CHAPITRE PREMIER
;ÉVANGILE DE L'IiSÉGALITÉ ET SES PROPHÈTES
Les doctrines implacables sur l'inégalité des humains, ornées d'un vernis scientifique, se multiplient à l'infini. Basées sur les différences craniologiques, la grandeur ou la petitesse des membres, la couleur de la peau ou celle des cheveux, elles s'efforcent d'appeler comme garant de leurs thèses audacieuses une sorte de pseudo-science avec ses lois problématiques, ses faits non contrôlés ou ses généralisations injustifiables. Le nombre de ces théories est incalculable. Pour employer l'expression de Charles le Téméraire, c'est une « universelle araignée », dont les pattes sont visibles dans tous les domaines de notre vie d'action et de pensée. Absolus et cruels, pleins de confiance dans leurs lois, les créateurs et les partisans de toutes ces doctrines s'appliquent à les imposer comme dogmes de salut et guides infaillibles de l'humanité.
Parmi ces doctrines diverses et pourtant si ressemblantes par leurs côtés fantaisistes, celles qui sont
fondées sur les variations craniologiques chez les hommes, ont exercé une influence des plus larges et des plus durables. Elles comptent aussi le plus d'adeptes et d'adeptes le plus zélés.
C'est le comte Gobineau [Essai de rinégalité des Races humaines^ 1854 : 4 vol.) qui en posa les premières bases. Son ouvrage, qui constit.n r.n hymne enthousiaste en faveur des races dites supérieures et une condamnation impitoyable de celles dites inférieures, renferme un véritable arsenal d'arguments où sont allés puiser tous les champions de la persécution, de l'oppression et de l'extermination des peuples et races faibles.
Esprit curieux, mais d'une érudition de bric à brac, styliste médiocre et savant par trop paradoxal, Gobineau n'a jamais été pris au sérieux dans son pays natal, en France. On voyait en lui Amadis et Don Quichotte réunis, les héros de rêve et d'aventure si chers à son imagination. Traité de diplomate parmi les savants et de. savant parmi les diplomates, il contribua lui-même au discrédit qui pesail sur ses œuvres en publiant des poèmes lugubres et baroques de 20.000 vers !
Son Amadis a peut-être fait plus pour déprécier son nom que les contradictions flagrantes dont fourmillent son Essai sur les Races et son Histoire des Perses. Ajoutons-y ses romans et nouvelles d'une extravagance presque voulue, comme Akrivia Phrangopoulo ou le Mouchoir Rouge. Causeur brillant, homme délicieux dans les relations mondaines,
Gobineau se faisait pardonner facilement ses torts d'écrivain. On oubliait à Paris sa « graphomanie » pour ne se souvenir que de ses dons de sociabilité. L'écrivain, de même que sa littérature, aurait toutefois sombré dans Foubli, si le hasard ne lui avait fait rencontrer Richard Wagner, sur la fin de son séjour à Rome.
Le grand musicien fut profondément touché par la grâce divine du « gobinisme », qui, après avoir proclamé la division des humains en supérieurs et inférieurs, en remit ensuite le sceptre de royauté aux Allemands. Ce qui devait frapper davantage le Maître, c'est que la France se trouva du coup reléguée dans le sous-sol de l'humanité et sa population destinée à une décadence irrémédiable. Le premier parmi les Allemands fut singulièrement flatté d'être en même temps, à la suite delà religion gobiniste, le premier dans l'humanité. C'estainsi que Gobineau aeu la bonne chance d'être emporté, de son vivant, par le génie de Wagner dans sa divine Walhalla. Le musicien génial, doublé d'un philosophe un peu simpliste, fut émerveillé de cette nouvelle clef qui lui ouvrait 1^. secret troublant de la décadence des peuples. Voici qu'au lieu de l'abus de la viande, son dogme d'autrefois, on lui offre une solution plausible : le mélange des races. Tant que les Aryens arrivèrent d'Asie pour réparer de temps en temps le gaspillage du sang supérieur, lui enseignait Gobineau, l'humanité se maintint à un certain niveau. Mais, leurs immigrations ayant cessé, l'humanité se trouve en proie à
FÎNOT. 2
une pourriture qui l'envahit. Les brachyeéphales se lïtultiplient comme la vermine et repoussent partout les dolichocéphales. La ruine menace de tous côtés. Qui s'en évadera ? Les plus purs peut-être : les Allemands et les Anglais.
