‹ Le préjugé des racesChapitre 31 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le crâne a servi de point de départ à toute une série de divisions entre les humains, adoptée'=^ Dar des anthropologistes de tous les pays et des écoles les plus variées. Dans ses formes plus ou moins déiinies on a cru trouver des frontières naturelles de séparations à établir entre les hommes, unis sous tant d'autres aspects. Les formes variées du crâne ont permis ainsi de parquer l'humanité dans plus de catégories opposées que n'aurait pu le faire leur manière différente de penser ou de vivre.

La craniométrie, cette branche capitale de l'anthropologie, a pris, dès lors, une situation tout à fait prépondérante dans la science des races humaines. Avec sa sœur, la céphalométrie, elle porte la responsabilité d'erreurs sans nombre, dont déborde l'anthropologie moderne.

La céphalométrie donne la mesure de la tête sur le

vivant ou le cadavre, la cran'ioméirie n'a en vue que le squelette de la tête. Pour procéder aux mensurations, il existe actuellement de nombreux instruments, de même que des méthodes compliquées. Malheureusement, la mensuration des crânes continue à être faite par toutes sortes d'amateurs ignorant ce fait important, que d'un simple sport, la craniométrie est devenue presque une science, d'une technique très complexe. Le manque de méthode et de notions élémentaires qui caractérise les travaux de tant d'anthropologistes improvisés, produit avant tout le manque d'unité et de cohésion dans leurs observations. Cela enlève aussi tout crédit à leurs généralisations faciles et superficielles.

Ceux-là mômes qui ont recours à des instruments spéciaux ne savent pas s'en servir. Une quantité des mensurations ainsi faites deviennent souvent grotesques, presque toujours inutiles, parce que chaque investigateur a utilisé des instruments à sa façon. Lorsqu'il y a unité des instruments, il faut >e garder de changer de procédé au cours des recherches. Or ces quasi-expérimentateurs adoptent lautôt des mesures condamnées par l'expérience et en néglignt d'autres, indispensables. Ils comparent des chiffres qui n'ont de commun que le nom des rubriques où l'on s'efforce de les faire rentrer . On arrive de la sorte à des écarts considérables, à des inexactitudes choquantes, qui déconcertent le» spécialistes et engendrent de fausses notions chez des profanes. La vérité ne trouve son salut que dans des

erreurs par trop grossières. Cela paraît paradoxal et cela est vrai pourtant^ car on ne recule ordinairement que devant leur éternité. Mais ces laisser pour compte de la science rentrent quand même dans les œuvres d'anthropologie comparée et créent des confusions dans la pensée de lecteurs trop crédules. On s'extasie alors devant les différences essentielles qui sépareraient non seulement les cerveaux des sauvages et des civilisés, mais aussi et tout simplement les habitants de deux communes voisines. La science, d'ordinaire réfractaire aux écarts monstrueux, se laisse néanmoins duper par des erreurs en apparence minimes, qui, une fois admises dans son domaine, provoquent des complications incalculables. Un spécialiste en anthropométrie céphalique, qui tiendrait à faire ressortir toute la série innombrable des fautes ou inexactitudes dont pullulent les ouvrages d'anthropologie les plus réputés, aurait devant lui le labeur d'un nouvel Hercule.

De la montagne gigantesque des évaluations craniologiques il ne resterait peut-être qu'un vaste chaos d'erreurs rendant impossible toute conclusion positive. Il suffira de dire que même deux spécialistes habitués à la technique de la mensuration peuvent arriver à des écarts graves, en travaillant sur le même sujet, s'ils n'ont pas pris la précaution de mettre d'accord, au préalable, leur méthode et leur façon de procéder.

