‹ Le préjugé des racesChapitre 85 sur 122 · CHAPITRE [I · texte numérisé non relu

CHAPITRE [I

Autour de nous on ne cesse d'identifier ces deux termes: français et gaulois, allemand et germain. Et tandis que les Français se montrent fiers, en pensant au sang de Gaulois celtiques qui coule dans leurs veines, les Allemands, de l'autre côté du Rhin, se croient obligés de haïr, précisément chez les Français, le sang des Celtes, leurs adversaires séculaires. C'est ainsi que s'est ancrée, depuis des temps immémoriaux, dans la conscience des deux peuples, une conviction relative à la différence de leurs origines, de leur mentalité et de leur destinée historique. Ne [demandez ni aux uns ni aux autres des raisons •justificatives de leur animosité. On dirait qu'ils la [croient presque instinctive, en dehors des malentendus et des querelles du moment. N'ont-ils pas lu [dans des livres plus ou moins graves, et cela pen- [dafitdes siècles, que, de tout temps. Gaulois et Certains firent bande à part et que chaque race avait [des vertus et des habitudes diamétralement opposées à celles de ses voisins ? Ils ont fini par croire

374 ORIGmES MYSTÉRIEUSES OU INCERTAINES

aux faits dont l'authenticité, à leur connaissance, n'a jamais été suspectée. Cette croyance, passant de père en fils, est devenue presque un legs historique. En y ramenant tous les incidents de la vie, on les a commentés d'après ce dogme précieux, et aujourd'hui le moindre doute sur les Français comme héritiers directs des Gaulois, ou sur les Allemands comme descendants des Germains paraît un sacrilège. Or, en examinant cette thèse en ce qui concerne la France et les Français, nous démontrerons son inanité. L'édifice gaulois une fois ruiné, il entraînera dans sa chute la lourde bâtisse germaine.

Dans l'état actuel de la science il n'y a plus moyen de contester que la France a été habitée aux temps paléolithiques et néolithiques. L'homme est antérieur à la période glaciaire ; or rien que la durée de cette époque s'étend approximativement de 150 à 200000 ans. D'autre part, on sait que la France a été le champ de toutes sortes de découvertes d'ossements humains datant de l'époque paléolithique. Ainsi, douze ans avant la découverte de la calotte crânienne de Néanderthal, en 1841, on a retrouvé dans la Haute-Loire (près du Puy), dans une couche de lave boueuse de l'ancien volcan de Denise, des fossiles humains, composés de divers os, de dents, d'une calotte crânienne, etc., tous accu-

sant des caractères nettement' néanderthaloïdes. La fameuse mâchoire inférieure exhumée par Bourre t et Régnault, en 1889, dans FAriège (près Montséron), a été attribuée à l'époque du paléolithique ancien. Plusieurs autres découvertes, en France, surtout dans le domaine de la palethnologie, parallèlement à celles faites en Belgique, nous confirment dans cette opinion que la France a dû être habitée dès les temps les plus reculés. N'allons pas, à l'instar de certains palethnologistes, rechercher les qualités anthropologiques de ces premiers habitants. L'imagination, qui ne perd jamais ses droits dans la science du passé, a fait dire aux savants anthropologistes, tantôt que c'étaient des gens de la race NéanderthalS tantôt que ce n'étaient que des gens de la race Laugerie, qui se seraient établis sur le sol de France bien plus tard, mais, en tout cas, dès l'époque néolithique.

Les premiers auraient été courts, trapus, à ossature épaisse, de taille au-dessous de la moyenne. Chez ceux de la race Laugerie, les arcades sourcilières, si développées dans la calotte crânienne de Néanderthal, seraient bien plus faibles. Le haut du crâne forme une sorte de voûte, le menton n'est pluf

4. On a trouvé, en 1856, dans la vallée de la Dûssel, entre Dus- .-îcldorf et Elberfeld, tout près du ravin de Néanderthal, un '•quelette humain empâté dans du limon. A une centaine de pas, on a retrouvé dans une autre grotte des débris de rhinocéros, d hyène et dcurs. On a voulu voir dans cette calotte crânienne les débris du premier homme habitant ces parages. Le crâne de Néanderthal avait des arcades sourcilières très développées, un front bas, fuyant, la partie postérieure de la tête très élargie, etc.

