les adhérents des dogmes des races tiennent à nous imposer et que tant de savants démographes, politiciens, romanciers ou hommes d'État acceptent aveuglément.

Lorsqu'on parcourt toute la gamme des différences

extérieures qui paraissent séparer les hommes, on n'y trouve littéralement rien qui puisse autoriser leur division en êtres supérieurs et inférieurs, en maîtres et parias. Et si celle-ci existe dans notre pensée, elle n'y est née qu'à la suite d'observations inexactes et des opinions fausses qu'on en avait tirées.

La science de l'inégalité est par excellence une science des Blancs. Ce sont eux qui l'ont inventée, lancée, soutenue, nourrie et propagée, grâce à leurs observations et à kws déductions. Se considérant au-dessus des hommes d'autres couleurs, ils ont érigé en qualités supérieures tous les traits qui leur étaient propres, en commençant par la blancheur de leur peau et la souplesse de leurs cheveux. Mais rien ne prouve que leurs traits si vantés soient des traits de supériorité réelle 1

« Si les Chinois et les Egyptiens avaient jugé de nos ancêtres comme nous jugeons trop souvent des races étrangères, dit Quatrefages, ils auraient trouvé chez eux bien des signes d'infériorité, à commencer par ce teint blanc, dont nous sommes si fiers et qu'ils auraient pu regarder comme accusant un étiolement irrémédiable. » C'est ce que les anthropologistes dogmatiques paraissent avoir oublié de tout temps. On a omis d'étudier les variétés humaines, comme on étudie celles des animaux ou des plantes, sans se préoccuper de leur valeur conventionnelle et surtout sans leur distribuer des certificats de supériorité ou d'infériorité. Les faits ont souvent cédé

la place aux sentiments. Les passions aidant, on a réussi à nous faire adopter nos désirs pour des observations impartiales et nos préjugés pour des lois scientifiques.

En suivant cette pente, on a transgressé les commandements élémentaires de la science expérimentale. La plupart des anthropologistes, fidèles en ceci aux enseignements scolastiques, ont commencé par adopter comme point de départ l'inégalité des humains. Sur cette base préalable, ils ont construit une bâtisse imposante, mais d'une solidité factice.

Une condamnation radicale de principe pèse, du reste, sur l'anthropologie, chaque fois que celle-ci sort de ses limites descriptives^ poui' affecter les allures d une science dogmatique. Elle devient alors tendancieuse et par cela même se trouve privée de toute valeur. Si « r anthropo-sociologie « , cet embranchement trop vanté de l'anthropologie, avait adopté cette maxime indispensable de la méthode expérimentale, que toute théorie n'est vraie que jusqu'au moment où l'on découvre des faits qui lui sont opposés, ou qui, rentrés dans ses limites, font éclater ses cadres, il y a longtemps que cette quasiscience aurait vécu I Et avec combien de justesse on pourrait appliquer à Tanthropologie dogmatique et à la phalange de ses élèves ce que Claude Bernard dit de la méthode « scolastique », si sévèrement jugée par la science positive.

« Le Scolastique ne doute jamais de son point de

départ, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit orgueilleux et intolérant et n'accepte pas la contradiction, puisqu'il n'admet pas que son point de départ puisse changer. » Et c'est ainsi que toutes les données multiples qui hurlent contre la théorie des races, sont pour elle non avenus. Sourds aux appels des faits hostiles, ses adeptes se distinguent surtout par leur intrépidité à soutenir leur thèse contre l'évidence elle-même.

Commentantà perte de vue les faits douteux et rejetant avec mépris, comme indignes, les observations de ses adversaires, l'anthropo-sociologie continue à vivre dans son asile romanesque. Elle y bâtit, il est vrai, des murailles infranchissables entre les hommes aux crânes larges ou étroits, jaunes ou blancs, les homme» aux tailles petites ou grandes, accusant une exagération de la stéatopygie ou refîacement de la ligne âpre du fémur; aux jointures grosses ou minces; aux narines imposantes ou petites ; au front droit ou bombé. Mais la vie passe par-dessus toutes ces cloisons artificielles et marche, sur leurs ruines, vers l'unité.

Hypnotisés par leur idée primordiale, ils ramassent ainsi sans contrôle tout ce qui paraît propice à leur thèse plutôt politique que scientifique. Dans leurs comparaisons de l'indice cérébral, que leur importe de savoir l'âge ou le sexe du sujet, ses occupations, son intellectualité ou enfin son état de santé ? Naturellement, s'ils voulaient se préoccuper de tous ces points, il leur aurait fallu rejeter

les neuf dixièmes des éléments constitutifs de leur prétendue vérité.

