CHAPITRE III
L'Alsace
au temps de Jacques de La Grange
« La province d'Alsace », dont le nom ancien, Ilsatia, dérive de celui de la rivière l'Ill, « est située, nous dit La Grange, dans son Mémoire (:), entre le Brisgau, la Lorraine, le duché des Deux- Ponts, la Suisse et particulièrement l'évêché de Bâle, le canton de Soleure, le Montbéliard et le comté de Bourgogne, la Sarre, le Palatinat et l'évêché de Spire. Elle a la Suisse et le comté de Bourgogne au Midi; le Palatinat et l'Evêché de Spire au Nord. le Rhin au levant et la Lorraine au couchant ». Ce territoire s'étend de Belfort à Landau, dans l'intérieur des terres, et de Huningue à Guermersheim, le long du Rhin. Sa longueur est de « quarante-six lieues », sa largeur de « quatre ou cinq au plus ». Dans cette dernière estimation, La Grange néglige les montagnes.
Le Rhin borne la province à l'Est. Il sert « de rempart à l'Alsace contre l'insulte de ses voisins, en temps de guerre ». Dans son sable, il roule un or très fin. Les orfèvres l'utilisent « pour dorer leur vermeil ». Après ce fleuve magnifique, la rivière la plus importante est l'Ill, qui prend sa source dans le comté de Ferrette. Ses affluents, fort nombreux, arrosent presque tout le pays. Ce sont, notamment: la Largue, la Doller, la Thur, la Lauch, la Fecht, l'Andlau et la Bruche.
(1). — Jacques de La Grange fait dans son Mémoire une description détaillée de l'état physique de l'Alsace. Voir: JULIEN HAYEmM: « Mémoires et Documents pour serdir à l'histoire du Commerce et de l'Industrie en.
France », Sixième Série, Paris 1921, pages 159 à 165.
Au Nord, se trouvent d'autres cours d’eau: la Moder, la Sauer, la Lauter, la Queich et la Sarre.
Quant aux montagnes, celles qui « séparent l'Alsace de la Lorraine, du comté de Bitche et du duché des Deux-Ponts sont fort élevées et la plus grande partie couvertes de bois de sapins, de hêtres et charmes ». Elles forment une chaîne et « règnent le long de la province, depuis Giromagny, près Belfort, jusqu'à Landau ». « Celles qui la séparent de la Suisse et des terres de l'évêché de Bâle sont moins hautes. Elles sont, aussi, couvertes de bois ».
La province est divisée ordinairement en Haute et Basse Alsace. La première « s'étend depuis Giromagny, du côté de Montbéliard, jusqu’au petit ruisseau appelé Eggenbach, à une lieue au-dessus de Sélestat, qui fait la séparation de l'évêché de Bâle d'avec celui de Strasbourg, et un peu en approchant la dite ville de Sélestat, il y a un grand fossé, qui prend de la montagne jusqu’à la rivière d’Ill, que l’on nomme Landgraben, qui fait la séparation des deux landgraviats de la Haute et Basse Alsace ». Cette dernière « s'étend depuis ledit ruisseau d'Eggenbach et ledit Landgraben jusqu'à la rivière de la Queich, qui passe dans la ville de Landau ».
Après nous avoir indiqué les limites de l'Alsace, dit un mot de ses divisions et montré la physionomie du pays, La Grange passe à son histoire (1). Il constate avec satisfaction son rattachement au royaume: « Cette belle province se trouve, aujourd’hui, réunie heureusement à son premier principe, qui est la couronne de France, sous Louis le Grand, par suite de la prise de Brisach arrivée sur la fin de l’an 1638, qui est celle de la naissance de notre très auguste et très invincible monarque, et par la cession qui lui en a été faite par le traité de paix de Munster du mois de novembre 1648, par lequel l'Empereur, l'Empire et la Maison d'Autriche ont cédé au Roi le landgraviat de la Haute et Basse Alsace avec tous les droits de souveraineté et haute puissance qu'ils pourraient avoir sur cette province, de sorte que le Roi la possède aujourd'hui avec toute la plénitude de souveraineté et beaucoup plus absolument que les anciens landgraves. Car, encore qu'il soit constant, suivant ce qui -se trouve marqué dans les archives de la Régence d’'Ensisheim, que le landgrave avait d'ancienneté, par cette qualité, une autorité supérieure sur tous les états situés en Alsace, qui étaient obligés de le reconnaître pour tel partout où il passait et le loger avec toute sa cour, qu'il pouvait connaître des crimes et accorder grâce aux. criminels, pour marque de sa supériorité, comme néanmoins il était
(D). — Voir: Mémoire de JACQUES DE La GRANGE. Copie faite au xvini° siècle se trouvant à la Bibliothèque Nationale, département des Manuscrits, fonds français, cote 8151, folio 11 et suivants.
