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8 I. — Le Maintien de l’Ordre public.
: Le premier devoir de La Grange était de maintenir l’ordre en Alsace. Le gouverneur n'y étant jamais ou presque, il devait y pourvoir à sa place. Un Edit de mars 1692 avait réorganisé la maréchaussée dans la province; mais, dès le 14 juillet de la même année, les officiers se plaignent que les allocations sont insuffisantes. Les archers ne peuvent acquérir de chevaux. L'’intendant, sous le
prétexte qu'il n’a pas reçu d'ordres, refuse de leur appliquer le Règlement, commun à tout le royaume, du 4 mars 1656 (:). Le Contrôleur général des Finances, Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, dut satisfaire à leur requête, car il n’y eut plus dans la suite de récriminations à cet égard. Lorsque La Grange écrit son Mémoire en 1697, la maréchaussée est composée « d’un Prévôt général, qui a sa résidence à Strasbourg; de trois lieutenants, dont un réside à Brisach, pour la Haute-Alsace; un autre à Strasbourg et l’autre à Landau, pour la Basse-Alsace. Ils ont, avec eux, chacun un Procureur du Roi, un exempt, un greffñer et six archers. A Strasbourg, il y en a dix » (?).
Pendant les vingt-cinq années que dura l’intendance de La Grange, la province fut fort calme. Il ne semble pas qu'il y ait jamais eu de troubles ou d'émeutes graves. C’est à peine s'il est parfois question de difficultés surgissant entre les fonctionnaires subalternes et les habitants. Dans ce cas, le gouvernement s’efforçait de faire des exemples. Il sévissait vite et, souvent, avec rigueur. Cette lettre de Barbézieux en témoigne : « Pour maintenir la subordination et l'autorité des baillis d'Alsace, le Roi désire qu'ils fassent mettre en prison les habitants qui se distingueront en mal et, si cela ne suffit pas, Sa Majesté trouvera bon que vous sollicitiez le Commandant de la province d'envoyer quelques compagnies de cavalerie dans les communautés qui en useront de cette manière pour les punir et empêcher que le désordre ne continue. » (). L'intendant répond : « L'ordre que vous me donnez était très nécessaire. Je tiendrai la main à ce qu'il s'exécute » (4).
La conduite des villes n’était pas toujours exemplaire. Durant la campagne de 1674, certaines d’entre elles accueillent les ennemis du Roi avec trop de bonne grâce. Les excès des impériaux les remettent, d’ailleurs, assez vite dans la bonne voie et font plus pour la cause française que n'importe quel bienfait gouvernemental. Mais Colmar avait fait montre d'un loyalisme assez médiocre. La Grange, de lui-même, propose le châtiment : il n’y a qu'à emprisonner contre rançon le bourgmestre, le syndic et deux tribuns « parmi les plus enragés » (°). Si la sanction était prompte, il ne faut pas croire qu'on retenait indéfiniment les coupables en prison. La détention
(ee Fa = Es Requête des Officiers en la Maréchaussée Fos (2). — LA — Manuscrits: Copie indiquée du Mémoire de LA GRANGE, folio 6). — D. &, Vol. 1364: Littre de Barbézieux à La Grange du 16 février 1696. (4). — D. G. Vol. 1364: Lettre de La Grange à Barbézieux du 27 février 1696. (5). — D. G, Vol. 458; Lettre de La Grange à Louvois du 9 avril 1675.
n'était jamais arbitraire. Périodiquement, l'intendant devait envoyer au ministre l'état de toutes les personnes incarcérées dans les diverses villes de la province. Cet état énonçait leurs noms et qualités, les raisons qui avaient motivé leur arrestation et la durée de leur emprisonnement (1).
Dans sa province, l’intendant n'était pas seulement chargé de maintenir l'ordre public, il devait veiller à la conservation des bonnes mœurs. La Grange, à plusieurs reprises, sévit contre les jeux et les paris. Dans son Ordonnance du 30 Décembre 1695, on lit : «Le Roi ayant été informé que l’on recommence à jouer à la bassette, au hoca, au pharaon, barbacole, banque faillite et autres jeux, qui ont été expressément défendus par arrêt du Conseil d'Etat du 15 Janvier 1691, Nous avons recu l’ordre de Sa Majesté de faire renouveler les défenses portées par ledit arrêt et de tenir la main à ce que les contrevenants soient condamnés aux peines portées par iceluy.. » (2).
Il essaie encore de corabattre le luxe du vêtement. Pour lui plaire, le magistrat de Strasbourg, dès 1678, rend une ordonnance contre & le luxe excessif » des coiffures des strasbourgeoises, contre les bonnets de fourrure et les « schneppenhauben », sortes de petits casques d'argent ou d’or, chez les riches ; d’étoffe bordée de jais, chez les pauvres. Messieurs de la Ville, dans l'espoir d'arrêter « l'extravagance insensée » des toilettes, ordonnent aux femmes, aux jeunes filles et même aux petites filles d'adopter le costume français et de quitter ces vêtements et bonnets de Souabe, Ratisbonne et Strasbourg (5).
D'innombrables réglements, souvent réunis en un code, comme à Strasbourg et à Colmar, règlent les us et coutumes de la bourgeoisie alsacienne. Ces prescriptions existent dans Îles cités catholiques comme dans les protestantes, mais elles sont plus rigides et appliquées avec plus de sévérité dans ces dernières. À Strasbourg, le réglement de 1684, sur les noces, fait défense aux jeunes gens de s'asseoir à côté des jeunes filles, à l'auberge. Les danseurs sont tenus de conserver leurs manteaux. Les jeunes filles ne doivent pas danser «en cheveux ». Il est interdit d'offrir des rafraichissements à sa danseuse et de la serrer de trop près. Les cabaretiers doivent, sous des peines graves, veiller au respect de ces consignes dans leurs
(1). — D. G., Vol. 1.068: Lettre de Barbézieux à La Grange du 9 octobre 1691.
(2). — Voir: PRÉSIDENT. DE Bouc: « Recueil des Edits, Déclarations, Lettres Patentes, Arrêts du Conseil d'Etat et du Conseil Souverain d'Alsace, Ordonnances et Règlements concernant celle province », Tome I°* (1657- 1725). |
(3). — Ron. Reuss, op. cit, Tome II, pages 56 et 57.
établissements. Il est défendu, enfin, de danser sur les places publiques. Ce bon La Grange admirait tout cela: « Il n’y a rien de plus beau, dit-il dans son Mémoire, que les ordonnances de police de la Ville de Strasbourg. L'on peut dire que la règle qui y est prescrite pour les moindres choses est sans égale. » (1).
Sa seule préoccupation n'est pas de veiller sur la moralité des alsaciens. Les guerres ont beaucoup dépeuplé la province. Pour y remédier, il inaugure une politique d'immigration destinée à remettre en culture les terres abandonnées. Ennemi de la contrainte, il n'est pas partisan « d’obliger les étrangers à prendre des lettres de naturalité ». « Le pays est trop frontière pour qu'il n'y ait pas un commerce continuel entre les habitants des états du Roi et de ceux de l'Empire. » (2). Néanmoins, il s'efforce de les attirer et de les retenir en leur offrant de gros avantages matériels. En 1697, le bailli de Wissembourg, le sieur Mennenek, lui apprend que plusieurs émigrants, originaires du Marquisat de Bade, sont venus s'établir en Alsace et que les baïllis de Monseigneur le Prince Louis de Bade les réclament. Il en écrit à Barbézieux : « Comme il n’y a rien de si avantageux pour le service du Roi que d'en attirer le plus qu'il pourra par un bon traitement, je lui ai fait savoir qu'il devait non seulement les maintenir, mais encore leur faire tout le plaisir possible sans avoir égard aux sollicitations desdits baillis et même, si vous le trouvez bon, Monseigneur, je les ferai exempter du logement des gens de guerre et d’impositions pendant trois années, car c'est le vrai moyen de repeupler la Basse-Alsace, parceque s'ils se voient bien traités, ils en feront part à leurs amis qui sont fort surchargés d’impositions et qui seront bien aise de $e tirer de la misère où ils sont dans les terres de ces princes et particulièrement dans le pays de Bade » (®). Cette façon de procéder fut approuvée à Versailles, puisqu'entre les lignes du document original on péut, aujourd'hui, lire cette phrase en surcharge : « Vous les pouvez faire exempter d'impositions et de logement des gens de guerre pendant deux ans ». È
En même temps que l’on encourageait les étrangers à venir s’implanter en Alsace, on s’efforçait d'y maintenir les indigènes qui auraient pu être tentés de s’en aller. Le gouvernement faisait son possible pour secourir ceux qui avaient subi, dans leurs biens, des dommages dûs à la guerre et aux passages de troupes. L'intendant instruisait les demandes et distribuait les indemnités, ainsi que le
(1). — Ron. REuss, op. cit., Tome Il, page 47. (2). — JuLiEN, HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 201. 6). — D. G., Vol. 794: Lettre de La Grange à Barbézieux du 13 janvier 1697.
prouve cette lettre à Louvois : « Je fis, hier, rembourser les particuliers qui ont eu des maisons brûlées en Alsace » (1). Le sinistré n'avait pas, comme aujourd’ hui, de droit à la réparation, mais, en fait, on l’aidait quand même à combler sa perte. Le même principe était rigoureusement appliqué, lorsque des travaux étaient entrepris, qui devaient entraîner la dépossession de certains propriétaires. Ceux-ci touchaient une indemnité proportionnelle à l’amputation de leurs droits. Lorsque la construction du grand hôpital de Strasbourg nécessita, en 1691, la démolition d’un certain nombre de maisons, leurs possesseurs furent dédommagés. La somme à eux destinée atteignit 6.440 livres, dont moitié fut payée par le Roi et moitié par
la Ville (2).
#4 $ II. — Politique Religieuse.
Au point de vue religieux, l'Alsace était fort divisée. Le protestantisme dominait à Strasbourg, Wissembourg, Munster, à Horbourg et à Riquewihr, chez les Wurtemberg-Montbéliard, dans les états des Hanau-Lichtenberg et de beaucoup de seigneurs de la Basse-Alsace. Ailleurs, c'était le catholicisme qui était le plus répandu.
La Grange attribue, dans son Mémoire (), une place fort importante à l'organisation de l'Eglise catholique dans la province. Il consacre à cette étude un nombre de pages impressionnant. Cela
explique si l’on songe au rôle que jouait, alors, cette institution. Elle faisait fonctionner toutes sortes de services dont la charge incombe, aujourd'hui, au budget de l'Etat. Elle tenait les registres de l’état-civil, distribuait l'enseignement, possédait presque tous les établissements d'assistance existant. Sa prospérité était nécessaire au bien aller de ces rouages. La tâche qu'elle remplissait était d'intérêt public.
L'Alsace, au XVII° siècle, est répartie en quatre diocèses. Celui de Besançon y possède vingt-quatre paroisses, celui de Bâle en a deux cent trente-sept, celui de Strasbourg trois cent quarante-sept et celui de Spire cent quinze. L’Archevêché de Besançon n'a pour tout « bénéfice » dans la province que le Chapitre de Belfort, dont le duc de Mazarin est collateur. À Giromagny, existe un Couvent
(1). — D. G. Vol. 564: Lettre de La Grange à Louvois du 26 janvier 1677. (2): — D. G. Vol. 1.068: Lettre de Louvois à La Grange du 6 juillet 1691. G)! =2BEN;:— Manuscrits: Copie indiquée du Mémoire de La GRANGE, folios
11 et suivants: « Etat ecclésiastique ».
de religieux du Tiers-Ordre de Saint-François appelé « Picquepuces », dé la province de Paris. L'Evêché de Bâle à pour titulaire, depuis 1693, Jacques-Guilliume de Rinck de Baldeuffen, d'une famille originaire du Brisgau. Il se qualifie Prince d'Empire. Il a, à Altkirch, ün official « pour administrer la justice aux sujets de Sa Majesté ». La Haute-Alsace dépend presque entièrement de ce diocèse. C'est dans cette région que se trouve la très illustre Abbaye de Murbach, de l'Ordre de Saint-Benoît, fondée en 724 par Eberhard, duc de Souabe. L'abbé avait autrefois séance dans les diètes de : l'Empire. Il est seigneur temporel des villes de Guebwiller et Wattewiller, de Saint-Amarin et de sa vallée. « C'est M. le comte de Levenstein, Grand Doyen de l'Evêché de Strasbourg, qui est abbé postulé de cette abbaye et qualifié pour ce sujet Prince de Murbach. » Moins importante est l’abbaye cistercienne de Lutzel, dans le Bailliage de Ferrette. D’après le Mémoire, lorsqu'il s’agit d'y élire un abbé, trois commissaires président, de la part du Roi, aux élections. Ce sont: le gouverneur, l'intendant et un abbé du même ordre. Ils donnent leur avis sur les trois candidats qui ont le plus de voix et Sa Majesté choisit. Dans la vallée de Saint-Grégoire se trouve l’abbaye de Munster, de l'Ordre de Saint-Benoît, fondée en 660 par Childéric Il, roi de France, et réformée en 1679. Son abbé se qualifiait jadis Abbé du Saint-Empire. Il a, actuellement, des droits sur les villes de Turckheim et de Munster. « C’est M. de La Grange, Conseiller Chevalier d'Eglise au Conseil Souverain d’Alsace et Recteur Magnifique de l'Université de Fribourg, qui en est abbé, lequel par ses soins, a rendu ladite abbaye l’un des plus beaux monastères d'Allemagne... » Le diocèse de Bâle possède encore un certain nombre d'établissements religieux d'hommes et de filles. A Colmar, il y a un Collège de Jésuites, fondé par l’archiduc Léopold, doté par le Roi et par le duc de Mazarin.
Le Mémoire nous donne sur l'Evêché de Strasbourg toutes sortes de détails intéressants. « Son centre est à peu près le milieu de l'Alsace, il est des plus anciens chapitres et des plus illustres de l'antiquité. Il peut avoir vingt-deux lieues de longueur sur treize ou quatorze de large, compris ce qui en dépend, qui s'étend jusqu'à Phalsbourg, en Lorraine et au delà du Rhin, vers Oberkirch et Offembourg. » Le diocèse existait déjà sous Constantin. La cathédrale fut réconstruité par Clovis, Pépin ét Charlemagne. Nous devons le chœur à ces deux derniers. Le reste fut brûlé en 1003 par Hermann Il, duc de Souabe, soulevé contre Henri Il, empereur. L'évêque Ternerus, de la famille des comtes de Habsbourg, fit reconstruire le grand vaisseau à partir dè 1015. & C'ést une des plus
belles œuvres du monde ÿ, décläre La Grange, qui savait apprécier un art si souvent incompris de son temps.
La Réforme à frappé durément l'Evêché de Strasbourg. En 1559, les Luthériens chassent l'évêque Erasmée et son chapitre. Pendant cent vingt-deux ans, ce ne sont que luttés et compétitions. Certains chanoïnes, passés au luthéranisme, élisent au siège épiscopal Jean- Georges, marquis de Brändébourg: les autres restés fidèles élisent Charles, cardinal de Lorraine. En 1604, un traité conclu entre les deux partis permet à ce prélat de rétablir le culte à Molsheim, à quatre lieues de Strasbourg. Il faut attendre 1681 et la réunion de la République à la France pour que Louis XIV puisse rendre la cathédrale à la religion romaine. Son chapitre, nous dit le Mémoire, est |’ « un des plus nobles qu'il y ait dans l'Eglise. Il est composé de vingt-quatre chanoines qui sont tous princes où comtes d’Allemagne. Depuis que le Roi est rentré dans la possession de la Ville de Strasbourg, il y a été admis des Francais des premières et des plus illustres familles du royaume... » Chose curieuse, le Magistrat touche les revenus de la fabrique et se charge de toutes les dépenses de réparation et d'entretien du monument. Un receveur nommé par lui tient cette comptabilité.
Dans lé diocèse de Strasbourg se trouvent beaucoup de monastères, de couvents d'hommes et de filles, des collégiales, des commanderies des Ordres du Saint-Esprit, de Malte et Teutonique. Les abbayes les plus importantes sont celles d’'Andlau, fondée en 880, par Sainte Richarde, femmé de Charles le Gros, et celle de Saint- Valbourg, fondée par un comte de Montbéliard et située dans la forêt d'Haguenau, « qu'on appelle dans les anciens titres la Forêt Sainte, à cause des sept monastères d'hommes et de filles qui y sont établis ». À propos de Sainte-Odile, La Grange nous dit que les bâtiments en ont été ruinés par les luttes religieuses et par la guerre. Des Pères Prémontrés y sont revenus et vivent principalement des aumônes des pèlerins.
Les Jésuites ont des collèges à Haguenau, à Sélestat, à Molsheim et à Strasbourg. Celui-ci a été fondé par le cardinal de Furstemberg et bénéficie des libéralités du Roi. Trente-deux séminaristes y sont entretenus et logés. Huit places sont de la fondation du cardinal, deux du chapitre ét vingt-deux du Roi. Ces dernières doivent être données à des jeunes gens de la province, sauf huit qui sont . réservées à des Français originaires du royaume. Les Pères jésuites & sont tenus dé fournir dés prédicateürs à la cathédrale durant l’année, savoir trois Allémands ét un Francais ». L'intendant dit de ce collègé que « c'est-là meilléüré écolé ét la plus régulière de la
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province ». Des sujets d'élite, destinés à briller durant le XVIII. siècle, devaient, en effet, en sortir.
Si le diocèse de Strasbourg s'était assez rapidemént reconstitué, grâce à l'administration française, il n’en était pas de même de celui de Spire et de ses dépendances en Basse-Alsace. Beaucoup de seigneurs de la région et de princes palatins s'étaient appropriés les biens d'Eglise en embrassant le protestantisme. Puis, les anciens évêques et le Grand Chapitre, par un esprit d'avarice, avaient été amenés à réunir jusqu à deux et trois cures en une seule pour en tirer les revenus. « Les curés sont très pauvres, nous apprend le Mémoire. On peut dire sans exagération que leur condition est plus misérable que celle des paysans et des autres personnes d'un état mécanique. » Les monastères. qui n’ont pas disparu sont dans un état fort précaire. Le prieuré de Meslenheim, qui a été donné par le Roi à M. Yvonnet, oncle de La Grange et Grand Doyen de la Cathédrale de Blois, dépend du diocèse de Spire.
L'intendant termine son étude sur la situation du catholicisme en Alsace par une observation intéressante sur le clergé local. Les inférieurs, explique-t-il, sont plus dociles et plus faciles à gouverner par leurs supérieurs qu’en France. Le bas clergé et les curés sont plus instruits dans les principes de religion et de théologie que les curés de campagne du royaume. Par contre, ils sont moins vifs. « Ils sont peu instruits de la discipline exacte pour la vie ecclésiastique et pour l'extérieur. Ils ne sont pas capables de se laisser persuader de la nécessité de porter les cheveux courts, un habit long et modeste et tel que les canons le prescrivent... Ils veulent bien aller distingués des laïques, mais cette dernière régularité n'est pas de leur goût. » Le clergé est plus respecté qu'en France. Il a plus d'autorité. On n'a jamais entendu parler de jansénisme ou de quiétisme dans ces diocèses. Malheureusement, les prêtres et les religieux aiment un peu trop le vin et les compagnies, mais « comme c’est un usage parmi les prêtres et religieux allemands qui est approuvé des peuples, il ne faut pas espérer les faire revenir de cette mauvaise inclination ». Le clergé des Collégiales est assez ignorant. Enfin, la création du collège et séminaire de Strasbourg a eu un effet des plus salutaires, qui s'est répercuté même dans les autres diocèses. Les prêtres, depuis cette institution, sont plus instruits et ont une tenue beaucoup meilleure.
C'est donc à un établissement fortement doté par Louis XIV qu'est dû le relèvement intellectuel et moral du clergé alsacien. On sait que l'Eglise a trouvé dans le Gouvernement de Versailles un appui effectif. Il était naturel qu'un prince foncièrement catholique
eût le désir de soutenir et de fortifier la situation d’une religion à laquelle il apparténait et demeurait fort attaché. Mais cette raison n'était pas la seule. En leur marquant une sympathie agissante, le Roi ne faisait que témoigner à ceux de ses nouveaux sujets, qui étaient ses coreligionnaires, une reconnaissance qui leur était bien due. Si les protestants avaient soutenu, au XVI: siècle, l'effort français en Alsace; au XVI[°, ce sont les catholiques qui l’encouragent et en sont le plus ferme appui. Et, parmi eux, il faut citer deux prélats, les deux évêques successifs de Strasbourg, membres de la famille de Furstemberg (').
L'aîné, François-Egon, naît en 1626. Il est d'abord ministre de l'Electeur de Cologne et Chanoine de plusieurs églises. En 1658, il est nommé à l'Evêché de Metz, puis, en 1663, à celui de Strasbourg. En Alsace, il se montre comme le partisan le plus chaud et le plus convaincu de la soumission au Roi. Il a à cet égard une influence décisive sur son clergé et sur l'élite du catholicisme. Mais il est souvent à Paris où, sur l’ordre de Louis XIV, Colbert s'était efforcé de lui procurer un hôtel. «... Je lui fais chercher une maison pour [la] lui donner sans meubles, ainsi que Votre Majesté l'ordonne », écrivait le ministre le 11 juin 1674. « Si M. le maréchal de Villeroy quitte celle de la Bazinière dans la fin de ce mois, je la lui ferai donner... » (2). Lorsque le prince-évêque quitte son diocèse, il en laisse l'administration à son frère, très favorable, lui aussi, aux intérêts français. C'est d’ailleurs à Paris et à la Cour que le prélat sert le plus utilement la cause du Roi. Il a sur lui et sur sa politique une très heureuse influence. Alors que Louvois se laisserait souvent aller à brusquer les choses, François-Egon conseille la modération et le respect des anciens usages. Il le fait avec une telle autorité qu'il arrive à convaincre le maître. Les principes appliqués par Versailles sont, le plus souvent, inspirés directement par lui. Louis XIV, qui n'oublie jamais les services rendus, lui fait verser une fort belle pension. « L'Evêque de Strasbourg est arrivé ici. Je lui ferai payer, aujourd'hui, les 12.000 écus que Votre Majesté a ordonnés et les 3.000 écus par mois à commencer du 1°" juillet » (:), lit:on dans la même lettre de Colbert. En 1681, cette somme devait être encore augmentée.
