Mélanges de linguistique et de Mythologie
Et, même si Ton admet qu'ils aient existé, sontils réellement venus en Europe? Dr, bien que manquant de preuves scientifiques en ce qui concerne leur existence authentique, les savants n'ont pas hésité à nous offrir un tableau de leur organisation sociale et de leur vie intime. Ils ont même poussé la complaisance jusqu'à nous fournir toutes sortes de détails sur leur aspect physique, leurs occupations favorites et leurs tendances morales I I
Pour Huxley et Pœsche, ils étaient grands, blonds etdolichocéphales ; pour Tylor, les Aryens européens^ qu'il identifie avec les Celtes, étaientgrands et avaient des têtes courtes. Pour Pictet, les Aryens étaient un peuple jeune et fort, voué à l'agriculture et à l'élevage du bétail. Leur vie familiale était très développée et se signalait par maintes vertus bibliques. Pour Schrader, c'étaient des barbares et des ignorants qui ne connaissaient en fait de métaux que le cuivre. Pour Quatrefages, les Aryens présentaient deux types différents : têtes longues et têtes courtes. Tandis que pour les uns (Tylor, Th. Kœppen), ils avaient des origines communes avec les Finnois ; pour les autres (Kremer, Hommel, etc.), ils seraient partis d'un point où ils cohabitaient avec les Sémites entre l'Oxus et l'Iaxarte, en Mésopotamie.
Ils étaient grands, dolichocéphales et blonds, clament Gobineau et ses disciples; ils étaient bruns et petits, répond Sergi. Et lorsque Ujfalvy est allé voir sur place (1876-1878) les fameux Galtchas, dans la haute vallée de Zérafchane, considérés comme
les rejetons les plus purs des Aryens authentiques, il a trouvé parmi eux des blonds, des bruns, des brachycéphales, des dolichocéphales, des grands et des petits... A qui se fier?
D'après certains savants, les Aryens auraient vécu sur le fonds sémite ; d'après les autres, comme Tomaschek, leur civilisation serait empruntée surtout aux Finnois et aux Tartares.
Lorsqu'il s'agit de raconter les détails de leur migralion et les conditions dans lesquelles ils auraient donné naissance aux peuplades européennes, nous tombons de nouveau dans un véritable chaos d'hypothèses contradictoires. Il y avait dans l'Europe Occidentale, prétend Huxley, pendant les âges néolithiques, quatre types humains : le petit à tête longue (les ibères) ; le grand à tête courte (les (Celtes) ; le grand à tête longue (les Scandinaves), et le petit à tête courte (les Ligures). Les Celtes furent les Aryens purs, et les trois autres furent aryanisés.
D'après Schleicher, une branche des Aryens asiatiques se dirigea vers le sud de l'Europe et se sépara ensuite en trois rameaux : les Grecs, les Albanais et les Italo-Celtes. Les italiens s'établirent en Italie et les Celtes en Gaule. Nous avons vu plus haut qu'on
les identifie tantôt avec les Sémites, tantôt avec les Finnois, etc.
Ces contradictions étranges appuyées sur des données fantaisistes, ce va-et-vient de théories et d'hypothèses s'annulant mutuellement, ont peu à peu détruit la foi aux Aryens comme les ancêtres réels des Celtes et de tant d'autres branches des peuples européens. On a compris enfin que le dogme aryen n'a été basé que sur un malentendu : l'existence de certaines analogies entre les langues dites aryennes et les langues européennes.
On sait que toutes les langues peuvent se résumer en ces trois groupes ; monosyllabiques, agglutinantes et idiomes à flexion. Le monosyllabisme est sans doute la première phase d'évolution de chaque langue. Il s'agit là de racines isolées, indépendantes, dont il faut un certain nombre pour former une phrase. Actuellement, il se trouve représenté par le chinois, l'annamite, lesiamois, le thibétain,lebirman.
Dans les langues agglutinantes ou agglomérantes, à la racine principale qui conserve sa valeur, s'unissent d'autres syllabes se plaçant avant (préfixe) ou après ladite racine (suffixe) et modifiant ainsi son sens. Ces composés ainsi créés expriment toutes sortes de combinaisons d'idées et de relations. Parmi les langues agglutinantes il faut ranger le finnois, le turc, le basque, le japonais, le coréen, le dravidien de l'Inde ; celles parlées dans la plus grande partie de l'Afrique, depuis le Sahara jusqu'au Cap de Bonne-Espérance; dans les diverses lies de
rOcéan ; de même que toutes celles parlées par les Négritos.
La troisième phase de l'évolution des langues leur donne la propriété de varier leurs racines. Dans les langues à flexion, les racines ne sont plus immobiles et rigides, mais « fléchissent » et se plient d'après les circonstances. Trois grandes familles de langues entrent dans ce groupe. Il y a d'abord celle des langues khamitiques, parlées dans le nord de l'Afrique (l'égyptien, le lybien, l'éthiopien) ; ensuite les langues sémitiques (l'arabe, le phénicien, l'hébreu, le syriaque) ; enfin la branche des langues dites indo-européennes.
