CHAPITRE V
PARMI LES RACES HUMAINES (théorie-réalité)
Autant d'écoles anthropologistes, autant de dHsions des humains. Leur arbitraire saute aux yeux. Il suffit d'en examiner les bases pour s'apercevoir de leur côté fantaisiste. Tandis que les uns ne cherchent qu'à diviser l'humanité en quatre branches nettement séparées, les autres, plus généreux, vont jusqu'à lui offrir des centaines de divisions et sousdivisions. La multiplicité de tous ces systèmes, l'impossibilité de défendre ces hypothèses extravagantes et outrées, forment autant d'avertissements, pour des gens non prévenus, de se méfier de ces trouvailles quasi-scientifiques. Ce qui augmente la difficulté de s'orienter dans ce dédale, c'est que chaque classification, quelle qu'en soit la valeur, demeure fortement vague et idéale : les humains, à part quelques rares exceptions, restant partout mêlés comme type ou division anthropologique.
Les migrations incessantes dans le passé, de môme que la pénétration mutuelle des peuples dans les temps modernes, rendent presque introuvable une race pure, répondant aux concepts des théoriciens.
Ajoutons que les spécialistes eux-mêmes, qui se chargent de la tâche si difficile de morceler l'humanité en races et groupes ethniques, sont rarement d'accord sur la nature et les caractères essentiels de ces groupements. Car il est aussi facile de trouver le type pur d'une espèce zoologique quelconque, qu'il est difficile d'en trouver un dans le règne humain.
Lorsqu'après avoir suivi une définition précise au sujet d'une race quelconque, on croit être tombé sur un de ses représentants en chair et en os, on s'aperçoit que maints caractères l'éloignent nettement du type qu'il devait incarner. La vie réelle, sans se soucier autrement de l'intérêt supérieur des anthropologistes, l'avait doué d'un ou de plusieurs des traits qui tantôt le distinguent légèrement des siens, tantôt le rejettent violemment dans le groupe ethnique dont il devrait être radicalement séparé. Et plus on étudie les cas multiples que présentent les individus fondus dans une agglomération humaine, plus on s'aperçoit qu'ils se rattachent par des liens visibles ou invisibles, et en tout cas réels, à tous ceux dont on tient à les détacher.
Après tout, l'évolution historique des peuples n'a-t-elle pas mis un obstacle invincible à toutes ces
divisions ? A l'exception des peuples primitifs ou entièrement sauvages, dont le chiffre numérique est insignifiant, les pays qui ont joué, jouent ou soiU destinés à jouer un rôle quelconque dans la marche de l'humanité, sont devenus le théâtre d'un mélange infini des peuples, groupements et races. Partout où nous tournons les yeux, nous ne voyons nulle part des groupements anthropologiques, mais des agglomérations ethniques, formées par la communauté de la langue, ou celle des intérêts économiques, sociaux, politiques et religieux.
Réfugiés sur la même terre, enchaînés par des intérêts communs, liés par des unions de sang et de famille, évoluant sous l'influence des conditions analogues du milieu psychique et moral, exposés et condamnés à subir la même empreinte de tant de conditions d'hérédité et de la formation de leur type physiologique, intellectuel et moral, les composants d'un peuple, expression purement abstraite, finissent par se ressembler en dépit de la diversité de leurs origines. Grâce à l'influence du métissage, pratiqué presque inconsciemment, ils ont perdu leurs distinctions essentielles, s'ils les ont jamais eues; grâce à l'influence des conditions de la vie identique, ils ont ;icquis un type commun, résultante de tant de facteurs qui façonnent l'espèce humaine.
Plus on y réfléchit, plus on s'aperçoit que si la division en races a pu avoir ses raisons d'être, dans un passé lointain, elle les a perdues au cours de l'histoire. A mesure çiue l'humanité avance, la
théorie des races recule. Les deux ne forment qu'un jeu de bascule, dont un bout s'élève à mesure que l'autre gagne en poids. C'est ainsi que, théoriquement, la science des races paraît être condamnée d'avance, lorsqu'on l'envisage sans parti pris d'école ou d'aveugle orgueil humain. Le type de race, conçu dans des conditions irréalisables, doit forcément avoir quelque chose de factice, si on veut le consi dérer en dehors de son passé historique. On comprend encore, à la rigueur, les spéculations d'un paléontologiste qui, se basant sur quelques débris fossiles, tient à reconstituer à leur aide des types humains opposés, mais on conçoit plus difficilement l'attitude d'un anthropologiste moderne qui, devant quelques habitants des divers pays européens, se voit dans la nécessité de les parquer dans des camps opposés. Tandis que sa tentative de division, basée sur une science incertaine, s'accroche à toutes sortes de traits passagers et trompeurs, l'unité de l'homme civilisé, qui gît derrière ce mirage, se rit de tous ces subterfuges et s'offre, harmonieuse et souriante, à l'observation impartiale.
Et d'abord, qu'est-ce qu'une race humaine, ce type de différenciation auquel on tient à ramener l'humanité ? Lorsqu'on se sert de ce terme en parlant des animaux domestiques, on saisit très bien son sens et sa portée. Mais l'existence des humains, évoluant sous l'influence de tant d'éléments distincts, ne permet point l'emploi du même terme. C'est à l'homme que s'applique surtout la thèse sou-
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tenue avec tant de talent par Lamarck. « Les classifications sont des moyens artificiels, car la nature n'a formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des indilidiis, » Il suffit, en outre, d'examiner les individus composant un groupement ethnique, pour constater qu'il y a entre eux plus de différences qu'entre les races conçues comme unités opposées.
Herbert Spencer * nous dira également que les classifications ne sont que des conceptions subjec- Hves, auxquelles ne correspond aucune démarcation lans la nature. Elles n'ont en vue que de limiter et d'arranger les matières soumises à nos recherches, afin de faciliter l'œuvre de l'esprit. Malheureusement ce procédé logique, dont le rôle, sous forme d'un aide-mémoire, devrait être borné à simplifier nos études, acquiert aux yeux des profanes une existence réelle et indépendante. Une simple enseigne reçoit dans ces conditions une âme et devient une entité vivante. Dans la classification, moyen logique pour grouper ces faits, on s'habitue peu à peu à voir une expression de la vie réelle. Les quatre ou quarante races ou sous-races sont censées ainsi représenter à nos yeux des divisions véritables et essentielles. Ajoutons que les défauts de noire mentalité aidant, ceux-là mêmes qui sciemment se sont servis de la néthode logique de division, en deviennent ensuite les premières victimes. A force d'employer cette