La capitulation de Strasbourg fut, pour Francois-Egon, la dernière occasion où il eut à montrer son sens politique. Quelques mois après, le 1° avril 1682, il mourut à Cologne. Son frère, Guillaume-
(1). — Voir: LEGRELLE, « Louis XIV et Strasbourg ».
(2). — PIERRE CLÉMENT, op. cit, Tome Il, l'° partie, page CCXLV: Lettre de Colbert à Louis XIV du 11 juin 1674.
(3). — Id.: même lettre du 11 juin 1674.
Egon, lui succède, comme il lui avait succédé à Metz, en 1663. Presque aussitôt après son arrivée à Strasbourg, il reçoit le chapeau et la pourpre cardinalices. Il poursuit, auprès de Louis XIV, le rôle bienfaisant de son aîné. Le Roi, reconnaissant, l’aide à briguer la place de l'Electeur de Cologne, dont il était le coadjuteur. Il ne peut, d’ailleurs, réussir sur ce point. Il devait mourir en 1704, à Paris, dans cette abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui lui avait été donnée et dont les bâtiments furent restaurés par ses soins (1).
Les rapports entre le pouvoir et les princes-évêques de Strasbourg ont beau être excellents, La Grange n’en est pas moins obligé, comme la plupart des intendants, d'intervenir fréquemment dans l'administration religieuse. Que les élections d’abbés et les nominations de prieurs mettent en place des sujets fidèles au Roi, c’est là sa principale préoccupation. Toute sa correspondance reflète ce souci. Le 26 janvier 1677, il écrit à Louvois: « Les visiteurs de Citeaux doivent être présentement dans l'Abbaye de Lutzel, suivant l'avis qu'ils en ont donné au Conseil Provincial, qui a député des commissaires pour y assister et être présents à l'élection d'un autre abbé, en cas qu'ils trouvent matière de déposer celui qui en est présentement pourvu, suivant qu'il a toujours été pratiqué du temps de la Maison d'Autriche » (2). L'année suivante, il s’agit des Augustins d'Alsace: « Sur l'avis que j'ai eu que le Chapitre des Augustins de la province de la Basse-Allemagne se tenait à Wurtzbourg pour changer les prieurs des couvents de Brisach et de l'Alsace, qui sont tous sujets du Roi, j'ai écrit au provincial pour les y faire rester et empêcher les premières idées qu'il avait d'y établir des Allemands » (5). Il arrive parfois qu'un évêque s'’insurge contre cette ingérence laïque dans les affaires de l'Eglise. Dans ce cas, on lui fait poliment entendre qu'on trouvera toujours les moyens de le faire céder. C’est à propos d'une affaire de ce genre que Louvois écrit à La Grange, en 1686: « Le Roi a su, par votre lettre du deux de ce mois le refus qu'à fait Monseigneur l'évêque de Bâle de bénir et de confirmer l'élection de l’abbesse d'Ottmarsheim, parce que les commissaires de Sa Majesté ont assisté à la dite élection, sur quoi Elle m'a commandé de vous faire savoir qu'Elle approuve que vous lui fassiez entendre, par quelqu'un qui le lui dise de bouche, que s’il en fait davantage de difficulté il pourrait bien arriver qu'il trouverait des obstacles dans la jouissance des revenus des biens qu'il a en Alsace et, effectivement, Sa Majesté désire que vous empêchiez qu'il ne les
(1). - - Voir: A. Coste: « La Réunion de Strasbourg à la France ». (2): DIGG: Vol. 564: Leïtre de La Grange à Louvois du 26 janvier 1677. G). — D. G. Vol. 607: Lettre de La Grange à Louvois du 12 avril 1678.
touche jusqu'à ce qu'il ait béni ladite abbesse. » Prudemment, le ministre rajoute, en surcharge: « Vous cbserverez de ne rien donner par écrit sur cela. » (1). La résistance ne venait pas toujours de l'évêque. Elle venait parfois des religieux eux-mêmes. L'abbé de Murbach, Félix de Furstemberg, meurt à trente ans. L'intendant et le commandant militaire de la province, le baron de Montclar, viennent en personne pour faire élire à sa place son parent, le comte de Lœwenstein-Wertheim. Le Chapitre cède d'abord. Mais, encouragé par le Saint-Siège, il se réunit peu après en secret pour protester contre la violence faite et nommer abbé le vieux Columban d’Andlau, déjà désigné jadis par lui pour ces hautes fonctions. Comme on ne pouvait espérer le faire revenir sur cette décision, l'autorité militaire fit enlever par une escouade de dragons et jeter à la frontière les meneurs de l'opposition (2).
Les interventions de La Grange n'étaient pas toujours faites dans un but politique. Elles étaient souvent dictées par l'intérêt supérieur de la religion. En 1689, il signale à Louvois qu'il n’y a plus de Grand-Vicaire pour les dépendances alsaciennes de l'Evêché de Spire. Comme le bien de la religion en souffre, il serait bon d'en nommer un ou d'en charger le Grand-Vicaire de Strasbourg (*). Enfin, un fait historique important se produit sous son intendance; c’est l’arrivée à Strasbourg du premier des Rohan: « Comme il y a une place de capitulaire qui vaque dans le Chapitre de Strasbourg, que le Roi a accordée à M. l'abbé de Rohan, écrit Barbézieux en 1692, Sa Majesté désire que vous requériez Messieurs les capitulaires de s’assembler pour le recevoir avec les mêmes dignités qu'ils font [pour] les princes allemands que l’on admet dans ledit chapitre et que vous les sollicitiez, en son nom, pour apporter toutes les facilités que le Roi peut souhaiter en cette occasion » (<). Il s’agit ici de l'abbé Armand-Gaston de Rohan, alors âgé de dix-huit ans, futur prince-évêque de Strasbourg et cardinal, auquel succèdera plus tard un neveu que l'affaire du Collier rendra tristement célèbre. Quelques jours après, La Grange rend ainsi compte de sa mission: « M. l'abbé de Rohan a été recu ce matin chanoine capitulaire de la Cathédrale de Strasbourg, avec tous les honneurs et prérogatives qu'il a pu désirer » (®).
S'il est parfois énergique, le rôle de l'intendant est toujours bien-
(1). — D. G. Vol. 3.780: Lettre de Louvois à La Grange du 16 octobre 1686.
(2). — Reuss, op. cit, Tome I°', page 408.
(3). — D. G. Vol. 880: Lettre de La Grange à Louvois du mois de novembre
(4). — D. G. Vol. 1.160: Lettre de Barbézieux à La Grange du 20 août 1692. (5). — Ia.: Réponse de La Grange à la précédente lettre du 6 septembre 1692.
veillant pour la religion romaine. La politique de Louis XIV vise à la restauration du catholicisme en Alsace. Ce but est à la fois compréhensible et louable, mais pourquoi faut-il que des efforts naturels pour l'obtention de ce résultat aient été ternis par des arrièrespensées condamnables, par des violences exercées sur les personnes et sur les biens, par une intolérance manifeste pour une autre religion existant dans la province? Certains historiens ont vu dans la non application à l'Alsace de l'Edit de Révocation de l'Edit de Nantes un bienfait inestimable de la politique royale. Ce dernier édit n'y ayant jamais été appliqué, il n’y avait pas lieu de le révoquer (:). Il vaut mieux reconnaître que, par des tracasseries et par des intrigues, on s’est trop souvent efforcé de restreindre une liberté de conscience solennellement promise. Catholicisme et protestantisme pouvaient, . cependant, subsister et prospérer côte à côte. On le comprit, Louvois une fois mort, mais beaucoup de mal était accompli qui assombrit le bien que Louis XIV a pu faire dens la province. Ses successeurs, heureusement, seront plus habiles et feront preuve du plus grand libéralisme.
Au moment où La Grange écrit son Mémoire (2), il y a cent soixante-sépt « cures » luthériennes dans le diocèse de Strasbourg. Dans cette ville même, il y a: « Saint-Laurent, Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieil, Saint-Martin, Saint-Nicolas, Saint-André, Sainte-Aurélie et Saint-Thomas, qui sont présentement occupés par les luthériens ». Le monastère de Saint-Guillaume sert de séminaire aux jeunes prédicants. Dans l’abbaye de Saint-Etienne, fondée en 650 par Albert, duc d'Alsace, il y a des chanoines et des chanoinesses. D'autre part, les calvinistes de la ville ont un prêche à une lieue de là, à Wolfisheim. Dans le diocèse de Spire, ceux-ci sont en majorité. [ls ont quarante-trois paroisses, alors que les luthériens n'en ont que sept. Pour assurer le service, ils ont, les uns et les autres, vingt ministres. Sur l’état de la religion protestante dans les régions dépendant des évêchés catholiques de Bâle et de Besancon, l'intendant ne nous dit rien.
C'est dix-huit ans avant la rédaction du Mémoire qu'est inaugurée la nouvelle politique de Louis XIV en la matière (*). L'Edit du 13 mars 1679 condamne les relaps à l'amende honorable, au bannissement perpétuel, à la perte de leurs biens. L'année suivante, un
(1). — CHR. PFISTER: L'Alsace et l'Edit de Nantes, Revue Historique, 54° année, Tome CLX - Il, mars-avril 1929, pages 217 et suivantes, et notamment page 225.
(2). — B. N. Manuscrits: Copie précitée du Mémoire de LA GRANGE, folios 58 et suivants.
G). — Voir: RobopHE REUSss, op. cit. Tome Il, pages 538 et suivantes.
Edit de novembre défend les unions entre catholiques et héritiques, comme « un scandale public et une profanation visible d'un sacrement ». Les contrevenants sont passibles de bannissement et de confiscation. L'Edit de Compiègne de mars 1683, enregistré au Conseil de Brisach le 30 avril, défend aux ministres de la religion prétendue réformée de recevoir les catholiques au temple ou au prêche. II n'est pas, en principe, dirigé contre les pasteurs luthériens, si l’on en croit cette lettre de Louvois à La Grange: « Il est bon, dit-il, de faire un exemple sévère des ministres du bailliage de Guermersheim, qui ont recu à leur prêche et donné la Cène à des habitants des environs qui s'étaient convertis il y a un an. Mais, comme la déclaration du Roi n’est pas contre les ministres luthériens, il vaut mieux les tenir en prison et les chasser du pays après leur avoir fait payer une grosse amende » (1). Trois mois après, nouvelle mesure législative. L'Edit de Bellegarde accorde aux populations alsaciennes « une entière liberté de conscience et de pouvoir continuer l'exercice de la religion qu'ils professaient ». Mais, il défend à tout sujet catholique de changer de religion. « L'exercice du culte des dites religions (de Luther ou Calvin) sera interdit pour jamais dans les lieux où un catholique aura été admis à faire profession d'icelles ». )
Ces édits sont injustes. Tout en se réclamant de la liberté, ils créent, entre les confessions, une inégalité qui devait choquer les consciences protestantes. En même temps que l'on interdit la conversion des catholiques, en menacant des pires sanctions les églises réformées, on essaie, par tous les moyens, d'entraîner celle des luthériens et des calvinistes. Dans ce but, La Grange rend le 26 août 1683 une Ordonnance en faveur des « nouveaux convertis ». « Sur l'avis qui Nous a été donné que plusieurs sujets du Roi de la religion prétendue réformée et luthérienne de la province d'Alsace sont dans le dessein de se convertir et d’embrasser la religion catholique, apostolique et romaine; et qu'ils en sont néanmoins divertis et retenus par l’appréhension qu'ils ont que par le crédit des Seigneurs des lieux de leur demeure, les Baillis et Officiers d'iceux, qui sont des mêmes religions, ne les surchargent, en haine de leur conversion, de logements de gens de guerre et d'impositions. Nous ordonnons que ceux des sujets du Roi des religions luthérienne, calviniste, juive et autres, qui se sont convertis et’ faits catholiques depuis le premier jour de la présente année et qui se convertiront ci-après, soient et demeurent exempts et déchargés pendant le temps de trois années consécutives, à commencer du jour de leur conversion, non seulement du logement des gens de guerre, tant
(1). — Lettre du 2 juin 1686, citée par REUss.
d'infanterie, de cavalerie et autres, soit qu'ils soient en quartier d'hiver dans ladite province ou qu'ils tiennent garnison dans les lieux de leur résidence actuelle, mais aussi de toutes impositions, tant pour la subvention que pour la subsistance desdits gens de guerre et autres quelles qu’elles puissent être... » (1).
Les exemptions fiscales ne suffisent pas. Le 4 juin 1685, un Arrêté du Conseil d'Etat donne aux nouveaux convertis un délai de trois ans pour payer leurs dettes. Louvois écrit à La Grange d'en dresser la liste, de la lui communiquer pour que des gratifications personnelles puissent être distribuées (2). Des bienfaits analogues sont accordés à ceux dont on espère la conversion prochaine. « Le Roi a appris avec plaisir, lit-on dans une lettre du ministre, que le sieur Kempfer, Syndic de la Noblesse de la Bassse-Alsace, se soit enfin déterminé à changer de religion. Sa Majesté lui a accordé, en cette considération, mille écus, par gratification, et trouvera bon que vous portiez la noblesse de l'Alsace à lui augmenter ses appointements de 1.500 livres » (®).
Christophe Güntzer, Syndic royal de Strasbourg, cumule les traitements. Ulrich Obrecht, converti par Bossuet, est nommé Prêteur royal. Encore sont-ils un peu suspects, parce que leurs femmes persistent à ne pas vouloir abjurer. Louvois presse l’intendant à ce sujet: « Il faut que vous leur fassiez entendre que le Roi, ayant lieu de croire que leurs conversions (celles des maris) ne seraient pas de bonne foi, Sa Majesté ne fît plus payer les pensions qu'Elle a bien voulu leur accorder aussi ponctuellement » (“). L'entêtement féminin est sans bornes. Trois mois après, il est encore question de cette affaire. « Je ne manquerai pas d'exécuter le surplus de vos ordres, écrit La Grange, et de faire entendre à Messieurs Güntzer, Obrecht et Kempfer ce que vous approuvez que je leur dise au sujet de la conversion de leurs femmes » (°).
La législation de la République de Strasbourg admettait le divorce. Louvois écrit à Obrecht que Sa Majesté interdit au Magistrat de rendre à l'avenir des sentences qui permettent à des époux divorcés pour cause d'adultère de se remarier. Quelques années après, Barbézieux notifie l’ordre du Roi retirant à « Messieurs de la Ville » la connaissance des affaires matrimoniales et leur défen-
(D). — PRÉSIDENT DE Bouc, op. cit. — Rob. REUSs, op. cit, Tome II. — CH. Prister: L'Alsace et l'Edit de Nantes, page 226.
(2). — Lettre du 16 mai 1688, citée par REuss.
(3). — Lettre de Louvois à La Grange du 25 novembre 1685, citée par Reuss, d'après les « Documents Inéditsy» de VAN HUFFEL.
(4). — Lettre de Louvois à La Grange du 15 octobre 1686, id., id.
(5). — D. G., Vol. 794: Lettre de La Grange à Louvois du 9 janvier 1687.
dant de dissoudre les mariages (1). Entre temps, s'était accompli une réforme d’une utilité indiscutable, mais qui ne manqua pourtant pas de soulever quelque résistance locale. Le calendrier réformé de Grégoire XIII n'était pas partout en vigueur en Alsace. Après la prise de possession de Strasbourg, Louvois prescrit l'abandon du calendrier protestant, qui était en retard de dix jours. Le bond est
franchi le 12-22 février 1683.
Malheureusement, les mesures vexatoires continuent. De 1684 à 1686, le Gouvernement royal fait savoir à tous les princes et seigneurs possessionnés sur les domaines de Sa Majesté d’avoir uniquement sur leurs terres des baillis, des greffiers et des prévôts appartenant à la religion romaine. Bien qu'à Strasbourg, les protestants soient infiniment plus nombreux que les catholiques, Louis XIV, par une lettre de cachet, ordonne que |’ « alternative » sera pratiquée dans les élections et promotions aux charges de la magistrature et dans les emplois en dépendant (°). Enfin, on introduit le « simultaneum », c'est-à-dire que l’on donne aux deux cultes la faculté de se célébrer côte à côte dans les églises divisées (*). Mais la présence de sept familles catholiques dans une localité protestante suffit pour qu'elles puissent prétendre à la possession du chœur de l'édifice. Cela donne lieu à des excès regrettables. Des monuments rappelant la foi réformée sont détruits. À Riquewihr, une bande d'individus est en train de saccager une tombe de la famille de Wurtemberg-Montbéliard. La princesse Anne, avertie par une de ses femmes de chambre, accourt en toute hâte et met en fuite les démolisseurs. L'intendant, saisi de l'affaire, n’y donne aucune suite. Louvois, d’ailleurs, veut aller plus loin encore. Le 17 août 1686, il écrit à La Grange: « Sa Majesté trouve bon que, sans rendre d'ordonnance publique, ni en rien mettre par écrit, vous empêchiez qu'il se fasse plus d'exercice de la religion luthérienne dans les lieux où il y aura les deux tiers des familles catholiques ». (2).
Beaucoup de protestants finissent par abjurer pour retrouver leur tranquillité et bénéficier des faveurs gouvernementales. Mais ceux qui sont très attachés à leurs principes ne se convertissent qu'en facade et négligent systématiquement l'éducation catholique de leurs enfants. Le Roi s'en émeut et donne à l'intendant les ordres nécessaires pour qu'il y soit paré: «J'ai été informé que
(1). — Cette correspondance se trouve à la Bibliothèque Municipale de Strasbourg, Série AA., AA. 1918 (Liasse), années 1683-1699.
(2). — CHR. PristER: L'Alsace et l'Edit de Nantes, pages 233 et 234.
(3). — CHR. PFISTER, id., p. 228.
(4). — Lettre publiée par Ron. REUSss, d'après VON HUFFEL, op. cit.
plusieurs nouveaux convertis négligent d'envoyer leurs enfants aux écoles des lieux de leurs demeures, aux instructions et catéchismes qui se font dans leurs paroisses, en sorte qu'ils pourraient rester sans être instruits de leur religion, s’il n’y était pourvu... Mon intention est que vous fassiez savoir à mes sujets nouveaux-catholiques que je désire qu'ils envoient régulièrement leurs enfants aux écoles, aux instructions et catéchismes et que, s'ils y manquent, je veux en ce cas que lesdits enfants soient mis, de l'ordonnance des juges des lieux, savoir les garcons dans les collèges et les filles dans les couvents, et que leur pension soit payée sur les biens de leurs pères et mères et que, s'ils n’ont point de bien, ils soient envoyés et reçus dans les hôpitaux des lieux les plus prochains. » (1).
Toutes ces mesures d'exception visent beaucoup plus les luthériens que les calvinistes. Dans ce siècle où la tolérance est un sentiment trop rare, les protestants, eux-mêmes, se déchirent entre-eux. Les premiers font preuve à l'égard des seconds d'un sectarisme insensé. La religion de Calvin, bannie de Strasbourg, s'était réfugiée
à Wolfisheim, chez les Hanau-Lichtenberg (2).
En novembre 1685, les deux ministres qui s'y trouvent sont expulsés, bien que Suisses. Sur les supplications réitérées du Consistoire, La Grange permet à l’un d’entre eux de revenir et de reprendre les prédications en allemand, « pourvu toutefois que ledit ministre ne sache pas la langue française. » (%). La paroisse ainsi reconstituée devint assez nombreuse. En 1697, elle compte jusqu'à 1.528 âmes. Les seuls calvinistes vraiment persécutés furent ceux qui, échappés du royaume, s'étaient réfugiés en Alsace. On les poursuivit eux, personnellement, ainsi que leurs coreligionnaires qui les cachaient. Au contraire, ceux qui étaient natifs de la province ne furent guère inquiétés.
Peut-être faut-il attribuer ce régime de faveur au fait que Louis XIV avait besoin de l'alliance des cantons helvétiques. Il est possible aussi que le petit nombre des disciples de Calvin ne lui paraissait pas constituer un danger. D'ailleurs, quelque regrettable qu'ait été sa politique religieuse en Alsace, il faut reconnaître que, même à l'égard des luthériens, ses excès ont été de courte durée et n’ont jamais égalé ceux commis à l’intérieur du royaume. Les mesures rigoureuses prises de 1679 à 1686 s’atténuent peu à peu pour en arriver à une tolérance de fait. D’autre part, il est des choses aux-
(1). — Lettre du Roi à La Grange, du 5 juin 1686, publiée par Rop. REUss, op cit, Tome II, page 563. ue
(2). — CHR. PristErR: L'Alsace et l'Edit de Nantes, page 230.
(3). — Lettre de La Grange du 15 janvier 1686, citée par Ro». REuss, op. cit. Tome Il, page 501. are
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quelles on ne toucha jamais. C’est ainsi que l'Université protestante de Strasbourg ne fut pas inquiétée (1). Bien mieux, cette institution, créée dès 1566, ne connut son essor magnifique qu'après la réunion de la ville libre à la France. A l’époque que nous étudions, le gendre de l'historien Bœcler, le fameux Ulrich Obrecht, en est une des lumières. Bossuet disait de lui: « Cet homme est l’abrégé de toutes les sciences ». Ses ouvrages fameux: « De legibus agrariis populi romani », « De nummo Domitiani Isiaco », « Dissertationes selectae » et « Alsaticarum rerum prodromus » eurent un grand retentissement.
Ce grand savant eut encore le mérite d'être, pour l'intendant et pour le Gouvernement royal, un collaborateur avisé.
