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la modération et tant d'autres conditions de leur existence les font résister aux maux si meurtriers pour l'intempérance et l'imprévoyance des autres peuples. Neufville, Legoy, Dieterici, etc., insistent sur la régularité de leur vie, les soins donnés aux malades, qui réduisent singulièrement leurs enfants et la mortalité et augmentent leur salubrité.

On a constaté d'autre part que les Israélites qui ont subi l'influence du milieu ambiant au point de vue moral et intellectuel et adopté les mœurs de leur entourage, perdent du coup le bénéfice de cette vertu exceptionnelle et rentrent dans la loi commune.

Non seulement la psychologie d'ensemble nous réserve de cruelles déceptions, mais même celle plus facile de certaines qualités concrètes de notre vie morale et intellectuelle. La clarté et l'attrait de la forme littéraire, qu'on voudrait coûte que coûte présenter comme le privilège exclusif des écrivains et des savants français, leur font souvent aussi défaut et se retrouvent, par contre, parmi les écrivains étrangers. Le comte Gobineau dut l'insuccès primitif de ses œuvres à leur forme défectueuse. Il lui a fallu la puissante amitié de Wagner pour sortir de l'oubli et s'imposer au public allemand.

Constant Prévost a devancé sur tous les points Charles Lyell. C'est lui qui est le véritable fondateur de « l'école actualiste » : sur les ruines du « cataclysme » de Cuvier il a fait triompher la théorie des

évolutions lentes. Et tandis que sa langue claire et séduisante a rendu populaire Sir Lyell, Prévost, à cause de l'obscurité qui règne dans ses écrits, a été de tout temps ignoré, de même que ses œuvres.

Eu quoi la façon d'écrire de Lamarck est-elle supérieure à celle de Darwin ? L'histoire littéraire nous fournira des milliers d'exemples du même genre. Heine et Boerne montrent dans leurs écrits les qualités françaises les plus brillantes. Il en est de même de maints romanciers et dramaturges allemands de nos jours. On remarquera même que la forme indigeste, si reprochée aux écrivains et aux savants allemands, se modifie de plus en plus et se rapproche de la manière plus claire et plus précise des représentants de la pensée française ou anglaise. Du reste ce que nous nous sommes accoutumés à considérer comme le défaut organique de la mentalité n'est souvent que le défaut de l'instrument de la pensée, de la langue.

Ainsi de nombreux étrangers brillent de « l'esprit parisien » le plus pur lorsqu'ils se mettent à écrire en français. Chose plus curieuse, et c'est un écrivain profondément imbu de tous les préjugés nationalistes (M. Barrés), qui l'affirme : un des plus grands poètes français de notre époque est une femme roumaine (M"^® de Noailles, née Brancovan). Donc, même les charmes si impénétrables de la poésie, où se reflètent les mystères de l'àme du terroir, cèdent devant l'éducation et l'instruction I Eux aussi se livrent aux étrangers, comme n'importe

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quelles données vulgaires d'une science théorique ou appliquée. Que reste-t-il alors d'impénétrable et d'inassimilable dans le domaine des sensations et de la pensée?

L'illogisme de la prétendue fatalité psychologique des races et des peuples ne cesse d'éclater chaque fois qu'il s'agit d'appliquer à la vie réelle leurs tableaux « composites » . Car si les races ne viven t plus à Tétat pur, les peuples non plus ne correspondent plus à aucune définition raciale. Composés d'individus appartenant aux races diverses ou accusant un mélange de sang varié, ils devraient fatalement être distincts au point de vue du caractère et des aspirations des unités qui les composent. D'autre part chaque pays comprend des régions et des provinces où la qualité des races et leur proportion varient. Or l'addition de plusieurs séries de données contradictoires doit naturellement avoir pour résultat des chiffres différents. Dès le moment où l'on admet une sorte de fatalité psychologique et héréditaire, il n'y aurait plus lieu de « généraliser ». 11 s'agirait plutôt de « singulariser » et de se borner à la psychologie des familles ou plutôt à celle des individus, puisque chaque partie de la population se signale par des aspirations « fatalistes » et inévitables.