Or la science philologique ayant démontré l'analogie frappante entre les langues parlées en Europe et celles usités dans l'Inde, on en avait conclu à l'identité de leur source. D'après A. PictetS qui a exercé une influence très durable sur la doctrine aryenne, la migration des peuples, de même que leur descendance, se retrouve d'une façon des plus simples. Il faut considérer comme point de départ l'endroit où la langue dont dérivent les autres avait été parlée. Cet endroit ne serait autre que l'Aryana, le vaste plateau de l'Iran, l'immense quadrilatère qui s'étend de l'Indus au Tigre et à l'Euphrate, de l'Oxus et de l'Iaxarte au golfe Persique. t'est là que l'on parlait la langue initiale, le sanscrit, lu langue mère. De là seraient partis les Aryens et.
Ul l'JlIl'^i lit, xu
-européennes ou les Aryens primiUf s,
d'après la pureté de la langue de chaque peuple, on pourrait déduire la date de son arrivée. La vaste famille sanscrite ou indo-européenne embrasse, d'après Pictet, l'hindou ou le sanscrit, l'éranien, l'hellénique, l'italique, le celtique, le germanique, le slave et le lettique. Naturellement, derrière les langues parlées, Pictet et son école n'oublient point ceux qui les parlent. C'est ainsi qu'ayant besoin d'une hypothèse expliquant la parenté d'une série de langues, on avait forgé un roman de migration d'un peuple mystérieux , les Aryens, qui auraient promené à travers le monde leur langue et donné naissance aux différents peuples européens. Mais la linguistique moderne elle-même (voir entre autres les travaux de Schrader) a cru nécessaire de répudier cette fantaisie créée et acceptée à la légère, et de condamner durement la conception de lamce aryenne. Il ne s'agit, en somme, que d'une famille de langues aryennes^ ce qui ne suppose point un peuple aryen. L'expérience des peuples modernes et anciens ne nous avait-elle pas appris qu'il n'est point permis d'identifier les races et les langues? La langue latine s'est emparée de la Gaule, sans que pour cela les Gaulois soient devenus des Romains. Nous voyons, d'autre part, des peuples entiers adoptant des langues implantées ou imposées du dehors, sans qu'il en résulte dans leur origine ethnique un changement manifeste.
Nous ne pouvons même pas indiquer exactement la filiation des langues aryennes I
Voici, par exemple, la langue étrusque, qui a joué lin rôle si important dans le passé lointain. Ëst-elle d'origine aryenne? Pour Corssen, Tétrusque ne serait qu'un dialecte italique, tandis que pour Yanelli, Tarquini, Stickel, il se rattache aux langues sémitiques. Pour S. Bugge, il accuse une parenté accentuée avec l'arménien ; pour Sayce et Victor Henry il en est radicalement distinct. Fligier nous dira même qu'au point de vue ethnique pas plus qu'au point de vue linguistique, les Étrusques n'auraient littéralement rien de commun avec les peuples aryens. Pour Tylor, l'étrusque serait d'origine altaïque ; pour Brinton, cène serait qu'un idiome libyen.
Il serait fastidieux de relever les montagnes de contradictions qui séparent les philologues dans leurs explications des origines d'autres langues aryennes. Bornons-nous plutôt à insister sur cette remarque de Max MùUer : a l'ethnologiste qui parle de la race aryenne, du sang aryen, des yeux ou cheveux aryens, commet une hérésie égale à celle dont se rendrait coupable un linguiste qui parlerait d'un dictionnaire dolichocéphale ou d'une grammaire brachycéphale. »
Donc — aj-yen — n'exprime qu'un lien de parenté entre certaines langues. Lorsque Fr. Schlegel a pour la première fois (1808), reconnu de nombreuses ressemblances entre les langues parlées entre l'Inde et la Germanie, il a proposé de leur donner le nom à' indo-germaniques ^ mot adopté par Pott, Benfey, etc.
Bopp a cru plus pratique de les appeler indo-europêemies. On se décida plus tard à substituer le mot aryen^ comme plus court et plus expressif pour désigner cette vaste famille de langues.
En transposant ce terme à la légère dans le domaine des races, on nous a offert successivement V Indo-Germain^ VIndo- Européen^ et V Aryen ^ expressions qui se valent, c'est-à-dire qui ne valent rien.
Il ne s'agit donc que d'une langue, mais point des crânes, des ossements et des cheveux. Et encore ! Car le culte de la langue aryenne a subi de rudes assauts. Il ne se présente à nos yeux aujourd'hui que sous forme d'un fétichisme inné. Très disposés à croire aux choses surnaturelles, nous avons facilement adopté l'origine miraculeuse de la langue. Elle ne serait, d'après maints philologues, qu'une inspiration venue d'en haut. Cette croyance a eu surtout de nombreux adeptes en Allemagne. Quelques-uns ont supposé même une langue unique enseignée par la Divinité elle-même, et dont les idiomes d'aujourd'hui sont les descendants dégénérés ; d'autres assurèrent qu'une intuition spéciale avait été attribuée à certains peuples privilégiés, comme les Hébreux, les Grecs, les Hindous \ La perfection était