Les rapports du pouvoir et du protestantisme se détendent surtout après la mort de Louvois. C’est, en effet, à l'influence fâcheuse de ce ministre qu'il faut attribuer presque toutes les vexations commises contre les adeptes de la religion réformée. S'il n'avait été sans cesse conseillé par un esprit aussi intolérant, Louis XIV, certainement, aurait montré plus de modération. Le Roi était un politique beaucoup plus clairvoyant et plus pondéré que son secrétaire d'Etat. Quant à La Grange, il semble bien avoir compris, de bonne heure, le danger et l'inutilité que présentent, toujours, les interventions brutales de l'autorité en matière religieuse. C’est un administrateur intelligent et humain. Il obéit aux ordres qui lui viennent de ses supérieurs pour ne pas les mécontenter, mais il s'efforce d’en rendre l'exécution plus douce. Il gagne du temps, chaque fois que cela est possible. Lorsque l’ardeur du ministre se calme, il se garde bien de la réveiller.
Si les protestants ont eu à se plaindre du régime que leur faisait subir le Gouvernement de Versailles, celui-ci s’est montré, vis-à-vis des juifs, d’une tolérance rare, exceptionnelle, pour l'époque. Alors que dans les pays étrangers les vieux préjugés subsistent, on leur accorde, en France, et notamment en Alsace où ils sont assez nombreux, un traitement privilégié. Pour leur éviter les brimades des autorités locales, Louis XIV les prend sous sa protection directe, que l'intendant est spécialement chargé d'exercer en son nom. Les juifs, à côté des villes, ont leurs communautés propres. Les tribunaux rabbiniques sont compétents pour juger de leurs différends. Leur aptitude au commerce fait qu'ils rendent de grands services aux populations et au Roi lui-même. Beaucoup d’entre eux sont maquignons et assurent la remonte de la cavalerie royale.
La seule chose qu’on leur demande, c’est de ne pas enfreindre
(1). — Voir: ADOLPHE CHÉRUEL: « L'Ancienne Université et l'Académie moderne de Strasbourg » (Discours).
les mesures d'ordre public. Ainsi, une Ordonnance de La Grange, du 26 novembre 1690, leur interdit de faire du négoce, dans les villages, les dimanches et jours de fêtes, à peine d'être condamnés à 100 livres d'amende (:). Au lieu de les tenir en suspicion, celuici, dès son arrivée en Alsace, cherche à les utiliser dans des emplois dépendant de l'administration. Dans une lettre à Louvois, il s’exprime ainsi: « .Je manderai au dit sieur de la Goupillière d'établir les péages de Guermersheim et de Neubourg à Philipsbourg, de n'y faire lever que les mêmes droits, qui se prenaient dans les autres lieux, et que s’il peut trouver quelques juifs qui veuillent prendre à ferme tous les domaines dudit bailliage, qu'il les leur peut bailler, après en avoir fait faire des publications au plus offrant... » (2).
Au point de vue fiscal, « les juifs, nous dit le Mémoire (°), sont exempts de toutes les impositions, subventions et autres, à la réserve de la capitation et des droits de protection qu'ils paient au Roi dans les terres de son domaine et aux seigneurs dans celles, où ils habitent, qui n’en sont pas ». Cette situation favorable suscite des jalousies. Les fermiers du Domaine, qui n'aiment pas que des contribuables leur échappent, ne voient pas d’un bon œil tous ces privilèges. Ils prétendent n'en pas tenir compte. Les intendants, à diverses reprises, sont obligés d'y mettre bon ordre. L'ordonnance de Poncet de la Rivière ayant été transgressée, La Grange en promulgue une autre, en 1674, où il est dit: « Nous avons déchargé et déchargeons lesdits juifs des péages corporels qui se lèvent sur eux dans la province, ordonné qu'ils jouiront des mêmes privilèges que ceux de la Généralité de Metz, moyennant les 10 florins et demi que chacune famille paiera par an audit M° Etienne Chaperon (Fermier du Domaine) pour le droit de protection et tous autres généralement quelconques et les droits ordinaires qu'ils doivent à l'entrée et sortie de la province ou passant avec des marchandises sur des terres étrangères comme les habitants d’icelles pour leurs marchandises seulement... » (4). Ce texte est formel. Il ne laisse subsister aucun doute. Il ne suffit pourtant pas à arrêter les abus. Six ans après, l'intendant est obligé de rédiger une nouvelle ordonnance: « Sur ce qui nous a été représenté par la communauté des juifs de Brisach que quoique par notre Ordonnance ci-dessus ils soient déchargés de toutes impositions, logements de troupes et fournitures, moyennant 10 florins par chaque famille juive payés à la Ville et 10 florins 3 au Roi, pour le droit de protection, les Ma-
(1). — Citée par REUSS, op. cit. Tome Il, page 582. (2). — D. G, Vol. 412: Lettre de La Grange à Louvois du 20 avril 1674. G). — JuLiEeN HAYEM, op. cit, Sixième Série, page 184. (4). — DE Bouc, op. cit., Tome [°’: Ordonnance de M. de La Grange portant Règlement entre les Juifs et le Fermier du Domaine. 2 mars 1674. \
gistrats de Brisach ont prétendu les loger de gens de guerre et méme leur faire fournir des ustensiles (1) au delà de leurs moyens et facultés. Nous faisons défense auxdits sieurs les Magistrats de Brisach et à tous ceux de la province de les loger de gens de guerre, ni de les faire contribuer aux autres choses qu’au droit de protection réglé par notre Ordonnance, à la Ville de Brisach, où ils seront seulement tenus de fournir par chaque famille un lit de bois garni d'une paillasse, un matelas, des draps et une couverture... » (2). Sur les mœurs des israëlites alsaciens, La Grange nous donne ces quelques détails: « Il y a plusieurs familles de juifs établies dans la province, qui font toutes sortes de commerce et particulièrement celui des chevaux et bestiaux, et l’on peut dire que l’on en tire du secours en temps de guerre et qu'ils y sont nécessaires... Ils prêtent à usure, prennent des denrées et autres marchandises en paiement, et il n’y a rien où ils ne trouvent quelque tempérament pour leur commerce, qui ne leur produit pas considérablement, car il n'y en a que très peu qui soient à leur aise et aucun que l’on puisse dire ri-
che. » (£).
$ IIL.— Tutelle des communautés et des administrations municipales
Îl y avait, dès l’époque de La Grange, un nombre assez grand de villes importantes en Alsace. Elles étaient administrées de facon souvent très différentes les unes des autres. Cette diversité s’expliquait par des raisons historiques. En établissant sa domination sur la province, Louis XIV avait garanti le respect des « libertés et privilèges » et il avait maintenu en vigueur les anciennes constitutions. A côté des villes, il y avait les simples communautés d'habitants jouissant d’un régime municipal embryonnaire. Pour ne pas heurter les usages établis, l'intendant intervient le moins qu'il peut dans la vie locale. Dans les villages, dans les paroisses, il se borne à empêcher les abus. Comme l'intérêt général est plus facilement en cause dans l’administration des cités importantes, son autorité s'y fait sentir davantage. Il nomme les bourgmestres, ce qui est une règle courante dans les provinces frontières du royaume. Il surveille la gestion des finances particulières et des revenus patrimoniaux
(1)..— L'ustensile est le mobilier nécessaire aux troupes.Sa fourniture était une charge pour les villes et les communautés d'habitants. (2). — DE Bouc, op. cit, Tome l°’: Ordonnance de M. de La Grange en faveur
des Juifs, rendue en conséquence de celle du 2 mars 1674, 8 mai 1680. (3). — Mémoire: JULIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 184. /
des collectivités, afin de prévenir leur dilapidation. Pour éviter que les magistrats municipaux n’entreprennent trop souvent des voyages à Versailles aux frais de leurs administrés, il leur est défendu de « …faire aucune députation, sans avoir, auparavant, obtenu le consentement des habitants dans une assemblée générale, dont l'acte de délibération doit être confirmé et autorisé d’une permission par écrit de M. l'intendant... » (1). Les députés envoyés à l'encontre de ces prescriptions ne sont pas écoutés et peuvent être punis. L'intendant est l'intermédiaire né entre les communautés et le Gouvernement. Son rôle, ici encore, est très varié et ne connaît pas de limites rigides. En fait, il exerce sur les fonctionnaires locaux, élus ou nommés, une tutelle bienveillante destinée à sauvegarder à la fois les intérêts des habitants et ceux du Roi. Comme toute la province, les villes d'Alsace souffrent beaucoup des guerres continuelles. Louis XIV fait bien fortifier un certain nombre d’entre elles, mais il ne tient pas compte des intérêts économiques ou artistiques, inconciliables avec les intérêts militaires. Lorsqu'il fait choix d'une place à créer ou à améliorer, il ne se préoccupe que de sa situation géographique et de la possibilité d'assurer sa protection par une combinaison des travaux d'art avec les facilités données par la nature. Beaucoup de cités anciennes dont les défenses ne sont plus considérées comme utilisables se trouvent ainsi sacrifñiées. Leurs garnisons sont retirées et leurs remparts rasés, pour que l'ennemi ne puisse en tirer le moindre parti. Ces démolitions suscitent un gros émoi chez les bourgeois, qui perdent ainsi la médiocre sécurité qu'ils avaient. Le Prince-Evêque de Strasbourg, François-Egon de Furstemberg, essaie de s'entremettre auprès de Louvois, en faveur de Saverne: « Je suis tellement enrhumé, Monsieur, et j'ai d'aussi grands maux de tête qu'il m'a été impossible de rester plus longtemps à Saint-Germain et de vous faire .ultérieu- . res instances pour la conservation de ma pauvre ville de Saverne... Je vous supplie, Monsieur, pour l'amour de Dieu, que Sa Majesté veuille envoyer des autres ordres, par un courrier exprès à M. de Montclar, de suspendre et différer l’ultérieure démolition des murailles.. » (2). Satisfaction ne put être donnée au malheureux prélat. La dure nécessité exigeait de sacrifier les vieilles places aux nouvelles.
Ces villes, désormais ouvertes, subissent, à chaque passage de
(1). — DE BoisLisLE: « Correspondance des Contrôleurs Généraux des Finances avec les Intendants des Provinces », Tome I° (1683-1698), p. 1292. Circulaire du Contrôleur Général Louis Phélypeaux de Pontchartrain à Messieurs les Intendants du 25 février 1694.
(2). — D. G., Vol. 566: Lettre de François-Egon de Furstemberg, Prince-Evêque de Strasbourg, à Louvois du 10 février 1677.
l'ennemi, des dévastations qui ruinent leur prospérité et compromettent leur vie à venir. Dès qu'à la guerre succède une période de paix, La Grange s'efforce de réparer le mal commis par les Impériaux. Le 15 novembre 1683, il prend une ordonnance pour faciliter la reconstitution matérielle de Saverne. Cette mesure porte d'heureux fruits, puisque, dix ans plus tard, la population est d’environ 1.500 âmes. Le Mémoire nous dit que c’est « une ville fort gaie », bien qu'elle ne possède « qu’une rue et quelques maisons derrière ». La rue, il est vrai, est longue. Elle compte 236 maisons, abritant près de 300 familles. Outre les membres du clergé, des congrégations et de la noblesse, il y a 244 bourgeois, 282 bourgeoises, 644 enfants et 275 domestiques des deux sexes (1).
L'intendant se préoccupe d’aider les municipalités dans la construction ou la réparation de bâtiments, qui entraîneraient, pour elles, de trop grosses charges. Dans sa correspondance avec Louvois, il fait souvent appel à l'aide pécuniaire du Roi. Il écrit en 1674: « L'église que Sa Majesté a ordonné être bâtie à Sainte- Marie-aux-Mines et pour la construction de laquelle Elle a donné 5.500 livres, est achevée, en sorte que l’on y dira la messe le jour de Saint Louis. Il ne lui manque plus que des cloches pour lesquelles... il serait nécessaire d'un fonds de 1.000 livres. Si Sa Majesté voulait augmenter ses charités, toute la communauté en serait très obligée... » (2). Une autre fois, le 16 juillet 1678, il s’agit de Brisach: « Messieurs du Magistrat me viennent d'apporter la lettre que je vous envoie, par laquelle ils vous supplient, Monseigneur, de vouloir leur faire accorder quelque chose par le Roi, pour leur aider au rétablissement de l'accident qui est arrivé aux murailles qui soutiennent le cimetière de la grande église. Comme ils ont de grandes dépenses à faire, je ne les vois guère en état de faire celle qui se présente si ce n’est par les grâces de Sa Majesté que vous aurez la bonté de leur procurer » (*). En 1681, le Conseil d'Alsace sera transféré d'Ensisheim à Brisach. Le palais qui, dans la première de ces deux villes, est affecté à son usage sera conservé, car le ministre désire « que l’on y laisse la halle qui est dessous et qui en fait la plus grande partie ». Pour loger le Conseil dans sa nouvelle résidence, on élève un beau bâtiment sur les plans de l'ingénieur Tarade. Le Roi accorde 10.000 livres et promet de s’en procurer 20.000 autres par une imposition (“). Enfin, les frais nécessités un peu par-
(1). — Ro». Reuss, op. cit., Tome I‘, p. 394.
(2). — D. G., Vol. 469: Lettre de La Grange à Louvois du 21 août 1674. (3). — D. G. Vol. 608: id., 16 juillet 1678.
(4). — D. G. Vol. 648: id., du 10 juillet 1679.
tout par la création d'hôpitaux sont partagés entre Sa Majesté et les municipalités.
Cette aide ne réussit d’ailleurs pas à améliorer une situation financière souvent précaire. Pour accroître leurs ressources, les magistrats des villes ont tendance à créer des taxes de légalité douteuse ou à augmenter indûment la charge de certains habitants. Il se perçoit à Landau un droit de protection d'origine seigneuriale. Ce droit est rendu plus lourd pour les Français. La Grange est contraint d'intervenir et de le fixer à 20 livres par an pour les riches marchands, à 12 pour les moins fortunés et à 3 pour les plus pauvres. Cette réduction n’est accordée qu’à la condition que les bénéficiaires construisent et se fassent réellement bourgeois dans l’année (1).
En imposant cette dernière obligation, l'intendant se conforme exactement au droit local en vigueur dans la province et, aussi, dans l'Empire. Celui-ci va même plus loin: Les maisons et héritages vendus à des étrangers dans l'enceinte des villes y peuvent être retirés à leurs nouveaux acquéreurs. Pour empêcher ce privilège de porter son effet, ceux-ci doivent, auparavant, demander l'accession à la bourgeoisie. En se soumettant au régime municipal commun, ils participeront aux charges que tous les habitants supportent. Etant donnée la facilité avec laquelle on devient bourgeois, cet usage, dit La Grange, n’entrave pas le développement des villes, il ne porte aucun préjudice au service de Sa Majesté et il est profitable aux
communes (2).
Les interventions de l’intendant sont plus fréquentes dans la vie municipale de Strasbourg que partout ailleurs. Cette cité, la plus importante de l'Alsace, n'a: pu, du fait des circonstances, prendre le rang auquel elle a droit. Sa constitution de ville libre lui a permis un large essor commercial, mais lui a ôté toute prépondérance politique dans la province. Louis XIV veut en faire ce qu’elle doit être: une capitale régionale. Dès 1681, il y installe son intendant et y centralise ses services. La République, par cette augmentation de prestige, se trouve dédommagée de la perte de son indépendance. Mais le Gouvernement, qui lui confère une telle prééminence dcit s'entourer de certaines garanties. Il faut que le Magistrat comprenne sa tâche et exerce son activité sans nuire à l'intérêt national.
La Grange, dans son Mémoire (*), décrit en détail les rouages administratifs de la ville. Ils sont nombreux et compliqués, au point qu'à Versailles on ne comprend pas grand chose à leur fonctionne-
(1). — D. G., 1.067: Lettre de La Grange à Louvois, année 1691.
(2). — D. G., Vol. 560: id., 17 septembre 1677.
6). — B. N. Manuscrits: Manuscrit précité du Mémoire de LA GRANGE, folios 84 et suivants.
ment. [l semble que les charges publiques aient été multipliées pour satisfaire les ambitions d'une bourgeoisie toujours désireuse diy accéder. Le Magistrat de Strasbourg comprend, d'abord, un grand nombre d'assemblées. En premier lieu, viennent les « trois chambres secrètes » des Treize, des Quinze et des Vingt-et-Un. Leurs attributions sont d'ordre politique, administratif, financier et judiclaire. Devant elles sont discutées les affaires les plus impoïtantes. Au-dessous d'elles sont le Grand et le Petit Sénat et le corps des trois cents Notables ou Echevins. Les deux Sénats ont un rôle principalement judiciaire. Le corps des Echevins en a un assez peu défini. À côté de ces assemblées, il y a un Consul ou Ammeistre et quatre prêteurs de quartiers. On élit six consuls à la fois. Chacun d'eux reste un an en fonctions et cinq ans hors d'exercice.
Tous les actes authentiques s’intitulent et toutes les letiies se signent au nom de celui qui est en place. Les membres du Magistrat sont élus par la noblesse et par la bourgeoisie. Celle-ci se divise en vingt corps appelés tribus. Il y a la tribu des bateliers ou de l'Ancre, celle des marchands ou du Miroir, celle des bouchers ou de la Fleur, celles des boulangers, drapiers, tanneurs, macons, etc... La Grange nous dit que «les docteurs et professeurs de toutes les facultés et le reste des personnes considérables pour leur érudition ou par leur expérience sont distribués dans ces tribus aussi bien que le menu peuple et les artisans ». Cette administration municipale est fort démocratique: « Non seulement, les nobles et les notables, écrit l’intendant, mais même tout le reste des citoyens, que la stupidité de l'esprit ou la dépravation des mœurs n’excluent pas, peuvent aspirer et parvenir par degrés aux honneurs de la magistra- LUrE- 1»
La Capitulation du 30 septembre 1681 stipule qu'aucune modification ne sera apportée à la composition et aux pouvoirs du Magistrat de Strasbourg. Le Gouvernement royal conserve les rouages existants. Mais, par une réforme d’une régularité douteuse, il y adjoint, pour assurer la liaison entre la République et lui, deux fonctionnaires, chargés dé faire connaître ses désirs et, quelquefois, sa volonté. Ce sont d’abord le Syndic royal, puis le Prêteur royal. Pour remplir ces fonctions, on choisit deux alsaciens éminents ; mieux, deux strasbourgeois. A la première, on nommera Christophe Güntzer, à la seconde, Ulrich Obrecht. Ces deux hommes seront les auxiliaires précieux de l'’intendant, les intermédiaires obligés entre la Ville et le représentant du Roi. Chose curieuse, ils se haïssent à mort (:). Obrecht éprouve une violente jalousie contre Güntzer,
(1). — Voir, à ce sujet, la Correspondance échangée entre Ulrich Obrecht et Jean-Baptiste Klinglin, publiée par Ron. Reuss.
parce que, moins cassant, il est mieux vu que lui dans les conseils (23
La Grange ne s'émeut pas de cette situation. Il se méfie également des deux et il semble préférer leur brouille, afin de pouvoir les espionner l'un par l'autre. Leurs dissentiments le servent bien mieux que ne le pourraient faire leur entente ou leur complicité.
Avant la réunion de Strasbourg à la France, les lois de la République bannissaient du Magistrat catholiques et calvinistes. Si Louis XIV n'intervient pas en faveur des seconds, qui sont peu nombreux, il exige que les premiers soient placés sur le même pied que les luthériens. Une lettre royale du 5 avril 1687, lue au Conseil des Treize le 30 du même mois, demandait « qu'il y eût toujours dans le Magistrat un nombre de bourgeois ou habitants catholiques et luthériens proportionné à ce qu'il y en aura dans la ville de l'une ou de l’autre religion ». Cet ordre prêta à certains abus, lors des errements de la politique de Versailles en matière religieuse. Il fut, souvent, interprété de la façon la plus défavorable aux protestants (2). Les moins convaincus d'entre eux, sacrifièrent leurs convictions pour parvenir plus facilement aux honneurs. « Les catholiques, au nombre de mille familles, sont étrangers ou nouveaux convertis, écrit Boulainvilliers, car il faut dire que, depuis que le Roi a ordonné que la magistrature serait alternative entre les luthériens et les catholiques, plusieurs de ceux qui y aspiraient ont changé de religion, dans la vue d'y parvenir. Ce n'est point une médisancé, chacun sait l'usage en Allemagne, où l'on se résoud assez aisément à suivre la religion du souverain. » ().
Güntzer et Obrecht nommés, l’ « alternative » introduite, aucune autre modification ne devait plus être apportée au statut de la République. La Grange se contente de veiller à ce que les habitants de la ville demeurent loyaux et fidèles. Il s’en préoccupe dès la fin de 1681, au lendemain de la capitulation. « Il serait à propos, écrit-il à Louvois, que [M. de Chamilly et moi] nous fissions prêter serment à toute la bourgeoisie le premier jour de l’année, comme ils avaient accoutumé de le ‘faire, ou du moins d'y être présents,
(1); — Cr. Prisrer: L'Alsace et l'Edit de Nantes, p. 232: Les rapports entre Ulrich Obrechi et le Magistrat ne pouvaient qu'être fort tendus : son père était mort sur l'échafaud, en 1672, pour avoir répandu des pamphlets perfides contre Messieurs de Strasbourg. :
(2). — Ron. REuss, op. cit., Tome l'", pages 433, 434 et 435.
(3). — BoULAINVILLIERS (op. cit.) disait vrai. Un des principes admis en Allemagne, €'élait que le seigneur, qu'il soit un individu ou une collectivité, pouvait imposer sa religion à tous ses sujets: & Cujus regio ejus religio ». Il fallait entendre par religion du seigneur celle du suzerain (—le Roi)
et non celle du vassal. Voir à cet égard: CHR. PFIsTER, L'Alsace et l'Edit de Nantes, page 240.
pour que cette cérémonie se fasse au nom du Roi et que le peuple puisse être persuadé qu’'étant engagé par serment à avoir de la fidélité pour Sa Majesté, il lui en reste une impression qui [l’] oblige à le garder et à avoir de l'affection pour Son service. » (:). Pour la collation des grades et la nomination aux charges, l'intendant ajoute: « J'ai aussi fait dire aux Magistrats par M. Güntzer qu'il fallait dorénavant qu'ils recussent leurs docteurs et officiers au nom du Roi, comme ils le faisaient, auparavant la réduction de la place, en celui de l'Empereur » (2).