Un Breton ne ressemble pas à un Normand, celui-ci à un Gascon ; un Gascon se distingue d'un

Parisien, celui-ci d'un Marseillais et aucun d'eux n'est pareil à un Alsacien. Lorsqu'il s'agit des Allemands, il est difficile de mettre dans le même sac les Bavarois, les Prussiens, les Souabes, les Poméraniens ou les Badois. En étudiant des provinces prises à part, on s'apercevra que là aussi les différences qui éclatent brisent les cadres conventionaels. Les races ne se sont pas plus fixées par pays, conception politique du présent, que par province, conception politique du passé. Leur immigration désordonnée a suivi des directions illimitées. Prenons, par exemple, le département de l'Ain. Au point de vue ethnique on y retrouve, en commençant par les Huns et en finissant par les Kosaks, presque tous les peuples et toutes les races qui ont traversé la France. Dans certaines parties du Roussillon, du Languedoc du Béarn ou de la Provence, on rencontre des Sarrasins, tandis qu'on les chercherait en vain dans d'autres. Dans certaines parties du littoral nord-ouest de la Méditerranée, on reconnaît des traces des Phocéens, Rhodienset d'autres Grecs. En étudiant Belle-Isle en mer (Morbihan) il ne faudrait pas oublier les familles Acadiennes qui s'y sont établies après la guerre du Canada, comme il faudrait tenir compte des Écossais de Saint-Martin d'Antigny (Cher), des Tziganes dans le Bas-Rhin ou dans les Pyrénées, des Lyselards et des Hautponnais dans le Pas-de-Calais, etc.

En suivant les traditions orales à défaut de documents, on découvrirait dans chaque province fran-

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çaise des « coins » qui devraient se signaler par des origines ethniques dissemblables. Le même phénomène se répète sur le globe entier.

La psychologie provinciale se montre ainsi également très complexe et demanderait constamment à être revisée. La « fatalité ethnique », fausse lorsqu'on l'applique à la race et au pays, incertaine même au point de vue provincial et régional, port<j en elle-même les germes de la mort 1

A mesure que les peuples avancent dans l'histoire, survient un facteur nouveau : l'imitation sociale et internationale, dont le rôle ne fait que grandir. G. Tarde a même essayé d'expliquer par son intervention la marche séculaire de l'humanité.

Notre vie ne roule, en somme, qu'autour de l'imitation. Celle-ci gît au fond de notre activité sociale et individuelle. L'homme, dès sa tendre enfance, passe sa vie à imiter. Les animaux ne font que suivre cet exemple. Qu'est-ce que l'habitude, que nous appelons « seconde nature », sinon l'imitation de soi-même?

L'homme social est un véritable somnambule, hypnotisé par toute l'atmosphère ambiante. La parole, les gestes, les sensations auditives ou visuelles, de même que les sentiments de toute nature agissent sur lui et façonnent son âme. La civilisation n'est qu'une grande usine qui jette dans le monde une

quantité incalculable de faits et d'idées à imiter. La mode, c'est-à-dire l'imitation par les uns des gestes et des pensées des autres, se fait voir non seulement dans l'art de s'habiller, mais aussi dansTart en général, dans la religion, dans la morale, dans la façon de penser et dans celle d'être. Notre organisation sociale subit son ascendant de même que la sphère morale. Placez les descendants d'un peuple quelconque au milieu d'un autre, et ils finiront par vivre et penser comme leur entourage. Ni le caractère, ni l'intelligence, nous dira Lazarus, ne distinguent plus aujourd'hui des Allemands les réfugiés français pourtant si nombreux en Prusse. Cette vaste suggestion nous enferme comme dans une cage d'airain. Les morts eux-mêmes ne cessent d^être nos hypnotiseurs. Nous les imitons sans y penser, de même que nous subissons l'action des siècles passés. Plus notre habitude d'imiter vieillit, plus sa force, ou plutôt la facilité de l'appliquer grandit. Nous imitons encore plus facilement que nos ancêtres d'il y a quelques siècles. D'autre part, à mesure que la civilisation grandit, le domaine de l'imitation s'élargit. Nous imitons de la sorte bien plus de pays, bien plus de voisins, bien plus de cerveaux et de cœurs. Et non seulement notre appétit d'imitation grandit, mais aussi les moyens de le satisfaire. Tout notre progrès pratique et moral tend vers le même but : le rapprochement des peuples.

Or celui-ci provoque avant tout l'intensité de la contagion. Les chemins de fer comme les téléphones

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OU les télégraphes ; la science déjà internationale, les lettres qui tendent à le devenir; les institutions politiques et sociales qui lient les nations à travers les frontières, le commerce et l'industrie, les alliances entre États et peuples ; la paix et les guerres ; les revendications des classes sociales, en un mot, toutes les manifestations de notre vie ont pour but final d'élargir et de faciliter l'imitation. Les pensées et coutumes nationales, qui ont pris la place des pensées et coutumes locales, évoluent à leur tour et deviennent internationales I

La criminalité moderne elle-même tend à une sorte d'unité. Elle grandit dans tous les pays civilisés, car elle s'y développe sous l'influence de conditions économiques et sociales analogues. Le tableau noir de la France devient ainsi une image collective de la Hollande, de l'Allemagne, de l'Italie ou de l'Angleterre. On se rappelle l'étonnement qui accueillit la constatation de la diminution des crim.es dans ce dernier pays. Or il a suffi de confronter les chiffres avec les modifications subies par la pénalité anglaise pour s'apercevoir que cette prétendue amélioration n'était due qu'à la fausse interprétation de sa statistique pénitentiaire.

