‹ Le Premier Administrateur de l’Alsace FrançaiseChapitre 5 sur 15 · Tome I°’, page · texte numérisé non relu

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(2). — Lette autographe de Louis XIV à Colbert, datée de Nancy, 31 juillet (1673), et publiée par PIERRE CLÉMENT, dans ses « Lettres, Instructions et Mémoires de Jean-Baptiste Colbert», Tome Il, |" partie, page CCXXXIII.

(3). — Lettre de Colbert à Louis XIV, datée de Paris, 5 août 1673, et publiée par PIERRE CLÉMENT, op. cit, T. I, 1° partie, page CCXXXV.

hautes fonctions, il n'avait pu oublier davantage la conduite de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, homme de peu de capacité et de fidélité douteuse, suspecté de trahison. Le cardinal Mazarin, second gouverneur de la province, n’y parut jamais.

En 1661, son neveu par alliance, Charles-Armand de La Porte, duc de la Meilleraye, lui succède. Ce personnage, plus connu sous le nom de duc de Mazarin qu'il prend après son mariage, avait épousé la riche ét bellé Hortense Mancini, nièce du cardinal. Par elle, il avait hérité en Alsace des domaines considérables abandonnés au ministre, en récompense de ses longs services. Cet homme, solennel et falot, a déjà eu tellement d'histoires dans sa vie qu'il n° aspire plus qu'à la tranquillité. Il aura, du moins, le mérite de ne créer aucun souci au Roi ou à La Grange. La seule correspondance qu'il entretiendra avec ce dernier sera relative aux difficultés qu'il éprouve, dans ses fiefs, à obtenir les corvées de ses paysans. Bien qu ‘il soit censé gouverner la province de 1661 à 1679 et de 1691

à 1713, il n'y réside jamais et n’exerce aucune influence sur le déune matériel et moral du pays. De même que ses prédécesseurs, il cumule, pourtant, avec ses fonctions, celles de grandbailli d' Haguenau (:). Il aurait pu, de ce chef, se considérer comme le successeur naturel du landvogt autrichien. Pour lui, comme pour eux, cette charge ne représente plus qu'un supplément de traitement. De 1679 à 1691, il n'y a pas de gouverneur. Il n'y 4 qu'un commandant militaire. C'est Joseph des Ponts, baron de Montclar, « Lieutenant Général des Armées du Roi Très Chrétien, Mestre de Camp Général de la Cavalerie française et Commandant pour le service de Sa Majesté dans la haute et basse Alsace ». Pendant ces douze années, ce brave soldat sert fidèlement le Roi et obtient des résultats appréciables. C'est entre ses mains que les villes de la Décapole prêteront serment et se soumettront. Sous lui, les arrêts de réunion seront rendus, les résistances de la noblesse immédiate aplanies et Strasbourg sera réuni à la France.

Si l’on excepte Montclar, qui en avait les fonctions sans en avoir le titre, les gouverneurs d'Alsace au XVII: siècle ne jouent qu'un rôle d'apparat. Encore s’en acquittent-ils assez mal, car, lorsque le Roi ou quelque membre de sa famille vont dans la province, c’est presque toujours l'intendant qui les y reçoit. En février 1680, celuici se rend à Sélestat pour accueillir « Madame la Dauphine » (2). En septembre 1688, le Dauphin arrive de Versailles, pour se rendre au siège de Philipsbourg. La Grange dépêche M. de Fontmort pour

(1). — Voir: RopozpHE REUSs, op. cit., T. 1., page 271. (2). — D. G.: Lettre de La Grange à ANSE du 4 février 1680.

suivre « Monseigneur » et faire que « lui et sa cour » ne manquent de rien (:).

