CHAPITRE PREMIER
Lorsqu'on suit de près les erreurs commises par tant d'éminents théoriciens à l'égard des peuples les plus en vue, pris individuellement, on comprend aisément l'impasse où ils se trouvent quand il s'agit d'étudier les origines raciales de l'humanité. Car, comment pourrait-on déchiffrer l'énigme si complexe qui embrasse l'évolution de l'espèce humaine, si les données scientifiques dont nous disposons actuellement ne suffisent point pour nous faire comprendre le mystère de la formation ethnologique des groupements les mieux étudiés ? Notre impuissance à expliquer un phénomène éclate dès le moment où nous n'avons pour l'éclairer qu'une série de vérités qui s'excluent mutuellement. Il nous est permis, en ce cas, non seulement d'incriminer les prémisses du jugement, mais aussi la valeur et la méthode du raisonnement employé.
En jugeant de la question d après le vieux principe juridique : qui peut le plus peut le moins, l'anthro-
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pologie se trouve dans une posture des plus fâcheuses, puisque, même aidée par l'histoire, la linguistique, la géologie, la palethnologie, l'ethnographie et tant d'autres sciences réunies, elle n'arrive pas à nous expliquer les origines et la composition des peuples conducteurs de l'humanité I Comment peut-elle alors revendiquer le droit de nous imposer sa solution à l'égard de toutes les sous-divisions de l'espèce humaine?
Il suffira, croyons-nous, d'examiner la situation de cette science vis-à-vis de quelques problèmes capitaux touchant les peuples et les races les mieux connus, pour discréditer ses verdicts sans appel sur tant de questions complexes qu'elle fait entrer dans son domaine.
Que ce soit Gobineau, Vacher de Lapouge, Tylor, Huxley ou Pichat qui parlent du peuple français, anglais ou allemand, tous ne manqueront pas de les faire descendre en ligne directe des Aryens. Cela est devenu presque un axiome. A la suite de cette doctrine si profondément enracinée dans la conscience européenne, la sociologie, l'histoire, la politique et la littérature modernes n'ont cessé d'opposer les Aryens aux autres peuples sémitiques ou mongols. L'origine aryenne est devenue une sorte de source bienfaisante d'où découlent la
haute mentalité de l'Europe et les vertus de ses principaux habitants, opposés aux autres peuples, races et civilisations. Lorsqu'on tient à comparer, dans le jargon sociologique usuel, deux mentalités, deux morales, on dit couramment « aryen » et anaryen ». On croit alors avoir tout dit. Car l'opposition de ces mots paraît contenir tout un monde de sous-entendus. C'est au nom de cette croyance qu'on a allumé des bûchers pour des milliers de malheureux coupables d'être venus au monde en dehors des Aryens et, par cela même, contre les Aryens. Nous voyons, au XX® siècle, les pays les plus civilisés en proie à la même obsession. Les ravages que celle-ci fait dans notre pensée ne peuvent être comparés qu a un fléau que nous aurions volontairement attiré sur nos têtes. Afin de le maintenir bien vivace, on lui immole tous les jours de nouvelles victimes. Sur la scène, dans un livre ou dans un discours, le raisonnement, ou plutôt le manque de raisonnement chez les gens contaminés par la maladie aryenne sera toujours le même. Ils font valoir constamment des vices ou des vertus de toute une portion de l'humanité, quoique ignorant les premiers fondements de son existence. L'Aryen s'est imposé à eux comme une sorte d'Etre invisible auquel on croit pour la même raison qu'on ne doute point de la réahté des esprits, que personne n'a jamais vus.
Or lorsqu'on touche de plus près à ce dogme qui, dans sa base principale, fut si longtemps indiscutable et indiscuté, on s'aperçoit qu'il ne s'agit
là que d'un fantôme. Il s'évanouit à rapproche de la critique impartiale. En même temps s'écroule toute la phraséologie dont les conséquences sont si funestes pour la paix et l'évolution rationnelle du genre humain. Ce n*est, du reste, que tout récemment qu'on nous a appris que « ces soi-disant Aryens n'ont jamais existé sous forme d'un peuple primitif, mais seulement comme une invention des savants de cabinet » (K. Hartmann) ou que « l'Aryen à l'état d'unité topique n'a jamais été découvert. » (Virchow).
il s'écoulera sans doute une centaine d'années avant que les opinions nées sous l'influence des savants irréfléchis arrivent à disparaître à leur tour. D'ici là, l'humanité abusée ne se lassera de parler de cette « trouvaille de cabinet » comme d'une entité ayant une vie réelle.