Au début de chaque année, après la prestation du serment de fidélité, on procède, s’il y a lieu, aux élections. L'influence de La Grange s'exerce par l'intermédiaire de Güntzer et d'Obretcht. Souvent, ceux-ci rendent compte directement à Louvois des résultats qu'ils obtiennent. Le 2 janvier 1687, le premier écrit au ministre, à propos du nouvel ammeistre, jJean-Frédéric Wurtz : « Il est marchand, honnête homme, et bien venu auprès de l’Etat-Major d'ici. » (5). La lettre du second, écrite le même jour, est plus précise encore : « Le sieur Wurtz a été fait Ammeistre Régent et le sieur Wormser Prêteur. Du reste, j'ai travaillé tant qu'il m'a été possible à ce que les places vacantes ne fussent remplies que de personnes qui possèdent la langue française et qui ont de l'affection pour le service du Roi. » (<).
Si délicates qu’aient pu être, quelquefois, les interventions directes ou déguisées de l’intendant dans les affaires municipales de Strasbourg, il ne semble pas qu'il y ait jamais rencontré de résistance difficile à vaincre. Le Magistrat, presque toujours ombrageux et souvent agressif au temps de l'Empire, faisait preuve d'un louable esprit de conciliation, vis-à-vis du Gouvernement royal, mieux averti et plus fort. On ne comprend pas beaucoup La Grange, quand il nous dit dans son Mémoire: « Le Gouvernement de la ville de Strasbourg tient trop de la République et, avec le temps, il ne sera pas hors de propos d'en diminuer les officiers et l'autorité, pour les éloigner de penser à leur premier établissement et les mettre hors de toute espérance ». Il est vrai qu'il ajoute aussitôt: « Ce sera un bien qui diminuera les dépenses de la ville, qui en autorisera davantage la police et la rendra incorruptible. » (5).
Sur la capitale de l'Alsace, le Mémoire ne se contente pas de nous donner des renseignements d'ordre politique. Son climat est ainsi
(1). — D. G. Vol. 671: Lettre de La Grange à Louvois du 21 novembre 1681.
(2). — Même lettre.
(3). — D. G. Vol. 795: Lettre de Güntzer à Louvois du 2 janvier 1687.
(4). — D. G. Vol. 795: Lettre d'Obrecht à Louvois du même jour.
(5). — Mémoire de LA GRANGE. Voir: J. HAYEM, op. cit. Sixième Série, page
jugé : « Les hivers y sont longs à cause de la proximité des montagnes de Suisse, de Lorraine et de la Forêt Noire. Le printemps y est fort court à cause des neiges des montagnes qui ne fondent qu'au mois de mai. Les chaleurs y surviennent tout d’un coup et par les pluies fréquentes et la diversité des temps, les saisons y sont inconstantes et, souvent, elles passent d’une extrême chaleur au froid. Les automnes y sont fort souvent très agréables, en sorte que les fruits parviennent à une parfaite maturité. » (1).
L'intendant écrit, encore, à propos de Strasbourg: « La ville est très belle, les rues bien percées et les maisons bien bâties. Il y a 3200 maisons, 4.300 familles et 28.000 âmes» (2). S'il insiste moins sur les autres villes d'Alsace, il nous donne quand même un aperçu très précis de leur état. Colmar, située « dans une plaine rasante », contient « 1.100 maisons, 1.478 familles et 10.142 âmes, moitié catholiques et l’autre luthériennes ». Elle tire sa prospérité de « la fertilité de son terroir, l'étendue et la bonté de ses pâturages, des vignobles qui l’environnent... » Brisach, « la plus forte et la plus belle place du Royaume », compte 500 maisons, 800 familles et 4.600 âmes. Fribourg, « assez grande et très agréable », a 4.000 habitants: Sélestat en a 5.000; Obernai, 3.000; Rouffach, 2.500: Haguenau, 2.600, et Thann, 2.000, Wissembourg, Saverne, Molsheim et Rosheim ne dépassent pas 1.300 âmes. Telle est aussi, à peu près, la population de Guebwiller (5).
Si elles ont pâti des guerres trop nombreuses, les villes d'Alsace ont, néanmoins, tiré des avantages certains de l'administration de La Grange. Le développement du commerce les a enrichies. Elles ont supporté, sans peine, une tutelle bienfaisante, qui les délivrait de l'anarchie municipale, sans trop entraver leur liberté. Louis XIV fut assez habile pour respecter les usages existants, les habitudes anciennes. Les constitutions particulières furent scrupuleusement maintenues. [l est même assez piquant de constater que la monarchie absolue, jusqu'en 1789, a conservé intacte la République de Strasbourg, « ville libre royale ».
Cette politique libérale inspira aux villes, jadis éprises d’indépendance, des sentiments de sincère attachement au Roi. A plusieurs reprises, leur loyalisme put être mis à l'épreuve. Il s’affirma toujours parfait. Dès 1677, La Grange signale à Louvois la belle tenue des habitants de Brisach et leur volonté d'aider à la défense de la place. Les quatre bourgmestres ont, chacun, équipé une compagnie et « tous les bourgeoiïs qui ont le moyen d'avoir des armes en ont »
(1). Mémoire de La GRANGE. Voir: J. HAYEM, op. cit., Sixième Série, page
(2). — Id. Voir: Id., page 198.
(3). — Id., Voir: Id., page 199.
(1). En 1694, le Prince Louis de Bade fait une incursion en Alsace. Cette brusque apparition des ennemis, que personne n'avait prévue, suscite un gros émoi dans la province. En cette grave circonstance, la tenue des villes est irréprochable. Quelques jours après la retraite des Impériaux, Obrecht dit quelle fut l'attitude des magistrats de Strasbourg: « Ils se laissèrent d’abord surprendre d’une terreur panique sur les bruits qui coururent... », puis, ils se calmèrent: « au reste, lesdits magistrats m'ont fait de temps en temps des protestations de leur fidélité et de leur attachement pour le service du Roi et [je] n'ai rien pu remarquer en leur conduite qui eût été capable de les faire soupconner du contraire. » (2). Que des hommes, sujets du Roi depuis treize ans à peine, n'aient pas hésité, en cette occasion, à manifester de tels sentiments, cela prouve la complète réussite de la politique suivie par Louis XIV et ses lieutenants à l'égard
des villes d'Alsace.
* KE S $ IV. — Politique économique.
Si importantes qu'elles puissent être, les préoccupations politique ne sont pas les seules que connaisse le Gouvernemenet de Versailles. Il a le souci d'accroître la prospérité matérielle de l'Alsace. Pour favoriser l'exploitation des richesses économiques du pays et permettre les échanges, il crée ou améliore les voies de communication. La province, favorisée ‘par la nature, possède déjà un fleuve magnifique: le Rhin. Mais il est rapide, « ce qui, nous dit La Grange, le rend difficile à remonter par les bateaux et, particulièrement, en été, dans le temps de la fonte des neiges des montagnes de la Suisse et des pluies, qui le font déborder et enfler de six à sept pieds en deux fois vingt-quatre heures...; il emporte les rivages et change souvent de lit, ce qui cause de grosses dépenses que le Roi est obligé de faire tous les ans pour l'entretien des épis... » (). Quelques affluents du Rhin sont navigables. L'Ill, tout en étant riche en « saumonneaux, carpes, brochets et lottes », est « fort utile pour la province, au regard, particulièrement, du commerce des vins, eaux-de-vie et vinaigres, qui se voiturent depuis Colmar jusqu'en Hollande. » (*). Aussitôt après la capitulation de 1681, le Roi fait
(1). — D. G. Vol. 558: Lettre de La Grange à Louvois du 29 juin 1677.
(2). — D. G. Vol. 1.266: Lettre d'Obrecht à Barbézieux du 27 septembre 1694. (3). — JuLIEN HAYEM, op. cit, Sixième Série, pages 159 et 160.
(4). — Id., page 160.
creuser sur la Brusche un canal, qui va de Soultz, près Molsheim, jusqu’à Strasbourg, pour servir au transport des matériaux destinés aux fortifications de la place, permettre l'exploitation des carrières de chaux environnantes et faciliter le flottage des bois. Vauban est chargé de dessiner les plans et de surveiller les travaux. La Grange, lui-même, se rend fréquemment sur le chantier (1). L'ouvrage terminé a, d’après lui, quatre lieues de long, vingt-quatre pieds de large et huit de profondeur. « Plusieurs belles écluses... soutiennent les eaux de distance en distance, en abaïssant la pente qui est de vingt-quatre pieds depuis son commencement jusqu'à la rivière d'Ill. » (2). Un canal semblable, mais beaucoup plus court, est créé sur la Queiche.
S'il y en a peu de navigables, la plupart des rivières d'Alsace peuvent être utilisées pour le flottage. Le Mémoire nous apprend que les Hollandais, qui s'en viennent nombreux acheter leur bois dans la forêt d'Haguenau, le font porter par les eaux de la Moutter (*). Dans les Hautes-Vosges, où on n'avait jamais eu l'idée d'employer à cet usage la force des courants, Dom Louis de La Grange, abbé de Murbach, se montre hardi novateur. De 1696 à 1698, on construit, sur son ordre, une puissante machine, destinée à faire passer l’eau du lac du Ballon dans la Lauch, afin d'’augmenter le volume de cette petite rivière et d'activer ainsi le transport des bois provenant des domaines abbatiaux (<).
La police des cours d’eau est assurée par l’administration des Eaux et Forêts, mais l’intendant se voit souvent obligé d'’intervenir. Avant la réunion de la province au Royaume, les souverains locaux avaient édicté certaines défenses. C’est ainsi qu’une convention commune, punissant le braconnage, avait été arrêtée, en 1607, par les riverains de l'Ill: la Régence Episcopale, le Grand Chapitre et la Ville de Strasbourg, les sieurs de Ribeaupierre, Colmar et Sélestat, l’abbaye d'Eberkeimmunster et la Noblesse Immédiate de la Basse-Alsace. Ce règlement, d’après lequel « les brochetons et les barbottes de la même année ne seront pas pris avant la fête de la Nativité de Notre-Dame », n'est plus observé en 1687. N'osant agir directement, le bailli épiscopal de Benfeld prie La Grange de bien vouloir intervenir, « comme on ne reconnaît maintenant que
(1). — D. G. Vol. 670: Lettre de La Grange à Louvois du 29 novembre 1681. (2). — JuLIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 161.
(3). — Id., page 162.
(4). — Diarium de BERNARD DE FERRETTE, Chanoine de Murbach, publié par A.
SU Voir à ce sujet: RopoLpHe REUSs, op. cit, Tome l°', page
vous, Monseigneur, en Alsace, qui y puisse donner et observer de bonnes ordonnances pour la police publique » (1).
En même temps qu’il aménage les voies d’eau, le Gouvernement royal s'efforce d'améliorer les chemins et les routes. Le 5 octobre 1687, un ordre part de Versailles, enjoignant à tous les Trésoriers de France de dresser un état des ponts, chaussées et chemins, dont l'entretien est à la charge des seigneurs et péagers, et d'indiquer les réparations qu'il est nécessaire d'y faire. La Grange y répond le 18: « J'ai examiné les moyens les plus avantageux au pays pour que les chemins puissent être mis en état, et il m'a paru qu'il serait plus facile à la province d’y travailler par corvées, que si l’on en faisait la levée sur les communautés, parce qu'elles sont déjà assez chargées des impositions ordinaires et des quartiers d’hiver, d’autant plus que, de tout temps, l’on n’en a point usé autrement ».
La proposition de La Grange de recourir aux corvées ne plait pas à Versailles. Le Contrôleur général des Finances le lui écrit le 7 novembre: « Le Roi n’a pas approuvé la proposition que vous faites de faire travailler par corvées, estimant que cela ne serait pas moins onéreux qu'une imposition; mais Sa Majesté veut que vous examiniez les endroits où il y a à travailler, à quoi peut monter la dépense qu'il y faudra faire et ce que les communautés pourraient porter sans être trop surchargées, et Sa Majesté pourra bien, pour les soulager, contribuer de quelque chose à cette dépense. » (2). De nos jours, les principes sont restés les mêmes en matière de voirie: la majeure partie du réseau routier est entretenu aux frais des. collectivités locales, qui recoivent des subventions de l'Etat. Le contribuable s’acquitte soit en argent, soit en nature.
La charge, pour la province, était grosse, aussi les travaux n'étaient-ils pas poussés très vite. La Grange évalue à 30 ou 40.000 livres la dépense annuelle nécessaire pour restaurer et entretenir convenablement les chemins et chaussées d'Alsace (%). A cela s'ajoutent les gages que le Roi paie aux maîtres de postes commissionnés par le surintendant des Postes du Royaume. Il y en a sur les routes de Strasbourg à Besancon, à Bâle, à Metz et à Nancy, à Landau et sur celles de Fort-Louis à Philipsbourg et de Huningue à Montbéliard. Dans les villes, les distributions des lettres sont faites par des agents spéciaux, exempts du logement des gens de guerre
(1). — Lettre du bailli Oberlin à La Grange du 12 septembre 1687, citée par RopozpHE REUSs, op. cit. Tome Il, page 35.
(2). — BoisLisLe, op. cit., Tome I°’, page 478: Lettre de La Grange au Contrôleur général Claude Le Peletier, du 18 octobre 1687, et Lettre du Contrôleur général à La Grange du 7 novembre.
(3). —- J. HAYEM, op. cit., Sixième Série, p. 200.
(:). Pendant longtemps, il fut à charge aux communautés de fournir des guides aux troupes de passage. Cette obligation était très lourde, à cause du perpétuel mouvement des armées. Pour en alléger les effets, Louis XIV ordonne à La Grange de faire planter à tous les croisements de chemins et de routes des poteaux indicateurs et des croix de bois. L'entretien en est mis à la charge des communautés, mais celles-ci ne doivent plus désormais fournir de guides que pour les passages de nuit (?).
Le grand mérite de l’intendant est d'avoir remarqué, tout de suite, la position très favorable de l'Alsace pour le transit et l'utilité qu'il y avait à le faciliter pour l'enrichissement de la province. Dès 1682, il correspond avec Colbert à ce sujet (%). Il envoie au ministre, en les appuyant, les mémoires des marchands, qui se trouvent en perpétuelles difficultés avec les fermiers du Domaine. Il compare les tarifs anciens et nouveaux et insiste sur la nécessité de maintenir les droits peu élevés pour ne pas nuire au passage des marchandises étrangères. En 1687, il obtient l’ordre de rétablir la route de Montbéliard à Bâle, destinée spécialement au transit, et il fait dresser aussitôt le devis estimatif des travaux (“).
Les voies de communication améliorées vont permettre de tirer un meilleur parti des ressources de la province. Celle-ci est riche. Son sol est bien meilleur que celui du Palatinat, que l’intendant n’apprécie guère: « Je n'ai pas trouvé que le Palatinat fût un fort bon pays. Ce ne sont que bois depuis Philipsbourg jusque à une lieue près Heidelberg et, depuis Heidelberg à Heïlbronn, celui-ci est meilleur et plus ouvert, cependant ce mieux n’approche pas encore de l'Alsace... » (5). Le pays que La Grange administre a bien ses parties pauvres: Entre Soultz et Belfort, lit-on dans le Mémoire, les terres sont « fort spongieuses et difficiles à labourer ». Près de Haguenau, la plaine de Marienthal comporte des « prairies sablonneuses où il ne croît que du blé de Turquie et point de vin, à cause de la proximité de la forêt et des bois. » (5). Mais, dans son ensemble, « l'Alsace est un pays très fertile en toutes sortes de grains, vins, fourrages, jardinages et autres légumes. » (7). « Toutes les terres adjacentes, depuis la montagne de Saverne et la plaine de
3 D. G., Vol. 1.160: Rapport de La Grange à Barbézieux de l’année 1692 (2). — D. G. Vol. 1.160: Rapport de La Grange à Barbézieux de l'année 1692. (3). — A. N., G7 Carton 79: Lettres de La Grange à Colbert de l’année 1682. (4). — A. N., G7 Carton 79: Lettre de La Grange au Contrôleur général des
Finances du 20 juillet 1687.
(5). — D. G. Vol. 828: Lettre de La Grange à Louvois du 30 novembre 1688. (6). — JuLIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 166. (7). — JuLIEN HAYEM, op. cit, Sixième Série, page 165.
Strasbourg jusqu'au Rhin sont encore plus fertiles que toutes les autres et abondantes en toutes sortes de grains, tabacs et légumes, grains d'oignons, fleurs de safran, dont ils font commerce, et en chanvre; et c'est ce qui donne lieu à ceux qui viennent de Paris à Strasbourg par la route de Saverne de s’écrier sur la bonté et la beauté de cette province. » (1). La culture de la vigne est très répandue. Certains crûs sont justement célèbres. « Les vins tant de la Haute que de la Basse-Alsace ont la propriété de se garder autant que l’on veut et augmentent toujours en bonté jusqu’à douze ou quinze ans. » (2). Souvent, ils ne le cèdent en rien aux vins du Rhin. La production étant supérieure à la consommation locale, on utilise l'excédent, en fabriquant des eaux-de-vie et du vinaigre que l'on exporte en Hollande et dans les autres pays étrangers. Une autre source de richesse pour l'Alsace, c'est la récolte des fruits. Les vieux plants en donnaient beaucoup, mais leur qualité laissait à désirer. Depuis la réunion de la province au Royaume, on s’est efforcé de sélectionner et d'améliorer les espèces. La Grange écrit: « Il y a beaucoup de particuliers... qui font venir des arbres de bon fruit de France, qui réussissent en perfection et qui en rapportent d'aussi bon que celui qui se recueille aux environs de Paris. » (®).
L'élevage retient l'attention de l’intendant, mais les efforts tentés pour améliorer la race chevaline ne sont pas couronnés de succès: « L'on a tenté depuis quelques années d'établir des haras en Alsace, mais quelque soin que l’on en ait pris, ils n’ont pas bien réussi, parce que les cavales sont trop petites et trop basses pour les étalons, qui sont de grands chevaux qui viennent des pays étrangers. » (4). La cavalerie n’a jamais pu trouver dans la province des bêtes de remonte. Il a toujours fallu recourir aux maquignons juifs, qui importent des chevaux suisses (°). La Grange ne s'émeut pas trop de cet état de choses. Les petites « cavales » ont le mérite d'être sobres; « elles vivent de pâtures toute l’année et ne coûtent aucune chose ». Si les paysans les échangeaient contre d’autres plus grandes, cellesci consommeraient davantage et l’armée royale, qui absorbe déjà la récolte entière, ne trouverait plus, sur place, les fourrages nécessaires. Cette argumentation optimiste ne devait pas satisfaire Pontchartrain. Dès qu'il fut mis en possession des papiers de feu M. de Louvois. au cours de l'été de 1691, il invita l’intendant à réorgani-
(1). — JULIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 166.
(2). Id. “id, page 167.
G) "Id; "id 1page 183.
(4). — Id. id., page 183.
(5). — Id., id., et D. G., Vol. 1.068: Lettres de Pontchartrain à La Grange de l'année 1691.
de
ser les haras d'Alsace et à surveiller les commissaires jugés trop négligents (1).
Si le Contrôleur général des Finances ne peut trouver en Alsace les chevaux qu'il y cherche, il est plus heureux lorsqu'il veut en tirer des bois pour la flotte du Roi. À plusieurs reprises, il ordonne à La Grange de venir en aide au sieur Girier, chargé de rechercher dans les montagnes des Vosges des arbres qui feront des mâts de navires. Les bois doivent être voiturés par les habitants du Val Saint-Amarin et c’est l'intendant qui règle toutes les questions d'indemnités (2). Elles sont « d'une grande étendue », ces forêts d'Alsace, et « remplies de chênes, de hêtres, sapins et mortbois ». Celle de la Hart, en Haute-Alsace, appartient au Roi. Elle a « huit lieues de long et trois de large ». Celles d'Haguenau et de Bienwald ont, environ, « trois et quatre lieues de long et cinq de large ». La première est moitié au Roi, moitié à la Ville; la seconde est propriété de l’évêque de Spire. Toutes produisent en abondance des bois de charpente et de chauffage (%). Les scieries se multiplient, surtout dans les montagnes. Les habitants de ces régions « fournissent à la province beaucoup de planches et de madriers de sapin, dont ils tirent un gros profit. » (“).,
Pour la sauvegarde de ce patrimoine forestier, Louis XIV crée, dès 1661, une Maîtrise des Eaux et Forêts pour l'Alsace. Un Arrêt du Conseil d'Etat prescrit, en 1670, des coupes régulières et annuelles. Quatre ans après, la grande Ordonnance de 1669, sur les Eaux et Forêts, est rendue applicable dans la province. Sont aussi étendus à l'Alsace les arrêts pris, de 1683 à 1685, sous l'influence de Colbert, dans l'intérêt de la Marine, et portant défense de couper, sans la permission du Grand Maître, les bois de haute-futaie éloignés de moins de quinze lieues de la mer et de six lieues d’un cours d’eau navigable. En août 1694, M. de Gallois, Conseiller d'Etat, est nommé « Grand Maître des Eaux et Forêts d'Alsace et Commissaire pour la réformation desdites forêts ». Il est chargé de diriger leur aménagement rationnel et d'organiser leur exploitation commerciale. Les grands baillis et les magistrats municipaux sont déclarés déchus de leurs pouvoirs en cette matière. La nouvelle administration comprend, outre le Grand-Maître, en résidence à Ensisheim, deux maîtres des Eaux et Forêts, l’un à Ensisheim, l’autre à Haguenau. Tous trois possèdent leur office à titre héréditaire.
(1). — Même lettre. -
(2). — D. G., Vol. 1.068: Lettres de Pontchartrain à La Grange des 29 août et : 8 septembre 1691.
(3). — JuLIEN HAYEM, op. cit, Sixième Série, page 165.
(4). — Ron. REUSss citant La Grange, op. cit, Tome I‘, page 579.