Cette insignifiance de l’action du gouverneur, son absence continuelle laissent toute liberté au second représentant du Roi dans la province. L'intendant sera le seul maître, le seul exécuteur des volontés de Versailles. Il sera le dépositaire de l'autorité absolue, dans la mesure où celle-ci lui aura été déléguée par la confiance du prince. Ce sera un « factotum », chargé de toutes les attributions qu'aura voulues le souverain, dont il est l'émanation directe. Ne pouvant toujours agir par lui-même, il aura des lieutenants appelés « subdélégués ». Plutôt que des subordonnés hiérarchiques, comme ils le deviendront au XVIII: siècle, ce sont des remplaçants temporaires (2). À Colmar, La Grange se fait seconder par un membre du Conseil Supérieur, « qui, ayant été fait procureur général, ne cessa pas de remplir les fonctions de délégué », si l’on en croit le Chancelier Daguesseau (%). A Strasbourg, le prêteur royal, Ulrich Obrecht, rend des services de cet ordre. Lorsque J’intendant suit les armées, c'est, quelquefois, le sieur Denis Baudouin, conseiller du Roi. En 1693, La Grange écrit à son sujet à Barbézieux: « Je le (l'ordre de me remplacer) lui ai envoyé en attendant que je puisse l’entretenir sur ce qu'il y a à faire pour le bien du service. Comme mon premier secrétaire restera à Strasbourg, il lui aidera encore et, s'il y a quelque difficulté, je pourrai les régler dès aussitôt qu'il m'en écrira » (“). L'’intendant a, en effet, dans ses bureaux, quelques commis à sa solde. Il s'efforce, parfois, de leur procurer des situations complémentaires ou d'assurer leur retraite. L'un d'eux, Gabriel Jacquinet, recu greffier du Conseil de Brisach en 1677, devient greffier en chef en 1694 et le reste jusqu’en 1701 (5). Un autre, le sieur Fumeron, obtient une sinécure aux frais de la ville de Landau. C’est un grief que ne manqueront pas de faire valoir, après son départ, les ennemis de La Grange, pour faire casser, par le Conseil Supérieur, la nomination de ce protégé (f). Enfin, un Edit de janvier 1697 crée un procureur du Roi pour servir auprès

(1). — D. G. Vol. 830: Lettre de La Grange à Louvois du 28 septembre 1688. (2). — Voir: L. DacHEUX, « Fragments de Chroniques », Strasbourg, 1896, IV,

page 124.

(3). — Lettre du Chancelier Daguesseau, citée par Ron. REUSs, op. cit.. Tome l°”',

Le page 275.

(4). — D. G., Vol. 1213: Lettre de La Grange à Barbézieux du 11 mai 1693. :5). — Voir: PRÉSIDENT DE Bouc: « Recueil des Edits, Déclarations, Lettres

Patentes, Arrêts du Conseil d'Etat et du Conseil Souverain d'Alsace, Ordonnances et Règlements concernant cette province », Tome [°° (1657- 1725). Liste des greffiers du Conseil Souverain.

(6). — Voir: Ron. REUSS, op. cit, Tome ΰ’, page 274.

de l'intendant et garder les minutes de ses ordonnances et autres actes, comme dans toutes les intendances du royaume. Cette charge devait être ultérieurement financée (:).

Pour collaborer avec les représentants du pouvoir royal, il n'y avait pas, en Alsace, d’'assemblées provinciales ou « états », ou, plutôt, s’il y en avait eu dans le passé, on devait cesser de les convoquer bien avant la fin du XVII° siècle. La dernière session des Etats de la Basse-Alsace a lieu après les arrêts de réunion et la capitulation de Strasbourg. Elle s'ouvre en cette ville le 3 janvier

La convocation avait été faite par la Régence Episcopale de Saverne. Le baron de Montclar et l’intendant de La Grange sont présents. L'objet des délibérations est sans doute de reconnaître le nouvel état de chose (2). Si, dans la suite, le Gouvernement a renoncé à réunir ces sortes d’assemblées, c’est qu'il ne s’est probablement élevé dans la province aucune voix pour déplorer leur disparition. Quoique souverain absolu, Louis XIV ne méconnaissait pas l'utilité de telles consultations. Respectueux de tous les usages locaux, il avait conservé des « états » en Bourgogne, en Bretagne et ailleurs, partout où « ses peuples » souhaitaient leur maintien. En Alsace, la situation est un peu spéciale. Le pays est très morcelé. Tout en ayant une personnalité nettement marquée au point de vue physique, la province n’est pas encore une réalité politique. Elle ne le deviendra que peu à peu, grâce à l'administration française.