On sait, par exemple, que le poids du cerveau varie chez l'homme en augmentant jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans et en diminuant après cette époque ; que le cerveau grandit sous l'influencé de l'occupation; que le sexe y joue également un rôle considérable; que l'état de santé de l'individu réagit sur sa structure cérébrale ; que la forme de la tête humaine est souvent influencée par le bassin de la mère ; et pourtant avec quelle légèreté ne s'empare- 1-on pas des mesures brutes, en laissant de côté les causes des effets observés? On procède avec non moins de légèreté lorsqu'il s'agit de distribuer les certificats de supériorité dans les rangs des humains. Après avoir admis que les races supérieures s'éloignent le plus des anthropoïdes , tandis que les inférieures s'en rapprochent d'autant, on emmagasine tous les faits qui plaident sous ce rapport au profit des Blancs, tout en oubliant ceux oii les Nègres se montrent plus favorisés. On nous parle, par exemple, de Tangle des condyles * : or, les Blancs sont sous ce rapport plus rapprochés des singes que les Nègres. Lorsqu'il s'agit de la dolichocépalie comme trait de supériorité incontestable, on paraît oublier que la plupart des Européens se rangent

i. L'angle obtus ouvert en haut et en arrière que forme le plan lu trou occipital avec le plan de la gouttière basilaire ou clivus. Voir A. Ecker : « Ueber die verschiedene Krûmmung des Schaedclrohres, etc. ; Topinard : Tangle des condyles, dans VArHhropoîo* rjie, etc.

dans la catégorie méprisable des brachycéphales, tandis que les Nègres appartiennent à l'aristocratie dolichocéphalique .

Si vous voulez prendre comme éléments de comparaison l'angle facial de Jacquart, vous arrivez forcément à la conclusion que les Basques français et espagnols, race si noblement pure, se rapprochent des Esquimaux et des Chinois.

Si Ton s'en tient à la longueur de Favantr^bras ou à celle du tibia, on tombe dans les séries les plus excentriques où les Océaniens coudoient les Européens et où les Boschimans ne font point mauvaise figure ! Et plus on étudie les variations multiples qui distinguent les humains, plus on s'aperçoit que celles-ci n'ont rien de préconçu. Elles naissent au hasard du climat, des occupations, en un mot de ce milieu ambiant, créateur presque exclusif des phénomènes qui troublent certains anthropologistes obstinés à nier son activité incessante.

Il ne faut pas oublier que les différentes parties du corps chez les races dites inférieures ne s'éloignent point simultanément de tous les côtés du type idéal adopté comme base de comparaison.

Tandis que certains membres^ chez un Nègre ou un Australien, semblent se rapprocher du type simiesque, les autres traits gardent leur noblesse (?) de forme, tout cela sans un plan arrêté d'avance et surtout sans aucun respect pour la couleur de la peau ou la beauté relative de la civilisation. C'est ainsi que s'explique cette prétendue anomalie des

races dites inférieures, qui nous sont supérieures à tant d'égards, et des races supérieures qui méritent si souvent la dénomination d'inférieures. La bête ou l'ange restent mêlés chez tous les humains. Tous les peuples paraissent également bons ou méchants, perfectibles ou susceptibles de dégradation morale ou physique. Une sorte de dôme ensorcelé couvre l'humanité. Elle a beau s'agiter, elle n'arrive pas à dépasser certaines limites. L'humanité a ses bornes, comme les a la terre qui l'abrite.

Nous avons beau faire progresser les sciences et multiplier ses découvertes, nous n'anûvons jamais à changer de planète. L'homme a beau grandir moralement et intellectuellement, il n'est, après tout, qu'un grand homme. 11 dépasse de quelques pouces moralement ou physiquement ses semblables, mais il ne parvient point à se différencier d'eux jusqu'à sortir de son espèce. On chercherait en vain les qualités physiologiques irréductibles entre les variétés humaines ; lorsqu'on examine les faits sans aucun parti pris, on finit par se rendre compte de leur inanité. Et plus notre champ d'observations s'agrandit, plus nous nous apercevons que les démarcations et les différences organiques ne sont que des traits passagers nés avec le temps et susceptibles de disparaître sous son influence.

Le travail des siècles a pu faire avancer considérablement rhumanité, mais il ne lui a pas permis de franchir, tout de même, certaines limites. La biologie nous apprend que l'excès de fonction est suivi d'un excès de croissance. Mais elle nous enseigné aussi qu'il y a une limite hors laquelle les modifications se produisent de plus en plus difficilement. Un moment survient ensuite, où elles ne se produisent plus du tout. C'est dans cette enceinte idéale qu'évolue l'humanité depuis des milliers de siècles.