Et pourtant, lorsqu'on examine les contradictions dont sont dupes les partisans de la doctrine aryenne, on reste surpris de la facilité avec laquelle des écrivains d'ordinaire très prudents ont adopté une thèse que rien ne justifiait.
Car personne n'a jamais pu montrer un seul aryen authentique. Ses portraits, au moral et au physique, ses mensurations, de même que la description de sa vie intime, n'ont été faits que de chic. Les théories se sont succédées d'après les tempéraments des écrivains et la fertilité de leur fantaisie. Les journalistes, hommes politiques, littérateurs, artistes, enfin le grand public, se sont passionnés à tort et à travers pour les inventions des uns, contre les trouvailles des
Filtres. Ces produits de rimagination quasi scientitifique accueillis d'une façon aveugle, sans la moindre critique, ont passé, en outre, dans des manuels d'histoire et de pédagogie. Aujourd'hui, sur 1 000 Européens instruits, 999 sont persuadés de l'authenticité de leurs origines aryennes. Dans l'histoire des erreurs humaines, cette doctrine prendra sans doute, un jour, une des places d'honneur et servira d'argument décisif en faveur de la crédulité égale avec laquelle se laissent tromper les savants professionnels et les profanes.
Or les contradictions flagrantes dans lesquelles étaient tombés les représentants de l'école aryenne auraient dû, depuis longtemps, éveiller l'attention des savants et des lettrés. Pour en donner une simple idée, examinons les principes les plus accrédités de leur doctrine.
Elle nous impose avant tout la croyance qu'un peuple de ce nom : aryen serait parti d'Asie. Il s'y serait établi dès une époque très reculée, surtout dans l'Inde et la Perse, pour faire ensuite souche dans les différents pays d'Europe. Nous savons, d'après les études de tant de palethnologistes distingués, que l'homme a dû apparaître et évoluer dans l'ancienne Gaule, dès l'époque quaternaire. Ses premiers habitants ne pouvaient guère venir d'Asie en
Europe, car les découvertes faites dans les cavernes du sud-ouest de la France, de même que sur les rives de la Seine et de la Somme, ont prouvé que l'homme y a vécu de nombreux siècles avant la date attribuée par les fervents de la descendance aryenne à l'immigration asiatique.
Dès lors, toutes les théories qui veulent faire de l'Europe une sorte de colonie fondée par l'Asie, considérée comme le vrai vieux monde, paraissent peu fondées. D'après G. de Mortillet, l'homme aurait apparu en France il y a plus de deux cents mille ans^ Il y vivait en compagnie de deux grands éléphants, VElephas antiquus et YElephas meridionalis . On ne lui connaît qu'un seul instrument : un fort morceau de pierre grossièrement taillée, qui servait tantôt d'arme, tantôt d'outil. Cet instrument « coup de poing » se maniant directement à la main, l'homme Fa lentement et successivement amélioré, le taillant avec plus de soin, plus d'art, et surtout le rendant plus léger. La température baissant, Fhomme s'est vu forcé d'avoir recours aux vêtements. Une modification de l'outillage de pierre s'ensuivit. L'homme commence à se fabriquer des vêtements avec 4es peaux. Une longue période d'évolution lente caractérise Fépoque du paléolithique sans intervention ni influence étrangères, nous enseignera le même auteur. De Mortillet verra même cette persistance du progrès local se produire en dehors de toute intervention pendant l'époque du paléolithique inférieur et moyen, de même que pendant l'époque solu-
