Darwin. De la variation des animaux et des plantes
Pour cet auteur la moyenne des chevelures pèse 300 grammes. Or, sur 'ces 300 grammes, chaque femme perdrait environ 10 centigrammes par jour, ce qui ferait 511.000 kilogrammes pour l'ensemble des femmes et par an. Ce demi-million de kilogrammes, en admettant que les cheveux contiennent 15 p. 100 de leur poids de minéraux, restitue ainsi à la terre annuellement 75.000 kilogrammes de matière minérale.
Si la partie minérale qui s'en va par la voie des ongles n'est point aussi considérable, elle compte cependant pour quelque chose dans l'économie de l'organisme. D'après l'évaluation du même savant, chacun de nous rend au sol, en se coupant les ongles, annuellement 64 centigrammes de minéraux.
L'influence des matières minérales se trouve «Hroilement liée à celle dr l'alimentation en général. La fertilité du sol dépendant surtout de la composition minérale, on comprend la difficulté de séparer ces deux facteurs. Nous avons vu combien la composition minérale du sol réagit sur la taille et la santé des animaux et des humains. Et cette impressionnabilité des êtres vivants qui se modifient sous l'influence des éléments du dehors se manifeste encore avec plus d'évidence lorsqu'on aborde l'influence exercée par la nutrition. La vigueur de la végétation et l'abondance de la nourriture herbacée, à l'époque miocène, furent sans doute pour beaucoup dans le grand nombre de formes colossales
qu'on y trouve parmi les herbivores (Cornevin). Natliusius, qui a étudié sous ce rapport le porc, démontre que l'abondance de l'alimentation transforme radicalement le corps de cet animal, et provoque l'élargissement de sa tête et de sa face.
La nutrition influe également sur les particularités essentielles des plantes et des animaux. D'après Wallace, les naturels de l'Amazone nourrissent le perroquet vert commun avec la graisse de gros poissons siluroïdes; il devient, à la suite de cette alimentation, panaché de plumes rouges et jaunes.
Darwin affirme que les bouvreuils et quelques autres oiseaux nourris avec du chènevis deviennent noirs, tandis que des chenilles nourries d'aliments divers produisent des papillons de couleurs diverses.
Les différentes parties de notre organisme étant solidaires, il serait difficile d'étudier l'influence du milieu si^r tel ou tel organe. D'autre part le milieu est non seulement très complexe, mais encore ses éléments constitutifs se trouvent entremêlés'et opèrent tantôt avec une concordance et une suite logique très suivies, tantôt et le plus souvent simultanément.
C'est ainsi que la composition minérale du sol
réagit sur ralimentalion, de même que celle-ci :lépend du climat, de la chaleur, du degré d'électricité dont est imprégné l'air, de la constitution géologique du pays, réagissant fatalement sur la productivité de ragriculture. L'alimentation, la salubrité du pays et la santé des habitants sont à leur tour étroitement liées aux progrès agricoles.
C'est pourquoi, loin de nous arrêter à l'influence partielle de telle ou telle cause du milieu, nous étudierons plutôt son action, en bloc, sur l'organisme. Les exemples, que nous nous proposons de citer d'une façon très abondante, rendront évidente une des vérités que nous appellerons ensuite au secours de notre idée directrice.
Le climat agit directement sur l'homme et les animaux. Empruntons une série de faits curieux à Darwin, à Quatrefages et à plusieurs autres naturalistes des plus circonspects. On a constaté que les bouledogues, introduits dans l'Inde, perdent, au bout de quelques générations, non seulement leur férocité et leur vigueur, mais aussi le développement caractéristique de leur mâchoire inférieure. Leur museau devient également plus fin et leuu corps plus léger. Sur la côte de Guinée, les chiens, selon Basman, se modifient étrangement; les oreilles deviennent longues et raides comme celles du renard; au bout de trois à quatre portées, l'aboiement disparaît pour faire place à un hurlement. D'après Pallas, le mouton Kirghize se transforme, après quelques générations, en Russie, la masse de
graisse diminuant graduellement. Le degré de cha< leur de la température influe sur la toison des moutons h tel point que ceux-ci, importés d'Europe dans les Indes Occidentales, perdent leur laine sur tout le corps (à Texception des reins) , à la troisième génération. La variation si riche des races et des espèces dans le monde animal et végétal est surtout le produit des influences climatériques. A Saint-Domingue (col. Hans Smith) les chiens marrons sont aussi grands que des lévriers ; à Cuba les chiens redevenus sauvages sont presque tous couleur souris.