Cette absence de représentation locale est corrigée par le respect absolu dont on entoure les usages alsaciens et par le maintien de tous les fonctionnaires originaires du pays. Tous les baïllis, prévôts, juges, nommés par les seigneurs ou les villes, continuent à subsister. Dans l'administration, devant les tribunaux au moins inférieurs, dans les écoles, sauf le Collège français créé à Strasbourg par Louis XIV et les écoles ouvertes par Louis XVI à la veille de la Révolution, la langue allemande est toujours employée. Jamais, la monarchie française ne songe à en entraver l'usage. A l'Université de Strasbourg, qui deviendra si célèbre au XVIII* siècle, l’enseignement se donne en latin. A l’armée, les Alsaciens servent dans des régiments de langue allemande: le Royal-Allemand, le Royal-Deux- Pont, le Royal-Nassau (°). Nulle part, on n'’essaie d'introduire prématurément le français. Les seules tentatives faites dans ce sens le sont par des particuliers ou par les Alsaciens eux-mêmes. Le 20

} (D). — Voir: JULIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 179. (2). — Voir: Ron. REUSss, op. cit, Tome I‘, page 283. (3): — Voir: CHRISTIAN PFISTER, op. cit.

août 1677, une école française sans caractère officiel s'ouvre à. Strasbourg. Les villes de Landau, en 1682, Ribeauvillé, en 1686, Obernai, en 1688, font venir des maîtres de l’intérieur du royaume. De la part du pouvoir, on ne perçoit aucune trace d’ingérence hâtive ou brutale. La Grange écrit, avec modération, dans son Mémoire: « La langue commune de la province est l'allemand. Cependant, il ne s y trouve guère de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se faire entendre, en sorte que cette langue sera bientôt commune dans la province ». Cette prédiction modeste était réalisée dès 1720 (:).

Tout en organisant l'administration de l'Alsace et en édictant les principes que ses successeurs respecteront jusqu'à la Révolution, Louis XIV va payer de sa personne. Jusqu'en 1673, il a montré, vis-à-vis des villes de la Décapole, une douceur proche de la faiblesse. Elles en abusent et se déclarent à peu près ouvertement fidèles à l'Empereur. Il est temps d'agir. Condé, qui commande depuis le mois d'octobre 1672 les troupes cantonnées en Lorraine et en Alsace, écrit encore à Louvois le 30 juin suivant: « Je ne puis m'empêcher de dire que l'autorité du Roi se va perdant absolument dans l'Alsace. Les Dix Villes impériales, bien loin d'être soumises au Roi, comme elles le devraient être par la protection que le Roi a sur elles par le Traité de Munster, sont presque ennemies... Haguenau a fermé insolemment la porte au nez de M. de Mazarin et la petite ville de Munster l’a chassé honteusement, il y a quelque temps. Il a souffert ces deux affronts avec beaucoup de patience; cependant, c'est un pied qui se prend. Je crois que le Roi devrait prendre le temps qu'il jugerait à propos pour mettre Colmar et Haguenau à la raison, les autres suivraient sans contredit leur exemple. C’est à Sa Majesté à juger quand le temps sera propre » (?).

Cette lettre détermine vraisemblablement le Roi à l'occupation des Dix Villes. Il décide même d'y procéder en personne. La situation politique s’est, d’ailleurs, assombrie. Les hostilités ne sont pas” encore officiellement déclarées entre le Roi et l'Empereur, mais la rupture est inévitable. Pour conduire l'opération, Louis XIV ne s’autorise pas du droit de la guerre, mais du pouvoir qu'il tient de la Préfecture d'Haguenau. Le 23 août, au moment où il va passer en Alsace, il écrit à ses plénipotentiaires au congrès de Cologne pour justifier ses intentions: « Je pars le 24 de ce mois pour aller à

(1). — Ron. REuUss, op. cit. Tome Il, pages 200, 394 et 395.