Ils ont, chacun, sous leurs ordres, un Lieutenant du Roi, un Procureur du Roi, un garde-marteau, un greffier, deux huissiers, un arpenteur, un réarpenteur-soucheteur, un sergent collecteur des amendes et huit sergents gardes. L'appel des jugements rendus par les maîtrises est porté à la Table de marbre du Parlement de Metz. La Grange, soit qu'il ait eu des raisons personnelles, soit qu'il fût l'écho de ses subordonnés, parle avec amertume de cette administration et voudrait insinuer qu'elle a été fâcheuse pour le calme et le bien-être de la population (1). « Comme les habitants ne connaissent rien dans ce qui regarde la règle et l’usage des Eaux et Forêts, ils tombent souvent dans des fautes qui les ruinent pour les grandes amendes qu'ils encourent. Ce qui fait qu’au milieu des bois qui leur appartiennent, ils aiment mieux ne se point chauffer que d'étudier les ordonnances afin de s’y pouvoir conformer. Les bois y sont très connus et le Roi ne peut pas espérer un grand avantage de cet établissement. » (2). L'intendant fait grief aux officiers d’avoir, tout d’un coup, accablé le peuple d’amendes et de contraintes pour les moindres peccadilles, au lieu de lui avoir appris à observer les mesures prises par le pouvoir. « Pour rétablir l’ordre, ajoute-til, il serait nécessaire, en faisant valoir les droits du Roi, de donnef, aussi, moyen au peuple de pouvoir subsister, en indiquant à chaque communauté un certain canton de boiïs, dont elle pourrait se servir en payant un droit proportionné à la valeur du bois et en observant la coupe prescrite par l'ordonnance. Autrement, le paysan sera ruiné et ne pourra pas subsister, s’il est obligé d'acheter du bois en corde pour se chauffer et en trafiquer, lui qui le faconne lui-même dans les saisons où il n’a pas autre chose à faire. D'ailleurs, les bois sont en si grande quantité que l’on peut dire, sans exagérer, qu'il est impossible de les dégrader et d'en tirer un plus grand avantage par une plus forte sévérité. Il en est de même du pâturage, puisque l'herbe se perd dans les bois sans que le Roi et ses sujets en profitent, à quoi il serait aisé de remédier en indiquant de même aux communautés, qui veulent être guidées et instruites, des endroits des forêts où elles pourraient faire paître, sans y apporter du dommage. » (®).
La fécondité de la terre d'Alsace et la générosité de la nature ne s'arrêtent pas aux seuls produits agricoles. Veut-on se soigner? Il y a, à Soultzmatt, près de Munster, des sources d'eaux minérales « fort fréquentées pour les paralysies, faiblesses de nerfs et gravel- Co CE À (l
(1). — Ron. REuss, op. cit, Tome 1°", pages 572 et 573. (2). — JULIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, pages 170 et 171. (3). — Id. id., page 182.
les » (1). Les mêmes maladies et la goutte se soignent à Niederbronn. Les eaux de la province ne peuvent rivaliser avec celles de Bade et de la Forêt-Noire. Par contre, l'Alsace est plus riche en métaux que ces régions voisines. Sur les rives du Rhin, on trouve un sable d'or très pur. En se donnant la peine de le démêler, « un bon ouvrier peut gagner jusqu'à quinze ou dix-huit sols par jour » (2). À Giromagny, près du village d'Auxelle-le-Haut, dans les parages de Thann, de Sainte-Marie-aux-Mines et de Munster, il y a des mines d'argent, de cuivre, de plomb et de fer. Bien que toutes aient beaucoup pâti des guerres, on a pu les remettre en état d'alimenter les fourneaux et les forges, qui sont assez nombreux dans la province. Le cardinal Mazarin et son neveu, le gouverneur de l'Alsace, ont été les premiers à faire renaître la métallurgie aux environs de Belfort, tandis qué M. de Rottenbourg et le marquis d'Huxelles la restauraient à Masmunster.
Cette industrie n’est pas la seule qui existe dans la province. Il y a des verreries et des tanneries qui emploient un personnel nombreux. La Grange n'assiste pas indifférent au développement des manufactures. Il suit l'exemple de Colbert, s'efforce de provoquer leur création et obtient en haut lieu les autorisations nécessaires. Le 17 mai 1695, il adresse au Contrôleur général des Finances un mémoire (°), dans lequel il dit que le sieur Adam a trouvé près d'Haguenau des « terres et sables propres à la fabrication de faïence, dont le blanc et les émaux sont plus finis que celles de Hollande ». Aucune fabrique de cette sorte n’existant en Alsace, l'intendant donne un avis favorable à ee qu'un arrêt permette au sieur Adam, à sa veuve, à ses enfants et ayant cause, à l'exclusion de toutes autres personnes, d'établir tous les fourneaux, ateliers, magasins qu'il voudra pendant vingt ans.
Selon les principes de l’époque, la réglementation est poussée à l'extrême. Il est défendu aux tailleurs d'employer des boutons de drap ou d'autres étoffes. Ceux-ci ayant enfreint cette prescription, les fabricants de boutons obtiennent de La Grange qu'il intervienne pour la faire observer (“). L'industrie provinciale est protégée contre la concurrence étrangère. Un Edit interdit l'entrée en Alsace des draps de Suisse. Le Magistrat de Bâle, malgré plusieurs tentatives, ne réussit pas à le faire rapporter. Le gouvernement tient à sauvegarder les manufactures de Strasbourg, de Sainte-Marie-aux-
(D. — V.: JüuLIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 185.
(2). — Id., id., page 188.
G). — BoisLisLE, op. cit, Tome I’, page 1.342, et A. N. G7, Carton 79.
(4). — A. N. G7, Carton 79: Correspondance au sujet de l'application de la Déclaration Royale du 25 septembre 1694.
Mines et de tant de villes d'Alsace où l’on fabrique des étoffes, des draps, des tapisseries et des broderies.
Les industries utiles à la défense du royaume sont particulièrement encouragées. Les montagnes, qui séparent l'Alsace de la Lorraine, contiennent du salpêtre. Ceux qui veulent l’exploiter peuvent bénéficier de divers privilèges, à condition qu'ils n’aient pas d’autres métiers. L'intendant reçoit leurs demandes et les transmet au ministre avec son avis. « [Il y a un habitant de l'Alsace, écrit-il en 1677, qui m'est venu demander la permission de chercher du salpêtre dans la province, voulant s’obliger d'en fournir 50 livres par semaines au prix de 25 livres le quintal. Je ne crois pas qu'il ait la force d'en faire beaucoup, mais comme l’on n’y hazarde rien, si vous le trouvez à propos, Monseigneur, je lui accorderai cette demande. » (1). Le salpêtre extrait est traité dans « plusieurs moulins en Haute-Alsace, à Colmar et à Strasbourg, où la poudre est réputée être des meilleures de l'Europe. » (2). Des ordonnances organisent la surveillance de cette industrie. Ses produits font l’objet d’inventaires dressés chez les marchands, afin qu'ils puissent être centralisés au moment opportun (®).
L'augmentation du rendement agricole et manufacturier donne un vif essor au commerce. Les vins, les fruits, les eaux-de-vie et les vinaigres sont exportés en Allemagne et en Hollande, ainsi que les bois bruts ou travaillés. Les graines d’oignons, de pavots et d’anis, le safran, la thérébentine et le chanvre vont jusqu’en Angleterre. La Suisse achète beaucoup de blé dans la province (“). D'importantes foires se tiennent à Belfort et, surtout, à Cernay. Le bétail du Sundgau y est enlevé par les Lorrains, les Bourguignons et les Comtois (5). Sur l’ordre de Louvois, La Grange crée un marché à Brisach, dans l'île, entre les deux ponts. Les articles, qui sont apportés pour y être vendus, sont déchargés de tous droits pendant vingt-quatre heures. Les paysans, qui y viennent, ne peuvent être arrêtés pour dettes (5). Après la capitulation de Strasbourg, le Gouvernement acceptera toutes les tolérances fiscales pour que cette ville demeure un entrepôt et une place de transit. Des arrêts de 1683, 1684 et 1698 confirment la liberté de son commerce. Le Magistrat, composé en majorité de vieux négociants routiniers, ne comprend pas
(1). — D. G. Vol. 568: Liettre de La Grange à Louvois du 1° janvier 1677.
(2). — V.: JuLIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, page 188.
(3). — A. N., G7, Carton 79: Lettre de La Grange au Contrôleur général du 24 décembre 1687.
(4). — JuLIEN HAYEM, op. cit., Sixième Série, pages 180, 181 et 182.
(5). — Ron. Reuss, op. cit., Tome [°', page 710.
(6). — D. G., Vol. 351: Lettre de Louvois à La Grange du 15 décembre 1673, et D. G., Vol. 416: Lettre de La Grange à Louvois du 2 janvier 1674.
toujours l'intelligente politique de Versailles. Il voit d'un mauvais œil tous ces marchands français qui viennent s'établir sur le territoire de la République. Pour forcer l'hostilité locale, l'intendant doit recourir au ministre: « Je vous supplie d'écrire un petit mot à M. Güntzer pour qu'il fasse trouver des maisons à louer à tous les marchands -français qui voudront s'établir à Strasbourg et en des termes assez forts pour qu'il s'y emploie effectivement, parce qu’autrement il ne sera pas possible qu'ils en puissent trouver par tous les obstacles et difficultés que les magistrats et bourgeois y apportent » (1).
La liberté très réelle dont jouit le commerce d'Alsace n'est pas aveugle. Des mesures de protection sont prises, lorsqu'elles deviennent nécessaires. En 1696, des importations trop considérables de vins de la rive droite du Rhin suscitent les réclamations des producteurs indigènes. Barbézieux écrit au Prêteur royal: « Puisque cela fait que les habitants de cette province ne débitent pas leurs vins, je mande à M. de La Grange que l'intention du Roi est qu'il empêche qu'ils [les négociants strasbourgeois] en fassent entrer à l'avenir » (2). En 1696, la récolte de blé ayant été très abondante, les habitants de la province fabriquent de l'eau-de-vie avec les grains qui se vendent à bas prix. Le 24 décembre, La Grange signale au pouvoir le danger que représente une telle utilisation pour la santé publique. Le 19 novembre précédent, Turgot, intendant de Metz, avait rédigé un rapport dans le même sens. Le ministre, dès le 3 janvier, autorise La Grange à prendre les mesures qui lui sembleront propres. Quelques jours après, celui-ci rend une ordonnance portant défense, à peine de 3.000 livres d'amende, de fabriquer aucune eau-de-vie de blé et autres grains (#). Une telle prohibition pouvait engendrer une mévente préjudiciable aux paysans. L’intendant a, alors, l'excellente idée de faire lever par Barbézieux l'édit interdisant la fabrication de la bière avec le grain. Cette boisson, écrit-il, sera nécessaire pour le soldat, le vin n'étant pas commun, et les cultivateurs trouveront dans le produit de leur récolte, ainsi utilisée, de l'argent pour payer leurs impositions (<).
En période de crise, le Gouvernement s'efforce de lutter contre
\ (1). — D. G., Vol. 671: Lettre de La Grange à Louvois du 21 novembre 1681. (2). — Lettre de Barbézieux au Prêteur Royal de Strasbourg du 28 août 1696. (Archives Municipales de Strasbourg: AA. 2163), reproduite par Ron. REUss, op. cit, Tome [°', page 710.
(GB): D op. cit, Tome I‘, Ordonnance de La Grange du 12 janvier (4). — Correspondance de La Grange et de Barbézieux de décembre 1696 et janvier 1697 (A. N., G7, Carton 79, et BoISLisLe, op. cit, Tome I‘ page 1.569).
Sy
la hausse du coût des produits de consommation courante. Au printemps 1690, La Grange réunit en conférence Obrecht et Güntzer, afin d'étudier avec eux l'augmentation que les bouchers de Strasbourg veulent faire subir au prix de la viande. Les cours pratiqués à Bâle, à Besançon et dans les autres villes de la province sont examinés (1). .
Plus visibles encore sont les préoccupations de l’'intendant, lorsqu'il s'agit du prix du blé. À cette époque, où les transports étaient lents et difficiles, de mauvaises récoltes pouvaient engendrer la famine. Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, la politique du grain hantera l'esprit des gouvernants. La Grange et ses subordonnés envoient, à ce sujet, des rapports détaillés: « Les présages que les habitants d'Alsace ont fait de leurs moissons se réalisent abondamment, écrit Obrecht en 1694, et la récolte répond parfaitement à la bonne attente que l’on en a eue. Aux endroits où il a fallu l’année passée soixante et dix et jusqu'à quatre-vingt gerbes pour faire un sac de seigle, il n'en faut présentement que dix-huit à vingt au plus, ce qui a fait ramander (sic) encore au dernier marché de cette ville les blés de 40 sols, le prix commun du froment ayant été réduit à 18 livres et celui du seigle à 15..
Comme tous les ans, le Mer ns Strasbourg a publié une défense « d'acheter des grains en vert et de faire aucun contrat qui puisse contribuer au renchérissement des blés... » Il espère que cette mesure aura d'autant plus d'efficacité que « la même chose a été ordonnée dans tout le Royaume par une Déclaration du Roi du 22 juin dernier, qu'il ne doute pas qu'on fasse exécuter ponctuellement dans le reste de la province, qui par cette dernière récolte se trouve suffisamment pourvue en grains pour les pouvoir faire remettre à un prix raisonnable, pourvu qu’on en empêche les monopoles et la sortie. » (2). De son côté, Güntzer déclarait, à la même époque : « Les grains sont, dans la province, si beaux qu'on ne les a vus depuis mémoire d'homme. » (®).
Lorsque la récolte est mauvaise, La Grange s'efforce de faciliter l'introduction en Alsace des blés produits ailleurs. En 1689, le blé et l’avoine atteignent des prix prohibitifs, causés par leur rareté et la présence des troupes cantonnées en Alsace. Il écrit à Louvois: « C'est une raison qui vous doit porter à ordonner à Messieurs Charuel et de la Fond de laisser une entière liberté de commerce entre les habitants d'Alsace, ceux de Lorraine et de Comté. » (“).
(1). — D. G. Vol. 971: Lettre de La Grange à Louvois du 10 avril 1690. (2). — D. G., Vol. 1.265: Lettre d'Obrecht à Barbézieux du 16 juillet 1694. (3). — Id. id.: Lettre de Güntzer à Barbézieux du 2 juillet 1694.
(4). — Id., Voi. 880: Lettre de La Grange à Louvois du 21 novembre 1689.
Les Suisses, ceux, surtout, de la région de Bâle, achètent beaucoup de grain en Alsace; mais, dès que la production s'annonce inférieure aux besoins, l'exportation est interdite. Les cantons ont beau faire intervenir le sieur Amelot (1), l'ambassadeur du Roi auprès d'eux, rien ne peut fléchir la résistance qu’oppose l'intendant à la sortie de la précieuse marchandise. « À l'égard des achats que Messieurs du Magistrat de Bâle veulent faire en Alsace, déclare-t-il à Barbézieux, je n’estime pas, Monseigneur, que le Roi doive les leur permettre, parce que cela ferait renchérir le blé et mettrait la disette dans le pays, le blé ayant été cher cette année » (2). Il fallait que la nécessité obligeât La Grange à agir ainsi, car il n'était nullement partisan d’une prohibition permanente. Il comprenait fort bien que de telles mesures nuisaient au développement du commerce. Il l'avait notamment montré, en 1675, en plaidant devant le prince de Condé la cause de la liberté, réclamée par le Magistrat de Bâle et les treize cantons suisses. Son principal argument avait été que la province, appauvrie, avait besoin de produits étrangers et qu'elle ne pouvait les acheter qu'en exportant les siens propres ($).
Si l'abondance ou la pénurie des grains, en période normale, appelle l'intervention du pouvoir, celle-ci se manifeste plus gravement en temps de guerre. Le blé est centralisé dans les places fortes. Il continue d’appartenir à ses anciens propriétaires, mais ceux-ci n’en peuvent plus disposer qu’en faveur des sujets du Roi. La paix revenue, ils peuvent le reprendre et en user librement. Cette obligation imposée aux paysans d'Alsace à chaque menace d'invasion enlève aux ennemis la possibilité de s’alimenter. Elle empêche aussi l'exportation vers la Suisse. L’'intendant surveille l’arrivée des convois. Il ordonne à la cavalerie de parcourir les bailliages, pour obtenir que l’on y batte la récolte. Si les magistrats opposent quelque résistance, comme cela s’est vu à Colmar, les membres les plus récalcitrants sont emprisonnés, jusqu'à ce que les livraisons aient été effectuées (<).
(D. — A. N., G7, Carton 79: Lettre de La Grange au Contrôleur général des Finantes du 6 janvier 1693.
(2). — D. G. Vol. 1.380: Lettre de La Grange à Barbézieux du 28 août 1694.
(3). — D. G., Vol. 467: Correspondance entre MM. de Bâle, les 13 Cantons suisses, le sieur de La Grange et S. A. S. le Prince de Condé.
(4). — D. G., Vol. 416: Lettre de Louvois à La Grange du 12 août 1674. — Vol. 459 et 460: Lettres de La Grange à Louvois des 5 juillet et 10 septembre 1675.
ne
$ V. — Le rôle militaire de Jacques de La Grange.
En plus de ses attributions politiques et économiques, l'intendant joue un rôle militaire qui n’est pas négligeable. Il doit faciliter le transport des troupes de passage, en leur fournissant les bêtes de trait et de somme et les voitures nécessaires. Il veille à ce qu'elles trouvent leur subsistance et leur procure le logement. Les unités ne doivent pas s'arrêter en campagne, dans les petites localités ou dans les fermes isolées. Dès cette époque, des casernes existent dans les villes importantes, mais là où il n’y en a pas, les gens de guerre sont envoyés chez l'habitant. Le mobilier ou « ustensile » est à la charge des communautés. L'’intendant assure le bon fonctionnement du Service des Etapes, c'est à dire qu'il vérifie la régularité des fournitures militaires faites par les entrepreneurs auxquels elles ont été adjugées. Il accueille et arbitre les réclamations soulevées par les populations et les municipalités. Il empêche les abus des sergents recruteurs et préside à la formation des milices de sa généralité.
En temps de guerre, les intendants des provinces frontières voient leurs fonctions prendre une très grande importance. Lorsqu'une armée se forme en Flandre, en Alsace, en Dauphiné, en Roussillon, il est d'usage qu'ils l’accompagnent pour y faire le service administratif (1). La Grange ira ainsi dans le Brisgau, dans le Palatinat et en Franche-Comté. De son arrivée en Alsace à la paix de Nimègue, en 1678, puis de 1688 au traité de Ryswick de 1697, il mène constamment la vie errante du soldat. C’est à peine: si l’on trouve dix années de paix dans tout le séjour qu'il fit dans la province et encore cette période de tranquillité fut-elle troublée par la démonstration militaire qui aboutit à la capitulation de Strasbourg, en 1681.
C'est dans l’organisation et le fonctionnement du Service des Etapes (2) que La Grange éprouve le plus de difficultés. Il lui faut, tout d’abord, trouver des étapiers, ce qui est souvent malaisé, ce métier n'étant pas toujours également productif. Ces entrepreneurs découverts, il s’agit de passer avec eux, au moyen d’une adjudication au rabais, un marché de fournitures assez avantageux pour être approuvé par le Contrôleur général des Finances et par le Conseil du Roi. L'’intendant doit surveiller, ensuite, le choix des sous-trai-
(1). — Mémoires de SAINT-SIMON. Edition A. DE BoisLisLe. Tome If, page 163, note 2.
(2). — A. N, G7, Carton 79: Nombreuses lettres de La Grange et du Contrôleur général des Finances relatives au Service des Etapes, notamment lettres de La Grange des 15 mai et 21 septembre 1682. D. G., Vol. 1.000: Lettres de La Grange à Barbézieux.
tants et des commis des étapiers. Ceux-ci respectent souvent fort peu leurs signatures. La Grange s’en plaint à Barbézieux, en 1694: « Les entrepreneurs des Etapes se mettent peu en devoir de satisfaire à leur traité, ils entrent un peu dans la fourniture des troupes qui passent dans la Haute-Alsace jusqu'à la forêt d'Haguenau, parce qu'ils y gagnent beaucoup, mais à l'égard de ce qui est au delà jusqu'à Landau compris, ils disent franchement qu'ils n'y peuvent pas penser et qu'ils n’ont point d'argent, ce qui mériterait assurément un châtiment. » (1). S'ils exécutent mal les livraisons promises, ils n’apportent non plus aucune hâte à rembourser leurs créanciers locaux. Pour que les fournitures ne soient pas retardées par le mauvais vouloir des habitants du pays, on procédait, en effet, par voie de réquisition, les vendeurs devant être désintéressés ultérieurement. Au printemps 1694, Barbézieux mande à La Grange: « L'intention du Roi est que vous imposiez incessamment en Alsace 20.000 sacs de blé pour la subsistance de ses troupes, vous pouvez assurer ceux qui le fourniront que les munitionnaires les paieront en trois termes égaux... Je dois vous faire observer que Sa Majesté veut que, dans cette imposition, les communautés, les ecclésiastiques et la noblesse soient compris et que vous régliez le prix de ces blés suivant ce qu'ils ont valu en Alsace pour les mois de janvier et février derniers. » (2).
Ces avances étaient très lourdes pour les paysans. Comme les remboursements ne survenaient souvent qu'après de longs mois de retard, certains d’entre eux, ruinés, préféraient s’expatrier (*). Les armées du Roi couraient, alors, le risque de ne plus trouver de quoi subsister dans la province. Maintes fois, La Grange signale le fait au ministre. Celui-ci le convie à prendre des sanctions énergiques, mais il rappelle, en même temps, à l’intendant, qu'il est entièrement et seul responsable du fonctionnement du service: « Si les entrepreneurs des étapes de l'Alsace, écrit-il, ne remboursent pas, au plus tôt, aux communautés de cette province ce qu’ils leur doivent, il n'y a qu'à faire mettre en prison leur directeur, jusqu'à ce qu'il les ait payées et je vous prie de me mander comme il y aura satisfait. Cependant, je vous dirai que, si ces étapes ne sont pas bien
(1). — D. G. Vol. 1.580: Lettre de La Grange à Barbézieux du 5 mai 1694.