Le registre international des crimes plaide ainsi par son uniformité la suprématie des conditions sociales comparée aux voix, d'ailleurs méconnaissables et indéchiffrables, du sang î

C'est sous l'influence de la même « imitation » que naissent la morale et la mentalité profession-

nelles. Les commerçants du monde civilisé, liés par des conceptions et des lois analogues, se ressemblent plus entre eux que les marchands et les artistes vivant dans le même pays. Le tableau, si peu flatteur, que Spencer nous a fait des trafiquants anglais, s'applique également à ceux d'Allemagne ou de France. Les médecins et les avocats français, anglais ou allemands, finissent par avoir des ressemblances frappantes. A mesure que monte le flot des « prolétaires intellectuels », les prétendues professions libérales baissent partout comme aspiration et moralité. Il n*y a encore que des gouvernements semibarbares, ou des écrivains superficiels ou sectaires, qui voudraient nous faire croire que la qualité du sang de certains peuples j)rime celle de leurs conditions sociales en général et de leurs professions en particulier. Les usuriers athéniens de l'ancienne Grèce valaient bien ceux de Rome, et ceux-ci n*étalent point inférieurs à ceux de France, d'Allemagne ou de Russie !

Schopenhauer a déjà fait cette remarque que les classes supérieures ont des traits de ressemblance dans le monde entier, tant il est vrai que notre mode de penser et de vivre imprime à notre être un cachet uniforme.

Max Nordau démontre dans ses Paradoxes ^ com-

1 Paradoxes. L'ouvrage a paru à Berlin en 1885 et a précédé par conséquent tout ce qu'on a écrit depuis sur la psychologie des peuples et celle dos foules. Dans un petit chapitre intitulé la Suggestion, le philosophe des Mensonges conventionnels raille les

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bien les êtres exceptionnels, les génies, arrivent à modifier et à former l'état d'âme de leurs peuples. Ils sont pour ces derniers ce que les centres cérébraux supérieurs sont pour les individus. Les masses, nous dira-t-il, se laissent impressionner par leurs actes et par leurs pensées et deviennent, sous l'influence de leur suggestion, humaines ou bestiales. Comment peut-on parler alors d'un caractère national qui change sans cesse? Les générations précédentes du peuple allemand se distinguaient surtout par leur sentimentalité féminine et leurs âmes rêveuses. Celle d'aujourd'hui se fait remarquer par ses aspirations pratiques et son caractère réfléchi. Le peuple anglais se signalait dans le premier tiers du XIX® siècle par son immoralité; aujourd'hui, il est tout entier au perfectionnement moral, aux sociétés de tempérance et à la piété. Les êtres exceptionnels agissent ainsi comme des hypnotiseurs à l'égard des peuples, et les dirigent dans la voie de leurs inspirations ou suggestions. Il suffit de se rappeler l'influence exercée par Bismarck sur la mentalité et la moralité allemandes ou les tendances de la vie allemande après 1919 et de ses partis politiques. Dans un autre ordre d'idées, les poètes et les romanciers impressionnent vivement l'âme de leurs lecteurs et surtout celle de leurs lectrices. Le même Nordau fait cette remarque piquante que la Pari-

prétentions des psychologues des collectivités ethniques, déjà très en faveur auprès du public et des puissants du jour.

sienne moderne est l'œuvre des journalistes et des romanciers de Paris. Ils font d'elle à la lettre ce qu'ils veulent physiquement et intellectuellement. Elle parle, elle pense, elle sent, elle agit, elle s'habille même et prend des attitudes comme le lui suggèrent ses écrivains favoris.

Nos idées religieuses mettent également leur empreinte ineffaçable sur nos gestes, nos regards,, notre démarche. Un Anglais, qui a beaucoup pratiqué les adhérents des sectes différentes, les distingue facilement par leur allure extérieure. Le culte d'une seule idée, l'engouement pour une seule forme d'art suffisent souvent pour différencier les gens. Les '( Byroniens », les « Parnassiens » ou les « décadents » se faisaient facilement reconnaître.

Les langues européennes, si divisées qu'elles soient, exercent aussi une influence égalitaire. Il y a entre les langues de l'Europe, affirme M. Bréal S grâce à notre civilisation, un si continuel échange, même alors qu'il ne se traduit pas par des emprunts visibles, que le progrès obtenu sur un point devient presque aussitôt le bien commun de tous.

Les Congrès, cette émanation inconsciente de notre besoin d'imitation, qui pullulent dans tous les domaines de notre activité scientifique et sociale, de même que les ce Expositions » des efforts et du progrès des peuples, accélèrent encore l'œuvre du

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