Les anthropologistes paraissent, en général, être: fidèles à ce dicton populaire qui identifie une forte

LHUMÂNITÉ AU POI>'T DE VUE GRANIOLOGIQUE 101

lèle avec une grande tête. Or, sans vouloir épouser le paradoxe d'Aristote que les têtes les plus petites >ont en même temps les têtes les plus intelligentes, et que l'homme arrive à être plus intelligent que les autres animaux seulement parce que sa tête a dc:^ dimensions relativement plus petites, il nous faut cependant répudier la proportion forcée entre la grandeur de la tête et de lïntelligence. Le professeifr Parchappe, dans ses lumineuses Recherches su?' F encéphale, sa structure^ ses fonctions et ses maladies^ (1836), reprises plus tard par Broca, conteste, avec maintes preuves à Tappui, la liaison nécessaire entre rirabécillité ou l'idiotisme et une petitesse déterminée de la tête. Il a constaté, par exemple, à la suite d'une série de mensurations comparées, que sur 50 têtes d'hommes à intelligence normale qu'il avait étudiées, 7 offraient des dimensions inférieures à celles de Fimbécile observé, tandis que 13 d'entre L'iles accusaient des dimensions de très peu supérieures. D'autre part, une tête de femme intelligente -est trouvée sensiblement inférieure aux dimensions de la tête d'un idiot. Et Parchappe en a conclu que l'intelligence peut se manifester à son degré normal dans une tête dont le volume est inférieur, égal ou à peine supérieur au volume des têtes d'idiots. Même parmi ces dernières et les imbéciles classés, le degré de l'intelligence n'est point proportionnel au volume de la tôle. Et c'est ainsi que dans sa collection d'imbéciles, celui dont la tête la plus faible n'avait que 400 niilliriHHresde circonférence horizontale, s'était

montré le plus intelligent du groupe : seul, il parlait et connaissait la valeur de l'argent.

La mensuration d'un élément essentiel comme le cubage du crâne, faite d'après la même méthode, peut donner des écarts allant jusqu'à 100 centimètres. Les différences de la longueur occipitale de la même tête pourraient offrir des différences se soldant par une vingtaine de millimètres. La résultante dépendra non seulement de la différence des instruments, mais aussi de la façon de mesurer les parties soumises à l'examen. Un anthropologiste aussi circonspect que l'est M. L. Manouvrier, formule même cette conclusion hardie « qu'il est imprudent d'utiliser des chiffres anthropométriques recueillis par des observateurs dont on ne connaît pas de visu le mode opératoire, à moins que l'on ne sache qu'ils ont fait un apprentissage pratique dans un laboratoire ou auprès d'un maître dont la méthode est connue, ou bien encore à moins qu'ils n'aient minutieusement décrit leur façon d'opérer ^ ».

Il suffit, du reste, de prendre connaissance des procédés si compliqués de la mensuration, telle qu'on la pratique dans les laboratoires anthropomé-

1. Voir L. Maiiouvrier : Céphalométrie anthropologique dans V Année psycJiologiqiœ 1899.

triques de notre temps, pour s'apercevoir de la valeur suspecte de toutes ces généralisations hâtives sur les races humaines.

La plupart des traités sur notre inégalité organique paraissent oublier que la grandeur et la forme du crâne dépendent avant tout de la constitutio i physique. D'autre part, Findice céphalique n'est pas toujours d'accord avec la forme du crâne qui devrait en être la résultante. Sergi a démontré, par exemple ^ que tel crâne qui, d'après la mensuration de l'indice, devrait être dolichocéphale, peut-être brachycéphale et vice versa. On ne peut pas non plus se baser sur l'indication obtenue, en divisant la hauteur du crâne par sa longueur, car « un crâne qui, à l'examen, paraît développé dans le sens de la hauteur, peut être au contraire bas, s'il présente une notable longueur » (Giuffrida Ruggeri). Le même anthropologiste, vu la grande variabilité du crâne, propose une classification des crânes d'après les variations morphologiques, ethniques, sexuelles, constitution physique, variations sur fond atavique, sur fond infantile, et enfin, variations individuelles. Manouvrier insiste sur la difficulté de rattacher les variations nombreuses du crâne aux variations de l'intelligence ou du caractère. D'après lui, « c'est un pur égarement que de vouloir faire de la variation de l'indice céphalique une sorte de phrénologie des races, car aucun faitbiologique ne la justifie ». « Bien

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