obligé de se reconnaître pour membre de l'Empire, et en cette qualité en rendre les fois et hommages à l'Empereur, comme font tous les autres princes, ducs, marquis, comtes et états du même Empire, il était encore dans un état de sujétion. Sa Majesté possède présentement cette province sañs aucune dépendance et en véritable monarque, de sorte que la qualité que l'Empereur pourrait garder de landgrave d'Alsace, ni les restrictions et réservations particulières, qui ont été insérées dans le traité de Munster, ne peuvent et ne doivent en rien déroger à cette haute puissance et autorité suprême de souveraineté, qui a été accordée à Sa Majesté sur le landgraviat de la Haute et Basse Alsace indifféremment, suivant le même traité de Munster, qui a été confirmé par celui de Ryswick du 30 octobre 1697 ». Au moment où écrit La Grange, en cette année 1697, toutes les difficultés ont, enfin, trouvé une solution. La souveraineté du Roi est reconnue sans conteste dans toutes les parties de la province, mais, pour en arriver là, il a fallu près de cinquante ans de longs et patients efforts.
Lorsque furent signés, au milieu du XVII° siècle, les traités de Westphalie, l'Alsace était divisée en une infinité de petites seigneuries. Ce morcellement était déjà grave par lui-même. Les rivalités existant entre ces états, souvent minuscules, avaient empêché l'unification de la province et retardé l'épanouissement du progrès. L'état social des populations se trouvait très en retard de ce qu'il était dans le Royaume de France. Mais, ce qui compliquait, surtout, l'effort d'assimilation de la politique royale, c'était la diversité de ces seigneuries quant à leur nature juridique. Les unes, dépendant directement de l'Empire, étaient dites immédiates; les autres, qui, avant d’en dépendre, relevaient, tout d'abord, d'une autre seigneurie, étaient dites médiates. Le Pelletier de la Houssaye, le successeur de La Grange, l'explique dans son mémoire: « La noblesse immédiate était celle qui possédait des fiefs, dont elle avait été investie par l'Empereur, comme chef d'Empire. La noblesse médiate était celle qui ne possédait que des arriers fiefs, dont elle était investie par des seigneurs particuliers » (1).
Ces Etats sont tantôt ecclésiastiques, tantôt laïques. Ce sont, encore, des villes, dont l'affranchissement s'est fait en dehors du cadre provincial. Parmi les premiers, le plus important est l'Evêché de Strasbourg. Son titulaire est seigneur de la vallée de la Bruche, du Kochesberg, au nord de Strasbourg, de Saverne et, au sud de
(1). — Mémoire de l'intendant LE PELLETIER DE LA HoUssAYE, rédigé en 1701 et publié dans la Revue d'Alsace, par le DocTEUR HENRY WEIscEr- BER, sous le titre: « L'Alsace au commencement du xXviri° siècle, d'après un Mémoire inédit de l'Intendance » (Neuilly-sur-Sein<, 1897-98).
Strasbourg, à Benféld et à Marckolsheim. Il possède, dans la Haute- Alsace, le Mundat de Rouffach, avec Rouffach, Soultz et Eguisheim. Le Chapitre de Strasbourg, distinct de l'Evêché, commande à Erstein et à Châtenois. Enfin, les abbayes de Murbach, Lure, Andlau et Munster sont souveraines. Celle de Murbach possède Guebwiller, Watwiller et Saint-Amarin. Toutes ces Abbayes, les Evêchés de Strasbourg et de Spire sont Etats d'Empire et immédiats.
Quant aux seigneuries laïques, en Basse-Alsace, il s’est formé quelques groupes assez importants avec les Hanau-Lichtenberg, autour de Bouxwiller: avec la maison de Deux-Ponts, autour de Bischwiller; les Linange, autour de Dabo: mais, à part cela, la plupart de ces seigneuries immédiates se réduisent à un ou deux villages et la liste en est interminable. En Haute-Alsace, dominent les princes de la Maison d'Autriche. Ils y possèdent directement un domaine étendu, dont la capitale est Ensisheim et dont font partie Altkirch, Thann, Cernay, Ferrette, Delle et Belfort. Puis, la Maison de Habsbourg a réussi à faire reconnaître son autorité par la noblesse de la Haute-Alsace. Les seigneurs du Sundgau, les Reinach, les Freundstein, au Nord, lés Ribaupierre, avec leurs possessions de Ribeauvillé, d'Orbey, du Bonhomme, et beaucoup de leurs pairs, se sont ralliés à elle. Ils ont cessé d’être immédiats de l'Empire; ils ne sont plus que médiats. Entre eux et l'Empire s'interposent les archiducs d'Autriche d'Ensisheim. Seuls, dans la région, le comté de Hobourg et la seigneurie de Riquewihr, appartenant aux ducs de Wurtemberg-Montbéliard, gardent, sous l'autorité directe de l'Empire, une certaine indépendance. L'Empire, lui-même, a conservé en Alsace quelques droits avec la possession d’une moitié de la forêt d'Haguenau et d'une quarantaine de villages autour de cette forêt. Ces droits, il les fait exercer par un landvogt ou grand-bailli et, en 1648, l'archiduc autrichien, qui est maître à Ensisheim, est, en même temps, landvogt et seigneur des environs de Haguenau.