L'habitation dans les îles n'est pas favorable à la taille. Dans l'île Gomère (groupe des Canaries) on trouve un bétail qui, quoique de même souche que celui des autres îles de cet archipel, est plus petit. Les chevaux de cet endroit qui appartiennent au type andalou, n'ont que la taille des poneys*.
A Malte, on a découvert un éléphant fossile dont la hauteur ne dépassait pas, h l'âge adulte, soixantequinze centimètres. Strabon raconte que c'est dans cette île, que s'était formé le fameux chien nain, si en vogue parmi les Romains.
Nous trouvons chez Cornevin de nombreuses preuves de cette influence climatérique directe sur la taille des animaux.
En Corse, nous dit-il, les chevaux et les bœui sont de taille très réduite; les cerfs y sont égalemei
i. Voiries études de Verneau dans la Revue d'Antkrop., 1887.
plus petits qu ailleurs si bien que les mammalogistes en ont fait une espèce spéciale : cervus corsicanus. Il descend pourtant àwcervus elaphus d'Europe, puisque, au témoignage de Polybe, il n'existait pas de cerfs en Corse, deux siècles avant notre ère.
On a importé, en 1764, des chevaux espagnols aux lies Falkland; leurs descendants ont tellement dégénéré qu'ils sont devenus impropres à être montés.
Le milieu avec ses conditions atmosphériques réagit également sur la couleur des animaux. Marchai, dans sa curieuse étude sur la coloration des a7iknaux , dit que la lumière est le principal excitant capable de provoquer le développement de la matière colorante. Rappelons à ce sujet les expériences de Paul Bert sur les larves d'Axolotl. Pâles au sortir de l'œuf, elles deviennent colorées par le dépôt du pigment sous l'influence de la lumière, tandis que, dans l'obscurité ou à la lumière rouge, le pigment ne se développe point.
Si l'on examine ce phénomène de plus près, on doit se rendre à l'évidence que les rayons les moins réfrangibles du spectre n'ont pas d'influence sur la production du pigment. C'est donc par la rapidité et non par l'ampleur des vibrations que la lumière agit sur la fermentation de la matière colorante. On a constaté, entre autres, que la proximité de la mer noircit. En Suisse, on croit généralement que les couleurs des bêtes bovines pâlissent par la stabulation permanente ou le séjour dans la plaine. Si,
par contre, on fait séjourner le bétail à de certaines altitudes, la couleur devient plus foncée. Les mêmes remiirques ont été faites en France. Le fémelin et le charollais y sont à pelage pâle ou blanc; le tarentais, le champsaurien, Faubrac, le forézien sont à tête et à croupe charbonnais. Les bêtes brunes du Righi palissent au bout de quelques années de séjour dans la vallée de la Saône. Les mammifères rapportés des steppes asiatiques par Prjevalsky accusaient une teinte fauve ou jaunâtre pâle, résultat des rayons solaires qui ont décoloré leurs poils avec d'autant plus d'intensité que nulle végétation arborescente n'y mitigé leur activité.