(2). — Lettre de Condé à Louvois du 30 juin 1673, publiée par GEorcEs Bar- DOT, dans: «€ La Question des Dix Villes impériales d'Alsace, depuis la paix de Westphalie jusqu'aux arrêts de réunion du Conseil de Brisach. »

Brisach et, comme dans la conjoncture présente je dois veiller par-

ticulièrement à l'Alsace et à ce que l'Empereur y pourrait entre-

prendre, lorsque j'apprends principalement que le corps de troupes qu'il a dans le Brisgau et dans la Souabe, auxquelles se doivent joindre celles de Lorraine, est destiné pour entrer dans cette pro-

vince et se rendre maître des Dix Villes, je fais état de m'en assurer et de mettre garnison dans les principales. Entre tous les droits qui m'ont été acquis sur elles par le Traité de Munster, celui de protection qui m'est incontestable me donne toute l'autorité d'en user en cette sorte. Je dois veiller à leur conservation et il est de ma prévoyance d'empêcher qu'elles demeurent exposées à ce que l'Empereur et mes ennemis pourraient entreprendre sur elles. Les Traités de Westphalie, dont vous avez une si particulière connaissance, vous fourniront seuls les raisons pour autoriser ce que j'ai dessein de faire. Vous y joindrez celles de la situation présente de l'Empire, . par la marche de l'Empereur... Mais, afin que vous vous renfermiez exactement dans la a des traités, qui doit être sacrée à tout l'Empire, vous ferez connaître qu'en même temps je me sers des droits de protection qu'ils m'ont acquis, je les observerai de même fidèlement pour maintenir les Dix Villes dans la jouissance de tous leurs privilèges, que mes garnisons serviront à les assurer et non à [les]

détruire et que, plus, je les en retirerai lorsque l’occasion qui m'oblige à les y faire entrer sera cessée. » (1). Louis XIV, on le constate, prend toutes sortes de ménagements dans la transition, mais s'engage résolument dans une voie nouvelle.

Le lendemain, comme cela était prévu, le Roi et sa cour partent pour Colmar. Ils franchissent le col de Sainte-Marie-aux-Mines et arrivent à Ribeauvillé. Ici, se place un épisode tragi-comique: le dernier des Ribaupierre, le comte Jean-Jacques, est mort dans cette ville le jour même. Surpris par l’arrivée des augustes voyageurs, les serviteurs du défunt n’ont pas le temps de l’enterrer. Ils enferment son corps dans une armoire et ouvrent ses appartements à la suite royale. Le lendemain matin, la Grande Mademoiselle, apprenant en quel macabre voisinage elle avait dormi, fut sur le point d'en mourir de frayeur (2). Une autre aventure assez amusante devait arriver à la fille de Gaston d'Orléans. Quelques jours après, en compagnie de son royal cousin, elle entre à Châtenois. Le bailli caracole autour du carrosse. Désireux de montrer à ses hôtes qu'il s'exprime correctement dans la langue française et ne

(1). — Lettre de Louis XIV à ses plénipotentiaires au Congrès de Cologne du 23 août 1673, publiée par GEORGES BARDOT, op. cit. (2). — Cette anecdote est racontée par M. CHRISTIAN PFISTER, op. cit.

sachant de quel sujet les entretenir, il leur demande avec insistance des nouvelles de M. de Lauzun!

Si la, Grande Mademoiselle éprouva quelques déconvenues, si les modes féminines de la province n'eurent pas l'heur de plaire aux dames de la cour, qui les trouvèrent disgracieuses, parce que la taille trop haute, le voyage de Louis XIV eut l'avantage de mettre fin à une équivoque. En quelques jours, les villes sont mâtées. Leurs armes sont confisquées. Les remparts de Colmar et de Sélestat sont rasés. Ceux de Obernai, Rosheim, Haguenau, Wissembourg et Landau sont éventrés. Avec leurs murailles, ces cités perdent l’une des garanties matérielles de leurs libertés et, aussi, une des sauvegardes de leur sécurité en temps de guerre. Comme de simples villages, elles seront désormais livrées sans défense aux excès des bandes armées. Mais le Roi, outre qu'il ne veut à l’avenir aucune résistance de leur part, craint de ne pas pouvoir défendre tant et de si médiocres places fortes contre une offensive des Impériaux. Les évènements qui se dérouleront de 1674 à 1678 prouveront qu'au point de vue militaire son calcul était bon (1).