(2). — D. G., Vol. 1.264: Lettre de Barbézieux à La Grange du 6 mars 1694.
G). — D. G. Voi. 971: Lettre de La Grange à Pontchartrain du 9 février se — Vol. 1.380: Lettre de La Grange à Barbézieux du 5 mai
fournies, ce sera votre faute, puisqu'il st de vos soins d'y tenir la main. » (1).
Les fourrages, les pailles, l’avoine, le blé et la farine étaient souvent achetés directement par l’intendant lui-même. On le voit aussi faire exécuter par des artisans du pays des bateaux qui serviront à établir des ponts sur le Rhin. Que les acquisitions aient été faites par lui ou par les étapiers, c'est La Grange qui répartit entre les différentes places fortes et les divers corps de troupes tout ce qui peut leur être nécessaire en vivres et munitions (2). Le 16 octobre 1673, Louvois lui ordonne d’expédier à M. de Turenne 6.000 paires de souliers, 2.000 paires de bas, 2.000 justaucorps et 8.000 camisoles (*). Quelques temps après, il enverra à Philipsbourg des paillasses, des draps, des toiles et des couvertures (4). Il veille à l'exactitude des paiements et en rend compte au ministre: « J'écrirai aux baillis de la province pour qu'ils m’envoient incessamment les mémoires que vous me demandez, de ce que les particuliers ont souffert pour l'enlèvement que les chevaux des caissons ont fait de leurs fourrages et pour ceux qui n'auraient pas été payés régulièrement de leurs voitures... Les chariots et les paysans de l'Alsace, qui sont commandés pour les fortifications des places de mon département, ont toujours été ponctuellement payés... » (5).
Diriger les travaux de construction et d'aménagement des forteresses est encore du rôle de La Grange (°). Jusqu'en 1691, Louvois est à la tête de ce service, en qualité de secrétaire d'Etat à la Guerre. À sa mort, Le Pelletier est nommé Directeur général des Fortifications des Places de Terre et de Mer (*). Mais c'est surtout avec Vauban, chargé de fournir les plans, que l'intendant collabore. En
(1). — D. G., Vol. 1.214: Lettre de Barbézieux à La Grange du 21 juin 1693.
(2). — D. G. Vol. 351: Lettre de Louvois à La Grange du 11 septembre 1673. Vol. 416: Lettre de La Grange à Louvois du 8 mai 1674. — Vol. 541: Id. du {7 octobre 1677. — Vol. 558: Id. du 22 juin 1677. — Eic...
(3). — D. G., Vol. 351: Lettre de Louvois à La Grange du 16 octobre 1673.
(4). — D. G. Vol. 412: Lettre de Louvois à La Grange du 16 avril 1674.
(5). — D. G., Vol. 512: Lettre de La Grange à Louvois du 15 décembre 1676.
(6). — D. G., Vol. 351: Lettre de La Grange à Louvois du 12 septembre 1673. — Id., Vol. 416: Lettres de La Grange à Louvois des 18 et 20 juillet 1674. — Id., Vol. 508: Lettre de Louvois à La Grange du 17 août 1676. — Id, Vol. 515: Lettres de La Grange à Louvois du 5 mai 1676, de Louvois à La Grange des 17, 23 et 30 novembre 1676. — Id. Vol. 557: Lettre de La Grange à Louvois des 19 janvier et 30 mars
(7). — D. G. Vol. 1.068: Lettre de Le Pelletier à La Grange du 27 juillet 1691, lui notifiant sa nomination.
quelques années surgit une organisation défensive comme on en connaissait peu à l'époque. La Grange voit avec satisfaction les résultats de tant d'efforts. À propos des ouvrages en maçonnerie de Belfort, il écrit: « Il n’y a rien de si bien tourné que ces travaux, ni de si bon. » (:). On va vite en besogne: la République de Strasbourg a capitulé en novembre 1681; dès les premiers mois de l'année suivante s'élève la citadelle. Mais tout cela coûte fort cher au Gouvernement royal. Voici ce que l'intendant demande, en 1694, pour le seul entretien des diverses places de son département (2):
Belfort re RS RE 20.185 livres.
Eañscronne mr CR 2.203 »
Huningues re rs ere 24.121 »
Fribourg mr ie men Peer 10.576 »
Brisäch:422"2 2e dr ua 39.995 »
Schlestadti 2er TR 4.105 »
Stiasbourg RS Le eines 121.054 »
Fort LOUIS Ne Rue 31.319 »
Banda ARR RE 14.022 »
PRIHDSDOUTE eee EE 77.962 »
Total ... 345.542 »
Les villes participent généralement aux frais d'érection des casernes et de certains ouvrages, comme les ponts, mais la construction des défenses, des arsenaux, des magasins à poudre est à la charge du Roi (‘). Quelquefois, il paie encore l'installation des moulins. C’est ainsi qu'à Brisach il en fait élever quatre fonctionnant à l’eau, deux au vent, un à cheval et trente au bras, pour qu’on puisse moudre cent « setiers » de farine par jour (4). Tandis qu’on crée et remet en état des places fortes, on en démolit d’autres trop anciennes, comme Colmar, Delle, Saverne, Haguenau, Héricourt et Dabo, ou susceptibles d'être, comme Montbéliard, rendues aux ennemis la paix conclue (°). Ces travaux sont confiés à des
(D. — D. G. Vol. 469: Lettre de La Grange à Louvois du 22 juin 1674.
(2). — D. G., Vol. 1.382: Lettre de La Grange à Barbézieux du 25 mars 1694.
(3). — D. G. Vol. 351: Lettre de Louvois à La Grange du 22 septembre 1673.
(4). — D. G., Vol. 460: Lettre de La Grange à Louvois du 16 août 1675.
(5). — D. G. Vol. 485: Lettre de Louis XIV à M. de Montclar, avec ordre de la communiquer à La Grange, du 22 décembre 1676. — Id., Vol. 568: Lettre de La Grange à Louvois du 16 avril 1677. — Id., Vol. 607: Lettre de Louvois à La Grange du 11 juin 1678.
entrepreneurs qui, trop souvent, ne les exécutent pas dans les délais prescrits. L'un d'eux, le sieur de la Halle, suscite à La Grange de gros ennuis, par la négligence qu'il apporte à achever les ouvrages de Brisach (:). L’intendant l'oblige à payer régulièrement ses ouvriers. La question de la main-d'œuvre est, en effet, une des plus délicates à résoudre. On emploie beaucoup les paysans des environs, mais ceux-ci sont parfois difficiles à engager: les passages de troupes, même françaises, les effraient et les font fuir. En avril 1674, l'approche de l’armée de Turenne les met dans un tel état d'appréhension qu'ils abandonnent tous leurs villages depuis Philipsbourg jusqu'à six lieues en decà de Strasbourg (2). Pour retenir les terrassiers, Louvois prescrit d'augmenter le prix du remuement des terres (5).
Dans toutes les, places, il y a des hôpitaux où les soldats sont soignés par des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, assistés de religieux ou de religieuses. Les convalescents sont envoyés en pension chez les bourgeois. Les évacuations sont préparées par La Grange (“). Celui-ci fixe, d'accord avec le ministre, les rémunérations du personnel médical. Il fait venir un chirurgien à Belfort et lui donne « vingt livres d'appointements par mois. » (5). Il élève de six à sept sols, en faveur de celui de Brisach, l'indemnité journalière allouée pour la subsistance de chaque soldat (5). Louvois s'intéresse de très près à tout ce qui touche aux hôpitaux et aux soins à donner aux militaires blessés ou malades. Il indique des remèdes, envoie des formules pour les composer. Il donne à l'intendant le moyen de guérir la dysenterie: « Je vous envoie deux boîtes de poudre, l’une marquée F et l’autre B. Il faut prendre le quart d’une once de chacune desdites poudres (de telle sorte que le mélange des deux fasse à peu près une demi-once), les mettre infuser douze heures dans trois demi-septiers de vin blanc, observant de mettre le vin dans lequel ce remède infusera au serain, et le lendemain matin l’on mettra le vin et le marc ensemble dans une bouteille, et l’on en fera prendre, à ceux qui n'auront la dysenterie que depuis quinze jours environ, un demi-septier le matin à jeun, à midi autant et le soir le reste, observant chaque fois de remuer la bouteille, afin que le marc se mêle avec le vin, de manière que l’on puisse l’avaler, que, quand on avalera le dernier demi-septier, il ne
(1). — D. G., Vol. 411: Mémoire de La Grange sur les travaux de Brisach du 10 avril 1674.
(2). — D. G., Vol. 412: Lettre de La Grange à Louvois du 20 avril 1674.
(3). — D. G., Vol. 469: Lettre de Louvois à La Grange du 11 septembre 1674.
(4). — D. G., Vol. 458: Lettre de La Grange à Louvois du 5 mars 1675.
(5). — D. G. Vol. 469: Lettre de La Grange à Louvois du 22 juin 1674.
(6). — D. G., Vol. 460: Lettre de La Grange à Louvois du 23 août 1675.
reste rien dans la bouteille. Cela devra être continué pendant trois jours, si tant le mal dure. Je vous prie de faire distribuer ce que je vous envoie aux malades que vous avez en cette qualité dans les hôpitaux d'Alsace, à l'exception de Landau et de Philipsbourg, où il y en a déjà, de faire examiner l'effet que fera ce remède et de m'en rendre compte au plus tôt. » (1).
La Grange devait, enfin, prendre toutes les mesures générales de salubrité imposées par les circonstances. En temps de guerre, il ordonnait aux baillis de faire enterrer les soldats ennemis morts dans les villages d'Alsace (2).
Chargé de toute la besogne administrative, l'intendant paie la solde des troupes, en suivant les indications du ministre (*°). En temps de guerre, quand les partis ennemis parcourent la province, les transports de fonds s'exécutent avec de grosses escortes de cavaliers (*). Lorsque ces voyages présentent trop de risques, on utilise des lettres de change tirées sur Bâle (5). Enfin, s'il est indispensable de se procurer des ressources immédiates, on emprunte sur place (°).
Cette obligation d'approvisionner les armées en espèces comporte de lourdes responsabilités. Les effectifs cantonnés en Alsace sont toujours nombreux. Aux corps réguliers, vient encore s'ajouter la milice, levée dans la province et qui ne doit point en sortir (’). Celle-ci est recrutée sous la surveillance directe de l’intendant, afin qu'aucun abus ne se puisse commettre (%). Ses deux régiments ont, chacun, vingt compagnies et trois drapeaux. Les hommes sont habillés en bleu, les officiers l'ayant demandé. Ils sont équipés et ‘armés aux frais de la province (°).
Pour contenir toutes ces forces dans l'exacte observation de la discipline, La Grange a beaucoup à faire. Dans sa lutte contre les déserteurs, il recourt à l’aide des paysans, en leur faisant « bailler » à chacun « dix écus » par fuyard arrêté (1). Après la mort de
(1). — D. G. Vol. 3.780: Lettre de Louvois à La Grange du |‘ octobre 1690.
(2). — D. G., Vol. 458: Lettre de La Grange à Louvois du 1°" février 1675.
(3). — D. G.. Vol. 351: Lettre de Louvois à La Grange du 16 octobre 1673.
(4). — D. G., Vol. 414: Lettre chiffrée de La Grange à Louvois du 23 novembre 1674.
(5). — D. G. Vol. 414: Lettre de La Grange à Louvois du 14 novembre 1674.
(JR DE Vol. 395 et 414:Lettres de La Grange à Louvois du 15 décembre
(7). — D. G. Vol. 413: Lettre de Louvois à La Grange du 4 juin 1674.
(in ne Vol. 1.160: Lettre de La Grange à Barbézieux du 24 novembre
(9). — D. G., Vol. 1.160: Correspondance entre La Grange et Barbézieux, année -1692.
(10). — D. G., Vol. 460: Lettre de La Grange à Louvois du 14 août 1675.
Turenne et la retraite des troupes françaises sur la rive gauche du: Rhin, la débandade est, un instant, si grande qu'il doit envoyer en hâte de Brisach, à tous les baillis, prévôts et bourgmestres d'Alsace, l'ordre « d'arrêter tous les officiers, cavaliers et soldats, qui passeront dans leurs villages et qui n'auront point de passeports de M. le duc de Luxembourg ou de M. le baron de Montclar, pour être ensuite conduits à Schlestadt ou Brisach. » (1). Afin que les militaires de tous grades respectent les fonctionnaires civils, l’intendant sévit à la moindre incartade. En 1678, il écrit à Louvois: « Le sieur de Courcelles, commis de la Poste de Sélestat, me fit des plaintes de ce que M. le chevalier de Savignac, qui commande le bataillon de Monseigneur le Dauphin, l'avait maltraité dans son bureau, j'ai donné ordre à M. Colliquet, commissaire, d'en informer incessamment et prié M. de Gondreville de le mettre en arrêt jusqu'à vos ordres, ce qui fut exécuté. Il en a eu beaucoup d’'emportement et je crois, Monseigneur, qu'il serait à propos de le tenir un mois en prison pour l'exemple. » (2).
Les maraudages sont sévèrement punis. Des soldats ayant volé une poule, La Grange les fait rechercher, mettre en prison et, ensuite, coucher sur le cheval de bois, avec des boulets aux pieds et la moitié de la poule attachée au cou... « ce qui a été, écrit-il, d'un fort bon exemple et je dois vous dire sur cela, Monseigneur, que les gouverneurs ne sauraient être trop sévères pour la protection des peuples, qui seraient, sans leur autorité, fort souvent exposés à un mauvais traitement et [à la] friponnerie des soldats. » (%}). S'il y a des violences commises envers les populations et si elles aboutis- ‘sent à faire mourir des indigènes, les délinquants n'échappent pas au châtiment suprême. Des soldats de la compagnie de Nanteuil, du Régiment de Feuquières, brutalisent leurs hôtes au point qu'ils en meurent. Montclar fait mettre le capitaine en prison et chercher les soldats pour les envoyer au gibet. Le Grand Prévôt d'Alsace est chargé de l'enquête. La Grange déclare : « Je crois, Monseigneur, que l’on ne saurait faire trop d'exemple dans un pays aussi ruiné que celui-ci, chargé de troupes, et dont Sa Majesté a un extrême besoin pour la conservation de Brisach et de toutes les autres places qu'Elle a dans la province. » (‘). Quand un tel crime a été commis, on s'efforce de venir en aide à la famille de la victime. Un habitant d'un village est tué par des hommes appartenant au Régiment de
(1). — Lettre de La Grange du 25 août 1676, citée par Ron. REUSs, op. cit. Tome l°’, page 355.
(2). — D. G. Vol. 606: Lettre de La Grange à Louvois du 28 janvier 1678.
(3). — D. G.; Vol. 607: Lettre de La Grange à Louvois du 10 mai 1678.
(4). — D. G., Vol 512: Lettre de La Grange à Louvois du 21 décembre 1676.
Rouergue ou à celui de La Fère, qui faisaient route de Strasbourg à Landau. L'intendant obtient qu'il soit retenu sur chacun de ces deux régiments vingt-cinq écus pour la veuve, chargée de cinq enfants (1). Si les vols sont assez fréquents, les meurtres, heureusement, sont rares. Le plus souvent, les militaires se contentent de faire du tapage, ce que les bourgeois des villes n'aiment guère. Pour avoir encouru ce reproche de la part du Magistrat, les cadets pauvres de Strasbourg voient leur Ecole, créée par Louis XIV, transférée à la citadelle, puis, plus tard, à Neuf-Brisach (?).
Par ses pouvoirs disciplinaires, de même que par son rôle dans l'aménagement des forteresses, La Grange exerçait une activité singulièrement plus étendue que celle de nos modernes intendants d'armée. Ce n'étaient là, pourtant, que des attributions d'une importance secondaire, sion les compare à celles qui allaient lui échoir en campagne. Sa connaissance des voies de communication, de la topographie et des ressources du pays, aussi bien que des fortifications qu'il avait fait exécuter, encourage Louvois et, plus tard, Barbézieux à lui demander son avis sur chaque projet et son rapport sur chaque action. Sa correspondance mêlée à celle des maréchaux et des officiers généraux dans les volumes du Dépôt de la Guerre atteste aujourd'hui de l'importance de son rôle dans la conduite des opérations. Là, encore, il s'avère comme étant véritablement l'homme de confiance du ministre, qui le tient au courant de tous les desseins du Roi. Louis XIV, lui-même, fait grand cas des conseils de son intendant et, plus d’une fois, lui manifeste sa reconnaissance pour le zèle qu'il apporte à son service (5).
À peine La Grange est-il arrivé en Alsace qu’on le charge, en juin 1674, d'examiner avec M. Le Roy, commandant la place de Brisach, les propositions de neutralité émises par le Gouvernement de Vienne. Les pourparlers s'annoncent assez mal. L'Empereur Léopold doit être représenté par le Général-major Schitz, gouverneur de Fribourg. Le temps mis à lui envoyer ses pouvoirs éveille déjà les soupçons de Louvois et fait croire au ministre qu'on veut « l’amuser » (*). Les délégués du Roi et celui de l'Empereur échangent pourtant des mémoires (5). Les premiers demandent que le
(D. — D. G, Vol. 1.067: Lettre de La Grange à Louvois et réponse de Louvois, année 1691.
(2). — Lettre de Christophe Güntzer du 10 août 1683, citée par Ron. Reuss, op. cit, Tome I°', page 355.
G). — D. G. Vol. 830: Lettres, ordres, mémoires et instructions envoyées par Louvois à La Grange en août et septembre 1688.
(4). — D. G. Vol. 413: Lettre de Louvois à La Grange du 4 juin 1674.
(5). — D. G. Vol. 390: Lettres et Mémoires envoyés par La Grange et Le Roy
à Louvois les 3 et 7 août 1674. — Vol. 417: Réponse de Louvois du 13 août 1674.
territoire devant rester neutre comprenne au moins le Brisgau et l'Alsace. L'envoyé autrichien déclare qu'une zône de neutralité aussi étendue paralyserait complètement l'activité de Sa Majesté impériale et de ses alliés contre la France. Ne pouvant, lui-même, prendre une décision, il en réfère à « Messieurs les Conseillers privés » de l'Empereur, à Innsbrück.
A la fin d'août, l'accord semble sur le point de se conclure (1). Seront neutres, l'Alsace, Brisach et ses dépendances, Haguenau et son bailliage compris, en remontant jusqu'à Belfort et aux confins de la province du côté de la Suisse et de la Franche-Comté, puis le Brisgau, la « montagne noire » et les autres pays d'Empire du côté du lac de Constance. Louis XIV approuve, tout en laissant à Turenne le soin de décider pour Haguenau. La Grange et Le Roy en avertissent le maréchal. Celui-ci avait suivi les négociations d'un œil assez sceptique. Il ne croit pas à la bonne foi des Autrichiens et déclare: « Leurs armées marchent et ils n’ont point d’autre dessein que d'aller en Alsace » (2). Quelques jours après, un parti de quatre-vingt cavaliers ennemis franchit le Rhin et fait une course dans la province (%). Schitz prétend que la chose s’est réalisée à son insu, mais le bon vouloir des Impériaux n’est plus assez manifeste pour que la mission de La Grange puisse réussir.
Après deux mois de trêve, dans la nuit du 28 au 29 novembre 1674, quatre cents dragons d'Empire, s’avançant à portée de mousquet de la demi-lune de France, brûlent le moulin du bourgmestre de Brisach Dischinger.Deux jours après, le Général-major de Schitz, lui-même, rompt la neutralité en arrêtant à Neubourg un bateau de blé qui, de Bâle, allait ravitailler Brisach. Puis, il s’en vient bloquer cette place avec les garnisons de Fribourg et de Rheinfeld, soit douze ou treize cents fantassins et quatre ou cinq cents cavaliers. Vers le milieu de décembre, les ennemis reçoivent en renfort les quatre cents hommes d'infanterie et les deux cents cavaliers de l'Electeur de Brandebourg. La Grange, enfermé dans la ville, n’a plus de nouvelles et n’en peut donner que rarement, lorsque les courriers de Bâle et de Strasbourg passent les prendre en secret. Dans le rapport détaillé qu'il enverra à Louvois le 22 janvier, il dira le courage montré par la garnison et les officiers pendant le siège. Des retranchements nouveaux ont été créés et des défenses anciennes relevées. Chacun des quatre bourgmestres de Brisach a
(1). — D. G. Vol. 591: Lettres et Mémoires envoyés par La Grange et Le Roy à Louvois les 18 et 21 août 1674.
(2). — D. G. Vol. 392: Lettre de La Grange et de Le Roy à Turenne du 3 septembre 1674, et réponse de Turenne du 7 septembre 1674.
(3). — D. G., Vol. 414: Lettre de La Grange à Louvois du 28 septembre 1674.
levé une compagnie de cent-dix bourgeois français et allemands. « Ils couchent au bivouac et font ce qui leur est ordonné avec tant de zèle et d'affection pour le service du Roi que j'ai cru être obligé de vous en informer ». Et l'intendant insistera plus d’une fois sur le loyalisme dont ont fait preuve les habitants de la ville: « Les bourgmestres et bourgeois ont paru, dans cette rencontre, très affectionnés pour le service du Roi, la plupart étant venus apporter l'argent qu'ils avaient, sachant que c'était la seule chose dont nous pouvions avoir nécessité pour des travaux, parce qu'à l'égard des troupes elles y auraient trouvé leur subsistance en pain et en vin plus d'un an et de la viande pour plus de trois mois » (1).