Un athlète pourra travailler à l'infini ses muscles, il sera impuissant à leur procurer plus de vigueur, au delà de certaines tensions d'effort. Un portefaix aura beau s'habituer à augmenter le poids de ses fardeaux, il ne réussira pas à soulever 1 000 kilos. Un chanteur casse sa voix s'il la soumet à des vocalisations trop risquées , de même qu'au delà de certains surmenages intellectuels notre équilibre nerveux se brise.

Nous sommes sans conteste libres de progresser, mais à la façon d'une chèvre qui, attachée à un piquet, peut brouter dans l'étendue de sa circonférence. L'espace qui nous est réservé est assez grand, mais il ne cesse pas d'être restreint. Le changement des conditions, le perfectionnement héréditaire peuvent beaucoup, mais leur action ne va pas au delà de barrières réelles quoique invisibles.

C'est ainsi qu'il devient dangereux de se nourrir au delà de certaines limites fixées par la nature. Chaque

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excès compromet alors notre organisme. Et de même que notre alimentation se trouve subordonnée à notre faculté d'assimilation, de même tous nos efforts physiques et intellectuels dépendent des aptitudes circonscrites de notre organisme. Les géants présentent des cas pathologiques, de la même façon que certains génies frisent la névrose et la folie.

Voilà pourquoi lesmembres de l'humanité, emprisonnés dans ces frontières implacables, ont dû s'y mouvoir, ou mourir.

A cet enseignement du passé, les esprits prudents ajoutent même une indication curieuse pour l'avenir. C'est ainsi que maints biologistes considèrent la race blanche comme parvenue au terme de son évolution. Elle ne pourra guère monter plus haut sans s'exposer à un grand danger qui lui « viendra du côté de son cerveau trop développé *. » (Voir à ce sujet, entre autres, les études du professeur Le Damany.) Mais, chose plus importante, tous les peuples et races peuvent atteindre cette frontière éloignée à laquelle est parvenu le cerveau des Blancs.

Inclinons-nous pourtant devant les efforts et la persévérance de la partie dogmatique de l'anthropologie! Car si ses résultats sont presque nuls, ce n'est

1. La hanche du nouveau-né de la race blanche, pivot de la flexion avant, de la déflexion après la naissance est toujours, dès à présent, sur la limite de l'état normal et de l'état pathologique. L'agrandissement du cerveau, affirme Le Damany, accroîtrait encore ce défaut et la conséquence serait un état pathologique fréquent ou constant, c'est-à-diro une dégénérescence physique contraire aux lois actuelles de la conservation des espèces.

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pas faute d'ingéniosité, de ténacité et d'ardeur, qu'il lui était impossible d'ériger une construction solide sur le sable mouvant.

A côté des obstacles nombreux qui barraient le chemin aux adeptes de l'inégalité il y avait, en cuire, une entrave autrement invincible qui rendait leurs efforts stériles. C'est la nature particulière de l'homme, tendant, grâce à l'impressionnabilité de son être, sous l'influence du milieu niveleur, de même que sous l'influence de la vie psychique commune dans ses racines pour tous les humains, vers le rapprochement des races ou, pour employer une expression plus propre, des variétés humaines...

En parcourant le domaine de notre vie psychique et intellectuelle, des phénomènes analogues nous .nt frappé. De partout s'élèvent les voix en faveur de notre unité mentale. Les peuples sauvages entrent triomphalement dans la civilisation, de même que les peuples civilisés retombent dans la barbarie. Les Nègres, considérés comme devant occuper le dernier des échelons dans la gradation humaine, ont fourni des preuves d'une évolution inattendue. Dans un délai de cinquante ans, ils ont réalisé les progrès qui ont nécessité pour maints peuples blancs de €inq à six siècles. De Jules César et Tacite jusqu'à Charlemagne, donc pendant huit siècles, l'Allemagne

a réalisé moins de progrès que les Nègres américains depuis la guerre de Sécession I Après tout, nous avons vu l'impossibilité d'attribuer des qualités psychologiques immuables h certains peuples ou races. Leurs vertus et leurs vices ne sont que les effets de cii'constances historiques ou de l'influence du milieu.