L'inégalité des races dont le concours forme une nation, enseignait Gobineau, suffit à expliquer tout l'enchaînement des destinées des peuples. La philosophie de l'humanité se réduit à cette vérité absolue que tout ce qu'il y a de grand, de noble, de fécond sur la terre : la science , l'art , la civilisation , ne résulte que d'une seule pensée et n'appartient qu'à une seule famille^ dont les différentes branches ont régné dans toutes les contrées policées de l'Europe. Et ce peuple élu, cette famille divine, n'est autre que celle des Aryens, dont nous verrons plus loin l'existence légendaire et l'influence factice. Pour Gobineau, sur les sept premières civilisations du mondes six appartiennent à la race aryenne et la septième, celle d'Assyrie, doit à cette même race la
1. Ces sept civilisations sont représentées, d'après Gobineau; l^par celle des Indes. Son foyer se trouvait dans un rameau de la race blanche des Aryens ; 2° par la civilisation égyptienne qui avait été créée par une colonie aryenne de Tlnde, établie dans le haut de la vallée du Nil; 3<> assyrienne, à laquelle se rattachent les Juifs, les Phéniciens, les Lydiens, les Carthaginois, les Himyarites; les Zoroastriens, Iraniens, qui dominèrent dans l'Asie antérieure sous le nom de Mèdes, de Perses et de Bactriens, formaient un rameau de la famille aryenne ; 4^ la civilisation grecque a été fondée également par des Aryens; 5°. chinoise; une colonie aryenne, venue de l'Inde, y apporta les lumières sociales; ôol'ancienne civilisation italique, d'où sortit la culture romaine, fut une marqueterie de Celtes, d'Ibères, d'Aryens et de Sémites et 7° la civilisation germanique, essentiellement aryenne.
renaissance iranienne. Et qu'est-ce que la civilisation moderne sinon celle qui a été créée par des races germaniques qui, au v® siècle, ont réussi à transformer le génie de l'Occident? Or ces races germaniques n'étaient que des races aryennes. Elles étaient pourvues de toute l'énergie delà variété aryenne II le fallait, affirme sentencieusement Gobineau, afin qu'elles pussent remplir le rôle auquel elles étaient appelées. Après elles, nous dira-t-il ailleurs, «l'espèce blanche n'avait plus rien à donner de puissant et d'actif. Les Germains achevèrent la découverte du globe et ils s'en emparèrent par la connaissance avant d'y répandre leurs métis. »
La multiplication de l'humanité par voie de mélange des races atteint du reste sous peu la forme d'une promiscuité criarde et notre prophète ne trouve pas assez de mots violents pour stigmatiser ces souillures. Cette pauvre argile aryenne se décompose ainsi à vue d'œil I « Après avoir passé l'âge des dieux où elle était absolument pure, l'âge des héros où les mélanges étaient modérés de forme et de nombre et l'âge des noblesses, elle s'est acheminée plus ou moins promptement, suivant les lieux, vers la confusion définitive de tous ses principes, par suite de ses hymens hétérogènes » . Il n'y a plus, hélas ! que des hybrides. La portion du sang aryen, « qui soutient seule l'édifice de notre société », est ainsi en voie d'absorption. Et lorsque les dernières gouttelettes pures de ce sang privilégié auront disparu, nous rentrerons dans « Vère de timité, dans
Tère de la médiocrité générale et universelle, c'està-dire, dans le presque néant. » Et ce sera la débâcle effrayante de l'Apocalypse, le royaume des ténèbres mornes et désolantes ! « Les troupeaux humains, et non point les nations, accablés sous une morne somnolence, vivront dès lors engourdis dans leur nullité comme les buffles ruminants dans les flaques stagnantes des marais Pontins » I
Le créateur de « Parsifal » goûta fortement cette synthèse philosophique de l'humanité. Son tempérament optimiste se révolta pourtant devant cette fatalité inéluctable. Quoi ? Tous les hommes marcheraient vers la décadence et la sauvagerie ? Point de salut pour l'idéal? Et voici que Wagner fait appel à la divine Rédemption qui échappa à l'esprit païen de Gobineau. Donc, le héros aryen, le Saint, pourra racheter le monde par la contemplation du Sauveur sur la Croix !
Mais la théorie de Gobineau reste quand même debout, forte et inattaquable pour ses fidèles et adeptes. Le pessimisme et l'amertume qui constituent sa sève alimenteront fortement toutes les branches qui pousseront ensuite sur son tronc.
Ses admirateurs ne cesseront ainsi d'être toujours hantés par cette vision tragique qui empoisonna l'existence de leur maître. Pour eux tous, à l'instar des Huns dévastant le vieux monde civilisé, les races impures, recrutées parmi les brachycéphales, se ruent à l'assaut des purs, des Aryens, anges descendus du ciel. De tous côtés ils n'entendront que
les gémissements des grands et des nobles, le fracas des villes qui tombent, les cris d'angoisse des meilleurs qui s'en vont. Comme des chroniqueurs du moyen âge, qui, terrifiés devant Attila, le peignent tantôt avec un groin de porc, tantôt avec une verge biblique, ils nous montreront le globe terrestre envahi et dévoré par les insectes humains, représentant tout ce qu'il y a déplus bas et de plus répugnant.
• Une condamnation de principe pèsera pourtant sur tous ces drames ethnologiques qui finissent toujours comme le cinquième acte d'une mauvaise tragédie. Tous les héros s 'entretueront et il ne restera de vivant que quelques monstres piétinant le Beau, le Noble, l'Ame, l'Humanité.