L'opération de l'été 1673 avait été conduite avec une prompte fermeté. Elle réussit pleinement. Le 12 septembre, Colbert en féli- ‘ citait Louis XIV: « Votre Majesté a, enfin, heureusement terminé la grande affaire des Dix Villes impériales. Je crois qu’elle ne pouvait rien faire de plus avantageux pour son service et pour la sûreté de l'Alsace... » (2). En fait, cette question délicate se trouvait résolue. La Décapole ne créa plus la moindre difficulté au Gouvernement de Versailles. Lorsque la paix fut revenue, en 1679, avec le Traité de Nimègue, les Villes consentirent à prêter, en septembre, entre les mains du baron de Montclar, le serment qu’elles avaient refusé dix-huit ans plus tôt à Mazarin: « Nous promettons et jurons à Dieu d'être fidèles et obéissants au Roi, notre très gracieux seigneur et souverain protecteur, et de reconnaître M. de Montclar pour notre grand bailli, et de lui être obéissants en toutes choses dues et raisonnables. Aussi vrai que Dieu nous aide! » (%). La formule était bien calculée: on avait laissé de côté l'expression « seigneur souverain ». Colmar, seule, esquisse une résistance. La menace d'une exécution militaire la fait céder. La politique des « réunions » suit son cours. Strasbourg capitule le 30 septembre 1681, après avoir été investi. Le Roi y fait, le 23 octobre, une entrée triomphale. Conservant, comme toutes les cités alsaciennes, sa constitution propre, ses « libertés et privilèges », l'ancienne ville libre impériale

(1). -= GEorces BARDOT, op. cit.

(2). -— PIERRE CLÉMENT, op. cit, Tome II, 1° partie, page CCXXXVIII. (3). —— GEorcEs BARDOT, op. cit.

devient « ville libre royale ». En 1697, le Traité de Ryswick, comblant les lacunes de celui de Munster, consacre en droit ce que l’activité de Louis XIV avait réalisé en fait: l'Alsace, officiellement, devient française.

Ce résultat, il est vrai, coûte assez cher: le Roi perd Vieux- Brisach, Kehl et Landau. Les deux premières villes, situées sur la rive droite du Rhin, pouvaient être, à la rigueur, détachées de la province. Il en va autrément de la troisième. Le commissaire Baudouin le signale à Barbézieux: « J'ai l'honneur de vous faire observer, Monseigneur, que l'opinion la plus commune parmi les honnêtes gens de ce pays met les limites de l'Alsace à la rivière de la Queich, qui passe à Landau. Cela est fondé sur le Traité de Munster et sur ceux que les Dix Villes impériales ont fait avec l'Empereur et l'Empire, parmi lesquels il est porté que les Dix Villes impériales, appartenant à Sa Majesté, dont Landau et Wissembourg font partie, sont situées en Alsace » (1). À propos d’un document ancien qu'il s'est fait envoyer par le Doyen de Landau, La Grange écrit, lui-même au ministre: «Ce titre porte en termes exprès, en parlant de Landau, que cette ville est située en Basse-Alsace, ce qui s'accorde avec le Traité de Munster, par lequel toutes les parties intéressées et qui y sont comprises en sont convenues en parlant de la même ville de Landau, ainsi, si elle y est située, à plus forte raison les terres qui sont en deça et en remontant le Rhin jusqu'à Wissembourg en : doivent être » (2).

Dans son Mémoire, l'intendant ne voulut pas tenir compte de cette amputation, qui lui semblait d'autant plus douloureuse qu'il avait toujours fait, dans le passé, les plus grands efforts pour maintenir l'intégrité territoriale de sa province. Ainsi, en 1682, il a une controverse avec M. de la Goubpillière, intendant des pays de la Sarre. Celui-ci prétend que le comté de la Petite-Pierre appartient à la Lorraine. Cette prétention peut se soutenir géographiquement, mais, si l’on s'en rapporte à l’histoire, les seigneurs de Lützelstein se sont toujours considérés comme Alsaciens et vassaux de l'Evêque de Strasbourg. La Grange envoie à son collègue Jean-Marie de Steincallenfels, baron d’Asswiller, pour lui expliquer les raisons du rattachement du comté à l'Alsace et finit par obtenir gain de cause (3). Si l'intendant avait pu vivre un siècle de plus, il aurait assisté à un évènement qui devait compenser, pour la France, la perte de

(D). — D. G. Vol. 1410: Lettre du commissaire Baudouin à Barbézieux du 13 décembre 1697.