Les villes d'Alsace ont conquis, en s'émancipant, une autonomie politique presque complète. Dix d’entre elles ont formé une confédération, « la Décapole ». Ce sont: Landau, Wissembourg, Haguenau, Rosheim, Obernai, Schlestadt, Colmar, Kaysersberg, Turckheim et Munster. En fait, ces villes sont indépendantes: le landvogt, au nom de l'Empire, doit, seulement, être présent au renouvellement annuel du Magistrat et touche, sur elles, cértains droits. À côté de la Décapole, Strasbourg, ville libre impériale, est une véritable république autonome. Elle a ses sujets: les habitants de Barr, Wasselonne, Schiltigheim et, de l'autre côté du Rhin, ceux de Kehl. Enfin, Mulhouse a contracté, au XV/I* siècle, une alliance avec les quatre
cantons protestants de la Suisse et est réputée faire partie de la Confédération helvétique (1).
Les Etats de l'Alsace, dans la première moitié du XVII: siècle, n'ont plus de relations intimes avec l'Empire. Les relations officielles sont lâches. Elles se bornent au fait de siéger aux diètes, ce qui est rare: on n'en a constitué aucune depuis l’empereur Mathias. La dernière, celle de 1614, dut se séparer sans s'entendre sur son ordre du jour. En réalité, bien avant les, négociations de Westphalie, il n'y a plus de vie politique commune entre l'Empire et la « marche occidentale » (2).
Par le traité de Munster du 24 octobre 1648 et moyennant une indemnité de trois millions de livres en faveur des fils de l’archiduc Léopold, le Roi de France obtient les possessions de la Maison d'Autriche en Alsace, le landgraviat de Haute et Basse-Alsace, le Sundgau, la ville de Brisach et le droit de garnison dans Philipsbourg. Quant aux seigneurs ecclésiastiques ou laïques et aux villes impériales relevant immédiatement de l'Empire, ils restent soumis à sa suzeraineté. Sur eux, le Roi n’acquiert que le droit de protection, assez vague, exercé jadis par l’archiduc, landvogt d'Haguenau (5). La situation créée par le traité n’est donc pas nette. On a dit que cette obscurité avait été voulue par les négociateurs. Il ne nous appartient pas de trancher ici ce point d'histoire. En tout cas, c'est tout à l'honneur de la politique de Louis XIV d'avoir su atteindre un résultat satisfaisant avec un instrument aussi défectueux.
Le point de départ était mauvais. On s’en apercut bientôt. Proftant de l’ambiguité des termes de la convention et des contradictions, au moins apparentes, du texte, les adversaires du rattachement à la France reñouent âvec l'Empire des relations qui n'existaient plus. L'autorité centrale de l'Empire, la Diète permanente de Ratisbonne, accueille les députés des Etats alsaciens. De 1649 à 1674, on assiste à üun rapprochement marqué de l’ancienne marche occidentale et de l'Empire. Sous prétexte de sauvegarder l'indépendance du pays, les partisans du vieil état de choses font les plus grands efforts pour échapper à la prise de possession de Louis XIV. Léopold I® élève ses droits. Pour les contester, la France devra attendre d’être débarrassée de l'Espagne par le Traité
(1). — Voir: « L'Alsace et la France», conférence faite par M. CHRISTIAN ‘ PrISTER (Annales d'Alsace, publiées par l'Union Amicale d’Alsace- Lorraine. I. Paris, 1917).
(2). — Voir: RopoLpHE REUss: « L'Alsace au XVI° siècle », Tome [°, Paris, 1890, page 270.
(3). — Voir: JULIEN HAYEM, op. cit., page 156.
des Pyrénées. Son meilleur argument sera que, longtemps avant 1648, Ferdinand III n’exerçait plus, en fait, aucune autorité sur
l'Alsace (:).