Disons, du reste, que Gobineau n'avait point essayé de dissimuler les motifs qui l'ont poussé à écrire son Essai, Il ne s'agissait pour lui, en somme, que d'apporter sa contribution à la grande lutte contre l'égalité et la délivrance des prolétaires. Imbu des idées aristocratiques (n'a-t-il pas voulu imposer à ses contemporains son propre arbre généalogique dont les ramifications s'étendaient jusqu'aux premiers Vikings ayant fait invasion en France ?), il a cru utile d'opposer aux aspirations démocratiques de son temps une série de considérations sur l'existence des castes naturelles dans l'humanité et leur nécessité bienfaisante.
S2 L'INKGALITE DES HUMAINS
On comprend aisément que ce tableau surchargé, poussé au noir, manquant de pondération et d'équilibre, ayant la prétention de détruire tout ce que nous vénérons et aimons comme progrès et avenir de la civilisation, h l'appui d'une phraséologie creuse et de généralisations jurant avec les vérités admises, n'ait convaincu que médiocrement les gens prévenus. Les anthropologistes de l'époque eux-mêmes se montrèrent fort rebelles aux objurgations de ce nouveau « Fléau de Dieu. »
On a trouvé que le gobinisme accusait en regard de peu de science trop de pessimisme et que même sa notion de peuples barbares et inférieurs manquait de clarté. Puisque les brachycépales, plus vigoureux et plus sains, arriveront à envoyer aux enfers les dolichocéphales blonds, c'est que lavenir doit être à eux et que la civilisation n'a qu'à se ranger sous leur bannière. Après tout, peut-on aussi commodément détruire l'œuvre de tant de siècles de progrès? L'Histoire ne nous a-t-elle pas démontré que l'évolution n'est que l'éternel enchaînement du passé au présent et que la vie naît de la mort ? Pourquoi donc s'affliger outre mesure du triomphe de ceux qui doivent nécessairement triompher? On serait tenté de répéter à Gobineau ces paroles mémorables de Marc-Aurèle à Verus : « Si les dieux ont destiné l'Empire à Cassius, Cassius nous échappera, car tu sais le mot de ton bisaïeul : Nul prince n'a tué son successeur. »
C'est peut-être aussi la raison pour laquelle la
L'EVANGILE DE L'LNEGALITE ET SES PPxOPîîETr::^ 53
France se montra insensible aux appréhensions exprimées par le comte Gobineau. L'Allemagne s'en émotionna doublement. Entré dans l'Olympe wagnérien, Gobineau en est devenu aussi une des divinités. Son culte prit bientôt la forme la plus propice à la glorification de l'écrivain et de ses théories. Une association, la Gobineau Vereinigung^ composée de beaucoup d'Allemands et de quelques Français, a entrepris la tache de vulgariser son nom et ses idées. On a traduit soigneusement en allemand tous les produits de sa muse complexe et on y ajouta même des inédits que la pudeur de Gobineau avait daigné réserver pour le fond de ses tiroirs. Le culte gobiniste est ainsi né. Les membres de son Église ont avant tout pour mission de célébrer la gloire du {)rophète et la profondeur de ses vues. Ils n'y vont pas, du reste, de main morte. Pour M. le professeur L. Schemann, un des derniers présidents de la Société Gobiniste, Fauteur de VEssai sur rinégalilé des rcœea est un philosophe aussi grand qu'il est grand poète, grand moraliste et grand orientaliste. Ses admirateurs lui font même l'honneur de le déclarer ce Allemand » i
Gobineau ne cesse de faire des ravages dans les cerveaux de ses compatriotes d'adoption. La notion de peuples supérieurs et inférieurs a pris en Allemagne Textension d'un feu de paille. Sa littérature, sa philosophie, sa politique en furent profondément impressionnées. C'est au nom du salut de la race supérieure, « les Allemands », qu'on a entrepris à
Berlin de justifier les procédés de conquête de provinces nouvelles et leur germanisation à outrance.
Les élèves de Gobineau comme Ammon* et Chamberlain^ n'ont fait que renchérir sur leur maître et prophète. Pour Ammon, les dolichocéphales, poussés par une sorte d'attraction irrésistible, s'en vont dans les villes. C'est là que se trouve le rendez-vous de l'élite de l'Humanité. Malheureusement, l'atmosphère nuisible des grandes agglomérations humaines arrive à décimer les hommes aux crânes étroits, et leur nombre ne cesse de diminuer. Les démocrates aux crânes ronds (les brachycéphales) , prennent leur place et font baisser le niveau de l'humanité.
Chamberlain, Anglais d'origine, sera également accueilli avec chaleur en Allemagne, tandis que l'Angleterre prendra à la légère ses théories sanguinaires. Lui aussi, de même que Gobineau, glorifiera l'Allemagne et sera glorifié par elle. Et il y a quelque chose d'étrange dans cette naturalisation enthousiaste et spontanée que l'Allemagne a cru pouvoir offrir à un Gascon pur comme Gobineau et à un Anglais non moins pur comme Chamberlain.
Serait-ce le cas de cette parenté innée d'idées dont parle déjà Gœthe? Pourtant, Chamberlain attache moins de prix à la base anthropologique et s'appuie surtout sur des données socio- et psychologiques.
1. Die Gesellschaftsordnung und ihre natûrlichen Grundlagen et Die natûrliche Auslese beim Menschen.