En même temps qu'ils assiègent Brisach, les Impériaux envahissent presque toute l'Alsace et occupent les villes de Schlestadt, Colmar, Obernai, Munster et Ensisheim, où ils commettent toutes sortes d’excès. La vigoureuse offensive de Turenne va, heureusement, libérer le pays en quelques semaines (2). La Grange peut, enfin, sortir de Brisach, en s'écriant: « Il n’y a jamais eu tant de joie en Alsace qu'il y en a présentement... M. de Turenne a envoyé mille chevaux après les ennemis et a dîné aujourd'hui à Colmar; voilà une des choses la plus avantageuse qui soit pour les affaires du Roi en Allemagne » (5). L’intendant rejoint l’armée et assistera désormais à de nombreux engagements. Lés ennemis perdent à Turckheim deux mille prisonniers, beaucoup de morts et de malades (“). L'effet de cette victoire est considérable. Les Impériaux, en désordre, sont refoulés au delà du Rhin.
Après de si beaux succès, un deuil terrible va, très malheureusement, frapper les armées du Roi. Le 31 juillet, La Grange explique à Louvois les mouvements des troupes dans les jours précédents et lui annonce en termes fort obscurs et énigmatiques la mort de Turenne: « L’on nous mande de l’armée que les ennemis ont bien perdu, dans tous les petits combats qui se sont donnés, cinq cents hommes, tant tués que prisonniers, =t que la blessure que M. le marquis de Vaubrun a eue au pied et qui lui passe du petit doigt au gros ne lui a offensé ni os ni nerfs, que cela ne l’empêchera pas d'agir et qu'il ne quittera point l’armée. Le 27, les ennemis sortirent de leurs retranchements et vinrent occuper Stoloffen et un landgra-
(D). — D. G., Vol. 414: Lettres de La Grange à Louvois des 29 novembre, 11 et 15 décembre 1674. — Vol. 395: Lettre de La Grange à Louvois du 18 décembre 1674. — Vol. 436: Rapport détaillé de La Grange à Louvois du 22 janvier 1675.
(2). — D. G. Vol. 466: Lettres de La Grange à Louvois des 3 Janvier et 5 février 1675.
6). — D. G. Vol. 458: Lettre de La Grange à Louvois du 6 janvier 1675.
(4). — D. G. Vol. 458: Lettre de La Grange à Louvois du 11 janvier 1675.
viat qui prend depuis ce lieu jusqu'à la montagne: ils portèrent leur droite à Steinbach et leur gauche à Bihel et mirent, en même temps, un détachement dans le clocher de Riespach. M. de Turenne, qui était à Acheren, l'ayant appris, fit avancer son armée sur la hauteur du même nom et marcher un petit corps d'infanterie dans les villages de Riespach, qui brûla les maisons des environs du clocher et se retrancha dans les autres, qui se trouvèrent les plus proches de l'armée. Sur les deux heures de l'après-midi, quelques officiers étant venus avertir M. de Turenne d'un mouvement des ennemis, il monta à cheval avec M. de Saint-Hilaire, lequel lui voulait faire remarquer le lieu où il désirait qu’il y eût une batterie, pour incommoder celle des ennemis qui tirait M. de Turenne, menant avec lui un bataillon dans un poste qu'il voulait occuper, recut un coup de canon, qui lui prit un peu du bras gauche et lui emporta l’aisselle avec une partie du corps et, à M. de Saint-Hilaire, le bras au-dessous du coude. Comme on ne lui trouva, dans le temps qu'il tomba de cheval, aucun ressentiment, on le jeta dans son carrosse et il dit, seulement, à la tête de l’armée qu'il avait été blessé, pour donner le temps aux généraux qui en étaient éloignés d'y venir. Ce fut M. le marquis de Vaubrun qui monta à cheval en sortant de sa litière, tout blessé, et qui s’y trouva le premier... » (1).
Turenne mort, le comte de Lorge prend le commandement de l’armée. Il doit être secondé par le marauis de Vaubrun, mais celuici est tué le 3 août (2). Les Impériaux profitent, alors, du désarroi qui règne chez leurs adversaires pour envahir une seconde fois l'Alsace et occuper Obernai et Rosheim. Montecuculli reste quelques mois dans la province, puis distrait une partie des troupes d'occupation pour les conduire au siège de Philipsbourg. Le 12 juin 1676, La Grange apprend à Louvois la retraite des ennemis: « Le changement qu'il y a eu en Alsace, depuis le dernier ordinaire, vous surprendra autant que nous avons eu de joie d'apprendre, dès hier au soir et encore ce matin, que les ennemis repassaient le Rhin sur le pont de Strasbourg, soit qu'ils aient reconnu l'armée du Roi plus forte qu'ils ne croyaient, que le secours qui l’a joint le 8, le 9 et le 10 leur ait donné de l’appréhension ou qu'ils aient eu des ordres précis de l'Empereur pour se rendre incessamment à Philipshourg et en faire le siège. Si la ville de Strasbourg n'avait pas donné son
(1). — D. G., Vol. 459: Lettre de La Grange à Louvois du 31 juillet 1675. La dernière phrase: « Comme on ne lui trouva... » est assez incompréhensible, Turenne étant mort sur le coup. Peut-être La Grange veut-il faire une allusion aux efforts tentés pour cacher la nouvelle à l'armée? Voir la lettre du jeune Saint-Hilaire reproduite par le GÉNÉRAL WEY-
+ GAND, T'urenne, page 239.
(2). — D. G., Vol. 443: Lettre de La Grange à Louvois du 3 août 1675.
pont, l’armée des ennemis était perdue, parce qu'il leur manquait des vivres et qu'elle ne pouvait pas repasser par la forêt d'Haguenau, à la vue de M. le duc de Luxembourg » (1).
La défense de Philipsbourg fut un des plus beaux faits d'armes de la guerre. L'héroïsme manifesté par la garnison fut tel que les chefs ennemis, remplis d'admiration, lui accordèrent les plus grands égards, le jour où le Colonel de dragons Dufay, gouverneur de la place, dut capituler, toute résistance étant devenue impossible. Le duc de Lorraine, ne voulant pas s'en tenir aux termes du traité, laissa cet officier sortir de la ville cent trente-quatre chariots chargés de vaisselle, d'argent et d'ameublement, au lieu de cinquante, chiffre qui avait été convenu. Il lui fit don de mille sacs de blé et de six pièces de canons, outre les huit pièces et le mortier accordés par la capitulation. Le marquis de Grana lui donna un sabre garni de pierreries de la valeur de trois cents pistoles. Enfin, le duc de Lorraine ordonna au Général Stirmm, chargé d'escorter la garnison, avec trois cents hommes, de traiter splendidement les officiers et les soldats pendant la route. Le Roi, satisfait de la conduite de Dufay et ne voulant pas laisser dans l’inaction un officier aussi capable que lui de rendre des services considérables, lui donna le gouvernement de Brisach, une pension de trois mille écus et le fit maréchal de camp (?).
Tandis qu'en septembre, les Impériaux prennent Philipsbourg, deux mois après, les Français entrent dans Montbéliard. Le 19 novembre, La Grange écrit: « Hier, la ville et la citadelle de Montbéliard se rendirent sans avoir tiré un coup de canon » (®). Le Prince de Montbéliard avait décidé de ne pas résister à la suite d’une conférence avec le Maréchal-duc de Luxembourg. D'après l'intendant, la ville peut compter « six à sept cents maisons et huit à neuf cents bourgeois ». Le pays environnant « ne lui semble pas fort riche » et lui paraît même « bien méchant ». Les remparts de la cité sont en mauvais état. Il ordonne à l'ingénieur Tarade de relever le plan de la forteresse. Il dresse, lui-même, un état des armes, des munitions et de toutes les provisions trouvées dans la place et, conformément au désir de Louvois, il profitera de la première gelée pour emporter la grosse artillerie et la conduire à Belfort (“).
La reddition de Montbéliard ne nécessite qu'une démonstration militaire. Le siège de Fribourg, que l’armée du Roi entreprend au même moment, exige plus d'effort. Le 7 de ce mois de novembre
(D. — D. G. Vol. 508: Lettre de La Grange à Louvois du 12 juin 1676.
(2). — D. G. Vol. 509: Correspondance des mois d'août et septembre 1676.
6). — D. G. Vol. 509: Lettre de La Grange à Louvois du 19 novembre 1676. (4). — D. G., Vol. 485: Lettre de Louvois à La Grange du 25 novembre 1676.
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1677, La Grange explique au ministre: « Je partirai demain à la pointe du jour pour me rendre à Brisach, afin de faire faire le pont sous la ville, où il était l’année dernière, et disposer toutes choses pour que l’armée passe le Rhin le 9, qui est le jour que la place doit être investie par M. de Montclar. L'on ne croit pas qu'il y ait plus de deux mille hommes d'infanterie dedans et deux cent cinquante chevaux » (1). L'opération ne put être conduite aussi vite que le commandement l'avait espéré. Le siège dure plusieurs jours, et l’intendant reconnaît que l’on subit de grosses pertes dans les travaux d'approche et dans les tentatives d'assaut. Pourtant, le 13, à 4 heures du soir, la première enceinte est enlevée par le Maréchal de Créqui. Le lendemain, la ville tombe en sa possession. La Grange envoie son rapport habituel: « Je vous dirai que si le Roi veut conserver cette place, il sera nécessaire de la fortifier, parce qu’en l'état qu'elle est, il serait plus avantageux de la raser que de la conserver, à cause de Brisach ». La garnison est sortie avec les honneurs de la guerre: tambour battant, mêches allumées et enseignes déployées, pour aller à Rheinfeld. L'intendant ajoute: « La ville est d'une grande enceinte, bien bâtie et les rues très belles. Les habitants peuvent être, au moins, de six à sept cents. » Zélé, il a déjà fait faire, comme il le doit en pareille occasion, un inventaire de tout ce qu’on a trouvé et un plan de la place. Puis, l'administrateur se révèle: « Il serait à propos, conclut-il, d'y établir un gouverneur populaire, pour faire connaître à l'Allemagne la douceur de notre domination, qui eût de l’activité, pour l'étendue des contributions, et y tenir les troupes sur le pied de la garnison de Brisach » (?).
La prise de Fribourg-en-Brisgau couronne de succès la brillante offensive du Maréchal de Créqui. Les Impériaux ne conservent plus en Alsace que Wissembourg et Landau. Devant leur désarroi, La Grange conseille d'assiéger Trêves et Luxembourg: « J'exécuterai très exactement ce que vous me prescrivez au sujet du voyage du Roi en Alsace et Brisgau. Le Roi ne pourrait pas se servir d'une plus favorable occasion pour entreprendre le siège de Trêves et celui de Luxembourg » ().
La connaissance qu'avait l’intendant de la force des garnisons ennemies et des mouvements des troupes adverses l’autorise à donner de tels avis. Son rôle, en effet, ne se borne pas à rendre compte des opérations auxquelles il assiste. [Il est chargé de diriger un véri-
(1). — D. G., Vol. 541: Lettre de La Grange à Louvois du 7 novembre 1677. (2). — D. G. Vol. 541: Lettre de La Grange à Louvois du 16 novembre 1677. (3). — D. G., Vol. 606: Lettre de La Grange à Louvois du 4 février 1678.
table service de renseignements (1) et il transmet au ministre, par lettres chiffrées (2), tous les détails qu'il a pu obtenir sur l'organisation des Impériaux. Pour connaître la direction que prennent les armées en marche, il les fait suivre par des paysans (*). Il entretient des espions. Un de ceux-ci, en février 1676 (‘), se montre particulièrement exigeant pour le paiement de ses services. Il s'agit d’un certain sieur Sanson, dit du Breuil. Un officier, M. de Lorgerie, sert d'intermédiaire entre l'intendant et lui. On est en train d'organiser un plan d'espionnage, qui aboutira à un vol de fonds appartenant aux espagnols et aux allemands. Dans une lettre à La Grange (°), du Breuil déclare que c'est « sa propre inclination » qui le pousse à se dévouer au Roi. Je suis sûr, énonce-t-il, de n'avoir « jamais tant d'avantage à son service que j'en puis avoir à celui d'Espagne, cependant j'aimerais mieux de quoi éviter la nécessité à son service que l'abondance chez un autre, à cause qu'il est mon Roi». Sa fidélité, pourtant, est rien moins que désintéressée. Il pose ses conditions, ne veut pas attendre d'avoir agi pour être payé. Il risque, dit-il, toute sa fortune et la situation très avantageuse pour lui, qui lui est faite chez les Impériaux. [l veut une récompense avant d’avoir rien entamé, parcequ'il craint d’être oublié après. Et c’est avec une certaine brutalité qu'il met l’intendant et ses supérieurs en demeurè de le satisfaire: « Enfin, Monsieur, une fois pour toutes, je connais l'esprit de la Cour, je ne veux point m'embarquer sans biscuit. Quoi ! j'irai perdre ma fortune et mon crédit pour mendier, après, une misérable pension, je suis trop sage pour faire une si grossière faute... Je demande au Roi une pension de six mille livres sur des bénéfices. Voilà une belle affaire ! il en donne tous les jours à mille gens qui ne lui serviront jamais à rien ». Il a un compère, nommé Thibergeau. Il lui a consenti une avance de douze mille livres. Cette somme, bien entendu, devra encore lui être remboursée par Sa Majesté. Enfin, du Breuil, dans le passé, a été impliqué à tort, prétend-il, dans une affaire de vol de bijoux. Pour prévenir les conséquences possibles de cette fâcheuse histoire, c’est à Louvois
{D). — D. G. Vol. 414: Lettres de La Grange à Louvois des 7, 9, 14, 20 et 23 novembre et des 15 et 31 décembre 1674. — Vol. 394: Lettre de La Grange à Louvois du 27 novembre 1674. — Vol. 395: Lettre de La Grange à Louvois du 4 décembre 1674. — Vol. 456: Lettre de Lonvois à La Grange du 13 décembre 1675.
(2). — D. G., Vol. 460: Lettre de La Grange à Louvois du 10 septembre 1675.
(3). — D. G. Voi. 557: Lettre de La Grange à Louvois du 9 mars 1677.
(4). — D. G., Vol. 486: Lettre de La Grange à Louvois du 18 février 1676.
Dire pee Vol. 486: Lettre du sieur du Breuil à La Grange du 14 février
qu'il s'adresse directement (:). Il exige... « sûreté et des lettres d'Etat ou de Chancellerie, par lesquelles le Roi me relève ou absout de toutes censures, soupçons ou malversations tant contre son service qu'affaires civiles ou criminelles ». Fort heureusement pour lui, La Grange n’a pas toujours besoin de se commettre avec des hommes de moralité aussi douteuse. Il lui suffit, parfois, de recueillir les bruits qui courent et d’en contrôler la véracité, dans la mesure du possible. Il transmet à Versailles tous les échos perçus, même les plus lointains, même ceux que font naître les batailles livrées par les Suédois (2).
Dans les premières semaines de l’année 1678, les messages de l'intendant s’éclairent d’une lueur de joie. Il entend, enfin, parler de paix. Cette guerre, qui dure depuis des années, qui a ravagé l'Alsace, qui annihile toutes ses tentatives d'organisation va peutêtre se terminer. Le 22 Février, il écrit à Louvois : « On mande de Vienne que la célébration du mariage de Monseigneur le Prince Charles de Lorraine avec la Reine douairière de Pologne s'est faite le 6 de ce mois à Neustadt et que l’on parle fort de la paix. » (5). Le ministre, de son côté, avise, bientôt, le Maréchal de Créqui que « plusieurs courriers vont et viennent de Londres à Paris, chargés de plusieurs propositions de paix » (4). Au début de Juillet, l'Empereur acquiesce à la suspension d'armes. Créqui et le Prince Charles procèdent aux échanges de prisonniers (5). Deux traités sont signés à Nimègue, en août avec la Hollande, en septembre avec l'Espagne. Les négociations entre les plénipotentiaires de l'Empire et ceux du Roi, plus délicates, trainent davantage en longueur. Ce n'est que dans les premiers jours de Février 1679 que l'accord se réalise. La Grange écrit, à cette occasion : « Messieurs de Strasbourg savaient déjà que le traité de paix avait été signé le 5 et ils en ont fait de grandes réjouissances. M. le Baron de Montclar a envoyé dans toutes les places des ennemis, pour marquer aux commandants qu'il avait ordre de Sa Majesté de faire cesser les actes d'hostilité, et c’est une chose qui sera bientôt exécutée, parcequ'ils semble, par tout ce qu'ils écrivent, qu'ils en ont bien de l’empressement » (°).
Le Roi qui veut entourer l'évènement de toute la solennité qu'il comporte donne, de sa main, ses ordres à M. de Montclar: « Ayant
(1). — D. G. Voi. 486: Lettre du sieur du Breuil à -Louvois du 14 février 1676.
(2). — D. G., Vol. 558: Lettre de La Grange à Louvois du 29 juin 1677.
G). — D. G. Vol. 612: Lettre de La Grange à Louvois du 22 février 1678.
(4). — D. G., Vol. 612: Lettre de Louvois au maréchal de Créqui du 11 avril
(5). — D. G., Vol. 608: Lettre de La Grange à Louvois du 16 juillet 1678.
(6). — D. G., Vol. 631: Lettre de La Grange à Louvois du 17 février 1679.
plû à la Divine bonté de rendre la paix à la Chrétienté, j'ai résolu de lui en faire rendre des grâces solennelles et je mande pour cette fin à tous les archevêques et évêques de mon royaume de faire chanter le Te Deum dans leurs églises métropolitaines, cathédrales et autres de leurs diocèses... Mon intention est que vous assistiez à cette cérémonie en l'église principale du lieu où vous vous trouverez lorsque la présente vous sera rendue, que vous teniez la main à ce que les officiers du corps de la justice et autres dudit lieu y assistent pareillement, que vous fassiez tirer le canon en toutes les villes de votre commandement, que vous preniez soin qu'il soit fait des feux de joie et qu'au surplus il soit donné toutes les marques de réjouissance publique que mérite un si grand événement. » (1). Cette paix, obtenue grâce aux victoires de ses armées, va laisser à Louis XIV un peu de répit. Le gouvernement de Vienne restera plusieurs années avant de pouvoir gêner les entreprises du Roi. Le moment semble donc venu de régler, une fois pour toutes, la question de Strasbourg. La réunion de la République à la France était la conséquence logique de toute la politique alsacienne de Versailles. Aucun doute, à cet égard, ne pouvait être permis. À peine arrivé dans la province, La Grange entretient Louvois des possibilités qu’aurait le Roi d'accomplir son dessein. Pendant la guerre, les Impériaux se servent, à diverses reprises, du pont de Strasbourg pour franchir le Rhin. Le Magistrat, trop faible, ne peut s’y opposer. Il ne peut, davantage, refuser l'accès de la ville aux troupes de l'Empereur et, pourtant, il n’est pas en état de guerre avec le Roi. Le Maréchal de Créqui, à qui on a donné pour mission de libérer l'Alsace, veut fermer cette porte toujours ouverte aux ennemis. En Juillet 1678, il déclare au Magistrat que la possession de Kehl et du pont lui est indispensable : « Il ne vous est que trop connu avec quelle violence les impérisux vous ont toujours forcé à donner un passage à leur armée, dans votre propre pays, qui en a été désolé... On veut simplement Kehl pour ôter ce lieu à l’armée impériale. Si vous désirez prendre le parti de le remettre.., vous éprouverez dans les suites une plus grande tranquillité dans vos familles et je serai fort aise, dans une apparence d'un si grand mal, d'avoir contribué en quelque chose à la fortune publique de votre ville... » (2).
Le 10 août, « le Maréchal avait repassé le Rhin avec toute l'armée..., après avoir fait démolir le fort de Kehl et brûlé la moitié
(D. — D. G., Vol. 631: Lettre de Louis XIV au baron de Montclar du mois de février 1679.
(2). — D. G., Vol. 608: Lettre du maréchal de Créqui à MM. de Strasbou:g du 27 juillet 1678.
du pont de Strasbourg » (1). Mais, l'attitude du Magistrat lui paraissant toujours des plus suspectes, il demande à l'intendant de faire, de son côté, pression sur la République. Celui-ci fait part de ce désir à Louvois: « Le Maréchal de Créqui a souhaité que j’écrivisse à MM. de Strasbourg comme de moi-même, que l'on était surpris de ce qu'ils ne s'étaient pas plutôt accommodés de la neutralité que d'une guerre qui leur sera onéreuse, c’est ce que j'exécuterai mais il y a une apparence qu'ils ne sont plus les maîtres ou que l'appréhension dans laquelle ils sont tombés ne leur fournit pas asssez de résolution pour se déterminer à faire sortir de leur ville les troupes de l'Empereur » (2). L'animosité du Maréchal de Créqui finit par gagner Montclar et La Grange. Tolérer plus longtemps les lâchetés du Magistrat les révolte. C'est, selon eux, faire: montre de faiblesse. Ils proposent à Louis XIV le siège de la ville libre. Le souverain qui a, là-dessus, son idée bien arrêtée, leur fait répondre par Louvois : «Il a plû au Roi de me commander de vous répéter ce que je vous ai déjà mandé de ses intentions, qui est que Sa Majesté ne veut pas penser à cette entreprise, cette an- . née» (°). Devant cette impérieuse manifestation de volonté, les subordonnés n'avaient plus qu'à s’incliner.
Il fallut attendre trois ans pour que le projet fût repris. Dans le courant de l'hiver 1680-1681, La Grange fait un voyage. Il rejoint la Cour, qui est à Saint-Germain-en-Laye. Il est reçu par Louvois et par le Roi, lui-même. C’est pendant une de ces audiences que la chose fut décidée. L'intendant retourne à Brisach, au printemps.
A la fin d'août, il reçoit cette mystérieuse dépêche du ministre: « Ce mot est pour vous donner avis aue les mémoires et instructions concernant l'entreprise qui vous a été confiée à votre dernier voyage à Saint-Germain arriveront à l’abbaye de Lure, en Franche- Comté, le dixième du mois prochain, où vous aurez soin de faire trouver deux hommes à vous, qui attendront l'arrivée des miens, dans le cabaret de ce lieu-là le plus proche de l’abbaye. Vous leur donnerez un billet cacheté adressé au sieur Mesières, par lequel vous lui direz : « Je vous prie de remettre entre les mains de ceux qui vous rendront ce billet la boîte dont M. de Louvois vous a chargé. » Vous vous rendrez, en même temps, à Belfort, sous prétexte d'en visiter les fortifications et vous y attendrez le retour de vos deux domestiques, qui auront tous deux du ruban bleu et jaune à leur chapeau, afin que mes gens, qui en auront aussi, ne
(1). — D. G., Vol. 608: Lettre de La Grange à Louvois du 10 août 1678.