aussi fuyant et les tibias épais et arrondis des hommes du Néanderthal se trouvent plus aplatis. Tous les deux, d'après cette belle science, élaient dolichocéphales. Les Laugerie étaient-ils le produit d'une simple évolution des Néanderthal ou étaientils une race d'invasion? Voilà un mystère. Rien ne saurait l'éclaircir, sauf peut-être la Force Suprême qui a présidé à toutes ces évolutions ! Mais puisqu'elle croit mieux de ne pas se mêler de ce genre de discussions, voici que des savants courageux s'efforcent de la remplacer. Ils discutent donc gravement sur ces faits du passé, tout en se gardant bien de nous communiquer les raisons impénétrables de la formation de leurs convictions. Admettons donc, au gré de notre fantaisie, toutes les phases de l'évolution des Néanderthaliens et Laugeriens, transformés à leur tour en gens du Cro-Magnon \ mis en vogue par

1. Paul Broca a étudié en 1868, dans les abris de Cro-Magnon, dans une petite grotte, en Dordogne, tout près de la gare des Eyzies (d'où le nom d'Eyziens) trois squelettes humains : une femme, un vieillard et un adulte. D'après la description de Broca ces ossements accusaient des crânes dolichocéphales joints à une taille élevée; la femme aurait une ligne âpre du fémur d'une largeur et d une épaisseur fabuleuse et, tous deux, des fronts larges et bombés. Et il a créé ainsi une race spéciale de Cro- Magnon... Quelques années plus tard, on a découvert dans les grottes sépulcrales de la Lozère, connues sous le nom de Baumes-Chaudes, les ossements d'environ 300 sujets dolichocéphales, à côté de plusieurs pointes de flèche en silex et de quelques objets en bronze. D'après les anthropologistes, les hommes des Baumes-Chaudes se rapprochaient de ceux du Cro-Magnon ; leur taille serait de 1 m. 61 ; leur indice céphalique varie entre 64,3 et 75,1 ; circonférence horizontale du crâne 543 et 533 millimètres chez les hommes et les femmes ; indice nasal moyen, 42,7, etc.. etc.

Paul Broca, OU race des Baumes-Chaudes, favorisés par Georges Hervé.

Quelle que soit notre conviction à ce sujet, elle ne pourra nous empêcher d'admettre que bien avant l'apparition des Gaulois sur la terre française, il y avait d'autres gens, d'autres races, qui s'y étaient établis depuis bien plus longtemps. C'est l'essentiel.

L'anthropologie préhistorique (autrement dit la palelhnologie) enseigne même qu'il y eut une époque où toute la population de France était exclusivement dolichocéphale. Et puisqu'on retrouve, à l'époque néolithique, de nombreux brachycéphales, ceux-ci ne pouvaient venir que du dehors. G. de Mortillet ira jusqu'à raconter, avec une clairvoyance singulière, que « dans les temps préhistoriques, à la fin du paléolithique et au commencement du néolithique, il s'est opéré en France la plus grande révolution sociale qui ait jamais existé ». N'attristons point par notre doute les âmes croyantes des palethnologistes. Bornons-nous sagement à sauver de toutes ces complications du passé la seule certitude que la France était habitée à la fin de l'époque paléolithique. Nous inclinerions même à reculer cette époque, pour des gens plus incrédules, au commencement du néolithique.

Les historiens plus pondérés qui s'efforcent de saisir la physionomie de la France dans des époques

}3lus tardives nous la représentent à l'origine peuplée de Ligures. Qu'étaient-ce que ces Ligures? Sont-ils venus du dehors ou n'étaient-ils que des rejetons des peuples primitifs qui habitaient le pays dans les temps paléolithiques et néolithiques ? Les opinions sont très partagées et il serait plus que risqué de vouloir les départager. La pénurie des documents autorise toutes les suppositions et ne nous permet d'en adopter intégralement aucune. Car il faut se rendre à l'évidence que les données de l'histoire de la France avant le vm^ ou le ix° siècle avant Jésus-Christ sont aussi peu précises que celles de la préhistoire. On nous parle d'un certain mouvement des peuples, qui, vers le x® ou le xi® siècle, seraient venus dans les pays de la Méditerranée, mais les opinions varient en ce qui concerne leurs origines, leur importance, la route suivie ou leurs propriétés ethniques. Tout se réduit à un déplacement qui aurait eu lieu !