tréenne. Sans vouloir souscrire à tous ces détails donnés avec tant d'assurance par cet historien des siècles ténébreux, constatons pourtant qu'il a pour sa reconstitution du passé autant de preuves décisives que ceux qui voudraient nous montrer l'ancienne Europe comme un désert peuplé par les Aryens. Car tout est problématique et contradictoire chez ces prétendus ancêtres de l'Europe. Ainsi pour F. de Schlegel, ils seraient partis de l'Inde pour s'établir en Europe. Pour Link, ils seraient venus de l'Asie et de la Géorgie; pour Adolphe Pictet, c'est à la Bactriane que nous devons les Aryens d'Europe, etc. Mais voici qu'un célèbre géologue belge, J.-J. d'Omalius d'Halloy, donne le coup de grâce à cette théorie et démontre, à l'aide d'arguments ingénieux, que les Aryens asiatiques n'étaient bel et bien que de simples Européens. L'Europe, loin d'être conquise par les Aryens de la Perse ou de l'Inde, y envoya ses conquérants heureux. Toutes les conquêtes durables procédèrent toujours par voie d'Occident et s'en allèrent vers l'Orient. Et puisant dans les archives anthropologiques, d'Halloy apporte encore un argument à l'appui de sa thèse, en démontrant que les blonds prévalurent de tous temps en Europe comme règle et ne vécurent que comme types exceptionnels en Asie. C'est donc de l'Europe que les blonds se sont transportés en Asie I Une série de savants linguistes, géologues et anthropologistes bataillent simultanément avec d'Halloy ou à sa suite en faveur de son opinion. Loin de chercher la patrie
des Aryens en Asie, ils la retrouvent, et avec quel luxe de preuves I dans toutes les parties de l'Europe.
Les découvertes archéologiques qui se sont multipliées depuis une cinquantaine d'années ont, du reste, établi que la civilisation asiatique n'influença l'Europe qu'à partir du xiii® siècle avant Jésus-Christ. Les fouilles, surtout celles faites par Schliemann à Troie, celles de Mycènes, de Tirynthe, de Chypre, de l'Egypte, ne laissent pas de doute à ce sujet. Au moment où l'Occident est entré en contact avec l'Orient, sa civilisation était déjà vieille de longs siècles. C'est ainsi que les dolmens de l'Allemagne du Nord ont des origines plus anciennes que ceux découverts aux Indes. L'industrie du bronze a prospéré dans tout le bassin de la Méditerranée, et les épées exhumées sur divers points de la France, avec pommeaux en bois, en or ou en corne, sont du même type que celles qu'on a trouvées à Mycènes. Le bronze, loin d'être inventé aux Indes, n'y venait que d'Alexandrie. La première couche de la civilisation dont nous devons la connaissance aux sciences du passé se montre partout européenne, et ce n'est que la deuxième couche qui est d'origine orientale.
Clémence Royer affirme que la fameuse langue aryenne a été créée et parlée originairement en Europe, d'où, par voie du Caucase, elle a pénétré en Perse et de là dans l'Inde. Cette langue fut la création par excellence des peuplades blondes d'Europe, et si les bruns d'Asie l'ont aussi parlée, c'est qu'ils l'avaient apprise d'émigrants blonds venus d'Europe.
Parmi les linguistes célèbres, Benfey se déclare pour le pays situé entre les bouches du Danube et la mer Caspienne comme berceau de la langue, de la civilisation et de la race aryennes. Puisque, nous dira ce savant, la géologie a prouvé que l'Europe a été habitée depuis les temps immémoriaux, tous le& motifs que l'on a cités en faveur de l'immigration d'Asie en Europe tombent dans le néant.
D'autre part, les recherches récentes peuvent donner le dernier mot aux sceptiques. Ainsi, l'on s'est aperçu que l'écriture indienne descend en ligne directe des alphabets grec et araméen, et que la langue grecque n'est point la fille du sanscrit comme on l'avait cru longtemps. UAvesta, qui devait constituer un des plus anciens monuments littéraires du passé, ne daterait, d'après James Darmesteter, que de trois siècles après Jésus-Christ, tandis que le& fameux Védas ne sont point des chants primitifs remontant à Taube de l'humanité, mais des œuvres savantes de l'an mille avant Jésus-Christ, retravaillées etmises en vers une douzaine de siècles plus tard *. Louis Geiger et Lœher s'efforcent même de prouver que la patrie des Aryens était le centre et l'ouest de l'Allemagne, Pour Tomaschek, c'était l'Europe orientale; pour Th. Kœppen, ce devait être l'occident de l'Europe; et, pour Penka, la Suède méridionale. Remarquons, du reste, que toutes les légendes grecques s'accordent à faire venir les