Pendant la guerre de Trente Ans, des fonctionnaires supérieurs accompagnent les troupes du Roi dans la province. Ce sont les intendants d'armée, chargés du ravitaillement militaire. Accessoirement, ils administrent les territoires occupés. Depuis la prise de Brisach, on donne à certains d’entre eux le titre d’intendant de justice, police et finances. C’est ainsi qu'apparaissent en Alsace MM. de Belesbat, d'Oysonville, de Baussan, de Girolles. Leur rôle est assez terne. En vain s'efforcent-ils d'empêcher le renouveau des bonnes relations entre la province et l'Empire. Le territoire qui leur est confié est trop exigu pour leur permettre une action utile, avec des vues d'ensemble. Bélesbat et d'Oysonville se partagent l'Alsace. Souvent, ils cumulent leurs fonctions avec d’autres analogues exercées dans les pays avoisinants: Baussan s'occupe du pays de Montbéliard, Girolles du Brisgau. Il faut attendre l’arrivée de Colbert de Croissy pour que l'administration de la province soit unifiée. Mais les tâtonnements du début ne sont pas encore terminés, la situation politique n’est pas assez nette pour que cet intendant et ses successeurs immédiats, Colbert de Vandières et Poncet de la Rivière (2), puissent accomplir une œuvre susceptible de porter des fruits définitifs.
Le morcellement de l'Alsace, l’enchevêtrement des territoires soumis et de ceux des seigneuries immédiates paralyse l’activité des représentants du Roi. La politique monarchique s'inspire de ce grand principe, inscrit par un contrôleur général des finances au dos d'une dépêche du maréchal d'Huxelles, qu’ « il ne faut point toucher aux usages d'Alsace » (5). Depuis 1650, c'est la règle de conduite du Gouvernement, sans cesse rappelée à ceux qui sont chargés d'exécuter ses ordres. Louis XIV, lui-même, est tellement persuadé que le temps agira en sa faveur qu'il préfère ajourner une action qui lui semble prématurée. Munis de telles instructions, ses envoyés jouent un rôle passif. Ce libéralisme un peu excessif est pratiqué depuis vingt-cinq ans. En 1673, lorsque Condé arrive dans la province, il est tout surpris d’y trouver tant d’anarchie. C'est ce qu'il exprime dans une lettre à Louvois: « Une des choses qui
(1). — RopopHe REuss, op. cit., Tome I‘, page 270. (2). — Voir: CHARLES GoDARD, op. cit.
G). — Voir: RopozpHE REUSs, op. cit, Tome I‘, page 270.
m'a paru plus essentielle en ce pays-ci, c’est qu'il n’y a aucune espèce de gouvernement et quasi aucune autorité établie » (2).
Ces lignes marquent-elles le point de départ de la nouvelle politique alsacienne de Louis XIV? On peut le croire, car elle prend, au cours de l'été 1673, une orientation décisive. Bien qu’on soit en pleine guerre de Hollande, il fait passer la province du département des Affaires Etrangères dans celui de la Guerre. Louvois, de plus, remplace Colbert pour les places d'Alsace. Le Roi en avise celui-ci le 31 juillet: « J'ai résolu de faire un échange entre le marquis de Louvois et Pomponne de quelques provinces de leurs départements, et comme l'Alsace doit être de celui de Louvois, et que vous savez qu'il prendra soin des fortifications de Brisach et de Philipsbourg, étant chargé de tout ce qui est dans les départements, je n’ai pas hésité à lui donner ce département, me souvenant que vous m'aviez prié de le charger de ces deux places, même n'ayant pas l’Alsace dans son département. Mandez-moi le fonds qu'on a fait pour les travaux de ces deux places, pendant cette année, et ce qui a été employé, afin que je voie ce qui reste et que je puisse ordonner ce qu'on fera. Ce changement me fait croire que Poncet sera mieux dans les Evêchés, afin que Louvois puisse charger quelqu'un de la conduite des travaux de ces deux places... » (2). Ce « quelqu'un » devait être désigné dans quelques semaines, ce devait être La Grange. Colbert répond le 5 août: « ... Votre Majesté veut bien me délivrer du reproche que je me faisais tous les jours à moimême de ne pouvoir pas servir Votre Majesté aussi bien que je l'aurais désiré dans ses travaux des places d'Alsace. Je ne puis répondre, Sire, à toutes ces bontés que par un respectueux silence, en la conjurant de vouloir bien pardonner les fautes que je fais dans son service... » (®).
Avec Louvois, l'administration de la province va prendre sa forme définitive. Ses cadres vont être constitués et ne changeront plus. En haut de la hiérarchie, on maintient le représentant supérieur du Roi: le gouverneur. Mais, pas plus en Alsace qu'ailleurs, Louis XIV ne se souciait de lui voir jouer un rôle. S'il avait eu à se méfier, dans les autres parties de son royaume, des titulaires de ces
(1). — Lettre de Condé à Louvois, publiée par le Duc D'AUMALE dans: « La Dernière Campagne de Condé », et citée par RopoLpHE REUSs, op. cit.