Principeê de Biologie
L'hNÉGALlTÉ DES HUMAINS
arme à deux tranchants, les anthropologistes finissent par succomber à leur raisonnement. Ils commencent souvent par parler des races, comme catégories artificielles, et en arrivent à les considérer comme des barrières délimitatives entre les humains. Tout entiers à leurs divisions mentales, créées par le i-aisonnement, ils oublient que chaque être humain a son individualité propre et que l'individu est la seule réalité objective. Ils oublient de plus que la race n'est qu'une conception de notre esprit, la résultante d'une pensée subjective relevant autant de nos facultés que des faiblesses de notre raisonnement. Elle exprime en outre autant nos sensations que nos sympathies et nos aversions.
Nous voyons ainsi toute une série d'obstacles qui se dressent devant le classificateur.
Lorsqu'il unit, par un hasard de circonstances, un esprit impartial à une science des plus vastes, une patience d'observateur à une persévérance surhumaine dans le tassement des faits, il doit ne ])as oublier que son édifice n'est qu'un simple mirage de procédé logique. Cette construction est limitée à sa conscience et à son raisonnement chétif et faillible. Car, et nous ne saurions insister assez sur ce point, la race n'est qu'une image abstraite, dont l'existence ne va pas au delà de notre cerveau.
Le mot « race » a une généalogie bien moderne.] Ses fanatiques le découvrent, il est vrai, chez Hip-
|)Ocrate lui-même; mais, à cette époque lointaine, le terme « race » n'a point pu avoir la signification qu'on lui attribue de nos jours. Topinard ne le signale que vers Tannée 1600. François Tant, notamment dans son Ti^ésor de la langue française^ paraît i*en être servi le premier dans le sens moderne. > Race vient de radix, racine, nous dira-t-il, et fait illusion à l'extraction d'un homme, d'un chien, li'un cheval ; on le dit de bonne ou de mauvaise race. »
Avec Buffon, la notion de la race entre dans le domaine scientifique. Soulignons ce fait singulier que l'illustre auteur de Y Histoire naturelle générale et articulière^ se trouve bien plus près de la vérité, dans sa définition de la race, que maints savants de nos jours. La race, pour lui, n'est qu'une variété créée et ^wéQ par les influences climatériques, la nourriture et les mœurs. Or cette fixité est subordonnée, d'après Buffon, au milieu. Elle « periste tant que le milieu est le même et disparaît juand le milieu change. » On pourrait également iater à partir de Buffon le commencement des • cherches scientifiques sur les variétés qu'on renuntre dans l'espèce humaine. C'est en suivant le mouvement inauguré par lui que Daubenton publia son curieuxmémoiresur/e Trouoccipilal dans T homme et les atiimaux, et Camper, le savant médecin hollandais, sa Disse?'lation sur les différences i^éelles que
présentent les traits du visage chez les hommes de différents pays et de différents âges (1791). Ayant conçu son ouvrage plutôt au point de vue artistique, — car Tauteur n'a en vue que de donner aux artistes le moyen de comparer les têtes des hommes de races différentes, — Camper a élargi ensuite sa base et y a introduit également le monde animal. C'est à lui qu'on doit le fameux « angle facial », qui devait engendrer ensuite des centaines de mesures anthropométriques. Presque en même temps que Camper, Blumenbach lança ses Z>ecac/e<? VIII craniorum diversarum gentium (1790-1808). Le branle est donné. De presque partout arrivent dès lors des études sur des races avec leur définition et classification variées.
Le commencement du xix^ siècle fut l'époque de grands voyages et d'explorations fertiles. Ce fut également l'époque de la floraison des sciences naturelles. La lutte soulevée autour de l'unité et de la pluralité de l'espèce humaine mit en mouvement plusieurs générations de savants. L'humanité descend-elle d'un seul type primitif (monogénisme) ou compte-t-elle plusieurs ancêtres différents (polygénisme) ? Voilà une querelle qui nous a valu une littérature des plus imposantes.
Constatons, du reste, que le polygénisme se montre de plus en plus faible, la théorie de révolution des espèces lui ayant porté le coup mortel. Mais toutes les péripéties de cette lutte acharnée ont eu leur répercussion sur la science des races. Si la multiplicité des origines humaines avait triomphé, que
d'arguments en faveur de la supériorité de certaines branches humaines sur les autres ! Il y eut même un moment où les marchands d'esclaves et les gouvernements barbares qui protégaientleur commerce, se servaient de l'appui du polygénisme pour justifier le trafic des Nègres, considérés comme venus au monde en dehors de l'humanité blanche \ Heureusement qu'à mesure que la science de l'homme avançait, le polygénisme perdait du terrain. Aujourd'hui la question de Tunité ou de la pluralité des espèces paraît être remisée. Notons à cette occasion que cette querelle n'a qu'une valeur purement théorique au point de vue de notre thèse. Comme nous le verrons plus loin, toutes les différences entre les humains se résolvant dans l'influence du milieu, la doctrine égalitaire pourrait être soutenue malgré et même contre les polygénistes.
Mais cet ennemi imaginaire étant actuellement à l'agonie et le terrain de la discussion étant par cela môme plus dégagé, la philosophie des races ne peut qu'en profiter. Du reste, comme le remarque Darwin % il devient indifférent qu'on désigne sous le nom de races les diverses variétés humaines ou que l'on emploie les expressions espèces ou sous-espèces. Laissant donc de côté les espèces des polygénistes,
1 . \ji tlièse raonogéiiiste se trouve défendue avec un luxe d'arguments des plus convaincants par Prichard dans ses classiques Resarches into Physical History of Man (1837, b vol.) et dans la lumineuse étude de Quatrefages : CEapèce Ilamaine. Les deux auteurs nous paraissent avoir complètement épuisé ce sujet.