Lorsqu'on examine de plus près cette question ligure, on arrive à la conclusion qu'un peuple de ce nom a dû exister. Du temps d'Hésiode on nommait ainsi les habitants des pays situés dans le nord-ouest de la Grèce. Us devaient même être très nombreux, car leurs traces se retrouvent non seulement en Gaule, mais aussi en Italie, en Corse, dans les Pays- Bas, en Espagne. Si les suppositions faites par les philologues étaient fondées, nous retrouverions un élément de plus en faveur de l'unité ethnique de la plupart des peuples européens. Ce qui plaide pour

cette doctrine, c'est, notamment, cette thèse si ardemment soutenue par maints philologues autorisés, que la langue des Ligures aurait eu la particularité de former des noms de montagnes, de rivières et de lieux habités en général, par l'emploi des suffixes : — asco^ — asca ; ~ usko ; — uska ; — osko ; — oska. En se servant de cette indication, plusieurs de nos savants, après avoir retrouvé de nombreux endroits en France avec des noms formés de la sorte, en conclurent au séjour prolongé des Ligures dans tous ces parages. Mais on constate la présence des mêmes Ligures en Italie, sur les côtes du golfe de Gênes, où existe encore de nos jours un Mont Pescasco et des rivières Carisascay Sermichiasca ^ etc. Ils habitaient également la Ligurie, le Piémont, l'Emilie, la Lombardie, dans la partie méridionale du Bassin du Pô, où Ton trouve environ soixantedix noms de lieux avec le suffixe caractéristique des Ligures. Ils étaient aussi très nombreux en Bavière et en Portugal.

Sans pouvoir éclaircirle mystère ligure, de même que l'on n'a pu sortir de tant d'autres ténèbres qui encombrent le passé anthropologique de la France, il faut pourtant admettre l'existence réelle de ce peuple, venu en Gaule bien avant les Celtes, les Germains ou les Normands. Dans l'impossibilité où nous sommes d'en donner ni le chiffre approximatif, ni la description physiologique, bornons-nous à admettre la participation matérielle du sang ligure dans la composition du sang français.

Les principales peuplades ligures, d'après Polybe, Strabon, Pline, Ptolémée, etc., étaient d'abord les Déciates (Antibes), les Ligaunes et les Olybes. Ajoutons-y les Sallyes (Salxuvii avec leur capitale Aquee Sextiae, aujourd'hui Aix), les Vulgentes, Quariates, les Libiques, les Voconces, etc. A l'ouest du Rhône, les historiens nous montrent également plusieurs peuplades ibéro-ligures et entre autres les Elezikes occupant l'Aude, le pays où s'éleva plus tard la ville deNarbonne ; dans les Pyrénées-Orientales, les Sardones, dont la ville principale était Ruscino (Perpignan) et lUiberis (Elne). Dans les montagnes, habitaient les Consuéraniens, etc.

Le moment n'est sans doute pas très proche où Ton pourrait doser l'influence de cette grande migration ligure, à laquelle se rallient presque tous les historiens, sans pouvoir en préciser les détails. Elle ne nuit aucunement, du reste, à notre thèse, bien au contraire. Car, en l'adoptant, il faut admettre aussi que sur la couche ethnique première, d'autres couches se soient superposées. Lorsqu'on arrive enfin aux Gaulois et aux faits plus précis qui accompagnent leur apparition, on se rend mieux compte que ceux-ci ne purent radicalement changer la composition des éléments ethniques du pays, vu leur nombre très restreint et leurs pérégrinations incessantes, en dehors des frontières de l'ancienne Gaule.

Qu'était-ce enfin que cette Gaule dont La Tour d'Auvergne a voulu faire le berceau de l'humanité, et de sa langue, la langue-mère de toutes les autres langues? D'après ce savant et ses partisans, ce serait i la Gaule de réclamer tous les droits que les historiens et linguistes attribuèrent à tort à la mystérieuse Arye asiatique. Lorsqu'il s'agit de définir les frontières de la Gaule, nous nous trouvons bien embarrassés. Jules César l'avait enfermée^ entre le Rhin et les Alpes à Test, l'Atlantique à l'ouest, la Manche au nord, les Pyrénées et la Méditerranée au sud. Mais la véritable Gaule s'étendait bien au delà de ces frontières factices. D'Arbois de Jubainville explique avec raison qu'il fallait à Rome, pour des besoins administratifs, une nomenclature géographique précise et surtout n'embrassant pas de trop grandes étendues de territoires ^ En réalité, les Gaulois rayonnèrent à travers la plus grande partie de l'ancienne Europe et ont fondé des établissements jusqu'en Asie Mineure (La Galatie). A la date où les historiens placent la première conquête des Gaulois

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