(2). — D. G., Vol. 608: Lettre de La Grange à Louvois du 30 août 1678.
G). — D. G. Vol. 608: Lettre de Louvois au maréchal de Créqui du 5 sepiembre 1678.
puissent manquer de les reconnaître. » (1). Les instructions ainsi transmises débutent par ce préambule : « Le sieur de La Grange a été informé, au voyage qu'il a fait l'hiver dernier à St-Germainen-Laye, de la résolution que le Roi a prise de soumettre Strasbourg à son obéissance entre ci et la fin de l’année... » (2). Puis, tout est prévu, au sujet des fournitures d'avoine, de blé, de farine, au sujet de la solde à donner aux troupes. 130.000 livres seront envoyées à Brisach, « sous prétexte d'une augmentation de fonds pour les fortifications ». Des ordres précis sont joints, à l'usage du commandant en chef, le baron de Montclar, « Lieutenant-Général des armées du Roi Très Chrétien, Mestre de camp général de la Cavalerie française et Commandant pour le service de Sa Majesté dans la Haute et la Basse-Alsace ».
Quelques jours après, en.septembre, Louvois invite son subordonné à lui demander, sans hésitation, tous détails complémentaires qui pourraient être utiles. Il annonce, aussi, son arrivée en Alsace, qui, jusqu’au bout, doit rester secrète : « Ce mot est pour vous dire que si, lorsque vous et M. de Montclar aurez lu tous les mémoires, instructions et copies des lettres qui vous ont été adressées, il vous restait, ou à lui, quelque doute, vous pourriez en être promptement éclairci en me dépêchant un courrier qui me trouvera à Fontainebleau, où je fais état de rester jusqu’au 25 de ce mois, que je partirai à la pointe du jour, sous prétexte d'aller à Meudon, comme je fais quelquefois les jeudis, et j'irai ce jour-là coucher à Montmirail, le lendemain 26 à Louvois, d’où je partirai le 27, à la pointe du jour, pour aller coucher à Ligny ou à Void, si je puis. Le lendemain, j'essaierai d'aller à Ste-Marie-aux-Mines, d'où je fais état de me rendre le 29 au camp. Je ne vous parle point de me faire trouver de l’escorte sur le chemin, parceque personne ne sachant que je dois passer et ayant douze hommes à cheval avec moi, je crois que cela serait inutile... » (3).
Pour faciliter l’arrivée du ministre, La Grange a soin de faire établir des relais depuis Sainte-Marie-aux-Mines. Il avise son protecteur, le 27 septembre au soir, des dispositions qu'il a prises: « ...Mes domestiques sont à Grafstatt avec ce qui vous sera nécessaire pendant que vous serez dans la province », et il ajoute: « J'aurais, seulement, souhaité y avoir pu être moi-même, dans la crainte que j'ai qu'ils ne satisfassent pas si ponctuellement que je le désirerais au
(1). — D. G. Vol. 663: Lettre de Louvois à La Grange du 25 août 1681. (2). — D. G. Vol. 663: Mémoire servant d'instruction au sieur de La Grange, du mois de septembre 1681. L (3). — Dé Vol. 663: Lettre de Louvois à La Grange du mois de septembre . | ire . à $
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zèle et à l'affection que j'ai pour tout ce qui vous touche... » (1).
Les instructions données par Louvois avaient toutes été exécutées, entre temps (2). L'intendant avait fait préparer les bateaux pour convoyer les farines et le ravitaillement. On avait amené des chariots pour porter les canons, élevé des moulins, jeté des ponts sur l'IIL Des commissaires des guerres avaient été détachés auprès des corps de troupes. On avait établi, à Illkirch, un hôpital dirigé par le Père Montelier, ancien directeur des hôpitaux de l'Armée. Fort heureusement, tous ces préparatifs belliqueux ne servirent à rien. La capitulation de Strasbourg fut toute pacifique, le Magistrat ayant souscrit, sans résistance, aux conditions, d’ailleurs honorables, offertes par Louis XIV. Des auteurs ont prétendu que le Roi avait acheté les membres influents des assemblées de la République, et notamment Güntzer. Cela n'a jamais pu être prouvé et paraît inexact. On a dit, encore, que l'entrée des Français avait été facilitée par l'existence, dans la ville, d’un parti puissant auquel appartenaient entre autres les chanoines du chapitre catholique.Ceux-ci, tous nobles et titrés, vivaient sur leurs terres et ne pouvaient guère avoir d'influence sur la population, dont une minorité, seule, était catholique. En réalité, les habitants de Strasbourg sentaient parfaitement que le commerce et l'avenir de leur ville dépendaient, désormais, de l'union avec la France et que cette union était aussi indispensable à eux que la possession de leur cité était nécessaire au Roi. Le souvenir de leur patrie, ville libre et réputée comme telle dans toute l'Europe, leur était cher. Ce sentiment ne fut pas assez vigoureux pour leur faire méconnaître les avantages offerts. Louis XIV montra sa force et n'eut point à s’en servir ().
La capitulation signée, il fallait éviter que les troupes françaises ne se comportassent dans la ville comme en pays conquis. La Grange consacre tous ses efforts à maintenir la discipline et le bon ordre. Grâce aux mesures qu'il prend, il s'établit, pour la garnison, « une fort grande quantité de bouchers, boulangers et vivandiers, ce qui fait que le soldat y vivra à bon marché ». Il ne néglige rien pour réprimer la maraude: « Les troupes vivent avec fort grand ordre dans la ville. Il y a, néanmoins, encore quelques soldats qui volent chez les bourgeois... J'ai mis le lieutenant du prévôt en campagne pour essayer d'en prendre quelques-uns, afin de les faire punir, pour servir d'exemple; cependant, je fais rembourser les particuliers qui sont volés sur les appointements des officiers, afin de les inviter à
(D). — D. G., Voi. 671: Lettre de La Grange à Louvois du 27 septembre 1681. (2). — D. G. Vol. 671: Lettre de La Grange à Louvois du 27 septembre 1681. (3). — Voir à ce sujet: LEGRELLE, € Louis XIV et Strasbourg ».
prendre un soin tout particulier pour que ces petits désordres n'arrivent plus » (1).
L'intendant, installé à Strasbourg, y demeure plusieurs années. Il faudra une nouvelle guerre pour l’obliger à quitter sa résidence. Vers la fin de l'été de 1688, les opérations militaires étant commencées, il rejoint l’armée et pourvoit, de nouveau, à tous les besoins en vivres, matériel et munitions. Il accompagne le Dauphin et assiste avec lui à la prise de Philipsbourg, en octobre, et à celle de Mannheim et de Frankenthal, en novembre (2). L'armée, ensuite, se disloque pour aller prendre ses quartiers d'hiver. Philipsbourg est évacué. La Grange en profite pour faire enlever certaines choses de la citadelle. Il en avertit Louvois: « Je crois que vous trouverez bon que je fasse porter à Strasbourg, pour la paroisse de Saint-Louis, les orgues qui sont dans l'église de la citadelle, qui me paraissent fort belles ». Puis, il ajoute: « Dans le mémoire que Ï ‘ai donné à M. Pageau, commissaire, pour ce qu'il avait à faire, j'ai compris un article pour l'enlèvement des plus beaux meubles. ., car il ne faut pas qu'ils soient perdus » (©).
Pour couvrir l'Alsace, la destruction d’un certain nombre de places ennemies est ordonnée (“). L’intendant surveille de plus près celle de Mannheim. « On commença hier à raser les maisons de la ville, écrit-il le 6 mars 1689 (5). Les soldats firent bien peu de chose, car les bourgeois les saoûlèrent tous, apparemment à dessein de les empêcher de travailler, afin d’avoir plus de temps pour en ôter leur effets, car ils n’avaient ni chariots, ni bateaux. Cela nous a fait prendre un autre parti, à M. de Montclar, à M. le comte de Tessé et à moi, en les obligeant d'en tirer dans quatre jours tous leurs meubles et effets et de les transporter dans leurs temples et dans la maison de l'hôpital pour dix ou douze jours ». Dans ce temps-là, les habitants pourront se procurer en Alsace voitures et bateaux. On pourra, alors, « mettre le feu dans les maisons et, ce qui restera de muraille sur pied, on le fera tomber avec des poutres, sans quoi il n’est pas possible d'en venir à bout ». Dix jours après, on ‘allume, en effet, cinquante foyers dans des endroits différents. Les bourgeois, qui avaient conservé de l'eau jusque dans leurs greniers, arrivent à éteindre l'incendie de leur ville. Mais, la tentative manquée est reprise et, cette fois, réussit. Le 19 avril, La
(D. — D. G. Vol. 671: Lettre de La Grange à Louvois du 21 novembre 1681.
(2). — D. G., Vol. 823, 825, 826, 827, 828, 829 et 831: Nombreuses lettres de La Cie à Louvois des mois de septembre, octobre, novembre et décembre 1688.
(3). — D. G. Vol. 874: Lettre de La Grange à Louvois du 23 fac 1689.
(4). — D. G., Vol. 829: Lettre de La Grange à Louvois du 28 décembre 1688.
(5). — D. és Vol. 875: Lettre de La Grange à Louvois du 6 mars 1689.
Grange rend compte à Louvois: « Je vous puis assurer que l’on n'y a rien laissé et que jamais place n'a été mieux rasée » (1).
Si cruel que cela puisse paraître, la destruction de certaines places fortes des ennemis pouvait être rendue nécessaire pour la sauvegarde des intérêts supérieurs du Royaume. Louis XIV eut le tort d'aller plus loin. L'histoire ne lui a pas encore pardonné le ravage systématique du Palatinat. La protection d'une province ne justifiait pas l’accomplissement d’un tel crime. C’est au printemps de 1689 que le duc de Duras exécute les terribles ordres recus et fait brûler Spire, Worms et bien d’autres villes, presque toutes anciennes et vénérables. Avant d'obéir, le maréchal avait attiré l’attention du Roi sur la gravité d’un tel acte. Il lui avait montré l’ombre qu'il allait projeter sur la gloire du règne. Pour se couvrir devant la postérité, le chef militaire avait exigé un ordre écrit de la main du monarque. La Grange assiste, ému de tant de ravages: « J'ai passé à Spire, dit-il, où j'ai vu bien de la désolation de la part des habitants, qui se retirent de tous côtés. Les uns vont à Strasbourg, les autres à Landau, à Philipsbourg et le reste à Wissembourg et dans les villages derrière Landau. D'autres n’ont pas la force de prendre un parti, comme les religieux et les religieuses, qui sont er. fort grand nombre. Il y en a quelques-uns, même, qui abandonnent ce qu'ils ont dans leurs maisons et s’en vont sans rien emporter et cela est dans un point qu’on ne le peut pas croire, à moins de l'avoir vu. J'ai commandé tout ce qui restait de chariots dans la Basse- Alsace, pour les aider, quoique la plupart y soient déjà. Ils donnent jusqu'à deux pistoles pour chaque chariot par jour, ce qui fait qu'il leur en vient de toutes parts, cependant je ne doute pas qu'avec cette précaution, il ne reste, encore, bien des vins dans les caves et quantité de meubles de bois dans les maisons » (2).
Tandis que la guerre continue, La Grange est le spectateur de maintes actions. Il est présent au siège d’'Heidelberg, et, suivant l'habitude, après la capitulation de cette place, il fait l'inventaire de l'artillerie abandonnée et surveille la démolition des murailles de la ville (%).
Bien que Louvois soit mort, son avis est toujours sollicité et ses conseils généralement suivis. Jusqu'ici, la confiance qu'on a mise en lui a été pleinement justifiée. Un optimisme un peu trop hardi va,
(1). — D, G. Vol. 875: Lettres de La Grange à Louvois des 17 mars et 19 avril 1689.
(2). — D. G., Vol. 876: Lettre de La Grange à Louvois du 27 mai 1689.
(3). — D. G. Vol. 1.213: Lettres de La Grange à Barbézieux des 17, 21, 23 et 28 mai 1693. Lettre de S. M. le Roi au maréchal de Lorge du 24 mai 1693. Vol. 1.218: Lettres de La Grange à Barbézieux des 24 et 26 mai
cependant, influer sur la clairvoyance de son jugement. Sa bonne foi, surprise, va permettre une fâcheuse aventure.
En septembre 1694, l’armée du Roi se prépare à prendre ses quartiers d'hiver. Le Maréchal de Lorge veut laisser un gros corps d'infanterie en Alsace, pour enlever aux ennemis toute velléité d'y faire une incursion. La Grange se montre hostile à ce projet. Il déclare que la présence dans la province de troupes nombreuses l'épuisera pour longtemps et la mettra hors d'état de payer cent mille écus prêts à être touchés. Aux arguments qu'il expose, le maréchal réplique: « Cela, Sire, ce sont des discours d'intendants, qui ne songent qu'à faire décharger leurs provinces pour charger les voisines, sans considérer si c'est le bien des affaires de Votre Majesté » (1). Puis, il précise sa pensée: « J'ai cru qu'il était absolument nécessaire de ne pas m'éloigner de l'Alsace, tant que M. le Prince Louis de Bade sera le long de la vallée du Rhin. Tout le bruit de son armée est qu'il veut faire un pont sur le fleuve et, tout présentement, je viens de recevoir une lettre de M. de Saint-George (2), écrite d’avant-hier, par laquelle il me confirme cette nouvellelà... » Les ennemis « peuvent passer un gros corps d'infanterie, pour se retrancher en deca du fleuve, et, avec quelque cavalerie, brûler et piller le bon pays de l'Alsace, devant que les troupes qui sont sur la Nähe puissent l'empêcher » (°). Mais, La Grange ne veut pas croire que l'évacuation sera périlleuse pour la province. Il écrit à Barbézieux: « Il est venu des bruits que les ennemis veulent porter des bateaux d'Heilbron jusque sur le Rhin, pour y faire un pont. Cela ne se peut, à moins que d'y être préparés de six mois, ét tout ce qu'ils peuvent faire, c'ést apporter quelques petits bateaux, pour essayer de faire passer des partis en Alsace, mais comme le Rhin est fort bien gardé, cela n’est guère praticable... » Laisser des régiments nombreux « est, à présent, fort inutile et cette quantité de troupes ne pourrait être qu'à charge à la province, parce qu'il n'y à aucune apparence que les ennemis soient en état d’entreprendre la moindre chose... » (4). Cette assurance finit par convaincre Louis XIV et son ministre. Saint-Simon, qui servait, alors, sous les ordres du maréchal, le raconte, sans omettre quelques méchancetés: « Barbézieux, qui, avec tous ses grands airs, sentait plus l'intendant que le général d'armée, et plus enclin, aussi, à croire
(1). — D. G. Vol. 1.266: Lettre du maréchal de Lorge à S. M. le Roi du 3 septembre 1694.
(2). — M. de Saint-George, officier faisant fonction d'agent de renseignements.
6). — D. G., Vol. 1266: Lettre du maréchal de Lorge à S. M. le Roi du 8 septembre 1694.
(4). — + + Vol. 1.266: Lettre de La Grange à Barbézieux du 9 septembre
l'un que l’autre, mit le Roi de son côté, tellement que le maréchal reçut un ordre positif tel que La Grange l'avait proposé. A cela, le Maréchal de Lorge ne put qu'obéir, et, ne trouvant point de subsistances plus proches que les bords de la Nahe, il se mit avec la première ligne tout contre Kreuznach, et envoya Tallard, avec la seconde, au delà de cette petite rivière, guéable partout, dans le
Hundsrück, où nous eûmes des fourrages et des vivres en abondance » (:).
L'armée s'est à peine retirée que les événements justifient les
appréhensions du maréchal. Tout ce qu'il avait eraint se réalise. Le Prince Louis de Bade, se retranchant dans une grande île située près d'Hagenbach, jette un pont de bateaux sur le Rhin et fait passer sa cavalerie en Alsace. Les paysans, pris de panique, abandonnent leurs villages et se réfugient à Landau, à Fort-Louis et à Strasbourg (2). Le Maréchal de Lorge en est d'autant plus atterré qu'une lettre royale (*) vient de lui apprendre sa nomination, bien des fois sollicitée, au gouvernement de la Lorraine, où il va remplacer Boufflers, qui succède, dans les Flandres, au Maréchal d'Humières, mort depuis peu. Le brave soldat dit au Roi tout son chagrin: « J'ai un regret qui durera autant que ma vie, d'autant plus qu'il n’y avait rien de si aisé que d'empêcher M. le Prince Louis de Bade de faire un pont sur le Rhin et qu'il faille que tout ce malheur-ci n'arrive que pour épargner à l'Alsace quelques rations de fourrage, qui n'auraient rien coûté à Votre Majesté. Depuis un ou deux mois, parlant à M. de La Grange sur ce passage du Rhin, je lui ai dit et répété plusieurs fois qu'il fallait savoir se couper un doigt pour se sauver le bras et peut-être la vie et c'était sur ce que je souhaitais tenir sur le Rhin un petit corps, pour avoir toujours la vue sur M. le Prince Louis de Bade... Mais M. de La Grange m'a toujours dit que ce serait ruiner l'Alsace... et, de plus, qu'il était persuadé qu'il était impossible aux ennemis de pouvoir faire conduire d'Heilbron tous les bateaux et toutes les autres choses qu'il leur fallait pour faire un pont sur le Rhin. Et même hier, à deux lieues au delà de Neulinange, en venant ici, il me dit qu'il garantirait pour une pistole tout le mal qui pourrait arriver à l'Alsace par le passage des ennemis... » (<).
(1). — Mémoires de SAINT-SIMON, Edition A. DE BoisLise, Tome II. Voir les pages 163, 164 et 167.
(2). — SAINT-SIMON, op. cit. — D. G., Vol. 1.266: Lettre du Commissaire Baudouin à Barbézieux du 15 septembre 1694.
(3). — D. G, Vol. 1.266: Lettre de S. M. le Roi du 5 septembre 1694.
(4). — D. G., Vol. 1.266: Lettre du maréchal de Lorge au Roi du 17 septembre 1694.
‘: La responsabilité de l’intendant était lourde, en effet, dans cette affaire qui tournait au désastre. Vingt ou trente mille Impériaux (*) avaient pu passer dans la province, où ils faisaient grand mal, pillant et prenant des otages (2). Saint-Simon nous dit qu'à Landau, auprès du Maréchal de Lorge et des officiers généraux, il aperçut La Grange « fort embarrassé de sa contenance et la tête fort basse. » (%). Une gêne évidente apparaît dans le premier rapport que l'intendant adresse à Barbézieux après l'évènement (‘). Ses explications sont embrouillées et peu précises. Il reproche aux postes laissés sur le Rhin de s'être tenus trop loin de l’île d'Hagenbach. Il insiste le moins possible et termine sur une note rassurante, déclarant que les ennemis n’ont pas le dessein de rester en Alsace et qu'ils attendent l’arrivée de l'armée royale pour se retirer.
Louis XIV, qui avait épousé la manière de voir de La Grange, eut le mérite de ne lui adresser après coup aucun reproche et de ne faire montre à son égard d'aucune mauvaise humeur. Dès le 20 septembre, il a tout appris. Il espère que le maréchal a donné les ordres nécessaires et manifeste son désir de le voir battre le Prince de Bade. Il ajoute: « Je m’attends qu’en cette occasion vous me donnerez dés marques de votre zèle et de votre loyauté et soutiendrez l'honneur de la Nation, de manière que j'aie lieu d'en être satisfait » (5). Les choses, heureusement, ne traînèrent pas. Quatre jours après, l’intendant était trop content de pouvoir annoncer avec quelque fanfaronnade: « Les ennemis ont repassé le Rhin... M. le Prince Louis de Bade est bienheureux de s'être tiré d'une aussi mauvaise affaire... Le dommage qu'ils ont fait dans la Basse-Alsace n'est pas tout: à fait considérable, parce qu'ils n’en ont point ôté les grains et qu'une partie des chevaux et des bestiaux s'était retirée dans les montagnes. La province se rétablirait bientôt si l’armée du Roi en sortait promptement... » (5). Puis, il propose de faire rétablir la perte subie par les pays d'au delà du Rhin et de brûler quatre
(1). — SaiNT-SIMON, op. cit, Tome Il, pages indiquées, note de M. A. DE Boisisce. Références données: Gazetie d'Amsterdam, pages 315, 321 et 324, et Extraordinaires LXXVII à LXXX.
(2). — D. G., Vol. 1.266: Lettre du commissaire Baudouin à Barbézieux du 20
; septembre 1694. — SAINT-SIMON, op. cit. Tome Il. :
G). — Saint-Simon, op. cit. Tome Il. 1
(4). — D. G., Vol. 1.266: Lettre de La Grange à Barbézieux du 17 septembre 1694 et carte jointe des environs immédiats de l'île d'Hagenbach,
(5). — D. G., Vol. 1.266: Lettre du Roi au maréchal de Lorge du 20 septem-
: bre 1694. : RE (6). — me. Vol. 1.266: Lettre de La Grange à Barbézieux du 24 septembre
villes ou villages du marquisat de Bade, en représaille de ceux auxquels on a mis le feu en Alsace (:)}.
La guerre allait durer trois années encore, mais aucune invasion nouvelle des ennemis ne devait plus se produire dans la province. Quand la paix fut revenue, La Grange put consacrer, dans son Mémoire, quelques pages à l’état militaire de l'Alsace. Il y donne d'intéressants détails sur l’organisation du commandement en temps de paix, sur les deux régiments de milice, levés durant les récentes hostilités, et sur les deux régiments d'infanterie de Haute et Basse- Alsace. Il cite, avec fierté, les places créées par le Roi et dont il a fait exécuter les travaux. Tant de constructions fournissent la meilleure preuve d'une activité qui ne s’est jamais démentie.
(1). — Mémoire de La GRANGE, manuscrit cité de la Bibliothèque Nationale, folio 68 et suivants.