(2). — D. G, Vol. 1410: Lettre de La Grange à Barbézieux du 21 octobre 1697.

(3). — Ropoupke REUss, op. cit, Tome 1°", page 515.

Landau, il aurait vu la réunion de Mulhouse au royaume, le 15 mars

Les grandes transformations politiques opérées en Alsace au cours du XVI[* siècle, l'intégration de la province dans le corps français eurent, trop souvent, pour les habitants de ce pays frontière, de douloureuses conséquences. Les guerres, à peu près continuelles, dévastèrent la région à plusieurs reprises et la dépeuplèrent. Dès 1639, le magistrat de Strasbourg adressait à Louis XIII cet appel désespéré: « Les insolences et incommodités que nous souffrons des gens de guerre des deux partis, depuis que cette sanglante tragédie se joue sur le théâtre de notre pauvre patrie, sont parvenues à un tel point d'excès qu'il ne nous reste plus de mots pour les exprimer, ni de patience pour les endurer » (1). La situation ne fit, hélas! que s’aggraver par la suite. Maintes fois, La Grange signale à Louvois que « l'Alsace est éxtrêmement ruinée », que les populations ont émigré, que les vendanges ne se sont point faites. Au printemps 1675, il s'apitoie sur la grande misère des paysans que tant de souffrances découragent du travail. Il prévoit la disette pour l’année prochaine, parce qu'on n’a pas semé. De remède au fléau, il n’en voit point. Il ajoute, seulement, que la... mortalité, très grande, l’atténuera peut-être! Les paysans apeurés se sont réfugiés dans les villes. Il a grand peine à les en faire sortir en leur promettant qu'on ne leur demandera pas de corvées (?).

En 1697, l'intendant nous dit: « L'on voit, par les anciens registres, qu'avant les grandes guerres d'Allemagne, le nombre des villages, familles et feux de la Haute et Basse-Alsace montait à un tiers de plus qu'à présent... la plupart des villes et villages ont été brûlés ou ruinés ». D'un grand nombre de ceux-ci, on n’a retenu ‘que « l'endroit où ils étaient situés ». On peut, néanmoins, espérer une amélioration, à la paix, parce que le pays est très fertile et parce que « les habitants sont pour la plus grande partie propriétaires des terres » (©).

Si la détresse est grande dans le peuple, la situation des deux cent vingt familles nobles de la province n’est pas trop brillante. Cela tient, il est vrai à des causes diverses. De ces familles, « il y en a quelques-unes de riches et à leur aise, la plupart très incommodées et le reste fort pauvre, ce qui vient de ce qu'ils ne se mésallient point à cause des chapitres et qu'ils se marient avec des filles de

(1). — JuLIEN HAYEM, op. cit, Sixième Série, page 156. (2). — D. G. Vol. 466: Lettre de La Grange à Louvois du 12 mars 1675, suite de celle du 16 avril.

D. G., Vol. 461: Lettres du même des 16 octobre et 6 novembre 1675. (3). — JULIEN HAYEM, op. cit. Sixième Série, pages 177 et 178.

qualité, qui n'ont aucun bien ou qui ne leur apportent en dot que trois à quatre cents livres au plus. L'on peut dire aussi que c est la plus pauvre noblesse du royaume par ces mariages » (2).

