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IV. — L'Emancipation de la conscience

Il suffît dé confronter les idées directrices des trois principales religions pour comprendre la situation exceptionnelle du Japon.

A l'instar des pays de civilisations les plus avancées, le Japon a su émanciper la conscience humaine et la rendre indépendante de l'Etat, de l'opinion pubhque et de toutes les contingences de la vie politique et sociale. Tout le mondé 7 jouit de la liberté' de croire à ce qui lui plaît et sous la forme qu'il préfère. Du fait de pratiquer une croyance ou de n'en accepter aucune, ne peut résulter la moindre diminution des droits civiques ou de considération sociale. Le long effort de sécularisation qui caractérise là marche des siècles dans tous les pays civilisés,

a été résolu au Japon depuis longtemps par le triomphe de la séparation décisive de notre conscience de la mainmise de l'Etat et de ses représentants.

« S'il est une loi historique dont l'évidence ne puisse être contestée, affirme M. Paul Deschanel, dans ses sublimes Paroles Françaises, c'est la séparation toujours croissante du spirituel et du temporel... Aujourd'hui, il y a quelque chose qui ne fait plus partie de la mise sociale, comme dans l'antiquité, ce quelque chose d'inaliénable et de sacré, c'est la conscience. L'Etat ne peut se faire arbitre de ce qu'il faut croire ou ne pas croire. »

Ce que l'écrivain, parmi les plus représentatifs du génie français, proclame comme notre idéal, se trouve ainsi réalisé intégralement au Japon.

Un mouvement de perfectionnement religieux se manifeste au Japon, parallèlement à celui qui travaille toutes les autres religions mondiales.

Le Bouddhisme en bénéficie en premier lieu. On le voudrait, de plus en plus, dégagé des intérêts terrestres et de plus en plus d'accord avec les aspirations scientifiques et morales de notre temps.

Un ecclésiastique bouddhiste, devenu aujourd'hui un écrivain laïque, M. Takashima Beiho, dans une étude publiée tout récemment, reproche aux prêtres bouddhistes, d'accepter les honneurs de l'État, en oubliant le caractère essentiel de leur religion, basée sur l'égalité absolue de tous les fidèles.

Un besoin de réformes anime le bouddhisme moderne. Ses représentants, parmi les plus autorisés, comme Kitabatake, Doryo, Omici Ghoan, ont sonné la cloche d'alarme. Une secte répondant aux exigences formulées par des doctrinaires rigides et venue au monde en 1900, la Bukkyo Doshikai, ne manque ni de grandeur, ni de noblesse.

Le Nippon, semblable surtout en ceci aux pays anglo-

LA RELIGION ET LA MORALE DU JAPON 5f7

saxons, est profondément agité par des aspirations religieuses. Elles y éclatent sous forme de tendances idéalistes ayant pour but le triomphe de la bonté et de la noblesse de la vie, tout en négligeant, pour ne pas dire méprisant, les cérémonies extérieures du culte.

Rien de plus touchant dans cet ordre d'idées que la secte Tenrikyo qui compte actuellement plus d'un million de fidèles. Sa fondatrice, l'infortunée Miki, car ce fut une pauvre femme du peuple qui, à la suite de ses malheurs, est arrivée à une conception humanitaire de notre existence, enseignait avant tout la pureté de la vie. Devançant la célèbre M"^® Eddy, la fondatrice de la Christian Science^ d'une vingtaine d'années, elle enseignait que même nos maladies résultent de nos pensées impures. Les âmes hautes et nobles planent au-dessus des infirmités. Elle réduisait les innombrables dieux de toutes les religions japonaises aux manifestations d'un Dieu unique, également accueillant et miséricordieux pou-r tous les humains.

Sa vie est rempHe de sacrifices et sert d'exemple vivant à ses nombreux fidèles. Fille d'un paysan, mariée à un être dur qui la martyrisait, elle voulut se suicider un jour, mais une voix intérieure lui commanda de vivre. Et alors elle se mit à soigner les pauvres et les mendiants et, ayant dépensé en aumônes la fortune inattendue qui tomba entre ses mains, elle commença, à l'âge de 60 ans, à prêcher les vertus de la vie à son entourage.

La pauvre Miki, morte en 1888, à l'âge de 90 ans, <ce qui prouve que le métier de prophète présente au Japon moins de risques qu'ailleurs, a son mausolée dans la crevasse d'une montagne, comme tous les Japonais appartenant à la famille des grands héros ou à celle de l'empereur.

Que d'autres prophètes travaillant pour la réalisation de la cité céleste ! Les dénominations sous lesquelles ih

se font connaître laissent entrevoir les préoccupations qui guidaient leurs âmes inquiètes.

Ainsi, à côté du Propagateur de Vamour désintéressé, nous voyons le Messager de la vérité. Le fils de Dieu coudoie sur son chemin le Promoteur de la religion mathématique, et tous, mélancoliques ou rayonnants d'espérance, sèment autour d'eux la nécessité d'augmenter la beauté de la vie et de perfectionner nos vertus.

Les journaux japonais ont une particularité qui échappe à ceux des autres pays. Chaque organe jouissant d'une certaine influence a son rédacteur religieux attitré.

Le professeur KimuraTaiken, de l'Université de Tokyo, constate que, dans l'intérêt de tous les peuples, il faudrait travailler au perfectionnement de la doctrine de Bouddha, cette religion essentiellement démocratique, car ba^ée sur l'égalité de tous, et tendant à la pitié et à la bonté pour tous les êtres organisés.

11 constitue en même temps, affirme le savant Japonais, le lien le plus harmonieux et le plus puissant, devant associer les civilisations occidentales et orientales !

Après tout, dit-il, «la religion chrétienne qui a démontré son impuissance à mener les affaires du monde dans les voies divines, et cette guerre fratricide en est une preuve des plus éclatantes, n'aura qu'à profiter de l'appui du bouddhisme purifié, pour réaliser le progrès et le bonheur des humains ».

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