A Java, dans les jungles épaisses, demi-obscures, vit une panthère noire (d'Abbadie). A Angora, non seulement les chèvres, mais aussi les chiens de berger et les chats ont un poil fin et laineux. Dans les Indes Occidentales, les moutons changent de toison au bout de trois générations. Chez plusieurs espèces d'oiseaux la couleur, la grandeur du corps et du bec, la longueur de la queue diffèrent à mesure qu'on s'avance du nord au sud. Weissmann a constaté le même phénomène chez les papillons. Wasserzug a démontré que sous l'influence de la chaleur on peut radicalement changer la nature de certains bacilles. On leur donne môme une forme constante, différente de la forme primitive. Prenons, par exemph comme sujet d'observation, le Micrococcus prodigk sus^Iq bacille du lait bleu. Normalement le premier cultivé dans du bouillon de veau est un microcoque.
Qu'on le soumette pendant cinq minutes à la température de 50% qu'on prélève, après refroidissement, une petite quantité de semence qu'on portera dans un bouillon convenable, légèrement alcalin, le développement se fera. Que cette seconde culture et les suivantes soient également traitées par le chauffage à oO'^, au bout d'un certain nombre de générations, la forme microcoque aura disparu pour faire place à la forme bacillaire dont la solidité est en rapport avec le nombre des cultures chauffées.
Citons encore plusieurs cas significatifs : Beaton affirme qu'il a obtenu par semis pendant sixans, à Shrubland, 20.000 plantes de Pelargonium Pimch^ sans observer un seul cas de feuilles panachées ; tandis qu'à Surbiton, dans le Surrey, plus d'un tiers des semis de la même variété avaient des feuilles panachées. La racine de VAconitum napellus devient inoffensive dans les climats ti'ès froids. Le Pistalia lentiscus ne donne pas de résine dans le midi de la France. Le chanvre ne produit pas en Angleterre cette matière résineuse qu'il donne aux Indes et dont on se sert pour la fabrication des substances narcotiques. Le D^ Falconez a vu une variété anglaise de pommier, un chêne himalayen, un prunier et un poirier revêtir dans les régions les plus chaudes de r[nde un aspect pyramidal ou festigié. Le Bhododendron ciliatum^ cultivé aux environs de Londres, à Kewgardens, produit des fleurs beaucoup plus grandes et beaucoup plus pâles que celles qu'il porte dans les montagnes de l'Himalaya, où il
est indigène. Certaines espèces de vignes plantées, dans des pays différents, varient comme teinte du fruit, époque de la maturité, etc.
On a constaté et prouvé l'influence décisive du milieu sur la coloration des plantes et des animaux. Et si la science ne nous donne pas souvent la clef de l'énigme, le pourquoi de certains effets de coloration, c'est que le milieu est des plus complexes et qu'en dehors du soleil il y a d'autres facteurs innombrables qui contribuent à provoquer la résultante. L'électricité, dont est chargée l'atmosphère ; la chaleur et l'humidité de l'air, la nourriture, autant d'éléments qui agissent souvent simultanément et dont il est difficile de départir et définir le rôle partiel. L'important pour nous est de rendre indéniable la modification brutale de la coloration sous l'action des facteurs extérieurs. On a prétendu que Wagner avait réussi, à l'aide de courants électriques, à changer la couleur et la disposition du pigment des ailes chez certains papillons, de même que plusieurs physiciens américains auraient, diton modifié, grâce à l'électricité, la couleur de lî peau nègre. Ces faits nous semblent des plus douteux, mais ce qui est incontestable, c'est que nous arrivons bien vite à colorer d'une façon très vive les alevins des poissons rouges originaires de la Chine, en pla-
çanl les aquariums qui les contiennent, dans des salles surchauffées (Lor te t). Les effets du climat européen sur les variétés américaines de plantes sont très remarquables (Darwin) . Metzger a semé et cultivé en Allemagne des grains de maïs provenant de plusieurs parties de TAmérique, et voici, entreautfes, quels ont été les changements observés chez une variété dehautetaille(zeaa//i^52>?ifl), originaire des parties les plus chaudes du nouveau monde. Pendant la première année, les plantes atteignirent douze pieds de hauteur, mais ne donnèrent qu'un petit nombre de graines mûres ; les grains inférieurs de l'épi conservèrent leur forme propre, mais les grains supérieurs présentèrent quelques changements. Pendant la seconde génération, les plantes produisirent plus de graines mûres, mais ne dépassèrent pas une hauteur de huit à neuf pieds ; la dépression de la partie extérieure des grains avait disparu et leur couleur, primitivement d'un blanc pur, s'était un peu ternie. Pendant la troisième génération ils ne ressemblaient presque plus du tout à la forme originelle et très distincte du maïs d'Amérique. Enfin, à la sixième génération, ce maïs produisait l'effet d'une variété européenne.