Grâce à La Grange, nous possédons des données assez précises sur la population de l'Alsace au moment où il rédige son Mémoire. La province est divisée en trois circonscriptions financières ou « bureaux de finances ». Les statistiques, qu'il nous donne, sont celles qui servent à l'établissement des impôts royaux. « Le bureau de Brisach, écrit-il, est composé de 16 villes; 354 bourgs. villages, paroisses ou hameaux; 13.525 feux et 65.355 âmes, dont: 63.318 catholiques, 1.050 luthériens, 90 calvinistes et 897 juifs. — Le bureau de Strasbourg: de 27 villes; 271 bourgs, villages, paroisses ou hameaux: 23.712 feux; 122.735 âmes, dont: 70.907 catholiques, 45.740 luthériens, 4.558 calvinistes et 1.467 juifs. — Le bureau de Landau: de 23 villes; 440 bourgs, villages, paroisses ou hameaux; 14.182 feux; 68.913 âmes, dont: 37.504 catholiques, 22.856 luthériens, 7.352 calvinistes et 1.301 juifs. — Le tout ensemble fait le nombre de: 66 villes; 1.065 bourgs, villages, paroisses ou hameaux: 51.422 feux: 257.003 âmes, dont: 171.792 catholiques, 69.546 luthériens, 12.000 calvinistes et 3.665 juifs» (2). ; :

Sur les mœurs des Alsaciens, La Grange nous donne des détails intéressants (°). Ils ne sont ni vifs, ni industrieux. En affaires, ils n'aiment pas le risque et n’ont pas d'ambition. Une vie médiocre leur suffit, ce qui fait qu'en général ils ne sont ni riches, ni pauvres. En Haute-Alsace, le paysan est souvent paresseux. Il a besoin de manouvrierS suisses pour cultiver ses terres, rentrer les récoltes, faire la vendange. Il sort ainsi beaucoup d'argent de la province. En Basse-Alsace, au contraire, on voit quelquefois les femmes et les filles labourer elles-mêmes, car depuis la guerre on y manque de domestiques. L'Alsacien aime beaucoup le vin. L'artisan travaille toute la semaine « pour aller au cabaret le dimanche, à la promenade et à la danse avec un ou deux habits ». Les modes féminines ne changent pas ». La noblesse s'habille à la française et, si elle n'était pas si pauvre, elle aimerait assez à paraître. Elle aime aussi la joie, les femmes, la danse et les hommes s’adonnent beaucoup au vin et à la débauche ». Nobles ou bourgeois se marient entre eux et entre gens de même fortune. Jamais on ne cherche à élever son rang social par une alliance. La dot des enfants les plus riches est de quatre mille livres. La population est portée à la joie. Elle est

(D). — JuLiEN HAYEM, op. cit, Sixième Série, page 197. (2). — JuLiEN HAYEM op. cit., Sixième Série, page 176. (3). — JuieN HAYEM, op. cit., id., pages 184, 188 et 200.

d'humeur docile. Elle aime être bien gouvernée, mais reste fort attachée à ses anciennes coutumes. Les Alsaciens sont pacifiques et n'ont pas naturellement l'esprit processif.

Les grandes fêtes, le retour de la paix donnaient lieu à des réjouissances solennelles dans les villes et, en particulier, à Strasbourg. Le 3 février 1698, le Maréchal d'Huxelles écrit à Barbézieux que la capitale de l'Alsace se prépare à célébrer la signature du Traité de Ryswick: « On chantera jeudi prochain un Te Deum, après quoi Messieurs de la ville ont préparé un magnifique feu de joie et un grand repas et vous pourrez compter que les trois-quarts de la ville seront ivres ce jour-là. Peut-être le serais-je aussi, si ma santé me le permettait! L'ivrognerie recommencera dimanche, mais ce sera de la façon de Messieurs de la Noblesse qui doivent donner un grand souper et une illumination magnifique. Les Révérends Pères Jésuites, pour représenter le clergé, donneront aussi à manger lundi avec une illumination et, ayant appréhendé que le Te Deum n'’eût perdu de la force et de la vertu étant trop tardif, ils ont composé un cantique qu'ils feront chanter à la place. Voilà, Monseigneur, [ce qui est] vous rendre un compte exact de toutes nos réjouissances. » (1).

Le bon maréchal oublie quelques détails. Le prêteur royal Obrecht raconte au ministre que deurs arcs de triomphe avaient été élevés aux frais de la ville avec chacun deux fontaines, d'où coulaient de l’une du vin blanc, de l’autre du vin rouge. Enfin, on avait illuminé tous les monuments et, notamment, la flèche de la cathé-

drale (2).

(1). — D. G. Vol. 2524.

(2). — D. G. Vol. 2524: Lettre du sieur Obrecht à Barhézieux du 7 févrie:

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