La psychologie des peuples nous a démontré l'unité de leur esprit. Les trois facultés principales qui assurent la situation exceptionnelle de l'homme dans l'échelle des êtres vivants : la faculté de l'abstraction, celle de maîtriser ses impulsions, de même que le don de choisir ses perceptions et ses actions, se rencontrent chez toutes les races humaines. Ce qui varie, c'est le degré de gymnastique mentale dont dépend l'applicalion de ces facultés, la somme de la tradition accumulée, pour nous servir de l'expression de certains psychologues. Voilà toute la différence qui sépare le sauvage d'un homme civilisé ! Changez son milieu ambiant, et au bout d'un certain nombre de générations, souvent même dans l'espace d'une seule, il regagnera le temps perdu.

En vain s'efforce-t-on de doter quelques nations privilégiées de toutes les vertus , en accablant leurs adversaires de condamnations à l'infériorité éternelle I La réalité détruit irrévérencieusement nos classifications puériles et élève, d'après les paroles de l'Évangile, les derniers au rang des premiers I

L'histoire de la civilisation n'est qu'un va-et-vient incessant des peuples et des races ! Tous, sans distinction de leurs traits biologiques, sont invités à cette

grande lutte pour la vie, où l'on bataille en faveur du progrès et du bonheur humain. Tous les éléments ethniques peuvent y prendre part, tous peuvent prétendre à occuper les places d'honneur. Telle est la portée générale de cette égalité biologique et psychique qui reste intacte derrière toutes les divisions de surface.

Dans l'état actuel de la science, il devient^ d'autre part, tout à fait impossible de distinguer les origines ethniques des peuples. Bien au contraire : les éléments constitutifs se trouvent tellement entremêlés, que les partisans les plus ardente de l'inégalité doivent admettre la parenté de toutes les races. La « pureté de sang » que nous créons à volonté et retrouvons dans le monde animal, devient impossible dans le milieu humain. Les Nègres se trouvent apparentés aux Blancs ; ceux-ci se trouvent liés aux Jaunes, comme ces derniers ont des rapports communs avec les Nègres et les Blancs. Sur la route qui les sépare, nous ne faisons que rencontrer des liens qui les unissent !

Nousprévoyons pourtant une objection que ne manqueront pas de faire certains esprits, satisfaits de s'en tenir aux arguments simplistes. «Le Nègre cesse-t-il, malgré tout, d'être un noir et le Chinois un jaune? L'auteur voudrait-il faire accroire qu'entre un Peau-Rouge, un Papou et un Blanc il n'y a point de différences? » Loinde vouloir les cacher, nous n'avons fait que les chercher! Celles-ci existent et nous en avons souligné un nombre respectable, seulement

elles ne sont que les produits passagers du milieu. Survenues à la suite des circonstances extérieures, elles disparaissent de même. Et comme il est impossible d'enfermer les âmes humaines dans des formules dogmatiques et éternelles, il nous est également impossible d'enfermer les humains dans les moules immuables des races. Bien plus : comme nous avons eu l'occasion de le prouver, le mot race est impropre à déterminer le caractère spécifique des distinctions flottantes entre les membres de l'unité humaine.

En un mot, le terme race n'est que le produit de notre gymnastique mentale, des opérations de notre intellect, en dehors de toute réalité. La science avait besoin des races comme de cadres hypothétiques, et ces « produits de l'art », pour nous servir de l'expression de Lamarck, sont devenus pour le vulgaire des réalités concrètes. Les races existent ainsi comme une fiction de notre cerveau ; elles existent en nous, mais non point en dehors de nous. On ne saurait jamais assez insister sur ce fait élémentaire et indéniable pour tous les esprits vraiment scientifiques et de bonne foi.

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Les vérités touchant à l'homme s'affirment encore davantage, lorsqu'elles trouvent leur application et leur confirmation dans sa vie de tous les jours. La compréhension des races humaines en tant que

conceptions « conventionnelles » et « conditionnelles » nous interdit, avant tout, de les considérer comme traînant derrière elles des divergences fatales. Sur les ruines de la croyance aux races supérieures et inférieures naissent ainsi le développement et l'amélioration possibles de tous les humains. Leur évolution, devenue une règle générale, rend avant tout criminelle leur extermination.

Le principe d'égalité humaine enlève le droit au massacre des peuples dits inférieurs, de même qu'il détruit le droit, revendiqué par les uns, 'de dominer les autres. Si tous les peuples se valent, si leurs aspects différents ne sont que les résultats des circonstances changeantes, en vertu de quel principe se permet-on de détruire leur bonheur et de compromettre leur droit à l'indépendance?