Le pin d'Ecosse présente dans son pays natal peu de variétés, mais il suffit de le cultiver ailleurs pour qu'au bout de quelques générations il se modifie au point de vue de l'aspect, du feuillage, de la forme, de la grosseur, de même que de la couleur de ses cônes. La poussière poUénique de pétunias, recueil-
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lie avant sa complète maturité et soumise à l'insolation ou simplement chauffée, communique aux fleurs issues des végétaux qu'elle avait fécondés des colorations que ne possédaient pas les pieds souches.
La coloration si éclatante de certains animaux vivant dans les grandes profondeurs de la mer, semble, en apparence, contredire l'influence du soleil et de la lumière. Mais, même dans cecas^ où le milieu ne perd pas ses droits, il faut admettre avec Marchai que la lumière exerce son influence en dépit de cette contradiction apparente ; car Feau arrête, il est vrai, les rayons les moins réfringents, mais elle laisse passer la lumière bleue. Or les rayons rouges sont sans utilité pour le développement de la matière colorante. Quant aux très grandes profondeurs, il se peut que les rayons obscurs de r ultra-violet, peut-être même ceux du violet et du bleu, viennent agir sur le développement de la matière colorante et aient une grande efficacité en raison de la rapidité de leurs vibrations.
Mais passons aux exemples fournis tout particulièrement par l'homme.
Les mêmes lois régissant l'évolution des êtres organiques, l'homme est également sujet aux influences^ du milieu. Sous son action l'homme varie comme les plantes et les animaux, et si celle-ci demeun uniforme et stable, les changements ainsi acquis restent durables.
D'après Virchow, le milieu où l'on vit rend brun
î 11 blond. Pruner ^ a constaté que les Européens habiluit l'Egypte deviennent plus foncés au bout d'un f :rlain temps. En Abyssinie, le teint bronzé ; dans> les endroitsélevésdelaSyrie, le teint rougeâtre, etc.
D'après Waitz^ la couleur de la peau est surtout le résultat de la chaleur, de la nourriture, de Thumidité atmosphérique, de Tabondance ou du manque ie forêts, de même que de la latitude géographique. Les Nègres Bongo ont la peau presque rouge, de la couleur du sol de leur pays, imprégné de minerai de fer. Selon Livingstone, la chaleur humide renforce la coloration des populations nègres de l'Afrique, et Simpsen ^ constate la même chose en ce qui concerne les Juifs, dont le teint varie du blanc des races caucasiennes jusqu'au noir des nègres.
D'Abbadie affirme qu'en Abyssinie la teinte des populations se fonce à mesure qu'on monte sur les plateaux et qu'elle pâlit dans les plaines.
Escayrac de Lauture soutient que les Arabes de teint clair, qu'on retrouve dans des endroits jouissanl^d'un climat modéré, prennent à la Mecque un teint jaune foncé et y perdent même leur nez aquilin et les traits caractéristiques qui distinguent les Bédouins. Par contre, auYemen, leur nez regagne la beauté plastique des nez grecs. Dans le sud de Damas, ils deviennent petits de taille et se signalent par une chevelure peu abondante. En Nubie, on ren-
i. Die Kraakheiten des Orients.