LE MILIEU COMME FACTEUR DOMINANT DANS L'ÉVOLUTION HUMAINE
Les faits analysés précédemment nous ont démontré que les différences constatées chez les humains ne sont que d'essence secondaire. On dirait une terre d'alluvion que les circonstances ont amenée et que les circonstances feront disparaître. Au-dessus de toutes ces modifications de moindre importance apparues avec le temps et grâce aux influences spécifiques, éclate toujours et partout Fidentité fondamentale de l'homme Tous ceux qui, hypnotisés par les traits distinctifs, se sont bornés à les contempler sans s'élever à Tidée de l'unité humaine, rappellent un peu ces visiteurs des musées zoologiques dont parle le fabuliste. Ils y perçoivent toutes sortes d'insectes, mais ils n'y voient pas les rois et les géants du monde animal : les lions et les éléphants.
L'homme, comme tout être organique, est soumis à l'influence du milieu, ce facteur qui domine toutes
les transformations s'opérant dans la nature. A côté de cette force, agissant lentement depuis un nombre interminable de siècles dans le sens de la modification, il y en a une autre qui paraît modérer l'influence de la première, en travaillant pour k conservation.
Cette seconde force n'est que i'tiérédité. Grâce à elle les caractères acquis tendent avant tout à persister dans les générations naissantes. En ces deux influences : centrifuge et centripète, se condensent les éléments principaux de l'évolution de la matière vivante. Nous avons vu, dans la partie théorique, que d'après les néo-darwiniens, il y a une cause spéciale, hors concours, qui révolutionne les êtres et provoque la naissance des nouveaux genres, ou des races et espèces. Ces variétés brusques, qui jouent un tel rôle dans le règne végétal et animal, ne se manifestent point parmi les humains. Et si des formes monstrueuses, exceptionnelles, apparaissent également chez eux, elles ne s'y trouvent qu'à l'état isolé et disparaissent avec leurs infortunés propriétaires.
Nous verrons plus loin les conclusions qu'il nous sera permis d'en tirer. Mais, quelle que soit l'influence de ce nouveau facteur qui semble triompher dans la science évolutionniste, il est incontestable que même la variété brusque ainsi que l'hérédité subissent l'influence dominante du milieu. C'es| le tronc de Farbre dont les autres influences né* seraient que des ramifications. Pour que le milieu
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exerce son action multiple et allant dans toutes les directions, il faut avant tout faire rentrer dans sa définition son vaste champ d'action. 11 embrasse pour nous l'ensemble des conditions qui accompagnent la conception de l'être, lui font cortège durant *ion existence terrestre et ne s'arrêtent qu'avec sa disparition.
C'est ainsi que les conditions climatériques, la composition du sol, la vie sociale, politique et intellectuelle, le bien-être matériel jouent leur rôle distinct dans l'expression définitive du milieu.' Au risque de dénaturer son influence réelle, on ne peut en exclure aucun des milliers de facteurs qui le composent, de même qu'il nous devient impossible de bannir son action de l'époque de la germination ou de révolution de l'embryon. A mesure que nous nous élevons dans la gradation des êtres vivants, le milieu qui réagit sur leur existence devient de plus en plus complexe. Celui d'un entozoaire ne s'étend guère au delà du corps de l'animal oii celui-ci vit. Celui d'une algue d'eau douce est virtuellement limité au fossé que l'algue habite \ Les êtres qui vivent au fond de la mer agissent sous l'influence d'un milieu bien plus restreint que celui des êtres se trouvant à la surface de la terre, car ils sont affectés par un plus petit nombre de coexistences et de séquences que les êtres terrestres, pour nous servir de l'expression de Spencer. L'Acalèphe
1. Herbert Spencer. Principes de biologie (trad. française, t^aris, Félix Alcan).
poussé par le courant d'eau, et en regard la chenille, obligée de lutter contre les forces de la pesanteur, rendent visible l'étroitesse du milieu de l'un, en regard de celui où se meut l'autre. Comparons à son tour la vie des insectes à celle des oiseaux, ces derniers aux animaux et aux hommes, et nous nous apercevrons combien le milieu se complique avec l'évolution des êtres. La marche des causes extérieures qui façonnent l'individu évolue ainsi dans une sorte de progression mathématique. Il suflit de considérer la vie d'un homme pourvoir que le milieu ou plutôt le nombre des milieux dont il dépend atteint des chiffres fantastiques. La vie physiologique complète est avant tout la résultante de causes incalculables, et ses procédés de nutrition et de respiration embrassent déjà à eux seuls des milliards de causes et d'influences. Ajoutons-y le milieu social, moral, politique qui, décomposés, représenteraient à eux seuls aussi des chiffres d'éléments inimaginables. Le milieu agit également sur l'existence intrautérine ou intra-ovarique , comme il agit sur l'individu formé. En changeant de milieu, on arrive jusqu'à changer radicalement la nature essentielle de certains êtres. Rappelons à ce sujet les expériences si concluantes de M A. Chauveau. Il est parvenu à rendre inoffenswe labactéridie du charbon. Autrement dit, cet expérimentateur a réussi à la privera de toute aptitude virulente en la soumettant à Fin-fluence de l'oxygène sous tension augmentée, c'està-dire en modifiant le milieu de son évolution
naturelle. On a même pu fixer ces nouvelles particularités en une race spéciale. Ces caractères ainsi acquis deviennent permanents et s'entretiennent par la culture ordinaire, dans les générations successives. Après avoir privé le microbe de sa virulence, M. A. Chauveatt est arrivé ensuite à la revivification de la même virulence, par l'addition du sang aux bouillons de culture \ Avec la modification du milieu, on parvient de la sorte au transformisme artificiel dans la microbiologie pathogène. En poussant plus loin l'action des cultures sous pression augmentée d'oxygène, on réussirait peutêtre à créer des espèces radicalement distinctes des bacilles charbonneux. Grâce à la microbiologie et aux cultures artificielles, on peut saisir cette influence du milieu d'une façon des plus frappantes. Elle se manifeste surtout lorsqu'il s'agit des cryptogames, qui offrent une facilité prodigieuse de multiplication et de succession des générations. M. Laurent^ a montré que le Cladosporum herbarum, champignon hyphomycète, suivant les conditions où on le cultive, peut présenter sept états différents.
Flourens a réussi à colorer en rouge les os du fœtuîç chez une femelle mammilère en mêlant de la garance à ses aliments. Costeafaii naître destruitoQ8 qei avaient perdu la coloration caractéristique
1. A. Chauveau. Arcli. de Mfuî cxpéiimciU. et d'anatomie pathologique, 1889.