L'humanité, envisagée à ce point de vue, devient une conception concrète. Ses intérêts se montrent réellement solidaires. Conçue en dehors de l'égalité des races ou plutôt de celle des variétés humaines, l'humanité intégrale n'est qu'un mot vide de sens.

Le a préjugé des races » disparu, on constatera également la répercussion bienfaisante de ce fait sur la vie « intérieure » des peuples. Comme nous l'avons démontré, les nations modernes se sont formées en dehors et, très souvent, en dépit de la conception des races. Amalgamés, les principes ethniques considérés comme les plus hostiles ont contribué à créer le principe national. Il n'y a plus de peuples « purs », s'il y en eut jamais.

Plus un peuple se montre avancé, plus il offre de vitalité, plus il se trouve mêlé aux autres. Ceux qui marchent à la tête de la civilisation, comme les peuples français, anglais, allemand, italien ou celui des États-Unis, possèdent le sang le plus riche en éléments hétérogènes. Ce que Paul Broca a dit des habitants de la France, qu'ils accusent les divers types d'indice céphalique connus, s'applique à tous les peuples civilisés. Tous ceux dont les origines ont été étudiées font voir la même richesse d'éléments ethniques, qui, entre-croisés, ont contribué à former leur unité nationale.

La pureté de sang n'est ainsi qu'un mythe et la vertu de son talisman se trouve par cela même irrémédiablement compromise I L'unité de sang recule de la sorte à l'arrière-plan. Ce qui constitue les peuples modernes, c'est la solidarité de leurs intérêts moraux et matériels. La Suisse, reconnue officiellement comme l'union de quatre races différentes (en réalité on en retrouve, comme partout ailleurs, quelques douzaines), présente pourtant un peuple uni d'une façon idéale, grâce à la cohésion morale de tous ses habitants. Il en est de même des autres peuples. Entre un Français du Pas-de- Calais et celui des Alpes-Maritimes, il y a sans doute plus de divergences qu'entre un Danois et un Norvégien . Pourtant les deux premiers ont une patrie commune et les derniers deux patries diverses! Entre l'habitant du pays de Galles et celui du Yorkshire il y a évidemment plus de dis-

semblances qu'entre un Piémontais et un Dauphinois, et pourtant les uns tiennent à être Anglais pour les mêmes raisons qu'ont les autres de vouloir être Français ou Italiens.

Le cauchemar des races une fois dissipé, nous arrivons facilement à comprendre ce qu'est la patrie, dans le sens humain de ce mot.

Combien misérables paraissent aujourd'hui toutes les doctrines politiques et sociologiques basées sur le principe du sangl

De tous les moyens vulgaires de s'épargner l'étude approfondie des facteurs moraux et sociaux qui influent sur l'esprit humain, le plus grossier est celui, dit John Stuart Mill, qui consiste à attribuer les diversités de conduite et de caractère à des différences naturelles^ propres aux peuples comme aux individus. A la lumière des faits réunis au cours de ce volume, on s'aperçoit, en outre, du ridicule immense qui s'attache aux théories raciales des peuples. Si le patriotisme était lié à nos conceptions de race, quelles métamorphoses incessantes ne faudrait-il pas lui faire subir? La France, considérée pendant des siècles comme gauloise, nous est révélée soudain comme germaine I Faut-il, dans ces conditions, sauter au cou des frères allemands et épouser en même temps les haines et les sympathies allemandes ? C'est ainsi qu'avec les découvertes historiques relatives aux races, il faudrait logiquement modifier nos amours, nos espérances, nos idéals, nos sentiments ]

La vraie conception de riiumanité, loin de détruire le sentiment de patriotisme, ne fait que le fortifier et le rehausser. Ce n'est plus un instinct brutal du sang, mais une expression élevée de la communauté de l'idéal et des intérêts moraux et matériels . Avec les principes erronés des races pures et irréductibles, avec la théorie fausse des inégalités organiques, nous arrivons fatalement aux guerres intérieures et aux malentendus inextricables. Ces principes une fois abolis, nous concevrons la fraternité évidente et absolue entre les habitants du rtiême pays et ceux du globe, de même que la possibilité et la nécessité de s'acheminer vers sa réalisation politique et sociale.

Les différences entre hommes n'étant ainsi qu'individuelles, il n'y aura plus théoriquement de place pour les haines intérieures et extérieures, de même qu'il n'y en aura plus pour les infériorités sociales ou politiques des classes.

Sur les ruines du mensonge des races naissent ainsi la solidarité et la véritable égalité des classes sociales et des peuples, toutes deux basées sur le sentiment rationnel du respect de la dignité et de la valeur humaine...

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